CHAPITRE X
JNous l'avons déjà dit r si l'on prouve qu'il est impossible, dVme impossibilité physique et morale , que Thomme , tel qu'il est constitué;, ait pu de lui-même, et parles seules forces de son esprit, inventer l'art de parler, on aura rigoureusement démontré l'existence d'une cause intelligente supérieure à l'homme et antérieure au genre humain. Il y a même lieu de s'étonner que les différentes académies de l'Europe n'aient pas appelé l'attention des savans sur cette question plutôt que sur une foule de sujets inutiles à éclaircir, ou même dangereux à traiter. On ne peut pas croire qu'elles en aient été détournées par la considération de tout ce qui a été écrit en faveur de l'opinion contraire, ou de l'invention du langage. Rien de pkis romanesque , de moins philosophique , de plus foible , en un mot, de principes, d'observations et de raisonnemens que tout ce que les idéologues modernes ont
publié sur la possibilité du langage inventé par rhoname, et les moyens qu'il a dû employerpoury parvenir. J. J. Rousseau, dans quelques pages , a soufflé sur ces rêves de l'imagination , et sans doute le sentiment de cet homme célèbre auroit été d*'un plus grand poids aux yeux de ses contemporains , si les plus clairvoyans n'en eussent redouté les conséquences pour des croyances que J. J. Rousseau a toujours défendues et qu'on ne lui a jamais pardonnées. Mais il étoit dit que ce malheureux écrivain seroit persécuté pour la vérité, et feroit autorité par ses erreurs. Il est vrai que, sur les questions du langage inventé ou révélé, il semble ne proposer que des doutes, et ne conclure pas formellement. Cependant, si l'on fait attention aux difficultés insurmontables qu'il élève contre l'invention du langage, et à la profession de foi par laquelle il les termine , on demeurera convaincu que de tous les doutes que ce philosophe a accumulés dans ses nombreux écrits pour ou contre la vérité, il n'y en a pas de plus décisifs et qui ressemblent davantage à un sentiment.
Au reste, on ne doit pas s'attendre à trouver ici les différentes preuves que l'on peut
donner de Texislence de la cause première, pas même celle qui découle de la nécessité de la révélation première de la parole. Les bornes de cet écrit ne permettent pas de traiter ce vaste sujet, et Fobjet principal que nous nous sommes proposé ne le demande pas : d^ailleurs, on ne dit plus formellement que Dieu n^existe pas. Un reste dV^gard pour des croyances universellement reçues commande aujourd'hui quelque ménagement dans Fexpression. On se contente de soutenir que la cause première est pour toujours dérobée à notre investigation (i); en sorte qu^en avançant, au mépris de la raison humaine , que nous ne connoissons pas la cause première de l'univers, on affirme, sans respect pour le dogme de \'a perfectibilité indéfinie de nos esprits, que nous ne pouvons pas même la connoître.
C'est uniquement à cette dernière proposition que nous nous arrêtons. Je ne crains pas d"* avancer, comme une proposition éminemment philosophique, que, si la cause première que nous appelons Dieu existe, elle est con-
(1) Discours préliminaire des Rapports du physique et du rnorul de r/io/n/iie.
nue , et que si elle est connue , elle existe , ou autrement que Dieu ne peut exister sans être connu, ni être connu sans qu'il existe.
Comment supposer en effet qu'il existe un être tout-puissant et souverainement intelligent, créateur de l'univers, premier moteur du monde physique , législateur suprême du monde moral, et que les intelligences subordonnées, pour qui il est utile d'user de tout dans le monde physique et nécessaire de tout connoitre dans le monde moral, n'en aient aucune idée; que cette première et la plus fondamentale de toutes les véTilês,Valpha et V oméga de tout, parce qu'elle est le principe de toutes les lois morales, et doit être la fin de toutes les recherches physiques, soit pour toujours dérobée à l'investigation de l'homme, fait pour la vérité et pour toutes les vérités, comme usufruitier du monde matériel, et premier agent dans le monde moral ou la société? En vain les sophistes, tantôt exagèrent la force, l'étendue , les progrès indéfinis de l'esprit humain dans laconnoissance des effets ou des choses sensibles, tantôt le rabaissent, l'anéantissent lorsqu'il veut s'élever à l'idée de la cause première de tout ce
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qui existe; Thomme , on peut le dire avec un poète, ne mérite « ni cet excès d'honneur, )) ni cette indignité: » son esprit n''est pas infini, mais il ne sauroit en assigner les bornes; il connoît les êtres , quoiqu^il ne puisse en embrasser tous les rapports. Mais de tous les êtres, celui quMl connoît le mieux est sans doute celui que, pour Tintérêt de la société, il lui est plus nécessaire de connoitre ; et s'il n''est pas fait uniquement comme les animaux, pour satisfaire des appétits et des besoins, si la société lui impose d'autres devoirs , et s'il se sent lui-même appelé à de plus hautes destinées, Dieu^ je ne crains pas de le dire, lui est connu avec autant de certitude que luimême et que la matière ; on peut même dire qu'il jouit de la matière sans la connoitre, comme il connoît Dieu sans en jouir, parce qu'il communique avec la matière par les sens, et avec Dieu par sa raison, et que c'est la raison qui connoît et les sens qui jouissent.
Si Dieu existe, il est donc connu des hommes; il n'est pas même possible qu'il n'en soit pas connu , et qu'il ne l'ait pas toujours été. Mais il est connu des hommes, puisqu'il en est jwmmé., selon ce mot si juste de Fon-
lenelle : (c Une vérité connue est une vérité te nommée ; » et nommer Dieu, c'est ie prouver, comme Vaimer, c'est le connoître. En effet, on peut défier tous les grammairiens en«semble de nommer un objet qui n'existe pas et qui ne puisse pas exister, et d'être, en j)arlant , entendus d'eux-mêmes et des autres. En vain ils imagineront le monstre le le plus bizarrement organisé, et lui donneront un nom , ce monstre ne sera jamais qu'un composé de parties réellement existantes dans plusieurs individus, et que l'imagination aura réunies par un rapport idéal , qu'on appelle WTze fiction; mais cet être fictif exis- Jera d'une existence possible, puisque j'en aurai l'image, et que je pourrai le figurer au dehors par le dessin. Dieu , par cela seul qu'il est nommé, et que les hommes s'entendent eux-mêmes et s'entendent entre eux en j)arlant de lui : Dieu existe, il existe au moins d'une existence possible ; et ici revient la preuve de Descartes : « Dieu est possible , » donc il est (i). » ' En un mot , Dieu est
(1) Si je dis : Une ville de dix millions d'aines est possible , j'énonce une proposition vraie , puisqu'il
nommé, donc il est connu ; car l'inconnu ne peut être nommé.
Dieu est connu , donc il existe ; car ce qui n''existe pas ne peut être connu.
