‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

expérience préalable, de ce qu'acné peut faire , »ans jamais lui donner même la pensée de ce qu'elle ne peut pas exécuter. Mais si l'on suppose en nous un principe de pensée et de volonté distinct des organes, une ame, une întelligence servie par des organes, comme la perfection des organes est de faire ou d"'agir , Ja perfection de Tame sera de vouloir^ et tandis que la force des organes est surmontée ou détruite par la résistance des corps extérieurs, la volonté , acte purement intellectuel , n^éprouvera aucun obstacle à son activité Tame voudra donc, elle voudra même; infiniment: mais , si elle est infinie dans ses volontés, elle est bornée dans ses connoissances; elle ne distingue pas toujours avec précision ce que peut ou ne peut pas le corps qui lui est soumis pour Texécution de ses volontés , parce qu'elle n'est pas ce corps, et qu'entre sa nature et celle de ?.e corps il y a une distance incommensurable. Elle attribuera même naturellement à ses organes une force indéfectible de; faire , parce ju'elle sent en elle-même un principe iné- )uisable de vouloir. Elle l'accablera de sesvoontés répétées, seml>lable à ces maîtres infatigables qui tourmentent leurs domestiques

DE L ORGANISATION CORPORELLE. 5l

de leur activité. Aussi , lorsqu'*on dit proverbialement que la lame use le fourreau, on ne fait qu^annoncer une vérité certaine en physiologie autant qu''en morale ; et je crois que la première cause , et la plus active de la dissolution, tantôt hâtée, tantôt plus lente, de nos organes, est leur foiblesse relativement à la force de la volonté, et Texigence continuelle de ce maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent , ces efforts qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le malheur des méchans , et souvent le désespoir des gens de bien, et cette lutte éternelle cje Thomme intérieur contre rhomme extérieur, rebelle par impuissance aux volontés de Tame, et dont la force apparente, comparée à celle de Tame, n*'est jamais qu"*une foiblesse réelle: spiritu.s quidem promptus est, caro autem infirma.

L'auteur des Rapports du physique et du moral trouve une preuve de son système d^organisation pensante ded^ la lassitude que le cerveau éprouve après une méditation forte et soutenue , et il en conclut que le cerveau tout seul est le principe producteur de la pensée. Cette preuve peut être toute entière ré-

52 l'ame n'est pas le résultat

torquée contre ce système ; car, s''il est vrai que le cerveau soit seulement le moyen dont Tame se sert pour recevoir du dehors les impressions ou les expressions, qui sont les matériaux de la pensée, on conçoit que le cerveau peut se lasser de servir Tame dans son opération même intellectuelle. En effet , le cerveau , organe matériel et par conséquent périssable , reçoit continuellement , par le ministère des nerfs et le moyen ou milieu d'agens matériels aussi, tels que l'air et la lumière, les impressions qui produisent les images et les expressions qui revêtent les idées. Ces impressions, et expressions , étant trop fréquemment répétées, occasionnent sur les membranes et les fibres dont le cerveau est composé une excitation qui, à la longue, endort ou émoussesa sensibilité, et lui fait sentir le besoin d''un repos absolu ou d'une excitation d''une autre sorte. Le cerveau, dans cette hypothèse tout-à-fait naturelle, se lasse de recevoir des impressions et des expressions, p9^^ même raison que la main se lasse de faire des frottemens; mais, si le cerveau s'épuise à servir famé dans Topération de la pensée, l'ame ne se lasse jamais de vouloir; si les organes refusent de servir famé,

DE l'organisation CORPORELLE. 53

Tame n''en conserve pas moins Tindéfectible énergie de sa volonté, même lorsqu''elle ne peut en accomplir les actes, parce que la volonté est Tame elle-même, et que c'est pour agir et non pour vouloir que Tame a besoin d'organes; et c'est là peut-être ce qui explique Tétat de rhomme dans les songes où Tame veut, et mêitie, par habitude, croit agir, sans que le corps agisse réellement (i).

Jusqu'à présentnous avons combattu le système des matérialistes, plutôt que nous n'avons établi celui de leurs adversaires ; nous avons voulu prouver qu'il n'est aucun fait dans l'histoire de l'homme moral qui ne s'explique aussi heureusement dans l'hypothèse du cerveau moyen de la pensée, que dans celle du cerveau cause de la pensée, et par

(1) Le sommeil est peut-être moins cessation de mouvement dans les organes qu'interception de relatiou entre l'organe du cerveau et les autres organes : en effet, tantôt l'ame veut sans que le corps agisse, et tantôt , comme dans le somnambulisme , le corps agit sans que l'ame veuille, et même sans qu'elle ait la connoissance^e l'action des organes. Pour accorder au corps im repos nécessaire , il a fallu en quelque sorte en séparer l'ame.

54 l'ame n'est pas le résultat

conséquent ame lui-même, et qu'il en est })lusieurs dont les défenseurs de la spiritualité de notre être donnent une raison plus satisfaifante que ne font les partisans du système opposé. Mais quand même, sous ce rapport^ la balance seroit parfaitement égale entre les deux opinions, nous pourrions toujours mettre du côté de Texistence propre %t spirituelle de notre ame le poids immense du sentiment universel du genre humain, et cette croyance immémoriale de l'existence indépendante de Tame, de sa survivance au corps qu''elle anime, de sa supériorité sur les organes qui la servent, croyance sur laquelle toutes les religions ont fondé leurs dogmes, toutes les sociétés leurs lois , tous les hommes leurs rapports mutuels -, car là où il n"*y a que des corps , il n^ a plus ni morale ni devoirs. Je sais que les sophistes, qui font du peuple un dieu en politique, le traitent comme un enfant en morale; ils le regardent à la fois comme souverainement bon dans ses volontés, puisqu'ils lui attribuent le pouvoir souverain, et rempli de préjugés et d'erreurs dans ses croyances, parce qu''ils ont besoin , pour exercer le pouvoir sous son nom, de nier ou d"'étoufFer ses

DE L"'ORGAiMSATIOiN CORPORELLE. 55

lumières, en même temps qu'ails déchaînent sa force. Mais le plus beau génie de Tancienne Rome , Cicéron , qui méprisoit tout ce qui est populaire en politique, au point de dire, inihi nihil unquam populare placuit, n'en insiste pas moins sur le consentement universel des peuples aux vérités fondamentales de la morale , comme sur la preuve la plus sensible et la plus décisive de ces mêmes vérités. Mais enfin on vajjt des faits, des faits extérieurs, des faits,physiques qui prouvent Texistence d'un être spirituel distinct de l'être corporel, et qui lui est supérieur ; et dans la certitude où Ton croit être qu"'il est impossible d'' alléguer aucun fait de ce genre^ on repousse avec opiniâtreté toutes les preuves morales qui établissent cette vérité nécessaire. Cependant ce fait existe ; la preuve qu''il fournit me paroît démonstrative, et j'ai dû la réserver pour la dernière , afin d'en laisser au lecteur un plus long souvenir.

