CARACTÈRE DU MINISTÈRE DE LA SOCIÉTÉ PUBLIQUE
Le pouvoir domestique agit pour la production et la conservation de ses sujets^ qui sont ses enfans, par le 7noyen ou le ministère de la mère (expression absolument identique, sauf toutefois que moyen peut se dire de tous les êtres , même des êtres physiques , au lieu que ministère ne peut se dire que des êtres intellicens.
Ainsi, le pouvoir public agit pour la production et la conservation de ses sujets par le moyen ou le ministère de ses agens, noblesse, magistrats, guerriers, fonctionnaires, etc., qui maintiennent l'ordre dans l'Etat, le défendent contre l'étranger, protègent les familles, jugent et apaisent leurs différends, et contribuent ainsi à accroitre et à conserver la population.
Qu'on ne s'étonne pas de ce rapprochement outre la société domestique et la société pu-
blique ; car, de même que sans le père et la mère il n'y auroit pas de famille et de sujets dans la société domestique, ainsi nous avons vu que, sans pouvoir public et sans ministres, il n'y auroit pas de société , par conséquent pas de sujets ; mais une foule sans conseil et sans direction qui ne pourroit que se détruire elle-même , si elle n'étoit pas détruite par des causes étrangères.
Le ministère, que, considéré en corps ou en ordre, on appeloit dans l'Europe chrétienne la noblesse, a suivi en France toutes les phases du pouvoir; viagier tant que le pouvoir luimême a été viager et que la succession héréditaire n'a pas été réglée, et de là vient qu'on n'aperçoit pas de noblesse proprement dite sous les premières races de nos rois ] plus lixe à mesure que la succession héréditaire au pouvoir a été plus régulière et mieux affermie; héréditaire enfin quand le pouvoir est devenu définitivement héréditaire, parce que, ainsi que nous l'avons dit, le ministère doit être partout homogène au pouvoir -
(( Dans les gouvernemens grossiers des so- » ciétés primilives, » dit M. de Condorcct , dont la philosophie ne rejettera pas Tautorité, )) on trouve presque qvnèralv l'iiérédité des
l3o DÉMONSTRATION PHI1.0S0PHIQUK
» chefs et des rois, ainsi que la prérogative y) usinyée par d autres chefs inférieurs de par- » tager seuls l'autorité politique , d'exercer les » fonctions du gouvernement et de la magis- » trature. ))
C'est là l'origine de la noblesse ; et ce que Condorcet appelle usurpation étoit un besoin ou plutôt une nécessité de la société où les rois ou chefs ne pouvoient tout seuls gouverner, c'est-à-dire, y w^é^r et combattre. L'origine de la féodalité n'a pas été particulière à nos climats ; mais elle se trouve presque sur tout le globe aux mêmes époques, partout la propriété ou l'usufruit de la propriété donné à condition de défendre l'Etat, et sous l'obligation du service militaire.
Le pouvoir, avons-nous dit, doit être un^ parce que la volonté est simple et ne peut être divisée ; mais, comme son action peut être appliquée à un grand nombre d'objets, ses agens ou ministres sont plusieurs^ et les sujets, tous.
Le ministre doit être indépendant du sujet; mais dépendant du pouvoir, et même plus dépendant que le sujet, puisqu'il est sujet luimême, et de plus subalterne et soumis à des devoirs spéciaux; et c'est avec raison que Terrassori a dit, « que la subordination éloil plus
DC PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIETE. l3l
» marquée clans les premiers rangs que dans » les derniers. »
Le ministre doit donc être , comme le pouvoir, propriétaire dans le sol ; car sans propriété territoriale il n'y a pas d'indépendance politique.
Le pouvoir, avons -nous dit, doit être définitif o\\ absolu, et il l'est même toujours et partout, et plus absolu s'il est collectif. Son action exercée par ses ministres doit donc être définitive; et les arrêts des cours de justice rendus de par le pouvoir de l'État , et les commandemens des cliefs militaires donnés en son nom, et revêtus de son autorité, doivent être obéis.
Le pouvoir est essentiellement actif, les ministres seront à la fois actifs et passifs ; passifs à l'égard du pouvoir dont ils prennent les ordres, actifs à l'égard des sujets auxquels ils les transmettent : ils ne sont pas poiiroir, ils sont autorité; ils reçoivent du pouvoir pour transmettre au sujet, ils sont intermédiaires, moyen, wedius entre l'un et fautre, et ils doivent être bomogènes ou de même nature que le pouvoir et le sujet, pour que le pouvoir puisse agir sur eux et (ju'ils puissent agir sur le sujet : ils participent donc du pouvoir (1
l32 DÉMONSTRATION PHlLOSOnilQUE
(lu sujet, et c'est de cette participation réelle au pouvoir royal qu'est venu l'usage des couronnes que la noblesse portoit dans ses armoiries.
Les fonctions essentielles du pouvoir sont, avons-nous dit, de juger et de comhattre. Les fonctions subordonnées des ministres ou agens répondent à ces deux fonctions du pouvoir. Au ministre appartient le conseil pour éclairer le jugement du pouvoir, et le service pour seconder son action : ces deux fonctions, conseil et service, ont été long -temps remplies en France par les mêmes personnes ; depuis, et à cause de la multiplicité des affaires, elles ont été divisées ; le conseil ou la remontrance appartenoit à la noblesse sénatoriale ou à la magistrature; le servicCyk la noblesse militaire; et cependant l'ancienne pairie, siégeant dans la cour souveraine et remplissant de hauts emplois militaires, représentoit l'ancien temps, et avoit retenu ces deux fonctions.
Je répéterai ici , comme une vérité du premier ordre et comme la preuve que tout ce qui existoit dans nos sociétés de noble obéissance et de véritable liberté nous venoit de la religion chrétienne y que les mots servir et service, employés pour désigner les plus hautes fonctions, celles qui ont commandement, ont passé
DU rniNCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ. l33
(le l'Évangile dans toutes les langues des peuples chrétiens; le divin législateur dit à ses disciples, qui se disputoient les premières places : <( Que le plus grand d'entre vous ne soit que » le serviteur des autres. » Et c'est pour obéir à cette noble et touchante leçon, que le premier pouvoir de la chrétienté s'intitule serviteur DES serviteurs DE DiEU , et c'est son plus beau titre.