AU DOCTEUR VALÉRY -MEUNIER
E matin-là, — le 3 novembre, un ciel de Toussaint, très triste, couleur de papier à chandelles, — la jolie Mme Cladat eut un réveil mélancolique et romanesque, et se sentit un « vague à l'âme » considérable.
Son mari — le chef de la maison Cladat, Mastock et O^, plumes et fleurs, commission, exportation — étant à la chasse, la jolie Mn^e Cladat s'était couchée, la veille, de très bonne heure, et avait veillé fort tard, le coude dans l'oreiller, sur un roman à la mode. Le
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sujet en était palpitant. Il s'agissait de savoir si la femme du marquis de B., abandonnée par son premier amant, le baron de C, pouvait, sans manquer à la délicatesse, contracter une nouvelle liaison avec le vicomte de D.
C'est là, comme on sait, ce qu'on trouve dans la plupart des in-douze à couverture jaune qui brillent à la vitrine des libraires, étreints d'un anneau de papier blanc sur lequel on lit ces mots : (c Vient de paraître ».
De l'honneur du marquis de B., l'auteur ne se préoccupait point, ce gentilhomme, dont le nom datait des croisades — naturellement, — étant une brute parfaite et n'ayant pas su « comprendre » sa femme. Il est vrai que le baron de B., l'amant no i, n'avait pas non plus « compris » la marquise, de sorte qu'à un certain point de vue elle était en droit d'accueillir les hommages du vicomte de C, qui prendrait le no 2. Mais pouvait-elle s'y décider, ayant une âme particulièrement distinguée et scrupuleuse, une âme pas du tout pareille aux autres âmes, puisque c'était une âme du Faubourg Saint- Germain, abonnée à l'Opéra et affligée de deux cent mille livres de rentes?
Tromper son mari, c'est le pont-aux-dnes; mais changer d'amant, voilà qui est grave et qui mérite d'inspirer trois cents pages à une
plume de bonne compagnie. Et sur ce cas si intéressant de controverse amoureuse, l'auteur, qui savait son affaire, avait répandu à profusion les si, les car et les mais, multiplié les cas de conscience, et s'était livré à une consommation énorme de cheveux coupés en quatre. En définitive, la marquise couronnait la flamme du vicomte, mais après tant de lantiponnages et avec de si délicieuses nuances de sentiment, qu'il aurait fallu être un rustre et un malappris pour ne pas la considérer toujours comme une très honnête femme.
Le succès de ce roman avait été des plus vifs, — le trentième « mille » était en vente, — et l'auteur, en habile homme et battant son fer pendant qu'il était chaud, préparait en hâte un nouvel ouvrage, où cette fois une duchesse, après avoir infligé au duc son mari l'infortune de Ménélas et rendu tour à tour les plus heureux des mortels un comte no i et un marquis no 2, répondait, dans le dernier chapitre, à la passion d'un baron no 3, sans cesser un instant pour cela — tant elle y mettait de grâce et de gentillesse — d'être digne jusqu'au bout du respect et de la sympathie des personnes sensibles.
La jolie M"ie Cladat, — vingt-cinq ans, pas d'enfants, mariée à un lourdaud de négociant, grand chasseur et grand politiqueur, — la jolie
Mrne Cladat se repaissait ordinairement de ce genre de littérature. Aucune fiction n'avait chance de la charmer, si elle ne lui mettait pas sous les yeux, dans un décor élégant et dans un milieu aristocratique, la chute d'une femme titrée, un adultère à particule. N'étant pas du monde, quoique fort riche, elle lisait toutes ces impures et séduisantes histoires avec une sorte d'envie respectueuse.
C'est, du reste, en France, un goût général, et nous sommes de drôles de démocrates. Voyez nos romans à fort tirage, nos pièces de théâtre à grande sensation. On n'y trouve, neuf fois sur dix, que des aventures d'amour, assez malpropres, au bout du compte, malgré le badigeon sentimental, mais dans lesquelles s'agitent des gens de la « haute ». Nonobstant nos prétentions à l'égalité, il nous semble que le rang des personnages donne de la noblesse à leurs vices, et nous sommes encore pareils à nos pères, grands amateurs de tragédie, pour qui l'assassinat, l'inceste et les crimes les plus abominables revêtaient quelque dignité lorsqu'ils étaient commis par des princes et des rois.