« Vous voulez, dirai-je à Fauteur des Rapn ports et à ses disciples, défenseurs opiniâtres )> de l'organisation pensante ; vous voulez que » toutes nos idées ne soient que des sensations » transformées j et qu'il n'y ait autre chose dans

» nos pensées que des impressions reçues par » les extrémités nerveuses et sentantes de nos » organes , et transmises au cerveau qui les » élabore , les digère , et en fait Tintelligence , » comme Testomac reçoit les alimens que les )) autres organes lui fournissent, et en fait le » chyle: encore, je suppose que nous ne pen- » sons que par le cerveau, et il vous semble )> que nous pensons quelquefois par d^autres )) viscères; et vous avancez i||ie, dans chaque » centre ou appareil d''organes ; il se forme une )) espèce de moij et cela, ajoute votre analyste » métaphysicien de la même école , est assez » vraisemblable. Je le veux ; mais enfin que » l'ame soit le cerveau , la région épigaslrique » ou le bas-ventre , et que ce moi, qui joue un » si grand rôle dans votre métaphysique , soit » un ou soit plusieurs dans le même individu , )) le centre général, le moi général, qui estTen- » semble des centres et des moi partiels, ne » peut changer les impressions que lui transw mettent tous ces centres ou moi particuliers , » ou, si vous aimez mieux , notre organisation » ne peut dénaturer les impressions qui lui sont )) transmises parles organes, au point d'en faire « des pensées et des déterminations diamétra-

DE l'organisation CORPORELLE. O/

» lement contraires à ces mêmes impressions ; » et vous-même vous dites formellement : Les » impressions nerveuses, reçues par les extré- » mités sentantes , dont se composent les or- » ganes directs des sens, transmises au centre » cérébral , f produisent des actions et des dé- » terminations conformes à leur nature. Rien » de plus juste ; mais la première , la plus uni- » verselle , la plus constante , la plus dominante » de toutes les impressions, pensées, volontés, » déterminations , tout comme il vous plaira » de les appeler, de notre organisation , de nos » organes , de notre centre cérébral ou épigas- » trique, de notre ou de nos moi, et incontes- » tablement la plus conforme à leur nature , » est l'impression, la pensée, la volonté, la » détermination de leur propre conservation. » La sensibilité physique , qui est notre vie » même , puisque, selon vous, vii^re c'est seîi- )» tir, ne peut avoir d'autre appétit que la vie » et tout ce qui peut la conserver, d'autre )) aversion que la mort et tout ce qui peut nous » en menacer. C'est cette impression , cette » pensée, cette volonté, cette détermination, » ou, si vous voulez, cet instinct impérieux, » irrésistible , irréfléchi , qui , au moment du

58 l"'ame n'est pas le résultat

M péril, me fait trouver, que dis-je ? crée en » moi des forces supérieures à la force habi- » tuelle de mes organes , ou des ressources » supérieures aux moyens ordinaires de mon w esprit. C'est celte volonté de vivre , ou cet » instinct de ma propre conservation qui me » retient , en quelque sorte , dans une situation » contraire à toutes les lois de Téquilibre sur » le bord du précipice où je suis près de tom- » ber, qui me grandit pour atteindre la branche » qui peut me sauver du torrent qui va m'en- » gloutir, qui roidit mes muscles et les exalte » au plus haut degré de puissance pour résister » au choc du corps prêt à m'écraser, ou échap- » per aux mains qui veulent me saisir... Mais » alors comment expliquerez-vous, je ne dis ») pas la pensée de la mort, dont tout ce qui » finit autour de nous nous offre l'image, mais M ridée de mort volontaire, mais le désir, mais » la volonté de mourir, mais Taction active ou » passive qui suit cette volonté, le suicide ou » le sacrifice? Si nos organes, comme vous le )• dites vous-même , ne peuvent transmettre à i) notre centre cérébral que des impressions et » des déterminations conformes à leur nature , » leur nature est la vie , leur pensée naturelle

DE l''0RGANISATI0N CORPORELLE. 5^

» est de la désirer, leur délermination natu- » relie de la vouloir , leur action naturelle de )> la conserver; et ici il ne s'agit pas seulement » de souffrir la mort et de céder, même sans » murmure , à une puissance supérieure, mais » de la désirer, mais de la vouloir, mais de la » chercher, mais de se la donner ou de l'at- » tendre.

» Admirez, au contraire, avec quelle faci- « lité, quelle simplicité, quelle évidence, quelle » conformité avec tout ce qui se passe sous » nos yeux et hors de nous, s^explique, dans » le système de la distinction de Tame et du » corps, ce grand et dernier acte de la volonté » humaine, extrême de la force ou de la foi- )» blesse de Thomme , dénouement de la tragén die du crime ou de la vertu. L'ame distincte » du corps et qui exerce sur lui un empire ab- » solu , lasse de souffrir à Toccasion d^un sujet » qui ne lui fut donné que pour la seconder j) et la servir, rompt une association qui ne lui » fait éprouver que des pertes , ou déterminée )) par de plus nobles motifs , jugeant que le » sacrifice de cet être subordonné importe à >) la société et à un ordre général de devoirs w devant lesquels disparoissent tous les intérêts

ifeO L AME N EST PAS LE RESULTAT

» particuliers et tous les sentimens personnels, w sans haine contre le compagnon de ses tra- » vaux, le fait servir à de grands desseins en le M dévouant à une mort prématurée , et exerce » ainsi sur son sujet le droit de vie et de mort , >) premier attribut du pouvoir, et qui , selon )) les motifs qui en déterminent l'application , » est le plus grand acte du pouvoir sur lui- » même et sur les autres qui ait été donné à » Têtre intelligent, et le plus haut degré de sa » force morale, ou Texcès du désespoir d'une » ame qui a perdn tout empire sur elle-même , » et le dernier terme de sa foiblesse. L'ame » alors est comme un monarque vertueux qui , » dans une guerre légitime , expose à une mort » glorieuse ses plus fidèles sujets, ou comme » le tyran qui, sur le plus léger soupçon , con- )) damne l'innocent au dernier supplice. Ainsi, » dans l'hypothèse de X intelligence servie par » les organes y Ta me détruit le corps ou le laisse ») détruire, et elle exerce ainsi sur les organes » qui lui sont soumis Tempire naturel du fort » sur le foible, du pouvoir sur le sujet, de la » cause sur TefFet -, au lieu que, dans le système » de l'organisation à la fois voulante et agisu santé, c'est l'organisation qui se détruit elle-

DE L^ORGANISATION CORPORELLE. 6l

«même, lorsqu'elle ne peut avoir d'autre » volonté, ni faire d'autre action que la vo- )) lonté et l'action de se conserver, contra- » diction évidente dans la volonté, et par con- » séquent impossibilité même physique dans l'action.