La question est réduite à des termes si
existe d^s villes de plusieurs mille âmes, et même quand il n'en existeroit pas , on conçoit qu'il ne s'agit , pour en bâtir une de cette grandeur , que d'ajouter des maisons à des maisons, et d'y appeler des babitans; mais si j'ajoute : donc elle est, je tire une conclusion fausse, puisque la ville dont il s'agit n'a pas besoin d'être actuellement pour être possible , et que ces deux choses , l'existence actuelle et la possibilité , sont , pour une ville, entièrement indépendantes l'une de l'autre. Mais si je dis : Dieu est possible, il faut que j'ajoute aussitôt : donc il est, puisque s'il n'étoit pas actuellement, il ne seroit pas possible qu'il fût jamais, vu qu'aucun autre être, aucune autre cause, ni en lui, ni hors de lui , ne pourroit le faire passer de l'existence possible à l'existence actuelle ; et si Dieu n'est pas actuellement, il est impossible qu'il sôit, et jamais on ne pourroit penser ni dire : Dieiî est possible. Il faut donc soutenir l'impossibilité de l'existence divine , pour nier l'actualité de cette existence ; mais comment nier l'impossibilité de l'objet dont la représentation, je veux dire l'idée manifestée par son expression, est de toutes les idées la plus générale à la fois et la plus familière.
simples, qu"*!! n'y a pas même de place pour un sophisme j et qu'il n''est pas possible de n'y pas apercevoir une erreur ou une vérité.
Donnons cependant à cette proposition , que Dieu est connu de Thomme , tous les développemens dont elle est susceptible.
L'homme, avons -nous dit(i), considéré comme être pensant, est tout à la fois, et inséparablement, entendement, imagination, sensibilité; car c'est l'ame, quel que soit en nous ce principe de nos déterminations , et Tame toute seule, qui connoît, qui imagine , qui sent. L'homme ne peut donc connoitre que par ses idées, ses images, sessentimens, et il ne peut manifester ses connoissances que par le discours qui est l'expression nécessaire des idées, par des figures qui sont l'expression propre des images, par des actions qui sont l'expression infaillible des sentimens. Or , les hommes ont- ils parlé de la Divinité? les hommes se sont-ils fait des images ou des figures de la Divinité ? les hommes ont-ils fait des actions qui émanent nécessairement d'un sentiment de la Divinité ? 11 faut nier
(1) Voyez chapitic III.
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ces trois faits, ou convenir que les hommes ont eu la connoissance de la Divinité, puisqu''ils ont manisfeté cette connoissance par tous les moyens qui ont été donnés à la nature humaine pour exprimer sa faculté de connoître, et même par les seuls moyens qui lui aient été donnés, et que par conséquent la cause première de l'univers n!a pas été pour toujours dérobée à leur investigation.
1° Et pour commencer par les images, puisque ^imagination est la faculté de Tesprit qui paroit se développer la première dans rhomme, et même dans la société, Tidolâtrie étoit-elle autre chose que figures et représentations matérielles de la Divinité, et un culte tout pour l'imagination, tout d'images et souvent même les plus indignes de leur objet? Le judaïsme lui-même n'étoit-il pas une religion toute àe figures, quoique d'une autre sorte? car la Divinité, qui, pour condescendre à la foiblesse d'un peuple enfant et charnel, lui avoit prescrit un culte figuratif, n'avoît pas voulu qu'il pût la figurer elle-même, de peur que l'exemple des nations voisines , et la pente prodigieuse que ce peuple avoit à se faire des dieux visibles, des dieux qui mar-
chassent devant lui, ne le jetassent dans l'idolâtrie. Dieu lui avoit interdit les images de la Divinité pour le rendre plus attentif aux idées qu^il vouloit lui en donner ; et dans le culte pompeux et symbolique qu^il lui avoit prescrit, on peut dire que Dieu avoit tout permis à son imagination, hors Dieu lui-même.
Mais lorsque la raion de Thomme , formée par le christianisme, n'a plus eu à craindre les illusions deTimaginalion ou les erreurs des sens, les chrétiens, rendus au libre exercice de toutes les facultés de l'esprit, ont pu figurer la Divinité sous des représentations innocentes qui occupent les sens sans danger pour Pesprit et pour le cœur, ou même qui offrent un point d'appui à la pensée et plus de prise au sentiment. Ainsi, les chrétiens ont partout figuré celui qui s'appelle lui-même VAncien des jours y sous la forme d'un vieillard, emblème vivant de la durée, de l'autorité, de la sagesse, qui sont les attributs de la Divinité ; et le christianisme lui-même, qui adore Dieu en esprit et en vérité j qu'est-il aatre chose , dans ses mystères les plus augustes, que la réalisation ou l'expression extérieure et sensible de l'idée intellectuelle de la Divi-
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nité et de ses attributs? Ne nous enseigne-t-il pas que la plus haute sagesse non-seulement s'est Jait entendre ^ mais encore s'en fait voir, et qu''elle a paru, pour le salut des hommes, sous la figure de Phomme, seule créature faite à Tirnage de laDivinité? La religion chrétienne ne renouvelle-t-elle pas tous les jours, au milieu des peuples les plus éclairés qui furent jamais, la mémoire de ce grand événement, en le montrant à la foi de ses sectateurs sous àes figures ou apparences sensibles , et ne leur permet-elle pas d''en figurer le dernier acte dans leurs maisons, dans leurs temples et jusque sur les places publiques, sous cette représentation mystérieuse, où tout est leçons pour Tesprit etsentimens pour le cœur, parce que les sens n'y voient qu''obéissance, amour et sacrifice ?
2° Les hommes ont-ils parlé de la Divinité ? Toutes les langues , même celles des peuples barbares , ne nous offrent-elles pas Texpression de l'idée de Dieu sous quelques-uns de ses attributs? toutes les sociétés même les plus imparfaites, n''ont-elles pas fait de cette idée la matière de leurs supplications ? ne Tont-elles pas associée à leurs traités les plus
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solennels, comme aux actions les plus ordinaires de la vie ? La poésie , appelée le langage des dieux, parce que ses premiers chants furent consacrés à leur culte, n'at-clle pas été partout la plus ancienne production du génie littéraire, et nous-mêmes, comme tous les peuples civilisés , n'avonsnous pas fait de l'idée de la Divinité , de nos rapports avec elle et des devoirs qu''ils nous imposent, le sujet d'une partie importante de notre littérature oratoire ou poétique ? Nous mêlons même, sans y songer, le nom auguste de la Divinité à nos entretiens les plus familiers, trop souvent même , entraînés par riiabitude, à nos propos les plus frivoles. Mon Dieu ! estraccent involontaire de la joie, de la douleur, delà surpri«e, de l'admiration, de la frayeur, et ce premier mouvement de toutes nos affections atteste que nous regardons naturellement la Divinité comme la dispensatrice de tous les biens, notre consolation dans les peines, et notre protection contre les dangers. Mais celui-là même qui nie son existence ou blasphème sa sagesse ne pourroit y penser, même pour la méconnoître, s^il n*'cn avoit pas l'idée, comme
il ne pourroit en parler, même pour la combattre, s'il n"" en avoit pas Texpression.
