CHAPITRE XIII
\h y a peut-être de quoi s'étonner de Timporlance qu'on a mise à la question de Pâme des bêtes. Il suffisoit sans doute à la dignité de l'espèce humaine, et même à ses besoins, d'étudier les habitudes des animaux, de connoitre leurs instincts pour les faire servir à son utilité ; et c^étoit assez pour ce roi de Tunivers, de cultiver sa propre raison, sans employer son esprit et son temps à chercher la nature du principe intérieur qui conduit ces êtres qui végètent et qui ne vivent pas, et en qui il ne peut apercevoir ni pouvoir sur eux-mêmes, ni devoirs eii' vers les autres.
« L^matomie des animaux, ou Tanatomie » comparée, dit M. Barthez, est très-impor- » tante pour appuyer les observations déjà » faites sur les usages du corps humain, et » pour en faire naître de nouvelles.
» Telle partie dont l'utilité nous échappe » dans le corps humain , parce qu'elle y est
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» foiblenient dessinée et produite comme par » hasard, se montre dans les animaux avec des )) variétés de forme et de grandeur qui sont » manifestement relatives aux variétés des be- )) soins et des mouvemens de chaque animal; ») et le desseùi fondamental se découvre par » cette diversité d'exécution.
» Baglivi a très-bien dit que , pour assurer )) plus de commodité au jeu des organes du » corps humain, le Créateur semble avoir seuu lement ébauché par des coups de pinceau la » suite des mouvemens qui s'y exécutent. En » effet, dans la mécanique du corps humain , ») les précisions sont négligées, parce que les » organes sont destinés à être mus par un agent » beaucoup plus libre et plus variable que les » agens physiques connus j et parce qu'ils ont » été formés par un artiste sûr du succès et *i fécond en ressources. »
Il peut donc être avantageux pour la connoissance de l'homme physique d'étudier l'anatomie et la physiologie des animaux; mais la psfcologie des bêtes, si l'on peut ainsi parler, quelle peut en être l'utilité? et quelles lumières sur le principe intérieur qui préside à nos actions peut nous fournir la correspondance ap-
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parente de Tinstinct des brutes avec leiars inouvernens, que nous ne trouvions en nousmêmes, et avec bien plus d^éclat et de certitude dans la connoissance distincte, ou plutôt dans le sentiment intime de Tinfluence évidente de notre volonté sur nos actions?
Quoi qu'il en soit, la question de Vame des hêteSj après avoir été sur les bancs un objet de pure curiosité propre à exercer les esprits, et à fournir un aliment inépuisable aux disputes de Técole, est devenue une arme dangereuse entre les mains des sophistes, qui n''aftectent de comparer Thomme à la brute que pour éloigner de son esprit toute idée de rapport et de ressemblance avec la suprême intelligence. Dès quMls ont eu avancé que notre faculté de penser étoit toute entière dans notre organisation, conséquens à eux-mêmes, ils ont supposé une intelligence, sinon égale, du moins semblable à la nôtre , partout où ils ont aperçu une organisation semblable en quelque chose à celle de Phomme , et tous les êtres animés ont été classés dans une série de termes semblables dont le ver et Thomme sont les extrêmes.