» S'il n'y a dans l'homme que des sens et )) des organes, disoit l'auteur de cet écrit dans M un article du Mercure du i*"^ janvier 1807, » sur le beau moral,' si ce qu'il appelle son » ame , sa raison , son intelligence, n'est autre » chose que des sensations organiques; si le » moral enfin n'est, comme on le prétend, que )) le physique considéré sous un autre aspect, )) à quel sens, à quel organe faut-il rapporter )) ces idées, ces sentimens dont l'application » réelle à nos organes bouleverse tous nos sens » par la sensation ou même par la seule apprén hension de la douleur, à moins qu'une raison » supérieure n'affermisse l'ame contre leur ré- » volte ? Nos sens , je le veux , nous rapportent )> des images de mort , et nous trouvons en » nous-mêmes l'idée de volonté , comme nous » trouvons dans notre intelligence l'idée des » propriétés générales du cercle et du carré , » dont nos sens nous rapportent la figure; mais

» qu'on subtilise tant qu'on voudra , qu'on » s'enveloppe, de peur d'être entendu, ou » peut-être de s^en tendre soi-même, dans le )) vague du langage physiologique , si l'ame )> n'est pas un être distinct des organes , il est M aussi impossible, et je prends ce mot dans » l'acception la plus rigoureuse , que notre fa- » culte pensante puisse se composer des deux » idées de mort et de volonté celle de mort » volotitaire, qu'il lui est impossible de com- » poser des deux idées de cercle et de carré » celle de carré circulaire ou de cercle carré. » L'alliance de mort et de volonté seroit in- » compatible avec notre nature, comme celle » de cercle et de carré est contradictoire à notre » raison , et jamais l'homme ne pourroit faire » le sacrifice de sa vie, parce que jamais il ne » pourroit le vouloir , ni même le penser. »

Et qu'on prenne garde à ces dernières expressions : un être qui veut , par cela seul qu'il est y veut être y et ne peut pas vouloir ne pas être, parce que être est le premier des biens et le supportât tous les autres, et qu'un être veut nécessairement son plus grand bien. Un être, sans doute, peut vouloir détruire un autre être; mais il ne le fait jîunais que pour être plus lui-

DE l'organisation CORPORELLE. 65

même , c'est-à-dire , être mieux ; et, bien loin qu'il puisse vouloir ne pas être et détruire luimême son propre être, il s^oppose de toute sa puissance à tout ce qui peut détruire son étrcy ou même détériorer sa manière di'étre. Ainsi , l'être ne peut pas plus s''ôter Vétre que se le donner, et il ne peut quitter volontairement le bien infini àiêtrej qu''il a reçu sans la participation de sa volonté, et dont il jouit, une fois qu'il l'a reçu , par la nécessité de sa nature.

Si rhomme tout entier n'est qu'une organisation matérielle, s'il n'est en tout qu\m être et un seul être, il lui est donc impossible de vouloir cesser d'être, impossible d'attenter luimême à son être, ou, s'il aîf ente à quelque partie de son être, ce n'est jamais que pour conserver son être même ; et la répugnance extrême, les douleurs aiguës qu'il éprouve h se séparer d'un de ses membres pour le salut du reste du corps, démontrent mieux que de lonç^s raisonnemens l'impossibilité où il est de détruire son être tout entier ; et je ne crains pas de dire que, dans cette hypothèse, non-seulement le suicide, mais même le retranchement volontaire d'un '•^'':^ seul organe , seroit un acte impossible à notre

organisation.

Ainsi, par la raison contraire, Tame , loin d'éprouver cette impossibilité , ne détruit le corps auquel elle est unie , ou ne le laisse volontairement détruire que par le même motif, qui lui fait quelquefois détruire un autre corps que le sien . Elle le détruit parce qu'il gêne, qu'il empêche son être, parce qu*'elle est mal, c'est à-dire, moins, et qu'elle veut être bien ou être plus ; et soit qu'acné condamne son corps à la mort, comme un ennemi avec lequel elle ne peut vivre, ou comme un sujet obéissant sur lequel elle exerce la puissance du glaive, et dont elle fait servir la vie et la mort à d'^importans desseins, elle n'arme une partie de son corps contre le corps lui-même que parce qu'elle est directement inaccessible à ses atteintes ; et même dans le furieux qui attente à ses propres jours, il y a, sans qu'il y pense, la volonté d'être mieux, plutôt que la volonté de n'être plus. « Le bonheur, dit Pascal, est le motif de toutes » les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux » qui se tuent et qui se pendent. » Je crois même que si la dissolution inévitable de la partie matérielle de notre être communique à l'autre partie des idées vagues de destruction totale^ l'âme, à son tour, étend sur la partie mortelle ses

DE l''ORGAN1S\TIOIN COUPORELLli. 65

espérances, 'et, pour parler avec TEcriture, son vêtement d'immortalité; et trop souvent, tout notre être se croit immortel, parce qu'une partie de nous-mêmes ne peut mourir. C'est là Tunique source de tant d'entreprises, dont une vie de plusieurs siècles ne verroit pas encore la fin, de tant d'espérances si souvent de'çues, dont nous traînons y dit Bossuet, la longue chaîne jusqu'au tombeau, et que nous recommençons sans cesse, comme l'araignée son frêle tissu balayé par le vent; enfin de tant d'espoir de vivre, qui quitte à peine le jeune homme sur son lit de mort, et le vieillard au bord de sa fosse; et s'il étoit possible que la triste doctrine des matérialistes arrachât du cœur de tous les hommes ce sentiment naturel d'immortalité que l'ame étend jusque sur ses opérations les plus fugitives, toute la scène du monde seroit changée, et ne présenteroit plus qu'un vaste tombeau : la raison perdroit toute son activité, les passions mêmes toutes leurs illusions; plus d'entreprises honorables, plus de nobles projets, plus de hautes esipérances, plus de consolations pour l'infortune, ni de retenue dans la prospérité, et la société toute entière, frappée de mort, s'arrèteroit à l'instaul, comme le fleuve dont le H. 5

froid a glacé les eaux. Je le réjDète', si nous ne sommes, même dans notre faculté pensante, qu'aune organisation matérielle, cette organisation a nécessairement une volonté d'être qui ne peut s'accomplir qu'en continuant d'hêtre , et dès-lors le sacrifice volontaire de la vie est physiquement et moralement impossible; mais lame aussi a une volonté d'hêtre qu'acné accomplit ou croit accomplir souvent beaucoup mieux en cessant d'être avec son corps, et dans cette hypothèse , le plus grand acte de la vie humaine, Fabandon volontaire de Texistence corporelle, se trouve expliqué (i).

Aussi remarquez que Thommene se porte à l'extrémité de se détruire lui-même que pour des peines de Tame, et presque jamais pour les seuls maux du corps, et aussi souveat dans les conditions où les sens n'ont rien à désirer que

(1) J'espère qu'on ne détournera pas ce que je dis ici de l'abandon volontaire de la vie à un sens d'approbation du suicide , que je regarde comme un crime de lèse-société au premier chef, et par conséquent comme un acte sévèrement défendu par l'auteur et le conservateur des sociétés, qui ne veut pas que les bons fraudent la société du service qu'ils lui doivent, ni les médians de l'exemple du repentir ou du châtiment.

