‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 10 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DU SUJET DAjNS LA SOCIl':TÉ PUBLIQUE.

Comme tout se fait dans la société publique pour l'utilité des sujets, ils n'y ont proprement rien à faire. C'est pour eux, en cfl'et , que le pouvoir fait des lois, que les magistrats jugent, que les guerriers combattent, que les prêtres instruisent, etc. etc. Les sujets n'ont de pouvoir et de fonctions que dans la société domestique, petit État où ils sont rois, où ils sont ministres; et leur devoir comme leur intérêt est d'y maintenir Tordre et la })aix , de veiller sur leurs familles, d'en accroître la considération par leurs vertus, et la fortune par leur tra-

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vail j et c'est d'eux que l'on pourroit dire avec vérité :

O lortuiiatos iiimium , sua si bona nôrintl

Les sujets , dans la convocation générale de tous les ordres de l'Etat, appelée Etats-généraux ^ a voient pris la dénomination de tiers état y mot que les ignorans ont cru une injure, ce qui étoit synonyme de troisième ordre de l'Etat.

a Qu'est - ce que le tiers - état? » demandoit l'abbé Sieyès aux premiers jours de la révolution. Il répondit, je pense, que c'étoit la partie de la nation la plus nombreuse , la plus forte , la plus laborieuse, la plus industrieuse, et sans doute la plus éclairée en politique, puisqu'elle comprenoit les avocats, les médecins, les fabricans et les négocians. Avec d'autres principes politiques et plus de jugement, il auroit répondu que le tiers -état étoit la partie de la nation qui, n'étant- pas encore sortie de l'état domestique de société , par lequel ont commencé plus tôt ou plus tard toutes les familles , même les familles royales (i), travail-

(i) Comiue l'a dit Coulaiiges :

«1 L'un a detel*' le matin, » L'autre ra|uès-dîncc. >«

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loit pour arriver à l'état public, et prendre rang parmi les familles dévouées au service politique, tendance naturelle, car toute famille tend et doit tendre à s'élever.

Cette ambition honorable, la monarchie, où tout alloit régulièrement et sans secousse (car la nature, dit Leibnitz, ne fait jamais de sauts), l'avoit inspirée aux familles, et même souvent elles y parvenoient trop tôt et avant d'avoir acquis une fortune qui leur permet de servir l'État, comme le dit Montesquieu, avec le revenu ou môme le capital de leur bien.

La démocratie, où tout va par sauts et par bonds, a souillé cette ambition dans le cœur de tous les individus, et à mis a découvert, pour le malheur du plus grand nombre, ce résultat inévitable dans une société populeuse, que, sur tant d'admissibles, il ne peut y avoir que trèspeu d'admis.

Cependant la monarchie n'oxeluoit aucun individu même des plus hauts emplois. « La » constitution du royaume de France est si y> excellente, dit le président llénaut, d'après w un ancien auteur, qu'elle n'a jamais e\elu et ^^ n'excluera jamais les citoyens nés dans le ^> l)lus bas étage, dos (lii;nités les plus rele-

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vées (i). )) Mais, si les exemples de ces élévations étoient rares, c'est que les hommes nés pour s'élever ainsi et franchir de si grands intervalles, sont encore plus rares que les exemples. La révolution cependant en a fourni un grand nombre, mais M""' de Staël remarque que c'est presque uniquement dans la carrière militaire, et elle en donne une raison, que je m'abstiens de répéter.

Un des plus grands maux qu'aie fait à l'État et à la famille la révolution , a été d'inspirer l'ambition des places et des honneurs, disons mieux, la fureur de sortir de leur condition, à une foule d'individus, heureux jusque-là dans la vie privée, tourmentés aujourd'hui par des désirs, que la loi d'admissibilité générale ne leur donne ni les moyens ni l'occasion de satisfaire, et d'avoir ainsi encombré toutes les

(i) » Du sein de ce tiers-état, si avili, si opprimé, si » inéprise, dit -on, sont sorties, dans l'espace d*un » siècle, quinze familles honorées de la pairie (an- » cienne) à laquelle n*ont point été élevées tant d'au- » très familles dont l'antique éclat remonte aux pre- » miers temps de la monarchie, et qui ont mêlé leur » sang avec celui de nos rois : » Du Gouvernement , des mœurs et des conditions en France avant la réi^olution ; par M. Sénac de Meillan , ancien intendant de Valencienncs; chez Maradan, libraire.