3° Enfin les hommes ont-ils fait des actions qui prouvent le sentiment de la Divinité? Ici je dois revenir sur cette proposition, que Faction est Texpression propre du sentiment. En effet, si j''entends un homme m'entretenir de son amour pour son semblable ou de sa haine contre son ennemi, je conclurai de ses paroles qu''il a dans Tesprit des pensées ou des intentions d'amour ou de haine , et je ne pourrai , sans témérité , aller plus loin ; mais si je vois cet homme se livrer à des actions de bienfaisance envers Tun ou de haine contre Tautre , donner ses biens ou même sa vie pour son ami, dépouiller son ennemi ou même lui ôter la vie, je devrai conclure de ses actions, et avec une entière certitude, qu'il a dans le cœur les sentimens d'amour ou de haine dont ses discours ont manifesté l'idée. C'est aussi la conclusion que tirent les lois humaines , qui ne jugent pas les intentions et ne connoissentque des actions.
Je ne parle pas ici des monumens des arts érigés en l'honneur de la Divinité, et qui sont uu5si des actions, depuis Tautel dressé avec les
pierres du désert par uu peuple voyageur, jusqu'aux temples magnifiques élevés par des peuples fixés et établis, à Jérusalem comme à Delphes, dans Rome idolâtre comme dans Rome chrétienne. Mais qu''étoient ces expiations si célèbres dans l'antiquité païenne ? que sont encore ces tourmensinouis auxquels se dévouent quelques sectes dans des pays idolâtres ? qu'ont été partout ces consécrations religieuses au service des autels ? que sont chez les chrétiens, ces institutionspieusesdontlesmembres vouent à la Divinité, pour le soulagement des misères humaines, leur vie et leur mort? que sont enfin les austérités des anachorètes, les fatigues des missionnaires, le courage des martyrs, que des actions pénibles, ou même héroïques, inspirées par un sentiment d'amour ou de crainte de la Divinité ? Mais, en laissant à part les actions personnelles qui expriment le sentiment de la Divinité , considérons ce sentiment dans les actions publiques ou sociales. Un homme , en effet, dominé par des motifs de crainte ou d'espoir purement humains, par entêtement ou par vanité, peut, à toute force, agir autrement qu'il ne sent, ou parler autrement qu'il ne pense ; mais la société, qui n'a rien à craindre
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OU à espérer de Thomme, ne peut déguiser ses sentimens , et chez elle les actions publiques sont l'expression certaine d'un sentiment général, comme le langage universel est Texpression infaillible des idées communes; et, par exemple , elle avoit une foi bien vive et bien sincère, cette société chrétienne qui, pendant trois siècles, ne fut occupée qu^i combattre pour reconquérir les lieux qui avoient été le berceau de sa religion.
Or, nous retrouvons, dans toutes les sociétés publiques, la grande action, Taction véritablement publique et éminemment sociale , Vaction par excellence, et qui, pour cette raison , dans toutes les liturgies, même païennes, est appelée actio. Cette action, qui est Texpression la moins équivoque d'un sentiment d'amour ou de crainte de la Divinité, nous la retrouvons dans le sacrifice solennel de l'homme, offert à la Divinité, sous une forme ou sous une autre, par toutes les sociétés, et dans les deux grandes divisions, je dirai presque les deux hémisphères du monde moral , et qui comprennent toutes les religions même possibles, la religion àHun Dieu, et la religion àii plusieurs dieux. Sans doute elles avoient quelque senti-
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ment de la Divinité , ces nations abruties qui entouroientdes autels souillés de sang humain, etfaisoient brûler des enfans dans les bras d'airain d'une horrible idole ; sans doute ils ont quelque sentiment de la Divinité, ces peuples idolâtres qui offrent encore sous nos yeux cet aftVeiix sacrifice, au Japon, à la Chine, aux Indes, et jusqu'à Othaïti(i). Ce sentiment, sans doute, étoit présent à la société judaïque, lorsqu'elle, offi'oit le sang de l'animal pour racheter celui de l'homme (2); il est encore, il est surtout présent à la société chrétienne, lorsque, pour offrir à la Divinité une victime pure et digne de ses regards, elle renouvelle sans cesse la grande action de la société religieuse, l'action publique du sacrifice sous des apparences innocentes, et qu'elle sacrifie en même temps, sur le même autel , le rapport des sens et les répugnances de l'esprit.
Toutes les sociétés ont donc eu l'idée de la
(1) Les Chinois, qui noient leurs enfans, les offrent à V esprit du fleuve. Les lettrés sont déistes ou athées , et le peuple idolâtre.
(2) Les mabonïétans offrent encore, à certaines époques, le sacrifice de l'animal ; au fond, le mahométisnie csl moins une rolijj;iou qu'un grossier dcsime.
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Divinité, se sont fait des images de la Divinité, ont eu des sentiniens d'amour ou de crainte de la Divinité, puisqu'elles ont toutes manifesté ridée de la Divinité par le langage universel , rimage de la Divinité par des représentations extérieures, le sentiment de la Divinité par des actions publiques» Nulla gens tam fera y dit Cicéron, cujus mentem non imhuerit' deorum opinio.^t combien cette connoissance universelle de la Divinité, rendue publique et extérieure dans toutes les nations par ces expressions générales de leurs idées, de leurs images, de leurs sentimens, ne Pemporte-t-elle pas en autorité sur l'opinion contraire de quelques individus! Qu'on y prenne garde, les idées, les images, les sentimens d'un homme ne passent pour vrais, et ne sont approuvés des autres hommes qu'autant qu'ils sont conformes aux idées, aux images, aux sentimens de tous ou du plus grand nombre. Un homme qui a des idées et des sentimens différens de ceux du reste des hommes, ou qui se fait des images des objets autres que celles qu'ils en ont, passe, avec raison, pour avoir un esprit bizarre, une imagination déréglée, un caractère insociable, souvent même pour un maniaque et un fou. Le 11. 8
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génie lui-même n'a point de pensées différentes de celles du commun des esprits. Il ne fait que leur révéler leurs propres pensées, que, faute d'attention ils n'avoient pas aperçues, et la domination qu^il établit sur les esprits n'est que le consentement univ ersel, l'approbation générale quMls donnent à ses révélations, approbation qui est Teftetet la preuve de la conformité de leurs pensées aux siennes. Aussi le plus bel éloge qu'on puisse faire et que Ton fasse communément d'une penséejuste et profonde, rendue dans le style qui lui convient, est de dire : « Cela est vrai, et il me semble que j'ai tou- « jours eu la même idée, et que je ne Faurois » pu exprimer autrement. » Ainsi , lorsqu'il se trouve des écrivains qui nient Dieu, l'ame, la religion, la distinction du juste et de l'injuste, c'est-à-dire, tout ce que les hommes, considérés dans leur généralité la plus absolue, ont cru et croient encore, on est en droit de les regarder comme des esprits faux, c'est-à-dire, des cerveaux foibles, quels que soient d'ailleurs leurs talens pour d\iutres objets, leurs connoissances en toute autre matière, leurs succès dansd''autres genres, comme on traite d'esprit aliéné celui qui a la manie de se croire roi
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OU pape, quoiqu'il pense et agisse ainsi que le commun des hommes sur tous les autres objets de spéculation et de pratique. Ainsi il y avoit, et plus qu'on ne pense, de la foiblesse d'esprit dans la licence des opinions de quelques écrivains célèbres par leurs talens oratoires ou poétiques , comme il y avoit de la foiblesse de caractère dans la prodigieuse irritabilité de leur amour-propre, ou l'orgueil sauvage et bizarre de leur conduite. Je vais plus loin,, et je ne crains pas de dire qu'il n'y a pas en morale de connoissances plus certaines que les connoissances générales. En eflèt, on ne peut affirmer d'aucun homme en particulier qu'il n'a pas l'esprit faux sur quelques points, puisque tous les hommes ont leurs foiblesses et leurs infirmités; mais, lorsqu'on remarque dans toutes les sociétés, et le nombre presque total de ceux qui les composent , une idée, je ne dis pas égale, mais semhlahle sur un objet, une disposition semblable à figurer cet objet, des actions semblables qui ne peuvent être inspirées que par un sentiment semblable de cet objet, on peut, on doit même affirmer que cet objet est vrai et réel, parce que le genre humain tout entier, ou seulement le
plus grand nombre des hommes, ne peuvent être taxés de foiblesse d'esprit, dVgarement de cœur, de dérèglement d'*imagination sur les mêmes points, moins encore sur des points qui tiennent de si près à la conservation et à la stabilité des sociétés. Omni in re^ dit encore Cicéron sur cette matière, consensio omnium gentium lex naturœ putanda est; et quoique les diverses sociétés soient plus ou moins avancées dans les sciences, les lettres et les arts, même dans les connoissances morales et religieuses, elles ont toutes nécessairement un fonds commun d'idées morales, d'imaginations , de sentimens uniformes ; uniformité dans les fondemens de la vie humaine ou sociale, sans laquelle les hommes ne pourroient communiquer ensemble ni s'entendre entre eux, et qui est l'unique moyeu de leur conservation et des progrès qu'ils font vers la civilisation.