DE L'ORGAJNISATION CORPORELLE. 6'^

dans celles où ils ont tout à souffrir. L*'ame , sans doute, ressent les douleurs et les fatigues du corps, et même elle est la seule qui les ressente ; mais les douleurs du corps ne sont pas proprement les siennes , puisqu''elle s'expose souvent volontairement, et qu'elle peut même goûter de la satisfaction à les, éprouver, et jamais , quelque vifs, quelque prolongés que soient ces maux physiques, même lorsqu'elle les souffi-e contre son gré, ils ne l'affectent assez, profondément pour qu'elle cherche à s'en délivrer en s'éloignant du corps. Dans cet état, loin de l'abandonner la première, elle veille son malade, et ne s'en sépare que lorsque la décomposition de ses organes a rompu toute communication entre eux, et qu'elle ne peut parler à qui ne peut l'entendre, ni commander à qui ne peut obéir. Mais dans les peines qui lui sont personnelles, et que le corps ne partage pas, la crainte de l'infamie , les tourmens de l'amour, les fureurs de la jalousie, les dépits de l'ambition, comme c'est à Foccasion de son corps que l'ame en éprouve les soucis cuisans , et à cause des relations inévitables qu'il lui impose avec les autres hommes , elle brise les liens qui l'attachent à un compagnon qui

68 lVme n'*est pas le résultat

compromet son bonheur en la forçant de vivre au milieu d'un monde quelle hait ou qu'elle redoute. Ainsi , tandis que le pauvre, rongé tout vivant par un des ces maux affreux qui rendent celui qui en est atteint insupportable à lui-même et aux autres , conserve encore le désir de vivre , même après qu'il a dû perdre tout espoir de guérir, un homme comblé de tous les dons de la nature et de la fortune attente à ses propres jours , parce qu'une femme aura été légère ou un concurrent plus heureux.

Mais, et ceci est digne d'une sérieuse considération , rhomme ne désespère jamais de la guérison des maux du corps, et il ne voit point de terme aux souffrances de Tame. Au momeni de mourir, il croit au rétablissement prochain de sa santé ; à la veiUe de se consoler de la perte la plus sensible, il croit à l'éternelle durée de ses regrets. Tout ce qui affecte ce corps qui passe , l'ame le regarde comme passager ; tout ce qui l'affecte elle-même, elle le regarde comme éternel , parce qu'elle est immortelle , et lorsqu'elle souffre seule et sans son corps, elle se place involontairement et par anticipation dans cet état où , débarrassée des or-

DE l'oRGAMSATION CORPORELLE. 6g

ganes qui la servent, eiie n'éprouvera plus ni variation dans ses sentimens, ni changement dans ses affections. Enfin, si l'organisation physique étoit en nous le seul principe d''activité, de pensée, de sentiment, toutes nos peines, même morales , seroient nécessairement des douleurs physiques , et tous nos chagrins des maladies. Cette conclusion est même si rigoureuse, que les matérialistes ont été forcés de l'adopter, toute fausse qu'elle est; et, pour être conséquens, ils ont dû placer toute la science de la morale dans l'art de la médecine. En vain diroit-on que le corps n'est pas détruit par la mort, parce que rien ne périt dans la nature physique ; qu'un corps qui se dissout ne fait que subir de nouvelles transformations, et se résoudre en molécules insensibles pour composer d'autres corps, et recevoir une nouvelle manière d'être ; ce seroit une bien vaine subtilité, etquimettroit à découvert la foiblësse du système qui en auroit besoin. L'être veut se conserver tel qu'il est, dans la manière d'être dont il a le sens intime , et qu'il ne peut distinguer de son être même, avec le moi dont il a la conscience , qu'il connoît et qu'il aime; et sans doute on n'opposera pas au sentiment

«iislinct et impérieux de sa propre conservation î!ans sa vie actuelle, dont est doué le plus parfait ou le plus complet des êtres même corporels, un soupçon vague et métaphysique d'existence hypothétique dans une poussière inanimée qui sera peut être dans quelques siècles transformée en pierre ou en végétal. Et qu'on ne dise pas, pour décréditer par le ridicule ce qu'on n'oseroit combattre par le raisonnement, que je parle métaphysique; je parle de faits, et de faits physiques : Fabandon volontaire de la vie est un fait physique, fait physiquement impossible et contradictoire, si nous ne sommes tout entiers qu'organisation et organes , sens et matière ; fait toujours possible, et selon ses motifs , criminel ou héroïque, si notre. ame est distincte de notre corps, et qu'elle en détermine les actions par ses volontés. En un mot, l'animal qui meurt^ comme l'homme^ ne se détruit pas lui-même, parce qu'il n'est tout entier qu'une matière organisée pour végéter ; l'homme se détruit lui-même ou se laisse volontairement détruire, parce qu'il y a en lui deux êtres, dont le fort condamne le foible à mourir. Ainsi , pour les deux actes les plus importans de la vie et de la

DE l'organisation CORPORELLE. rt

société, ôler l'existence ou la donner, il faut deux êtres, il faut le concours de Vétre actif et de Vétre passif qui n''est le fondement de toutes les langues que parce qu^il est le premier et le plus constant de tous les faits, le plus universel de tous les rapports, la plus naturelle de toutes les lois.

J'arrêterai ici la pensée du lecteur sur un corollaire bien important des principes que je viens d'exposer. Le sacrifice de la vie ou le don de soi est donc la preuve directe et de fait de l'existence propre de Têtre actif de l'être qui pense et qui veut, de sa distinction d'avec l'être passif qui reçoit le mouvement et exécute faction, et de la supériorité de Tun sur Tautre : le sacrifice de la vie, lorsqu'il est légitime et commandé par de grands devoirs, est encore Facte le plus étendu et le plus souverain de la puissance de Thomme sur luimême, c'est-à-dire, de sa liberté, et le premier titre de sa dignité. Mais le sacrifice est encore le dogme fondamental de la société religieuse; mais il est, sous le nom de dévoûment à sa patrie, le premier moyen de conservation de la société politique ; mais il est , dans l'union des sexes, par le mariage et le

72 L AME n'est PAS LE RESULTAT

don mutuel de soi que les deux époux se font l'un à l'autre, le plus fort lien de la société domestique ; car la pudeur a aussi son sacrifice, et il en a eu chez tous les peuples le nom et le mérite... Le sacrifice ou le don de soi explique donc tout le moral de Thomme... Il est donc la raison universelle de la société... Le lecteur qui cherche de bonne foi la vérité pénétrera sans peine les conséquences que nous ne faisons qu''indiquer. Il y trouvera peut-être de grands motifs aux croyances les plus élevées du christianisme, qui a fait de la nécessité du sacrifice le premier et le plus fondamental de ses dogmes. La religion chrétienne est , à le bien prendre, la philosophie transcendante y pour me servir d\me expression qu''on applique aux sciences physiques : la raison, dans ses méditations, rencontre ses dogmes , comme la morale ses préceptes, et la politique même ses conseils; et c'est ce qui fait la supériorité morale et même politique des peuples chrétiens, nourris dès Tenfance du lait substantiel de cette doctrine, et dont l'instruction la plus élémentaire n'est que la thèse des principes de la plus haute philosphie.