La philosophie païenne avoit fait une étude particulière des animaux ; mais cette étude dut
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être négligée, lorsque le christianisme, terminant la longue enfance de Thomme, vint Tentretenir de plus hautes pensées , et Toccuper exclusivement de la connoissance de lui-même et de son auteur. Le goût des études physiques se réveilla à la fin de Tautre siècle, ou, pour parler plus jusie, à la veille du siècle qui vient de s'écouler, et bientôt embellie par le style de M. de Buflbn , heureux écrivain qui a joui , même de son vivant, de toute sa gloire^ l'histoire des animaux, commençant par Thomme physique , prit rang dans nos bibliothèques à côté de riiisloire de Thomme moral ou des sociétés. Les talens de Thistorien , la considération personnelle dont il jouissoit, la fortune qui suivit ses succès, la plus brillante, je crois, qui eût été falîe dans les lettres (etjVn ai donné la raison ) , plus que tout cela , la tendance secrète des esprits vers V animalisme , contribuèrent à donner à ces connoissances faciles , et sans influence sur la conduite de la vie et l'ordre public, la vogue qu'elles ont conservée, et qui s'est même accrue, comme Tobserve Fauteur des Rapports du physique et du moral de l'homme : « D'après la direction que suit » depuis trente ans resj)rit humain, dit cet
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M écrivain, les sciences physiques et naturelles » semblent avoir généralement obtenu le pre- )» mier pas. »
Cependant, du vivant même de M. de Buffon , ses propres confrères à TAcadémie reprirent dans son style un peu trop de pompe , ou même de l'emphase , et un ton généralement peuproportionné au sujet (i): aujourd'*hui qu'il n''est question que de la majesté de la nature je ne crois pas qu'on trouve le style de cet écrivain trop élevé, mais on lui conteste la science. Des savans , riches de plus d'observations, et qui ont classé les faits dans de nouveaux systèmes, n'accordent plus à M. de Buffon toutes les connoissances que ses contemporains lui attribuèrent. Il a même été question de refaire son ouvrage ; et chez la première nation de l'univers pour les productions du génie littéraire dans le genre moral, et qui cependant n'a peut-être pas encore une bonne histoire d'elle-même, on a proposé une nouvelle histoire des animaux comme Fentreprise la plus importante qui pût illustrer une époque fameuse par les plus grands événemens.
[\) Mcmoites de MarmonleL
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Jamais , il faut en convenir, on ne réunit pour ce grand ouvrage plus de facilités et plus de matériaux. On a découvert des familles entières d'animaux existans dans les parties les plus reculées du globe; on en a, sur quelques indices, deviné d'autres qui n'existent plus. On a trouvé des rapports entre les animaux et les végétaux, et même l'observation a montré des espèces singulières dans lesquelles l'animal et le végétal semblent se confondre. Des esprits systématiques ont été au-delà de l'observation, et se sont jetés dans les espaces sans bornes des abstractions et des hypothèses. Las de s'arrêter sur des faits de physique qui ne s'accordent pas toujours avec leurs systèmes de morale, ils ont trouvé plus facile de généraliser, non des idées, mais des images, et de faire ainsi de la métaphysique sur la matière, comme ils avoient fait de la physique sur l'intelh'gence. On ne voit bientôt plus de végétaux ni d'animaux particuliers, mais un végétal unique, un animal général, prototype de tous les animaux. On ne s'arrête pas même à cette opinion toute généralisée qu'elle paroit être, et l'on enseigne une force de végétation et d'animalisation universellement répandue , qui tend à faire
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passer successivement le minéral à Tétat de végétal, le végétal à Tétat d'animal, et Panimal le moins parfait à Tétat parfait d*'animalité , ou à Yhumanitéj terme extrême de la chaîne des êtres, cercle immense qui commence et finit au néant. La parole restoit à Thomme, expression sensible de son intelligence, moyen de sa sociabilité, premier instrument de son industrie, caractère incommunicable de sa prééminence , et voilà qu'on l'attribue aux animaux, qu'on nie même qu'elle appartienne exclusivement à l'homme; et il est assurément digne de remarque que dans le même temps qu'au sein de nos compagnies littéraires , un savant estimable, un peu trop prévenu peutêtre pour ses occupations bienfaisantes, avançoit, sur la foi de je ne sais quel voyageur, qu'il existoit sur quelque point reculé du globe une peuplade qui ne connoissoit pas le langage articulé, un autre savant faisoil entendre à ses confrères la langue des rossignols et des corbeaux.
« Ainsi, dit Bossuet, l'homme se fait un jeu » de plaider contre lui-même la cause des bê- » tes... Et quand on entend dire h Montaigne il qu'il y a plus de diftérence de tel homme à
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» tel homme que de tel homme à telle hêle, )) on a pitié d'un si bel esprit , soit qu'il dise » sérieusement une chose si ridicule, soit qu'il » raille sur une matière qui, d'elle-même, est » si sérieuse. »
Mais enfin , que prétend-on conclure de ce rapprochement, et où veut -on en venir?