C'est ce fonds commun d'idées et de sentimens uniformes sur quelques vérités générales, qui est proprement le bon sens, et si V opinion est la reine du monde , le bon sens est le roi de la société, et, comme dit Bossuet , le maître des affaires; et malheur aux peuples qui dé-
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trônent le bon sens pour faire régner à sa place le bel esprit ! On doit même remarquer que c^est précisément sur cette opinion générale de la rectitude d'esprit et de cœur du plus grand nombre des hommes , que sont fondés les actes les plus importans de la société , la fonction de faire des lois et de les appliquer, puisque la première condition de toute assemblée délibérante, et la seule indispensablement nécessaire pour la possibilité de ses opérations , est que le sentiment du plus grand nombre fasse loi et jugement. Ce n''est que dans les choses tout au plus utiles à la société et jamais nécessaires, les arts et les sciences physiques , que les connoissances les plus étendues se trouvent dans le nombre le plus petit, ou du moins sont présumées s'y trouver; et il est assurément extraordinaire que les mêmes philosophes qui attribuent à chaque peuple la souveraineté , et placent la suprême raison politique dans ses volontés, traitent en morale le genre humain tout entier comme un enfant, et taxent de préjugés ses croyances les plus générales. Mais il faut distinguer avec soin les croyances universelles qui sont nécessairement des vérités et une loi de la nature même ou de son auteur,
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lex naturœ, des opinions locales et particulières l\ quelque peuple qui peuvent être des erreurs et une invention humaine.
Ainsi je trouve partout l'idée de la Divinité, des images de la Divinité, le sentiment de la Divinité , et je crois , sur cela seul, à la réalité de Tobjet général de cette idée, de cette image, de ce sentiment. Mais jVtperçois , dans les diverses sociétés , des applications différentes de cette idée générale de la Divinité , de cette dis- ])osition générale h. figurer la Divinité , de cette action générale qui émane du sentiment de la Divinité, et loin de conclure de cette diversité d'opinions locales que Dieu n''existe pas, parce qu'il n''est pas partout également adoré, je conclus, au contraire, qu^il existe, parce qu'il est partout semblablement connu. Ainsi , de Finnombrable variété des formes judiciaires usitées dans les divers pays, je conclus quM y a partout des idées de justice distributive , et de la diversité des méthodes curatives, qu''il y a partout un art de guérir. Alors j'examine seulement quelles sont les applications les plus conséquentes de l'idée de la Divinité; quelles sont les images de la Divinité les plus naturelles et les plus raisonnables ; quel est enfin
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ie culte extérieur de la Divinité le plus pur et le plus innocent, et même en laissant à part cet examen , que tous les hommes ne sont pas en état de faire , je trouve dans la croyance et les pratiques des nations civilisées, pour les applications du dogme général de Texistence de la Divinité , c'est-à-dire pour la religion , les motifs de crédibilité que j'ai trouvés dans Ja croyance universelle du genre humain pour le dogme lui-même , parce que les sociétés n^auroient pu se civiliser, c''est-à-dire parvenir à la perfection des lois (bien différente de celle des arts qui constituent la politesse) sous Tinfluence d'une erreur générale sur le principe fondamental de toute croyance religieuse.
Ainsi les premiers axiomes de la géométrie sont des vérités certaines connues de tous les esprits , même les plus bornés ; mais les applications de ces principes fondamentaux, ou les propositions les plus abstruses des mathématiques transcendantes , sont tout aussi certaines , quoiqu'elles ne soient connues que d*'un petit nombre de savans , et même elles seroient également certaines , quand elles ne seroient connues de personne.
Mais qu'on y prenne garde : ce n''»st pas
parce que le genre humain croit à Texistence de la Divinité , que Dieu existe ; c''est parce que Dieu existe , que le genre humain croit à son existence. Ce n'est pas parce que les sociétés les plus éclairées et les plus fortes professent la religion chrétienne , que cette religion est la seule vraie, c^est-à-dire la seule raisonnable et la seule conforme à la nature de Thomme et à celle de la société ; mais c^est parce qu'elle est la seule vraie et la seule conforme à la nature de l'homme social , que les sociétés où elle est professée sont les plus fortes et les plus éclairées, et qu'elle y a été même Tunique cause de leurs progrès et de leur stabilité , et la véritable source de leurs lumières ; et Dieu n^existeroit pas moins , la religion chrétienne ne seroit pas moins la seule religion digne de lui, quand Dieu, sMl étoit possible, ne seroit connu de personne, ou que le christianisme n'auroit pas un sectateur.
Ainsi, pour revenir au sujet qui nous occupe, les peuples divers peuvent avoir des préjugés faux, ou des préventions; le genre humain tout entier ne peut avoir que des préjugés vrais. Un préjugé général est la croyance d'une vérité générale, à peu près comme un
proverbe est l'expression d'une maxime générale de conduite. Dans les préjugés comme dans les proverbes, la vérité de spéculation ou de pratique est rendue familière ou populaire pour Tusage habituel, et marquée ainsi, en quelque sorte , au coin du genre humain , elle fait, dans le commerce des esprits, Toffice de monnoie courante, que Ton reçoit pour sa valeur sur la foi de Tautorité publique, et dont chacun ne pourroit vérifier à tout moment le poids et le titre, sans troubler toutes les transactions et arrêter tous les échanges.