carrières de médiocrités mécon lentes, inutiles à leurs familles, à charge à l'État, qui ne peut cependant laisser sans moyens de subsistance ce nombre immense de jeunes gens à qui l'éducation des arts et des lettres qu'ils ont reçue, et presque toujours aux frais du public , ne permet plus de reprendre les travaux utiles et lucratifs de la maison paternelle. Aujourd'hui que les particuliers ne sont plus assez riches ou assez généreux pour payer les chefs-d'œuvre des arts, l'Etat, pour faire vivre les artistes, commande des tableaux aux uns, des modèles en plâtre aux autres, des projets de monumcns d'architecture qu'on n'exécutera jamais, et se ruine ainsi pour faire éclore des talens malgré la nature, comme on fait venir en serre chaude des fruits qui n'ont ni couleur ni saveur. Les écoles ont tué ces études solitaires que fait le génie, et qui le font à leur tour.

Sans doute, pour eu revenir au tiers- état, l'Etat est plus que la famille, et la profession de magistrat ou de guerrier, plus honorable que celle d'artisan , même d'avocat ou do médecin, parce qu'il y a plus dr dignité à servir le public que le particulier. Mais le liers-état en corps, ou, comme l'on disoit alors, \ ordre du tiers -étal, dans la convocation des trois

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sociétés, la société religieuse, la société politique, la société domestique, qui composent l'Etat tout entier, étoit autant élevé en dignité politique que chacun des deux autres ordres, et son consentement étoit aussi nécessaire que le leur pour former les résolutions de l'assemblée des États généraux.

Il faut même remarquer que le premier corps (je ne dis pas le premier ordre) de l'Ltat politique, la magistrature souveraine, et la première dignité du royaume, celle de chancelier, appartenoient au tiers-état, quoique ceux qui en étoient revêtus pussent, de leurs personnes, appartenir aux autres ordres.

Les partisans vaniteux d'une égalité chimérique se sont offensés de quelques distinctions d'étiquette et de costume entre les ordres, ils n'ont pas compris que, si l'égalité personnelle consiste à être actuellement aussi fort d'esprit et de corps que tout autre , l'égalité politique ne peut être l^Jl éventuelle, c'est-à-dire qu'elle consiste à pouvoir, selon ses dispositions naturelles ou acquises , être dans l'Etat autant que tout autre, et que la liberté politique dont on (ait tant de bruit, n'est autre chose que la liberté pleine et entière de se servir, pour parvenir, de toutes ses facultés. Il n'y a pas d'au-

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très libertés publiques, et les sujétions, et les contraintes du jury et de la conscription, et même la licence de la presse, fussent-elles des nécessités, ne sont pas des libertés.

Il faut, en terminant ce chapitre, remarquer qu'autrefois , en France, si la noblesse appartenoit à la constitution comme ministère du pouvoir royal , l'administration appartenoit au tiers-état ; et c'est là que la partie démocratique de l'Etat est bien placée. Quand la monarchie pure est dans la constitution , la démocratie peut et doit être dans l'administration ; et en France les municipalités, les assemblées provinciales, même les pays d'États avec leurs comtes et leurs harons, étoient et faisôient de la démocratie, mais sans dani;er, contenue qu'elle étoitpar la force de la constitution. Si, au contraire, il y a de la démocratie dans la constitution, il faut placer la monarchie dans l'administration; car il y auroit trop de démocratie, si elle étoit à la fois dans l'une et dans l'autre. De là est venue la c;raiule autorité des maires dans toutes les révolutions. Aujourd'hui, qu'il y a de la déinorratie dans notre conslituliou, la Ibrce des choses a placé la \\\onarchie daus radministralion, et cette concvntraffon administrative, don! on si» |)lainl de-

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puis long -temps avec plus de chaleur que de raison , n'est pas autre chose que le inonarclïisme de l'administration. Il est possible que le positif de cette administration monarchique pesât sur le particulier, bien plus que ne le feroient les principes théoriques de la constitution dont il ne s'occupe guère; mais l'Etat ne résisteroit pas à la double action d'une législation démocratique et d'une administration populaire, si toutefois cette combinaison, qui nulle part n'a existé, pouvoit jamais se réaliser. Jamais, en France, l'administration n'a été plus despotique que lorsque la constitution a été , sous la Convention , plus démocratique.

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