Tout en s'énervant et en se montant la tète par des lectures capiteuses et par de malsaines rêveries, la jolie M"ic Cladat n'avait encore, en réalité, rien de grave à se reprocher. Klle était
née dans une de ces vieilles flimilles de la bourgeoisie parisienne, où il y a de l'honneur et où les filles sont bien élevées. Or, fort heureusement, les bonnes habitudes contractées dès l'enfance ne se perdent pas si vite. Cependant la jeune femme, mariée à un pesant personnage beaucoup plus âgé qu'elle, s'ennuyait à périr; et rien n'est plus dangereux pour la vertu.
Quand, à dhier, le sieur Cladat, qui n'invitait guère que des butors de son espèce, narrait ses glorieux carnages de lapins et de perdreaux, ou bien quand, d'après son journal, il préconisait l'expansion coloniale et réclamait de nouvelles rigueurs contre le clergé, M^e Cladat — grave symptôme — cachait très souvent, derrière sa petite main, un bâillement presque douloureux. Elle avait même constaté que ses meilleurs jours étaient ceux où son mari s'absentait pour aller dans un village de Seine-et-Marne dont il était maire, afin d'y massacrer de paisibles rongeurs et d'inoffensives volailles, ou d'y taquiner le curé par quelque délibération vexatoire du conseil municipal. Ajoutons — phénomène infiniment plus inquiétant — que M""^ Cladat ne prenait plus aucun plaisir à courir les grands magasins de nouveautés.
Et disons-le tout de suite, mon Dieu ! elle avait un « flirt ». (Prononcez Jîcurt surtout, ou vous seriez du plus mauvais genre.)
Chez une de ses amies, — femme d'un coulissier, pleine de prétentions littéraires, tout à fait « dans le train » à ce point de vue et donnant de redoutables « thés de cinq heures », où Von disait des vers, — Mme Cladat avait rencontré le jeune poète symboliste et décadent Alfred O' Gaga. Blond et long, il se faisait passer pour Irlandais, — d'où son pseudonyme, — mais, en réalité, il s'appelait Isidore Lepifre, et son père, qui lui faisait une pension suffisante, était raffineur en Picardie. Proclamé grand homme dans un café et dans un journal de «jeunes», Isidore était considéré comme le dernier des derniers dans la brasserie et dans la revue rivales. Ses vers, d'après la formule nouvelle, avaient toujours treize ou quinze pieds, — jamais douze ! — et le poète, ainsi qu'il sied, piochait la magie noire et se piquait à la morphine. Joli garçon, malgré sa pâleur maladive» il hypnotisa la pauvre petite M'"e Cladat, qui, parce qu'elle avait épousé un « raseur », lisait des romans et ne faisait rien entre ses repas, se croyait la plus intéressante des femmes. Ils n'eurent d'abord que des conversations esthétiques. O' Gaga fit part à la jeune bourgeoise de la récente découverte d'art dont la poésie lui était redevable. Jaloux du fameux sonnet de Rimbaud sur la couleur des voyelles, il avait noté le parfum des consonnes. Avec condcs-
cendnnce, il daigna démontrer à M^ic Qadat que la lettre H sentait la tubéreuse et que la lettre S fleurait Théliotrope. La dame n'y comprit pas grand'chose, mais trouva que le poète avait de beaux yeux. Il s'en aperçut et lui dédia un court poème, où — de chic, et parce qu'elle avait les cheveux blonds et crêpelés — il la représenta sous les traits d'une Salomé tombant amoureuse, au dernier moment, de la tête coupée de saint Jean-Baptiste, et mettant un baiser sur le front livide de l'ex-mangeur de sauterelles, dont, à ce prix, O' Gaga, c'est-àdire Isidore Lepifre, enviait le sort, bien entendu.
Ce madrigal — les vers étaient, cette fois, par une heureuse innovation, de dix-sept syllabes — fit de terribles ravages, non dans le cœur de M"ie Cladat, resté, au fond, un bon petit cœur tout simple, mais dans son imagination. Extrêmement flatté, le décadent entreprit alors, pour nous servir d'une vieille comparaison, le siège en règle de la dame. Il poussa rondement les travaux d'approche, creusa sans retard les parallèles, et l'assaut était imminent, ce matin même de novembre où M^e Cladat se réveilla dans un état d'âme si perturbé.