Le genre humain, je le répète, ne peut avoir que des préjugés vrais; et s'il y avoit jamais eu en morale , c'est-à-dire dans la science de la société , une idée absolument générale , qui eût été fausse , ou même qui eût pu n'être pas vraie, jamais les hommes n'auroient eu le pouvoir de s'entendre , ni la société de se former. Ce qui rend encore plus décisive , en faveur du dogme de l'existence de la Divinité , la différence de la croyance générale aux opinions individuelles, est qu'un homme, quel qu'il soit , n'a pas besoin de croire à la Divinité pour exister, pas même pour être, du moins extérieurement , juste et bon , parce
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qu'il se trouve , indépendamment de sa volonté, et par le seul fait de sa survenance au milieu de la société, dans un ordre de choses établi , à la naissance même du corps social , sur la croyance et le sentiment de la Divinité, croyance dont les lois qui le protègent , les mœurs qui le contiennent, les coutumes qui Tentraînent, ont reçu leur force et leur direction. Il peut même, sans danger pour la société, penser en lui-même que Dieu n'existe pas, et pourvu qu'il ne soit pas appelé au gouvernement des autres , ou à lenr instruction ; ses sentimens particuliers n'auront aucune influence sensible sur l'ordre public. Un homme qui nie le mouvement de la terre n'empêche pas pour cela qu'elle ne tourne et ne l'entraîne lui-même dans son mouvement, et tant qu'il n'est pas chargé d'enseigner la physique, ses opinions ne sont d'aucune conséquence ; mais la croyance de la Divinité , et le culte qui en est la suite, sont nécessaires, rigoureusement nécessaires à la société. La société n'a pu naître ni subsister qu'avec la croyance de la Divinité; et si J. J. Rousseau a dit : « Jamais Etat » ne fut fondé, que la religion ne lui servît de >i base , » on peut ajouter, comme une consé-
quence nécessaire, qu'un État dont la religion n"'est plus la base ne sauroit subsister.
Non, sans l'idée générale et primitive du pouvoir de rÊtre suprême sur tous les hommes , sans les sentimens de dépendance que cette idée a inspirés à tous, jamais la pensée incompréhensible du pouvoir humain, le sentiment plus incompréhensible encore d^ obéissance , ces deux choses qui s'accordent si bien dans la société , et si peu dans le cœur de Thomme , n'auroient pu venir à Tesprit des hommes pour leur faire supporter la société. Cette création morale, qui a tiré Tordre public du chaos de toutes les volontés privées et de toutes les passions individuelles, seroit, sans la pensée et le sentiment de la Divinité, plus inconcevable que la création physique. Si , dans celle-ci , les élémens, mêlés et confondus, opposoient à la puissance créatrice une force d'*inertie, dans la création de la société , des passions actives et fougueuses opposoient à la puissance législatrice leur force de résistance; et cependant, par un prodige plus étonnant pour une raison éclairée que tous les phénomènes du monde physique, c''est en vertu de ce sentiment général de la nécessité de Tordre, dont Dieu,
ï24 ^^ ^^ CAUSE PRËMièRË.
ordre lai-même par essence , est Tauteur et le modérateur, qu'un homme , ministre du pouvoir divin , et dans ses vues de bonté sur les peuples, et dans ses vues de justice, commande seul à des milliers d*'hommes ; qu'il exige des uns le sacrifice de leur vie , des autres celui de leurs biens ^ de tous celui de leur indépendance native , et qu''il est obéi ! Aussi les monumens historiques les plus anciens , d''accord avec le raisonnement, nous montrent partout les premiers législateurs des peuples , accréditant auprès d''eux leur mission par Tintervention de la Divinité, et invoquant son autorité pour faire chérir ou pardonner la leur. Sans doute ces grandes vérités sont plus sensibles à mesure que Ton remonte aux premiers jours des sociétés , ou plutôt de la société ; car, à proprement parler, il n"")^ en a jamais qu'une , et tous les peuples venus, ainsi que tous les hommes, les uns des autres, et toujours au sein de la société, ont retenu, dans leurs transformations successives, la tradition des notions primitives qu'' ils avoient reçues, etdes premiers sentimens dont ils avoient été imbus. Mais aujourd'hui, que la société est si loin de son origine, si une nation, depuis long-temps fa-
çonnée au joug de la religion et des lois , et vieillie dans Thabitude de Tordre, venoit tout à coup à oublier tout ce qu^il avoit fallu d'enseignemens et d'exemples pour la ployer à une règle sévère , et ce qu'elle devoit à son institution religieuse de bonté morale , de perfection littéraire, de dignité même politique, comme sa discipline étoit admirable, le désordre seroit prodigieux ; plus elle auroit rompu de freins et repoussé de lumières, plus elle déchaîneroit de passions, et accumuleroit d'erreurs et d"'ignorance ; et il faudroit des miracles pour lui rendre la raison dont elle auroit indignement abusé , et le bonheur qu'elle auroit si follement compromis (i).
Ainsi, et je le dis dans le sens le plus rigoureux, une peuplade d'Iroquois, qui nomment le grand esprit j est pour la raison une autorité bien plus grave que vingt académies de beaux esprits qui en nieroient Texistence. Une académie, agrégation fortuite d'individus , n'a pour parler ou pour écrire, nul besoin de croire à la Divinité. Les membres de cette société, con-
(1) Ces dernières lignes étoieât écrites il y a plus (le cinq ans.