DE L ORGANISATTON CORPORELLE. '3

En prouvant, par la mort volontaire, cet acte suprême de la puissance de l'ame sur le corps , Texistence propre et distincte de Têtre spirituel qui anime nos organes, nous trouvons, pour ainsi dire, sur notre chemin, et sans la chercher , une preuve de son immortalité.

L'ame, en effet, survit au corps en le détruisant ; car si elle ne lui survivoit pas , elle ne voudroit pas le détruire : souvent même elle ne le pourroit pas, et le sacrificateur, blessé du premier coup qu'il auroit porté à sa victime, seroit hors d'état d'achever son triste ministère. Mais si Tame survit au corps un seul instant, Tinstant qu'il faut pour détruire ce corps, laraison conçoit qu'elle ne puisse pas Tinstant d'après mourir par sa seule volonté, puisqu'un être qui veut ne peut pas vouloir cesser dêtre, et l'imagination, qui ne voit dans la mort qu'une dissolution de parties, ne peut pas se figurer pour l'ame aucun moyen sensible de terminer son être. La raison, au contraire, la raison générale, la raison des sociétés, conçoit avec clarté de puissans motifs, et même une /lécej^îVé évidente à l'immortalité de nos âmes, seul frein efficace des passions, que la philosophie

74 VaMK n'est pas LK RÉSULTxVT

voudroit en vain remplacer par de petits et futiles motifs d'intérêt personnel qui ne parlent jamais ni assez haut ni assez tôt, seule garantie de Tordre public, que les gouvernemens cherchent trop souvent dans des moyens extérieurs de répression auxquels il est si facile d''échapper. (^es considérations expliquent et développent la preuve que la révélation nous donne dePimmortalité de nos âmes, preuve philosophique ou rationnelle , puisqu''elle découle de la première de toutes les vérités, l'existence de Dieu, liée à la révélation, comme la pensée à la parole, et ceux qui en demandent d''autres devroient faire attention qu'il n'est pas plus possible de connoître par aucun autre moyen, Tétat de l'homme après sa mort que son état avant sa naissance. L'ame est donc naturellement immortelle On a demandé si Dieu , qui a créé nos âmes ,, pourroi lies détruire. Cette question est tout au moins inutile. Il semble qu'il répugne à l'idée de la toute- puissance de Dieu et de sa toute raison d'anéantir des êtres faits à son image et à sa ressemblance, et qui sont capables de le connoitre et de l'aimer. Dieu, pouvoir suprême de la société, des êtres intelligens, ne

DE l'organisation CORt>ORELLE. yB

peut pas perdre de ses sujets, et ce seroit, ce semble, pour lui-même, perdre quelque chose, que de détruire l'image de ses perfections et la connoissance de ses attributs , en détruisant les êtres qui réfléchissent cette image, et en qui se trouve cette connoissance. Enfin, on pourroit peut-être trouver une triste et dernière preuve de Texistence propre de l'ame, et de sa distinction d'avec les organes jusque dans l'horrible dépravation de la volonté, lorsqu'égarée par la vengeance, elle poursuit sur son ennemi, même après qu'elle en a détruit l'organisation, quelque chose qui n'est pas inorganisation , et qui peut encore être sensible à l'outrage. On remarqueroit qu'on ne voit rien de semblable chez les animaux qui s'éloignent de leur ennemi aussitôt qu'ils l'ont détruit, à moins qu'il ne soit destiné à leur servir de pâture.

Avant de passera d'autres objets, il convient de revenir sur ce qui a précédé, pour répondre aux objections ou prévenir les difficultés qu'auroient pu faire naître quelques opinions avancées dans la dissertation qu'on vient de lire.

On n^avoit jamais douté que la parole articulée et entendue des autres ne fût indispensablement nécessaire pour la production de l'idée, ou sa manifestation au-dehors ; mais il semble qu''il n'étoit pas aussi universellement reconnu que la parole simplement pensée ou intérieure fût également nécessaire pour la conception et la contemplation de l'idée, ou sa représentation purement nientalej et qu^'l fallût, comme nous Pavons dit ailleurs, pensey sa parole pour pouvoir parler sa pensée. Cependant cette dernière proposition, aussi vraie que l'autre, et même aussi évidente pour ceux qui prennent la peine d^ réfléchir, pourroit faire croire que l'esprit n''est que la mémoire des mots, et que la raison et même le génie ne sont qu'un souvenir plus présent et plus

étendu du vocabulaire d^une langue; mais il est aisé de se convaincre qu'il y a autre chose que la mémoire des mots dans la faculté de penser, et cette facilité de saisir des rapports entre les difïérens objets de nos pensées , qui constitue Fesprit et même le génie , selon que les objets sont utiles à Thomme ou nécessaires à lia société, et que ces rapports sont d'une importance plus ou moins générale. En effet, l'écrivain le plus médiocre peut, comme le plus éloquent, posséder le vocabulaire de sa langue, et l'on n'est pas même éloigné de penser plutôt à la vérité sur des exemples que sur des raisons, qu'une mémoire extrêmement heureuse ne suppose pas toujours , exclut même assez souvent la justesse, la solidité, la netteté du jugement. Sans doute il faut une parole pensée ou intérieure pour rendre présentes à notre propre esprit les idées dont nous voulons nous entretenir avec nous-mêmes ou avec les autres , comme il faut des images intérieures pour rendre présentes à notre imagination les formes des corps que nous voulons figurer en nous-mêmes ou transporter par le dessin sur le papier. Mais si la mémoire offre ses expressions, l'esprit les demande, les cher-

-yS répojnse a quelques objections.

che , la raison les examine , et , sur ses conclusions, le goût les juge, les adopte ou les rejette; l'esprit fait plus, il les crée lorsque la mémoire ne lui en fournit aucune , ou ne lui en présente que d'insuffisantes à rendre ses perceptions. L'esprit les crée, non en formant des mois absolument nouveaux , et qui ne seroient entendus de personne; mais, soit qu'il les transporte d'une autre langue dansla sienne, ou qu'il les prenne dans sa langue naturelle , il les tire de quelques rapports entre l'objet dont il traite et des objets analogues ; et comme l'esprit consiste à découvrir de nouveaux rapports, la langue dont il se sert, et qu'il crée au besoin pour son usage, consiste à les exprimer. Ainsi, tandis qu'un esprit médiocre se contente de l'expression commune qui rend les rapports connus, un esprit plus étendu, et qui pénètre plus avant dans le fond des choses, découvre dans ce même objet de nouveaux aspects , et les présente sous une expression nouvelle. Ce sont deux peintres, dont l'un se borne à dessiner les contours d'une figure, et dont l'autre y met les ombres et les couleurs. Dans quel livre de morale ne trouve-t-on pas cette pensée, que Tespérance ne nous aban-