La femme de chambre, avec le chocolat matinal, apporta une lettre et une dépêche.
La dépêche était du mari, et à peu près aussi laconique que le billet du roi dans Riiy Blas :
Miidanic, il f ail grand vent et j'ai tue' six loups.
M. Cladat, absent depuis trois jours déjà, remettait encore son retour au lendemain, ayant à exterminer un malheureux lièvre, — le dernier de Seine-et-Marne, probablement, — dont les longues oreilles avaient été signalées dans une pièce de betteraves, à douze kilomètres de la commune où le riche plumassier, à l'instar de Néron et de Dioclétien, persécutait le christianisme dans la personne du desservant de la paroisse.
Quant à la lettre, elle fit battre le cœur de M^^e Cladat, après un regard jeté sur l'enveloppe. Car cette lettre était d'Isidore, et ce n'était pas la première. Il y en avait tout un volume dans le bonheur-du-jour. Mais celle-ci avait un caractère décisif.
Abandonnant provisoirement le style symboliste, pour lequel on n'a pas encore fondé — et c'est un tort — une chaire au Collège de France ou à l'École des Hautes Études, O' Gaga rappelait à son amie qu'elle lui avait promis de le rejoindre, ce jour même, au musée du Louvre, devant un fragment de fresque de Giotto. Car le scélérat, pour achever de faire perdre
la tête à la romanesque bourgeoise, l'ahurissait de théories artistiques et avait mis les Primitifs dans ses intérêts.
Mais, malgré tout, M™e Cladat n'était pas tout à fait folle. Il ne s'agissait pas seulement — elle le comprenait bien — d'entendre dire des niaiseries devant des bonshommes sur fond d'or, assez mal dessinés. Il s'agissait d'aller retrouver pour la première fois à un rendez-vous un jeune homme amoureux d'elle. Cela devenait sérieux, et dame ! elle hésitait, la bourgeoise I
C'était à deux heures seulement que — si elle le voulait bien — elle pourrait reconnaître de loin, dans la salle des Primitifs, la longue personne d'Isidore, en extase devant la fresque et changeant de pied de temps à autre pour se reposer. Certes elle n'était nullement décidée à cette démarche, et il y avait même, dans le fin fond de sa conscience, une répugnance qui protestait énergiquement. Que voulez-vous? Ce n'est pas impunément qu'on a vécu jusqu'au jour du mariage dans une famille de très honnêtes gens. Pourtant, à la question de sa camériste : « Quelle robe, madame? » Mn^e Cladat répondit languissamment : « Le petit costume gris de fer, » ce qui était assez mauvais signe; et, tandis qu'on la coiffait, elle se dit et se répéta tout bas que cette
visite au musée n'était, après tout, qu'une action de curieuse, une imprudence, une légèreté tout au plus, que cela n'engageait à rien, que les marquises et les comtesses des romans à trois francs cinquante en avaient bien vu d'autres et qu'elle était très excusable de se donner cette distraction sans conséquence, au bout de sept mortelles années d'ennui.
« Madame est servie. »
L'annonce du déjeuner trouve M™e Qadat dans les mêmes dispositions. Elle entre, le front soucieux, dans la vaste salle à manger, où son œuf à la coque l'attend sur la table carrée, autour de laquelle M, Cladat et ses assommants camarades ont tant de fois raconté leurs coups doubles, fait l'éloge de leurs chiens d'arrêt et blâmé le gouvernement de sa mollesse devant l'attitude des congrégations.
Mais une voix timide et très douce se fuit entendre, dans l'embrasure de la croisée :
V Bonjour, madame.
— Ah! c'est vous, Pâlotte... Bonjour, Pâlotte. »
C'est une humble fîllc, une lingère qui travaille en journée chez M^^e Cladat, une fois par semaine. Elle est bien nommée, la pauvre Pâlotte. Petite, maigrichonne, courbée sur son ouvrage. Comme elle tient peu de place dans cette grande pièce, auprès de la haute fenêtre I
Quel âge a-t-elle, Pâlotte ? Oh ! pas Jeune et déjà flétrie. Trente ans, c'est presque la vieillesse pour les filles du peuple. Pourtant le profil reste fin et pur; la robe noire est tirée à quatre épingles. Et puis, la physionomie est si sage, si modeste! Pâlotte en garde un air tout jeunet. Voilà deux ans qu'on l'a recommandée à Mi"<-^ Cladat comme une personne irréprochable, digne de tout intérêt. Mais la jolie dame, tout en l'employant, ne lui a peut-être pas adressé dix fois la parole. C'est par exception que Pâlotte est installée aujourd'hui dans la salle à manger. L'office donne sur la cour; et par ce sombre ciel de novembre, on n'y verrait pas assez clair pour coudre.