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fondus, au sortir de leurs séances, avec les autres citoyens, trouvent établis dans la société, antérieurement à toutes les académies , toutes les idées^ tous les sentimens, toutes les institutions qui protègent leurs personnes , leurs propriétés , même leur incrédulité , et quand ils se rendroient à eux-mêmes le témoignage qu'ils sont justes et bons sans le secours d'aucune croyance religieuse , il pourroit se faire qu'en se croyant retenus dans leurs désirs^ ils ne fussent réellement que contenus dans leurs passions. Mais la seule existence d^un peuple, même sauvage, en corps de famille ou de nation ; mais Tordre qui y règne au milieu de cette société imparfaite, tout imparfait qu^il est luimême ; mais cette autorité reconnue du père , de répoux, du chef de la peuplade, et l'obéissance paisible à ces divers degrés de pouvoir; mais ces défenses du vol de Tadullère, de Thomicide, qu"*on retrouve chez ces enfans avides, féroces, intempérans, attestent l'existence du suprême législateur et la promulgation de la loi primitive, et cette preuve étouÔ'éedans nos sociétés sous la multiplicité des édits, des décrets, des ordonuaiices, des lois de détail, des réglemens de police, apjilicatiuus locales do la
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loi générale faites par Thomme , et dont nous connoissons tous la date et les auteurs, se montre dans tout son éclat chez ces peuples simples qui ont vécu jusqu''à nous sur ces seules lois primitives, et sans aucune autre législation ; et elle y est, si j'ose le dire, comme ces caractères qui distinguent les races pures dans quelques espèces d'animaux , et qui disparoissent à la longue par leur mélange. Quand un poêle a dit :
Privius in orbe deos fccit timor, urdua cœlo Fulviina cùm cuderent ,
et qu'il a attribué l'invention delà croyance de la Divinité à la frayeur que les phénomènes de la nature inspiroient aux hommes, ceux qui ont pris à la lettre cette métaphore poétique, et l'ont répétée comme une proposition philosophique, ont dit une sottise. Sans doute les peuples effrayés par quelque grande convulsion de la nature ou de la société, ont cherché partout à apaiser la cause intelligente, à la puissance et à volonté de laquelle ils attribuoient, avec raison , les calamités dont ils étoient frappés; et encore aujourd'hui, si la croyance de la Divinité s'eô'açoit de l'esprit d'un
peuple, il suflfiroit peut-être d'un tremblement de terre, ou d^une révolution politique, pour la lui rendre. Certes, il est bien naturel que rhomme, être essentiellement actif, et qui doit agir avant de souffrir ^ lorsqu'il est au terme de son action , cherche ailleurs le remède à ses souffrances ; et le bon sens du peuple , qui est la seule philosophie, lui a dit partout que , là où finit Taction deThomme, commence Faction de la cause supérieure à l'homme. Le peuple voit mieux que les savans, à combien peu de chose tient quelquefois sa conservation , à quelques années de maladie épidémique , ou à quelques minutes de tremblement de terre , sans parler des autres fléaux qui compromet^ lent annuellement sa subsistance, ou du moins son bonheur; et lorsque toute intervention de sa part est absolument inutile, lui commander de souflPrir dans une inaction totale, lui défendre de chercher au-dessus de lui des moyens de salut qu'il ne trouve plus en lui-même, ni dans aucune force humaine, c'est le placerdans une situation tout-à-fait contraire à la nature de l'homme, et qui par conséquent répugne à sa raison. La religion n'a garde d'abandonner les peuples à ce vide dangereux d'idées et de
sentimens, qu''ils rempliroient bientôt par les superstitions les plus absurdes , et peut-être les plus cruelles. Elle leur rappelle alors, elle doit leur rappeler V auteur de toute consolation; elle leur permet de lui exposer leurs besoins, et les invite à le fléchir par leurs prières ; et tous les raisonnemens de Tathéisme n''arrêteroient pas ce premier mouvement de la nature humaine, cet élan involontaire de ses aiFections. Mais que les grandsbouleversemens du monde moral ou physique ou Tépouvante qu'ils inspirent, aient fait la Divinité, dans ce sens que^ sans la frayeur qu'il éprouvoit, l'homme qui, le premier, recourut à la Divinité, n'auroiteu dans l'esprit ni idée ni sentiment quelconque d'aucune volonté supérieure à sa volonté , d'aucune action plus forte que son action, autant vaudroit dire que la peur de la fièvre a fait le quinquina; et les peuples, même dans la plus extrême consternation, auroient-ils pu avoir Tidée ou le sentiment de la Divinité, si, antérieurement à la cause de leur frayeur, l'expression n'en eût été dans leur langue, et par conséquent la pensée dans leur esprit? D'ailleurs, est-ce l'idée que la frayeur a fait naître ou son expression ? Si l'idée est venue II. 9
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avant Texpression , comment a-t-on pu connoître une idée qui n''étoit encore revêtue d'aucun mot qui pût Texprimer? Si l'expression est venue avant l'idée, comment a-t-on pu entendre un mot qui n''exprimoit encore aucune idée ? ou bien Vidée de la Divinité est-elle sortie du cerveau des hommes épouvantés toute revêtue de son expression, comme Minerve toute armée, du cerveau de Jupiter? Un sentiment, quel qu'il soit peut réveiller une idée; mais il n'en fait aucune, et notre esprit, borné à représenter les objets réels ou possibles, n'a pas la faculté de créer ce qui ne peut exister. C'est là l'erreur des Gukhres modernes, qui disent que le culte de la Divinité n'a jamais été que le culte du soleil, et que par conséquent le soleil a été la seule divinité de l'univers. Mais par cela seul que les hommes auroient cru le soleil une divinité, ils auroient eu une idée de la Divinité, et même une idée vraie ; car il ne peut y en avoir d'autres , et ils ne se seroient trompés que dans l'application qu'ils en auroient faite; et oseroit-on avancer que les Perses, qui prenoient Ephestion pour Alexandre, n'avoient aucune idée du roi de Macédoine ? Mais si la crainte a fait ses dieux,
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radmiration, Tamour, la reconnoissance, ont fait aussi les leurs ; ce qui veut dire que tous les sentimens ont fait des dieux, parce que la Divinité étoit présente à la pensée de tous les hommes, et le premier objet des sentimens de tous les peuples. Si Ton suppose, au contraire, avec le plus grand nombre des athées, que des législateurs ont inventé la Divinité comme un moyen de contenir les peuples, on se jette dans un labyrinthe d'inextricables difficultés; car même en laissant à part Tabsurdilé de Tinvention d'un être qui n'auroit aucune réalité, q^i ne représenteroit aucun objet, et Tabsurdité d'*un mot qui n''exprimeroit aucune idée, il faut supposer qu'il s'est trouvé chez tous les peuples, même les plus barbares, des législateurs qui ont eu précisément la même idée et ont inventé la même chose. Certes, au milieu de l'infinie variété des lois et des mœurs introduites par un si grand nombre de législateurs, leur accord unanime sur cette invention importante seroit déjà ce qu'il y auroitde plus étonnant dans l'histoire de Tunivers, et prouveroit tout seul un sentiment naturel, lex naturcBy et non une imagination de Tliomme; et sans doute l'histoire, qui nous a transmis le
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nom des législateurs qui, comme Numa, ont réglé le culte de la Divinité, dont ils trouvoient ]a connoissance déjà établie dans Tesprit des peuples, ne nous auroit pas laissé ignorer le nom du législateur plus ancien, et surtout plus habile, qui auroit inventé la Divinité même. Dans cette supposition, il est plus raisonnable de reconnoître que tous les peuples viennent d'aune seule famille, et cette famille d'un seul homme, et alors on expliquera plus facilement comment la croyance de la Divinité , une fois inventée par ce premier homme, a pu se transmettre à la famille quMl a formée et aux peuples qui en sont sortis. Mais alors aussi on revient au récit des écrivains sacrés, et il est trop aisé de prouver que le premier homme, n'ayant pu naître de lui-même, ni de Ténergie de la matière, comme on le dit aujourd'hui, a été produit par une cause intelligente, et que, sortant de ses mains , il a dû nécessairement la connoitre. Que si, pour éviter cet écueil, les athées reviennent aux divers législateurs, tous également inventeurs de la Divinité, qu'ils nous expliquent, s'ils peuvent, comment cette idée terrible et imposante du sacrifice de 1 homme, fondement de tous les cultes, a pu