Lorsque l'on considère d'un côté l'homme, de l'autre les animaux, qui se partagent la possession ou la jouissance de la terre, est-il d'une bonne philosophie de s'arrêter à quelques rapports généraux d'organisation qui, dans le plan simple et vaste de la création , ont dû résulter de l'identité des élémens dont les corps sont formés, des substances qui servent à les nourrir, des agens qui entretiennent leur vie ? Une raison forte et sévère peut-elle attacher une grande importance à des ressemblances d'habitudes qui dérivent de quelque similitude dans l'organisation et de besoins communs, et ne doit-elle pas plutôt considérer uniquement les grands traits, les caractères majeurs et ineffaçables qui différencient et distinguent les espèces, malgré tous les rapports d'habitudes, de besoins et d'organisation ? Quelle est cette doctrine qui, s'attachani aux seuls caractères
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physiques communs à tous les êtres animés, écarte toute considération morale du jugement qu'elle porte sur l'homme essentiellement moralj et dans le uel l'être physique, qui est tout dans les ani aux, n''est que Finstrument et Taccessoire de Têtre intelligent ?
Essayons de présenter quelques considérations de ce genre , et voyons s'il n'existe pas entre Thomme et la brute des différences caractéristiques qui ne permettent point de les confondre, pas même de les rapprocher.
Le premier trait qui dislingue éminemment rhomme des bêtes est la domination incontestable qu'il exerce sur elles. Dans l'état sauvage, riiomme exerce sur les animaux un empire despotique, et qui n'a d'autre loi que son appétit, ni d'autre but que leur destruction. Plus rapproché d'eux parla simplicité de ses besoins et le peu de culture de son intelligence , et réduit aux foibies moyens qu^elle lui suggère pour les soumettre, il semble se battre avec les animaux à armes égales, et son pouvoir sur ces sujets indociles n\i pas plus détendue que sa force physique. Mais le sauvage nVst pas ]''homme, il n'est pas même Thomme enfant, il ïiesi que Thomme dégénéré. Aussi à mesure
que la société se perfectionne, Tempire que rhomme obtient sur les animaux est plus monarchique, les moyens qu'il emploie pour les soumettre et les gouverner sont plus industrieux, le but qu'il se propose est plus raisonnable. Leur force, leur agilité, presque toujours supérieures à la force et à Tagilité de rhomme, ne peuvent les dérober à sa domination , et son intelligence les atteint là où ses mains ne peuvent les saisir, ni ses yeux à peine les apercevoir. Cette domination universelle, il l'exerce sur les individus pour les faire servir à ses besoins, sur les espèces pour les conserver, et jamais autorité ne fut plus générale et moins contestée; mais aussi jamais autorité ne fut plus nécessaire. Si Thomme ne dominoit pas les animaux, s"'il ne régloit pas sur ses besoins et sur ceux de la société la conservation ou la destruction de leurs espèces , bientôt les animaux chasseroient l'homme de son domaine , et la seule multiplication des espèces les plus innocentes et les plus foibles afl'ameroit ce maître de Punivers au milieu de ses propriétés. Mais bientôt ces mêmes animaux succomberoient à leurs propres besoins, ou deviendroient la proie d'animaux plus forts et
plus violens, qui seroient à leur tour détruits par d^autres, ou se détruiroient entre eux; et dans le monde physique comme dans la société , Tégalité absolue de droits ne produiroit que la destruction des êtres. La terre resteroit sans habitans, et le sol sans culture. Ainsi, si les animaux conservent Tespèce humaine et aident à sa reproduction , en lui fournissant des instrumens pour ses travaux et des matériaux pour ses besoins, Thomme, à son tour, conserve les animaux, en favorisant la conservation des espèces et la multiplication des individus. Plus l'agriculture fait de progrès, plus le travail , ou même la seule présence des animaux est nécessaire; et Thomme maintient et même améliore les races, tout en consommant les individus. Cest un prince habile qui conserve les familles et favorise leur accroissement, en même temps qu'il dévoue quelques individus à la défense de PÉtat et à la conservation de la société. Mais qu"'on y prenne garde : si l'empire que Thomme exerce sur les animaux nuisibles est un empire de force purement physique , et tel que celui du prince sur les méchans, son autorité sur les animaux utiles et domestiques est beaucoup plus mo-