Mme Cladat, troublée par la pensée du rendez-vous, est oppressée, n'a aucun appétit. A peine peut-elle boire une tasse de thé. Elle regarde le cartel appliqué sur la muraille. Une heure moins le quart. Déjà.
« Tant pis! songe-t-elle. J'irai au Louvre... Ce n'est pas un crime... Mon mari me laisi-e souvent seule... (Notez que, lorsqu'il est là, elle le trouve insupportable.) Cependant, ce jeune homme? Est-ce que je l'aime?... Ah! je suis bien à plaindre! »
Mais, au moment même où elle prononce — mentalement — ces mots : « bien à plaindre »,
son regard tombe sur Pâlotte absorbée dans son ouvrage, intimidée par la présence de la maîtresse de la maison, se faisant toute petite dans son coin. En dépit de beaucoup de vanités et de beaucoup de sottises, M^e Cladat a encore le cœur à sa place, est accessible à la pitié: et voilà que cette idée lui vient, à la jolie dame, qu'elle ne doit pas être bien heureuse non plus, la pauvre Pâlotte. Sans doute ses chagrins — si elle en a — sont du genre bas, de l'espèce vulgaire, et nullement comparables — cela va sans dire — à ceux des grandes dames analysés dans les romans mondains, qui passent, avec de si délicates souplesses d'âme, de l'amant no i à l'amant no 2, et dont l'exemple va peut-être décider M"ie Cladat à commettre quelque irréparable folie, par simple besoin d'imitation. Mais enfin Pâlotte est une femme, une femme qui semble avoir souffert ; et Mme Cladat, qui, dans ces derniers temps, s'est considérablement attendrie sur elle-même, aimerait à s'attendrir un peu sur une autre, à recevoir une confidence, où elle trouverait un écho — et une excuse — de ce qui se passe dans son cœur.
« Quel âge avez-vous donc, Pâlotte ? demandct-el!c soudain à l'ouvrière.
— Mais... j'aurai trente ans au mois de mai prochain, répond celle-ci un peu surprise.
— Trente ans !... Je vous en donnais à peine vingt-deux ou vingt-trois... Vous êtes encore, — vous avez dû être jolie?
— Oh! non, madame... On a été jeune, voilà tout... Mais toujours pâle, toujours mauvaise mine... J'ai si peu de santé!
— Vraiment, ma pauvre Pâlotte ? »
Et les deux femmes se mettent à bavarder, Mme Cladat curieuse et bienveillante, Pâlotte confuse de tant d'intérêt. Allons, Pâlotte, confessez-vous ! Madame veut savoir pourquoi vous ne vous êtes pas mariée, si vous n'avez jamais eu un sentiment. Toutes les femmes, même les lingères à la journée, — trois francs par jour et nourries, — doivent avoir un roman dans leur vie. Madame désire connaître le vôtre ; elle y tient absolument. Du courage, petite Pâlotte. Contez votre histoire à Madame, qui vous en prie avec une si gentille insistance.