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naître, s'étendre, se conserver dans toutes les sociétés religieuses et politiques, malgré le cri de la nature et les répugnances de Pesprit; comment des législateurs ont pu compromettre leur autorité et le succès de leur invention, jusqu'à ordonner à Thomme de sacrifier son semblable, aux rois d''immoler leurs sujets, à la mère même de dévouer son enfant à la mort ; et par quelle inconcevable succession d'*idées et de sentimens ce sacrifice de Thomme, mais innocent et mystique, se retrouve apvès tant de siècles chez les peuples les plus humains et les plus éclairés, dont il forme la constitution religieuse, et consacre la constitution même politique, dogme à tel point fondamental de toute lumière et de toute vertu , qu'ion peut avancer, comme un axiome de la science de la société, que, partout où la nécessité de ce sacrifice n'est pas reconnue, toutes les idées morales sont perverties, et Dieu n'est pas mieux connu que Fhomme. Qu'ails nous expliquent encore comment des législateurs, qui n'ont pas su enseigner aux peuples sauvages à sç vêtir, à se loger, à cultiver la terre, ont pu faire entrer dans leur esprit Tidée d'un Etre suprême invisible et présent partout, ou
si ces peuples ont oublié les arts mécaniques, les plus indispensables et les plus usuels, comment ils ont retenu ridée la plus intellectuelle. Dieu est donc la grande pensée de la société; les images sous lesquelles elle le représente sont en quelque sorte le grand spectacle de la société; le culte qu''elle lui rend est la grande action de la société, et malheur aux gouvernemens qui détournent trop l'attention des peuples à d"'autres idées, à d'autres actions, à d'autres spéciales! La religion, qui comprend Vesprit et la vérité, la croyance et le culte, est donc le grand héritage des peuples et leur inaliénable patrimoine. En vain les hommes, dans leur court passage sur la terre, la niéconnoissent et Toutragent, elle n'en est pas moins Famé , la vie du corps social , et selon Fusage qu'il en fait, la cause de ses développemens ouïe principe de ses révolutions. Partout présente, même là où on ne l'aperçoit pas, elle se mêle aux lois , aux mœurs , aux coutumes, à la langue , aux arts , à tout. Elle anime ce grand corps; elle l'agite quand il se croit tranquille elle le calme quand il est agité : la postérité dira si elle peut le recomposer quand il est dissous, Et c'est à la religion, et à soti
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influence toute-puissanle sur le corps social, que convient celte pensée d'un poète :
31cns agitai moleni et magno se corjiore miscet:
Mais enfin , demande-t-on , quelles idées , quelles connoissances, quels sentimens, les hommes ont-ils de la Divinité? Je répons sans hésiter, l'idée la plus distincte, la connoissance la plus positive,, le sentiment le plus fort quMls puissent avoir d'un objet; ils Tout pensée, ils Tont nommée, ils Tout adorée^ aimée ou redoutée comme la puissance créatrice de Tunivers , comme la puissance motrice- du monde physique, comme la puissance législatrice du monde moral, comme la puissance vengeresse du crime et rémunératrice de la vertu, et par conséquent comme l'être tout-puissant, tout bon, tout sage, etc. etc.
Si elles ne sont pas distinctes, ces idées dont .les expressions sont universellement entendues; si elles ne sont pas positives, ces connoissances dont les applications à Tordre de la société domestique ou publique ont été chez tous les peuples à la fois les plus familières et les plus solennelles ; s'ils ne sont pas les plus forts de tous, ces sentimens qui se sont mani-
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festés par des actions si imposantes pour Tesprit, ou si pénibles pour les sens, il n'y a jamais eu au monde ni idée distincte, ni connoissance positive, ni sentiment énergique de rien de moral; et pourroient-elles n''êtré pas distinctes et positives, ces idées et ces connoissances avec lesquelles toutes les sociétés ont fait leurs lois , et toutes les religions leurs dogmes , sur lesquelles se sont établis tous les rapports des hommes, des familles ou des Etats, et roule , depuis tant de siècles , toute la machine de la société? pourroient-ils ne pas être vifs et profonds , ces sentimens, exprimés par l'action publique la plus étonnante , ou par les actions personnelles les plus héroïques? Qu'on nous montre, dans Tinfînie variété des pensées et des affections humaines, une pensée exprimée par un langage plus élevé et plus usuel tout ensemble, des sentimens exprimés par des actions plus communes à la fois et plus extraordinaires , des connoissances réalisées par des applications plus familières et en même temps plus étendues ; qu'on nous moHtre des pensées qui dominent de plus haut toutes les autres pensées, des sentimens qui triomphent avec plus d'empire de tous les
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autres sentimens, des connoissances qui aient réglé un plus grand nombre de rapports -, et quelle sera donc Texpression certaine à laquelle nous pourrons reconnoître des idées distinctes, des connoissances certaines, des sentimens profonds ? et par quel autre moyen les hommes pourront-ils en avoir en eux-mêmes la conviction, et en donner aux autres la certitude? Oui, tous les peuples ont eu l'idée, la connoissance , le sentiment de la Divinité ; mais tous les peuples n'en ont pas eu une idée complète , une connoissance suffisante , un sentiment bien réglé, comme tous ne Font pas figurée sous des images décentes et convenables ; les idolâtres ont eu Tidée de sa puissance , et ils n'ont. pas eu celle de sa bonté : de là leur religion de terreur et leur culte d'homicides. Le paganisme , qui a été l'idolâtrie des peuples policés , a eu l'idée de sa puissance, même de sa bonté, et n'a pas eu l'idée de son éternité, de sa sainteté, de son immatérialité , de son unité : de là l'extravagance du polythéisme, et les monstrueuses imaginations de sa mythologie et de sa théogonie. Ainsi , parmi les déistes, ceux qui croient que la Divinité récompense les bonnes actions et ne
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punit pas les mauvaises ont l'idée de sa bonté et n^ont pas celle de sa justice , et ceux qui la croient indifférente au bien et au mal ont quelque idée de son existence, et n'*en ont aucune de sa Providence, ni de Tordre qui est son attribut essentiel. Le christianisme seul donne de la Divinité et de ses attributs l'idée la plus complète que les hommes puissent recevoir, et inspire tous les sentimens dont elle doit êtreTobjet; seule religion au monde qui n'ait pas séparé les attributs inséparables de la justice et de la bonté, et qui enseigne à aimer Dieu sans cesser de le craindre, et à le craindre sans cesser de Taimer. Nous connoissons Dieu comme être souverainement parfait , sage , juste, bon , ou plutôt comme la sagesse, la justice , la perfection même. Dira-t-on que nous n''avons aucune idée de ces qualités que nous exprimons par des termes si universellement entendus et si fréquemment prononcés, de ces qualités que nous trouvons toujours assez en nous-mêmes et presque jamais dans les autres? D'où vient que des paroles d''une haute sagesse, des actes d'aune justice héroïque, des ouvrages d^une rare perfection nous ratissent f et, pour me servir d'une expression
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familière et bien cligne de remarque dans le sujet que nous traitons , nous transportent hors de nous-mêmes? Ces paroles, ces actes, ces ouvrages, font-ils naître en nous, tout à coup et sans un germe préexistant, des notions de sagesse, de justice, de perfection ? ou plutôt n''est-ce pas que le type de. ces qualités est en nous, et n'attend, pour exciter dans nos esprits et dans nos cœurs cette vive impression , qu'un objet qui la reproduise? Ce n'est pas le portrait qu'on me présente qui me fait reconnoître l'original que je n'ai jamais vu , mais l'original que je connois et dont j'ai en moi-même l'image, qui me fait reconnoître la copie. Ce type de sagesse^ de vertu, de perfection morale, que, malgré nos vices et nos perfections, nous aimons à retrouver dans tous les objets qui nous en offrent quelques traits , qu'est-il autre chose qu'une disposition héréditaire dans le genre humain , qui prouve notre descendance de l'être souverainement parfait qui nous a faits à son image, et a gravé dans nos âmes l'idée de la perfection et le désir du bonheur qui en est le prix? Aussi cette idée de perfection se retrouve partout , même chez l'enfant et le sauvage 5 et tous tant que
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nous sommes, nous cherchons une perfection relative , même lorsque nous nous éloignons le plus de la perfection absolue, et nous nous sentons invinciblement déterminés à vouloir le mieux, même quand nous choisissons le pire. Nous pouvons contrarier nos penchans les plus naturels, nous refuser les besoins les plus indispensables, et nous ne pouvons effacer de notre esprit ridée de perfection, ni en bannir le désir de notre cœur. Cette idée et ce désir animent nos actions même les plus indifférentes (et qu'avec la perfection nous ne faisons jamais indifféremment), comme nos actions les plus délibérées ; et même quand nous nous détruisons de nos propres mains, ou que volontairement nous faisons par les plus nobles motifs, le sacrifice de notre vie , nous. cherchons encore une perfection de bonheur, ou nous nous proposons une perfection de vertu.