. «EPONSE A QUELQUES OBJECTIOJNS. 79

donne jamais , même à nos derniers momens? Mais Bossuet a vu, dans cette vaine poursuite d'*objets que nous n'atteignons jamais, le supplice d'un malheureux condamné pour la vie aux travaux publics en punition de ses crimes, et il a dit : « Lliomme traîne jusqu'au tom- » beau la longue chaîne de ses espérances trom- » pées. » Tous les moralistes qui ont présenté la même idée connoissoient, comme Bossuet, tous les mots dont sa phrase se compose ; mais, quand ils les auroient eus actuellement tous présens à la mémoire, leur esprit n'auroit eu garde d''en faire usage, parce qu'il ne saisissoit pas de rapports entre cette longue chaine qui suit toujours le malheureux forçat , et l'enchaînement de ces longues espérances qui nous obsèdent; entre le supplice du corps de toujours traîner nn poids dont il ne peut se délivrer, et le tourment de Famé de toujours désirer ce qu''elle ne peut obtenir. Ainsi , la mémoire est le dépôt général des expressions et de toutes leurs combinaisons, dépôt où chaque esprit, selon sa portée , choisit les expressions et les combinaisons qui peuvent le mieux rendre sa pensée ; en sorte que , considérée sous ce rapport, ou peut regarder la mémoire comme un

dictionnaire à l'usage de Tesprit. Cest ce qui fait que , dans la même nation et avec le même idiome , chaque écrivain a son style, qui est proprement la langue particulière de son esprit et Texpression de sa manière particulière de considérer les objets ; et malheur à Pécrivain qui n^a pas une langue à lui et qui parle celle de tout le monde ! Ainsi, Corneille parle mieux que tout autre la langue de Pélévation de Tame , de la dignité du rang, des affections fortes et généreuses , même des grandes pensées de la politique et de Fambition; Racine, la langue des affections tendres , de Tamour, de ses combats, de ses douleurs, ou plutôt il parle toutes les langues. Voltaire , dans la tragédie, a moins une langue à lui que ses deux illustres prédécesseurs. Molière et Régnard, La Fontaine et Fiorian , La Bruyère et Duclos , Bossuet etFléchier, Montesquieu et J. J. Rousseau , Voltaire et Gresset , même dans des genres semblables , ont une manière différente, et Ton peut dire qu'ils ne parlent pas la même langue.

De même que chaque écrivain a son style , expression particulière de sa manière de penser et de sentir, ce style qui est pro])ren)ent sa langue, et aiujuel on le reconnoit mciiic lors-

REPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. 8l

qu**!! se cache, ce style qui est \ homme même , selon M. de BufFon , parce que ses nuances différentes sont le résultat de la constitution morale, de l'organisation physique, et de toutes les circonstances d''éducation et de position , qui les ont modifiées, ainsi chaque nation a sa littérature qui est aussi son style, et même on peut dire sa langue, dans laquelle on peut apercevoir l'empreinte de sa constitution politique et surtout religieuse , de sa situation physique, et de Tinfluence des divers événemens de sa vie sociale. Cet esprit national se retrouve non-seulement dans les idiodsmes particuliers à chaque peuple, mais je crois aussi dans la constitution générale du langage, et dans la manière différente dont chaque nation combine entre elles les à'\.\ev&es parties d/ oraison, qui sont le fond du langage universel , et les mêmes à peu près dans toutes les langues.

Cest encore parce qu''il faut des expressions pour penser, comme il en faut pour parler , qu'il est si difficile de parler une langue étrangère et apprise aussi couramment et avec autant d'aisance et de grâce que la langue maternelle qui nous est venue de l'éducation , parce qu'en général on parle moins facilement toute II. 6

langue dans laquelle on ne pense pas, et qu'alors le discours écrit ou parlé se ressent nécessairement de la gêne dVme traduction. Les traductions sont, pour cette même raison, toujours plus ou moins imparfaites. On peut rendre la pensée d^un auteur; mais son style qui est lui-même son siècle ou sa nation , ce style qui modifie si puissamment la pensée , ne sauroit se traduire. Ainsi, la peinture rend avec fidélité la forme des traits du visage plutôt que son expression habituelle ou sa physionomie. Toute traduction, sous ce rapport, et surtout celle des poètes, ressemble à une opération de banque par laquelle on change les monnoies d'un pays en celles d'un autre, qui donnent des valeurs équivalentes sous des espèces différentes de poids , de volume et de titre.

Aussi nous avons des Homères , des Virgiles , des Cicérons , des Tacites modernes, et qui valent, si Ton veut, les anciens; mais nous n'avons proprement, ni ne pouvons avoir, dans nos langues , THomère , le Virgile , le Tacite des Grecs ou des Latins. Les vrais admirateurs de ces beaux génies ont peine à reconnoilre l'objet de leur culte sous ce vêtement

étranger : une secrète dissonnance entre le style cVun temps, dVin peuple , d''un écrivain, et le style d''un autre temps, d'un autre peuple, d'un autre écrivain, entre le génie antique et le génie moderne, se fait sentir aux oreilles délicates. Elle est plus ou moins sensible, selon que le style moderne se rapproche ou s''éloigne davantage de la simplicité antique, ou le style de l'original ancien du brillant de la manière moderne. Dans un temps , Amyot a traduit plus heureusement la gravité simple et naïve de Plutarque, et aujourd''hui on goûte mieux, on traduiroit peut-être plus fidèlement la concision brillante et recherchée de Tacite. Mais enfin , ce défaut secret d'harmonie se feroil toujours apercevoir : c'est Teffet du temps et non la faute des hommes; et Racine, traduit dans le style de Virgile et par Virgile lui-même, sMl étoit possible, subiroit cette altération inévitable que les Géorgiques de Virgile ont soufferte, traduites en français, et par Delille (i).

(1) On a parlé de refaire la traduction de don Quichotte. On pourra peut- être rendre plus fidèlement dans quelques endroits la pensée de Cervantes^ mais , quoiqu'il ne s'agisse que de traduire une langue moderne ,

Cest encore parce que nos pensées ne sont pour nous-mêmes comme pour les autres, que l'expression qui les rend perceptibles à l'esprit, que les différentes sciences ne sont que différentes langues, et que Condillac a dit avec raison : « Une science est une langue bien faite. » De là vient que la chimie , la botanique , la médecine, la tactique, ont refait et refont encore tous les jours leur langue , et que la morale, en se détériorant, a aussi changé la sienne. La politique , je crois , a besoin de refaire sa langue, et Ton peut remarquer que, dans le moyen âge , lorsque la théologie, la philoso- ])hie, la jurisprudence, la médecine, s'*emparèrent de la langue latine, la seule qui fût alors universellement entendue, elles raccommodèrent àleurs pensées, et firent du latin littéraire le latin scientifique, en introduisant de nouveaux mots, qui n'avoient du latin que les désinences, et même en donnant à la phrase une construc-

ii n'y a peut-être plus assez de simplicité et de naïveté dans nos pensées et dans notre style pour rendre l'esprit général de cet inimitable roman. L'ancienne traduction a , sous ce rapport , un mérite qu'on égalera difficilement, et qui dans toute traduction de don Çuicholie est le premier de tous.

tion plus analogue{\ ) . Enfin , c'est parce qu' une autre langue suppose d\iutres pensées, ou des pensées diversement modifiées, que la religion chrétienne, en permettant aux langues vivantes renseignement de sa morale, n'a confié sa liturgiequ'àunelanguemortedepuislong-temps, immobile aujourd'hui comme le peuple qui la parloil, et d'autant plus propre à transmettre fidèlement le dépôt des vérités universelles , qu'elle est plus à l'abri de l'influence des opinions locales.