« C'est — voyez-vous, madame — qu'elle n'est pas gaie, mon histoire... Du plus loin que je me rappelle, j'entends maman — elle était coloriste en chambre — qui tousse, qui tousse, qui tousse, et je la vois qui s'assied, épuisée, dans l'unique fauteuil, et qui m'attire vers elle, et qui me regarde avec des yeux trop grands, et si tristes... Tout de suite après ma naissance, la phtisie s'était déclarée. Maman a traîné
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sept ans comme ça... Papa, lui, un bon ouvrier, — il était margeur, il travaillait chez ces messieurs Didot, — n'allait pas bien non plus. Il n'a survécu à maman que quelques mois. Il paraît qu'il avait gagné sa maladie en la soignant... Alors on m'a mise chez les sœurs, qui ont été bien bonnes pour moi et m'ont appris mon métier. Mais, à l'orphelinat, j'étais souvent malade. Le docteur m'auscultait, faisait la grimace et ordonnait toujours l'huile de foie de morue... C'est dans ce temps-là qu'on m'a appelée Pâlotte... Et je me suis dit, dès que j'ai eu un peu de réflexion, que j'avais sûrement la maladie de mes parents et que je ne vivrais sans doute pas vieille... Ah! sans regrets, allez ! . . . J'étais si seule au monde. . . Pourtant, six mois après que j'étais entrée chez Mnie Hamel, la grande lingère de la rue Royale, j'ai retrouvé un parent, un neveu de mon père, qui venait de finir son temps dans l'armée. Victor était un bon sujet, gagnait bien sa vie comme ébéniste, me trouvait à son goût, et il me proposa de nous marier... Oh! il me plaisait bien... Mais, quoi? me voyez-vous, faible et malade comme je suis, lui donnant sans cesse du chagrin à cause de ma santé, lui communiquant mon mal peut-être, ayant des enfants qui, comme moi, seraient des orphelins?... Il a eu beau me supplier, je lui ai tou-
jours répondu : « Non, Victor, ce ne serait pas « raisonnable...» Alors, par dépit peut-être, il s'est adressé à Rosalie, une camarade qui m'accompagnait par convenance, quand Victor venait m'attendre à la porte du magasin ; et, à la peine que j'ai eue de voir ça, j'ai bien compris que j'aimais Victor plus que je ne le croyais... Tout de même, j'ai été courageuse. Je me suis dit : « C'est mieux ainsi, » et c'est un peu moi qui les ai mariés... Ah! que j'ai eu tort! Rosalie était une mauvaise fernmc, coquette, gourmande, dépensière. Au bout de quatre ans elle a laissé là le pauvre Victor avec deux petits garçons... Ce fut terrible! D'abord, le malheureux s'était mis à boire ; mais je lui ai fait honte, et il a fini par se résigner. Alors je suis venue loger dans la même maison que lui, et je l'aide à élever les petits. Ils ont maintenant neuf et dix ans, et tout ce que je demande, c'est de ne m'en aller que lorsqu'ils seront en apprentissage... Vous voyez, madame, j'avais raison de dire que mon histoire n'était pas gaie... Cependant, il ne faut jamais se plaindre... J'ai l'amitié de ce pauvre homme, qui me respecte comme une Sainte Vierge ; les enfants sont superbes, — ils ne ressemblent pas du tout à leur mère, — et si vous les voyiez se jeter au cou de « tante Pâlotte », dès qu'ils m'aperçoivent ! . . . Tout va bien pour le moment. J'ai plus
d'ouvrage que je ne peux en faire, et j'ai passé l'hiver dernier sans bronchite... Et quand je vois tant de pauvres gens autour de moi. . . Non ! en vérité, non! je n'ai pas le droit de dire que je suis malheureuse. »
Pas malheureuse ! pas malheureuse ! . . . Avezvous bien entendu, avez-vous bien compris, ma jolie dame ? Pâlotte n'est pas malheureuse ! Et toute sa vie n'a été qu'abnégation, devoir, travail, maladie, souffrance, dévouement. Si Pâlotte n'est pas à plaindre, qui donc alors sont les infortunés? Sont-ce les belles dames des romans du jour, au cœur emberlificoté, qui ont de si gracieuses détresses et de si suaves désespoirs avant de passer du n» i au no 2 ? Estce vous-même, petite bourgeoise ennuyée qui, sans autre excuse que d'être mariée à un vieil imbécile, vous montez l'imagination pour un jeune sot?
Mme Cladat s'est-elle posé cette question? En tout cas, quand Pâlotte a fini de conter sa simple histoire, la jolie dame, qui s'est approchée de l'ouvrière, la regarde avec des yeux émus, l'interroge d'une voix pleine de bonté.
« Je veux faire quelque chose pour vos enfants d'adoption... Nous irons, dès aujourd'hui, les prendre au sortir de l'école, n'est-ce pas, Pâlotte ?. . . Et nous les mènerons chez le pâtissier. »
Mais regardez donc la pendule ! Deux heures et demie bientôt ; et, là-bas, au Louvre, depuis vingt-cinq bonnes minutes, le décadent se fatigue à changer de pied, devant son Primitif, et consulte à chaque instant sa montre avec impatience. Rentrez chez vous, jeune Isidore. Sans le faire exprès, la pauvre Pâlotte vient d'évoquer devant M^c Qadat, de lui mettre sous les yeux un peu de malheur pour de bon, un peu de vraie misère ; et rien n'est meilleur pour chasser les mauvaises pensées, les rêves à la Bovary.