Toutes les recherches de Tesprit , tous les travaux de l'industrie , toutes les impulsions du caractère , n'ont pas un autre mobile ; mobile essentiellement actif et toujours plus agissant chez le peuple le plus civilisé, parce qu'à mesure qu'on a des idées plus justes de la perfection , on y tend avec plus de force , on est plus
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invinciblement nécessité à s'en approcher; cette tendance à la perfection est pour nos esprits ce que la pesanteur et la vitesse sont dans les corps, d'autant plus accélérées que le corps approche d'avantage du terme de sa chute. La révolution française n'a été si rapide dans ses progrès , si terrible dans ses effets , que parce que de fausses idées de perfection avoient saisi tout à coup le peuple te plus avancé, et il n'est pas douteux que, si on venoit à lui présenter dans tout leur jour les véritables moyens de la perfection sociale, il ne les embrassât avec encore plus d'ardeur.
Ce sont là des mots , diront l'ignorance ou la légèreté, et votre idée de la Divinité n'est pas autre chose. Mais qu'est-ce qu'une idée , qu'un mot ^e/i^e.'^ qu'est-ce qu'un mot, qu'une idée parlée? Connoit-on un mot compris, c'est-à-dire, une expression reçue dans le langage usuel, qui ne soit pas la ^présentation d'une idée ? Conçoit-on une idée qui ne soit pas la représentation d'un objet ? Le mot qui ne représente pas une idée n'est qu'un son, comme l'idée qui ne représente pas un objet est un néant, n'est rien, n'est pas. Ce sont des mots... Mais que sont toutes les sciences, que
■des recueils de mots, et, comme dit Condillac, des langues bien ou mal faites? Qu'est-ce que le souvenir du passé, la conniossance du présent, la prévoyance de l'avenir, que des mots entendus de notre esprit^ et que nous faisons entendre à Tesprit des autres? Et la nature matérielle elle-même , cette nature dont nous sommes si exclusivement occupés, seroit-elle pournbus autre chose que ce qu'elle est pour les animaux, je veux dire image pour les sens, et matériaux pour les besoins? pourroit-elle être l'objet de nos recherches, le sujet de nos expériences et de nos systèmes, sans les mots qui expriment les idées des rapports que ces corps ont entre eux et avec nous ? et loin de pouvoir raisonner sur l'espace, calculer rétendue, analyser Finfini en grandeur ou en petitesse, pourrions-nous, sans des mols^ compter seulement jusqu'à trois? et quand on a révélé, £n pleine académie, que les pies pouvoient compter jusqu*'à trois, et même, je crois, jusqu^à neuf, n'a-t-on pas été obligé de gratifier les pies de la faculté d'exprimer leurs pensées dans une langue qui leur fût propre? Ainsi, les perceptions les plus distinctes de notre esprit, les connoissances les plus cer-
laines de notre, raison ,. manifestées par les locutions les plus exactes à la fois et les plus usuelles, nous disent qu'il ne peut y avoir à'effet sans c<7ajr^j de mouvement sans moteur, de lois sans législateur ; et comme il est à la fois de raisonnement et d''expérience, et conforme aux règles les plus autorisées du langage reçu parmi les hommes, qu^m effet particulier émane d'une cause particulière, un mouvement particulier ou local d'un moteur particulier^ une loi particulière d'unlégislateur particulier, nous en concluons rigoureusement, et dans les notions les plus conséquentes de Tesprit, et dans les formes les plus yjrécises du laagage, l'existence nécessaire d'une cause universelle pour l'universalité des eflels ou l'univers, d'un moteur général pour la généralité des mouvemens ou le mouvement en général, d'un législateur suprême pour les lois fondamentales, ou plutôt pour la législation primitive et générale de la société, et c'est cette cause universelle ce moteur général , Ce législateur suprême qui est la Divinité.
Je vais plus loin, et je ne crains pas d'avancer que nous avons une idée plus distincte, une coimoissance plus positive del'existencede
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la cause première du mon de pKysique oumoral , que celle nous avons de Texistence des corps. « La connoissance de Dieu, dit Descartes, est » beaucoup plus claire que celle que Ton a de plusieurs choses créées.)) La raison en est sensible : c''est que nous ne connoissons les êtres cont ingens j qui peuvent être ou n''être pas, que par le rapport de nos sens et les perceptions de notre imagination, au lieu que nous connoissons par la raison Texistence des êtres nécessaires.
En eiFet, mes sens m'apprennent que tel homme existe; mais ma raison ne me dit pas' quMl doive exister, c'est-à-dire que j''ai la sensation de son existence, et que je n'en conçois pas la raison. Tout ce qui existe hors de cet homme, considéré comme simple individu, a pu exister avant lui, pourra exister après lui, pourroit même exister sans lui ; et dans ce monde de relations et de rapports, je ne vois aucun être auquel je puisse attacher la nécessité de son existence. Mais cet axiome fondamental de la société, fondamental même de la vie, iln'f a point d'effet sans cause et, en particularisant cette maxime générale, il ji^y a point de mouvement sans moteur, de lois
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sans législateur, de société sans pouvoir, fournit à Pentendement, en faveur de Vexistence delà cause première, une preuve d'aune certitude intrinsèque, rationnelle oumétaphysique, bien supérieure à celle que mon imagination tire du rapport de mes sens^ puisque la raison n'est perpétuellement occupée qu^à redresser le rapport des sens, et à se tenir en garde contre les illusions de Fimagination. Quelques exemples rendront mieux toute ma pensée.
Les relations les plus authentiques, et les autres documens les plus certains, attestent qu'il y a à la Chine au moins cent millions drames. Cette grande population est un fait dont on ne peut raisonnablement douter, et si je n'en compte pas davantage, c'est pour éviter toute dispute sur une chose en elle-même fort indifférente ; mais quand un homme auroit fait lui-même un dénombrement exact de cette immense population , et qu'il en auroit ainsi toute la certitude qu'on peut acquérir par le rapport des sens, il seroit encore plus certain , . pour sa raison , qu'il y a à la Chine une forme quelconque de gouvernement, n'en eût -il jamais entendu parler, ni vu aucun vestige , parce que la Chine peut subsister avec dix mil-