Les religions qui ont adopté pour leur culte les langues vulgaires se sont exposées à toule la mobilité des pensées humaines, et Y histoire des variations de leurs dogmes n'est, à le bien prendre, que l'histoire des variations de leur langue.

Une difficulté d'un genre plus grave est celle qu'on peut élever à l'occasion de la part que les physiologistes et même les moralistes donnent à l'organe cérébral dans l'opération de

(l)Ici le mot analogue n'est pas relatif, mais absolu. Il est l'opposé (le transpositii^e , et c'est par ces deux expressions que le célèbre grammairien l'abbé Girard a désigné les deux constructions opposées des langues-

86 RÉPOJVSE A QUELQUES OBJECTIONS.

la pensée. « Que le cerveau, dira-t-on, soit la » causç de la pensée ou son moyen ; qu'il soit » l'ame elle-même ou seulement son instru- » ment pour Topération intellectuelle, toujours » est-il vrai que Tétat natif ou accidentel de cet » organe doit influer sur la qualité de nos pen- » sées ; et comme le cerveau, dans son orga- » nisation native ou dans ses modifications ac?- » uentivesj ne dépend point de notre volonté, » il est évident que nos pensées sont déterminées » de telle ou telle manière par l'état actuel de » notre cerveau, et que nous ne sommes pas » libres de penser sur tel ou tel objet comme M on le voudroit, et comme nous le voudrions » nous-mêmes. Mais la volonté est déterminée » par la pensée, et l'action par la volonté. » L'homme toutentierpensant, voulant et agis- » sant, est donc une machine mue par son or- » gane cérébral , comme une horloge l'est par » son grand ressort; et lors même qu'on n'é- >t tendroit pas cette nécessité rigoureuse jus- » qu'aux actions matériellement criminelles, » on ne pourroit s'empêcher de la reconnoîlre » dans les opinions spéculatives, comme le sont » par exemple, les croyances religieuses, etc.» Voilà l'objection dans toute sa force; mais il

faut observer, avant d^ répondre, que ce que nous avons dit des croyances religieuses ou des dogmes pourroit s'appliquer aux croyances civiles ou aux lois , et que ce prétendu défaut natif ou accidentel de pénétration et d'étendue d^esprit pourroit être allégué par ceux qui refusent de se soumettre aux lois de l'État, comme par ceux qui rejettent les dogmes de la religion.

Si la religion et le gouvernement imposoient à chaque homme, comme une condition nécessaire, la science d'un Père de rEglise,lestalens d'un général d^armée, ou seulement cette disposition d''esprit qui fait les grands poètes et les habiles artistes, la plupart pourroient s'excuser sur la foiblesse deleur intelligence, et accuser la Providence de partialité dansla distribution de ses dons; mais en permettant aux meilleurs esprits, en en exigeant même remploi de tous les talens qu'ils ont reçus pour la recherche et la connoissance des plus hautes vérités, ou l'exercice des plus sublimes vertus, la société ne demande de tous que de savoir ce qu'elle enseigne à tous , et d'y conformer leur conduite, c'est-à-dire, de croire et d'obéir. La société toute entière , religieuse et politique ,

n'est que pouvoirs et devoirs^ et si prescrire et diriger constituent le pouvoir, écouter et mettre en pratique sont tous les devoirs. On ne peut pas même concevoir de société sans cette double nécessité de commandement et d'obéissance, et toute réunion d''hommes où il n'y auroit aucune autorité qui eût le droit d'^exiger Tobéissance à ses décrets seroit proprement une anarchie, c'est-à-dire, l'absence et la mort de toute société. Cet état même est tout-à-fait impossible comme étant directement contraire à la nature des choses. Le pouvoir, et par conséquent Pobéissance, renaissent bientôt au milieu des hommes qui se croient le plus affranchis de toute dépendance ; ils renaissent sous d'autres noms et d'autres formes, et quelquefois le pouvoir y devient moins modéré, et l'obéissance moins raisonnable; et ces hommes, si fiers de ce qu'ils appellent leur raison et leur liberté, n'ont fait à la fin que changer le pouvoir contre la tyrannie, et l'obéissance contre la servitude. Cela est vrai dans toute société, et de la religion comme de l'Etat.

Dans les religions qui se croient le plus indi pendantes, chez les peuples qui se prétendent les plus libres, le pouvoir ou l'obéissance ne

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. 8g

sont jamais que déguisés, et souvent ils W sont fort mal. Le pouvoir est connu, et l'obéissance avouée, puisque le maître est connu et nommé, et qu'il donne presque toujours son nom à ses disciples. C'est, dans une société religieuse, tel ou tel chef de secte de religion ou d''irréligioTi ; c'est, en politique, tel ou tel démagogue ; c''est un comité ou une assemblée. On invoque la raison, et on cède à un sophisme ou à un sarcasme ; on se passionne pour la liberté , et Ton est subjugué par la véhémence d'un déclamateur, ou intimidé par la crainte des vengeances populaires. Une religion exige donc de tous ses fidèles la foi aux dogmes qu'elle leur enseigne, comme un gouvernementlégitime exige de tous ses sujets l'obéissance qu'il leur impose *, et toute doctrine, qui, livrant l'homme à son propre sens, place dans la raison de chacun l'autorité de la société sur tous, ne peut pas être une société religieuse, je veux dire un lien social qui retienne dans l'uniformité de croyance, si nécessaire au bonheur des hommes et à la paix des sociétés, les esprits forts comme les esprits foibles, et ceux qui sont toujours prêts à dogmatiser, et ceux qui sont toujours disposés à écouter : elle n'est pas plus une société religieuse

<9fO REPONSE A QUELQUES OBJECTIONS.

qu'uo, gouvernement où chacun feroit ce qui lui plairoit, eL n'obéiroit qu''aux lois dont il comprendroil les motifs et approuveroit les dispositions, ne seroit une société civile. La foi, la même pour tous les esprits, quelles que soient leur force et leur pénétration, est en religion ce qu'est en politique Tégalité de tous les hommes grands et petits devant la loi. Dans cette égalité religieuse et civile se trouve la vraie liberté, qui n'est autre chose, pour chacun de nous , que Yindépendance de toute autorité humaine et particulière , et par conséquent de V autorité de notre propre esprit.