Il faut pourtant convenir que le sieur Cladat l'a échappé belle, en ce jour mémorable où il a fait mordre la poussière au dernier lièvre de Seine-et-Marne. Mais enfin son honneur est sauf... pour cette fois-ci.
Le Tardon
(conte de noel) A ALPHONSE DAUDET
AXS la maison, — une grande ruche d'ouvriers de la rue Delambre, où Tony Robec occupait une chambre depuis deux trimestres, — tout le monde le croyait veuf. Et pas depuis longtemps, puisque son petit garçon, avec lequel il vivait seul, — ce petit garçon toujours si bien tenu, comme par les soins d'une maman, — était âgé de six ans à peine. Pourtant le père ni le fila n'avaient de crêpe à la casquette ou sur la manche.
Tous les jours, de grand matin, Tony Robec, qui travaillait, comme ouvrier compositeur, dans une imprimerie du quartier Latin, partait avec son petit Adrien encore tout ensommeillé sur son épaule et l'allait déposer dans une école du voisinage. Il venait l'y reprendre, après la journée faite, entrait, en tenant son petit homme par la main, chez le boucher et chez la fruitière, rapportait dans le panier de l'enflmt, ainsi que l'eût fait une ménagère, ce qu'il fallait pour le dîner, et s'enfermait jusqu'au lendemain.
Les commères au cœur compatissant plaignaient ce pauvre père, — quarante ans tout au plus, encore bel homme, l'air si triste avec son teint pâle, sa barbe noire striée d'argent et ses yeux dorés de lion au repos, — et elles disaient derrière lui :
« Cet homme-là devrait se remarier... Un bon sujet, jamais en ribote... Bien sûr, il trouverait aisément une brave fîlle qui prendrait soin de lui et de son gosse... Avez- vous remarqué comme son petit est soigné?... Ni trou ni tache... Un homme d'ordre, ça se voit tout de suite. Et il paraît qu'il gagne ses dix francs par jour. »
On aurait voulu fliire sa connaissance. Ordinairement, ce n'est pas difficile de se lier entre voisins, dans les maisons populaires, où l'on vit la porte ouverte. Mais Tony avait un air ré-
serve, une façon polie de saluer le monde dans l'escalier, qui intimidaient.
Chaque dimanche, le père et le fils, propres comme des sous neufs, partaient en promenade. On les avait rencontrés dans les musées, au Jardin des Plantes. On les avait vus aussi, avant l'heure du dîner, dans un petit café du quartier, oîi Tony se permettait sa seule débauche de la semaine et buvait une absinthe, longuement, à petits coups, tandis qu'Adrien, assis à côté de lui sur la banquette de cuir, regardait les journaux à images.
« Non, mesdames, disait aux voisines la concierge, qui était sentimentale, ce veuf-là ne se remariera pas. L'autre dimanche, nous nous sommes croisés dans une allée du cimetière Montparnasse... C'est sans doute là que sa femme est enterrée... Il faisait peine à voir, avec son orphelin à côté de lui... Il a dû adorer sa défunte... C'est rare, mais il y en a des comme ça... Un inconsolable!... »
Hélas! oui. Tony Robec avait tendrement aimé sa femme et ne^ se consolait pas de l'avoir perdue. Seulement, il n'était pas veuf.
Oh! bien simple et pas heureuse, sa vie!