Il faut donc croire à quelques vérités et obéir à quelques lois, sous peine de se mettre soimême hors de la société ; et parce que nous naissons et nous vivons , indépendamment de notre volonté, membres de hi société, nous ne faisons réellement, tout le temps de notre vie, et avant tout consentement de notre part, que croire et obéir. Nous recevons, en effet, d*'autorité ou de confiance, tout ce qui formera un jour nos volontés et réglera nos actions; nous le recevons de Péducation, qui est à la fois instruction et exemple; nous en recevons tout , tout, à commencer par la langue que nous

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. Qt

parlons, et qui exerce une influence si puissante et si continue sur nos esprits, puisqu''elle est l'expression et le dépôt de toutes nos pensées ; nous en recevons nos habitudes morales et physiques, nos goûts, nos connoissances, et jusqu'à la connoissance de ceux à qui nous devons le jour. Cette connoissance de nos parens, nous ne la tenons que de la société et du témoignage des autres hommes. La nature ne nous en donne aucune certitude personnelle , et c'est ce qui fait que partout où Ton a perdu de vue la société, pour n''écouter que la nature , les uns ont nié nos devoirs envers nos parens, et les autres, pour en trouver le motif, ont eu recours à des sympathies naturelles entre les pères et les enfans , à un instinct naturel^ à la voix du sang, et ont mis ainsi le roman de rhomme à la place de P histoire de la société.

Quand Bossuet dit que « le cerveau est en » notre pouvoir, » il suppose la condition nécessaire de tout exercice de la faculté intelligente, je veux dire cette instruction première qui fUit que tout homme, en entrant dans la société, trouve en quelque sorte sa vie morale et physique arrangée d'avance sur un plan gé-

îiéral qui le place aussitôt en communication de pensées et d'actions avec ses semblables. Il est même bien peu d'esprits , pour si bornés qu'ilssoient, à qui une éducation appropriée à leurs facultés ou à leur foiblesse ne puisse donner des connoissances suffisantes. Et, par exemple, qui doute que Técolier qui pâlit sans fruit sur les rudimens et les grammaires, et qui consume ses jeunes années à étudier une langue qu'il ne saura jamais, ne l'eût parlée avec autant de facilité qu'il parle salangue maternelle, si, dès sa naissance, il n'en eût pas entendu d'autre? On peut en dire autant de toutes les choses nécessaires à savoir, et où se trouvent le fondement de nos devoirs et la règle de notre conduite. Je le répète^ c'est à l'éducation que nous devons notre esprit social , si j'ose ainsi l'appeler, et plutôt à cette éducation qui commence avec la vie qu'à cette autre éducation qui commence avec la raison. Ce sont les institutions politiques et religieuses qui constituent l'éducation, en étendent les leçons , en aflermissent les résultats, qui nous font ce que nous sommes dans la société. L'organiJ^.tion native nous fait, si l'on veut, forts ou foibles ; l'éducation sociale nous fait bons ou mauvais.

Tel homme qui n'a été qu'un audacieux malfaiteur, mieux dirigé et placé dans d'autres circonstances, auroit été un héros; cet écrivain, qui a corrompu son siècle, auroit éclairé ses contemporains, si ses premiers écarts avoient été réprimés. La nature nous donne des cerveaux , la société nous donne ses pensées , et elle forme en quelque sorte Thomme physique pour Thonime intelligent. Ainsi, malgré toutes les différences personnelles d'organisation, certains peuples se distinguent de tous les autres par un caractère particulier commun à tous les individus, et qui donne une teinte uniforme à leurs goûtS;, à leurs inclinations, à leurs habitudes, à leurs manières , et jusqu'à leur esprit et à leur physionomie ; en un mot, l'éducation religieuse forme les nations, l'éducation politique forme les familles , l'éducation domestique forme l'homme, etlesgouvernemens, chefs des nations, protecteurs-nés des familles et des individus, peuvent tout, absokiment tout pour le bonheur des hommes , pour leurs vertus , même pour leur esprit. L'esprit, en effet, est la perception des rapports, et un gouvernement qui n'en établit que de justes et de naturels entre les personnes ne peut inspirer au peuple

g4 RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS

que des pensées vraies. Il leur donne donc de la raison , du bon sens , qui, bien plus que le bel esprit, est voisin du génie , de ce génie que la société, dans les grands besoins , ne trouve jamais que chez les peuples qui ont du bon sens. C'est le bon sens, c''est la raison, c'est même le génie, qui disent aux hommes que si la force du caractère consiste à faire, pour de grands motifs, des actions qui contrarient nos penchans, la force deTesprit peut consister à croire,, sur de grandes autorités , des dogmes qui surpassent notre intelligence.

Disons-le donc : si les qualités les plus éminentes, les forces actives de Pesprit, celles qui font le très-petit nombre d'hommes supérieurs dans tous les genres, c'est-à-dire, de ceux qui exercent un ^o?/^'(?ir sur les autres, supposent, si Ton veut , une heureuse disposition des organes, et particulièrement de Torgane cérébral, les devoirs à remplir dans la vie religieuse et civile, ces devoirs qui obligent tous les hommes sans exception , ne demandent à Tesprit que des fonctions en quelque sorte passives , dont tous les cerveaux sont capables, lorsqu'ils ne sont pas viciés. Ainsi, la nature fait naître peu d'hommes supérieurs , parce qu'il suffit

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. gS

dans la société , pour qu''el]e soit heureuse et tranquille , d"'un petit nombre d''esprits qui yow/^-^^^/i^ instruire et gouverner le grand nombre de ceux qui doivent écouter et obéir; ainsi la docilité tient à tous les hommes , même les moins instruits, lieu de connoissances, comme la discipline lient lieu de courage aux soldats, même les moins braves; et la société marche à son but par les foibles comme par les forts. Malheureusement ce sont ceux qui ne sont ni forts ni foibles, les gens dî'ejitre deux, comme dit Pascal, qui font les entendus et troublent le monde. Ce sont souvent de beaux esprits qui n^ont ni les lumières des forts, ni la docilité des foibles, et que le vulgaire croit habiles dans les sciences nécessaires, parce (qu'ils font les entendus j qu'ils le sont peut-être dans les connoissances superflues. Cependant on ne peut s'empêcher de remarquer quelques contradictions à cet égard entre les physiologistes et les inventeurs de nouvelles méthodes d'éducation. Tandis que les premiers, attribuant les qualités éminentes de Fesprit à la perfection des organes, réduisent les habiles dans tous les genres au petit nombre des hommes parfaitement organisés, les autres se vantent, au

moyen de leurs méthodes analytiques, d'élever tous les esprits à un haut degré de pénétration et de connoissances , et supposent ainsi que leur art peut donner au plus grand nombre ce que la nature leur a refusé.

Page 1