Ouvrier consciencieux, mais médiocrement doué pour le métier, il n'était parvenu qu'asse;? tard à bien « lever la lettre », à gagner passa-
is
blcmcnt son pain, et, pour cette raison, il n'avait songé à se marier qu'après avoir passé la trentaine. Il lui aurait fallu une fille raisonnable, ayant connu, comme lui, pas mal de misère. Mais l'amour s'occupe bien des convenances! Tony perdit la tête devant la jolie frimousse d'une fleuriste de dix-neuf ans, sage encore sans doute, mais si frivole, ne songeant qu'à la toilette et sachant d'ailleurs s'habiller avec quatre chiffons comme une petite princesse. Il avait quelques économies, de quoi se mettre en ménage gentiment, avec une armoire à glace, — quatre-vingts francs, au faubourg Saint-Antoine, — où sa femme pourrait se mirer des pieds à la tête. Il épousa sa Clémentine, et, dans les premiers temps, ce fut délicieux. Comme on s'aimait ! On avait deux chambres, au cinquième, boulevard de Port-Royal, avec un bout de balcon et la vue de tout Paris. Tous les soirs, en sortant de son imprimerie, située sur la rive gauche, Tony Robec, son paletot cachant sa veste d'ouvrier, ayant l'air d'un demi-monsieur, allait attendre, au coin du pont des Saints-Pères, sa petite femme, qui revenait de la rue Saint-Honoré, où était son atelier. Bras dessus bras dessous, serrés l'un contre l'autre, on rentrait bien vite au logis lointain, pour y faire gaiement la popote du soir. Mais les dimanches, surtout, étaient exquis. Tant
pis! on se trouvait trop bien chez soi, on ne sortait pas. Oh ! les bons déjeuners d'été, avec la fenêtre ouverte sur la grande ville et le plein ciel ! Pendant qu'il sirotait son café et fumait sa cigarette, Clémentine allait arroser les caisses de fleurs sur le balcon. Non, elle était trop mignonne ! il se levait, la surprenait d'un baiser dans le cou. « Finis donc... que tu es bête! » Mais voiLà ! tout de suite un enfant, leur petit Félix, qu'on allait voir chez sa nourrice, à Margency, tous les quinze jours. Mort de convulsions, au bout d'un an. Ils étaient bientôt consolés par la naissance d'Adrien, que la mère voulait nourrir. Elle quittait l'atelier, prenait de l'ouvrage chez elle, gagnait moitié moins, faisait quand même un peu de toilette, jouait à la dame, au Luxembourg, en poussant devant elle son bébé dans une petite voiture d'osier. Et Tony avait beau bûcher comme quatre, travailler dans un journal de nuit, le ménage était gêné, s'endettait. Puis l'enfant, sevré, grandissant, allait à l'asile, et la mère, souvent inoccupée, toujours coquette, s'ennuyait à la maison, prenait l'habitude des dangereuses flâneries. Voyez-vous d'ici ce pauvre homme, vieilli avant l'âge, épuisé de soucis et de besogne, et cette folle tête de vingt-trois ans, jolie comme un Greuze?... Un soir, rentrant avec son gamin qu'il avait pris à l'asile en passant, Tony Robec
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trouva sur la cheminée une lettre d'où tomba, quand il ouvrit l'enveloppe, l'anneau de mariage de Clémentine. Dans cette lettre, la méchante enfant leur disait adieu, à lui et à son fils, en leur demandant pardon.
O romantiques bourgeois du jury, qui acquittez toujours, sous prétexte de crime passionnel, les maris outragés qui voient rouge et qui tuent la femme et l'amant, vous allez trouver le pauvre Tony bien ridicule, et même un peu vil. Mais il eut plus de douleur que de colère. Il pleura beaucoup, et, quand son Adrien lui disait : « Où est maman? Reviendra-t-elle bientôt, maman? » il embrassait passionnément le petit et lui répondait : «Je ne sais pas. »
Clémentine s'était enfuie dans les premiers jours de mai. — Oh! comme l'odeur des lilas est parfois perv^erse! — Tony, au terme de juillet, vendit presque tout son mobilier pour acquitter ses dettes et vint habiter rue Delambre, voulant se dépayser. C'était là qu'il vivait si discrètement, si dignement, avec son petit garçon, et qu'on le prenait pour un veuf.
Vers la fin de septembre, l'ouvrier reçut une lettre de sa femme, quatre pages incohérentes et désespérées, où l'encre était délayée par les larmes. Son amant, un étudiant en médecine, était parti, depuis cinq semaines, en vacances,
dans sa f-imille, tout là-bas, dans le Midi, et il n'écrivait plus, ne donnait plus signe de vie. Elle était abandonnée, trahie à son tour, la trahisseuse ! et elle se repentait, implorait, criait grâce. Cela fit bien mal au pauvre Tony. Mais rassurez-vous, jurés féroces qui tous avez l'âme du More de Venise, et, s'il vous plaît, rendez un instant votre estime au pauvre homme. Il fut fier et ne répondit rien à l'épouse coupable.
Il n'eut plus aucune nouvelle de Clémentine jusqu'à la veille de Noël.
Or, ce jour-là, depuis plusieurs années, il avait la touchante habitude d'aller, avec sa femme, porter un modeste bouquet — quelques violettes gelées avec une rose frileuse au milieu — sur la tombe de leur petit Félix, de leur premier-né, mort en nourrice, qu'ils avaient voulu avoir près d'eux, à Montparnasse, dans une concession de cinq ans déjà renouvelée.
Pour la première fois, Tony Robec dut accomplir ce pèlerinage seul avec son petit Adrien, et, tout en franchissant la porte du cimetière, sous un funèbre ciel d'hiver, — méprisez de nouveau ce cœur sans courage, terribles Othellos du jury! — il souffrait plus que jamais du souvenir de l'absente, de la fugitive.
« Où est-elle, à présent? songeait-il. Qu'estelle devenue ? »
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Mais, en arrivant devant la tombe de Félix, qu'il eut quelque peine à retrouver, il s'arrêta, tout surpris.
Il y avait, sur la pierre, trois ou quatre jouets comme on en donne aux plus pauvres enfants, — une trompette, un polichinelle, un caniche sur un soufflet, — qu'on venait de déposer là, car ils étaient tout neufs, avaient été achetés, évidemment le jour même, à la boutique à treize.
«Ah! des joujoux! » s'écria joyeusement Adrien devant l'humble trouvaille.
Mais le père, ayant aperçu un bout de papier épingle sur les jouets, se pencha, le prit et lut ces mots dont il reconnaissait bien l'écriture : a Pour Adrien, de la part de son frère Félix, qui est maintenant avec le petit Noël. »
Tout à coup, il sentit son fils se serrer contre lui, il l'entendit murmurer d'une voix effrayée : « Maman! » et, à quelques pas de là, agenouillée près d'un groupe de cyprès, il vit une femme vêtue d'une robe et d'un châle de pauvresse, oh ! si pâle ! les yeux si meurtris ! qui tendait vers lui des mains jointes et suppliantes.
Entre nous, messieurs les jurés sanguinaires, je ne crois pas que Tony Robec ait alors pensé à Celui qui naquit en ce jour de Noël et qui enseigna, par la parole et par l'exemple,
Li; PARDON 119
le pardon des injures. L'ouvrier n'avait point de religion. Mais son cœur de plébéien ignorait l'amour-propre et la rancune. Après un tressaillement, causé moins par le courroux de l'ancien outrage que par la pitié de voir dans un état si misérable la femme qu'il avait tant aimée, il poussa doucement vers elle son petit garçon.
« Adrien, dit-il, va donc embrasser ta mère. »
Elle saisit son enfant dans une étreinte éperdue, lui mit di.K baisers dans les cheveux avec un râle de bonheur, puis, se relevant et tournant vers son mari un regard qui mendiait :
« Que vous êtes bon ! » murmura-t-elle.
Mais il était déjà près d'elle et lui répondait, la bouche aride, presque durement :
« Ne parle pas... et donne-moi le bras. »
Il n'y a pas loin du cimetière à la rue Delambre. Ils firent le trajet à grands pas. Tony sentait le bras de Clémentine trembler sur le sien. L'enfant marchait auprès d'eux, l'esprit ailleurs déjà, admirant les joujoux.
La concierge de la maison où habitait Tony se tenait sur le seuil de la porte :
« Madame, lui dit-il, voici ma femme, qui était depuis six mois en province, auprès de sa mère malade, et qui revient habiter avec moi. »
Et, en montant l'escalier, il dut soutenir, porter presque la malheureuse, qui éclatait en sanglots et défaillait d'émotion et de joie.
Arrivé dans sa pauvre chambre, Tony fit asseoir sa femme sur l'unique fauteuil, lui jeta de nouveau son fils dans les bras; puis il ouvrit un tiroir de la commode, y prit une méchante boîte de carton, en tira l'alliance de Clémentine, la lui remit au doigt; et seulement alors, sans un mot de reproche, sans une parole amère sur le passé, silencieusement, gravement, avec la large générosité des cœurs simples, il la baisa sur le iront pour qu'elle fût bien sûre qu'il lui pardonnait.
La oraison ah an donnée