CHAPITRE X
DES DlFFÉllEiNTES ESPECES DE SOCIÉTÉS POLITIQUES.
Nous avons vu que la famille peut être monogame ou polygame ; la société politique peut être aussi monocralique ou polycratique, c'està-dire, monarchique ou populaire.
Il y a trois sortes de monarchies : la mo-
narchie royale, la monarchie despotique et la monarchie élective.
Dans la monarchie royale, les trois personnes qui forment , comme nous l'avons dit , toute la constitution de la société et son tempéramment politique, sont distinctes et homogènes.
Le pouvoir^ en France, étoit héréditaire par ordre de primogéniture, de mâle en mâle, à l'exclusion des femmes, et l'on n'a qu'à jeter les yeux sur des Etats voisins pour voir les troubles qu'y a produits un ordre différent de succession.
Le ministère, sous le nom de noblesse, étoit aussi héréditaire, et même, dans la plus grande partie des coutumes, les fiefs qui obligeoient au service militaire étoient masculins et appartenoient à l'aîné.
Le sujet participoit de cette hérédité, et dans aucun autre Etat , il n'avoit une sécurité plus entière pour la possession et la transmission héréditaire de ses propriétés.
Le pouvoir, en France, étoit indépcndanl et définitif, tout entier entre les mains du roi, mais du roi en son conseil. 11 a voit le jtnjeme^tt par les ofliciers de magistrature qu'il inslituoit, et le combat ou la suprême direc-
tion de la paix ou de la guerre, par ses autres officiers. La noblesse , ou le ministère , avoit donc le conseil^ ou droit de remontrance, et il étoit tenu, actuellement ou éventuellement, au sei^vice militaire. Le conseil et le service avoient été séparés, comme nous l'avons dit, et avoient formé deux ordres de noblesse, noblesse de robe et noblesse d'épée. Toute division dans un ordre est un mal, et celui-là se faisoit sentir depuis long- temps. Cependant, cette division , que l'étiquette de la cour contribuoit à entretenir, tendoit à s'effacer, et souvent, dans les mêmes familles, l'ainé étoit membre d'une cour souveraine de magistrature, et les puinés étoient dans la milice et même dans les plus hauts emplois.
La noblesse, en France, s'étoit toujours montrée digne de sa haute destination, soit dans le conseil, soit dans le service militaire , malgré les altérations qu'avoit subies sa constitution naturelle, par sa division en noblesse magistrale et en noblesse militaire , en gens de qualité et en simples gentilshommes; par lu diminution de son nombre, qui n'étoit plus en proportion avec ses fonctions; enfin, par son appauvrissement, toutes choses qui venoient à la fois de sa propre faute et de la faute du
pouvoir; car les Etats périssent par l'altération de la constitution du ministère , plus tôt que par l'altération de la constitution du pouvoir. Les pouvoirs, en Europe, avoient trop oublié qu'il faut gouverner les sujets en masse, et le ministère, ou la noblesse^ en détail, et , si j'ose le dire, par individus.
La distinction de noblesse ancienne et de noblesse récente n'étoit pas dans la constitution ; mais elle étoit dans les mœurs, qui accordoient aux familles anciennement vouées au service public, et qu'on pouvoit rei^^irder comme les vieillards de la société politique, le respect que l'on accorde aux hommes avancés en âge, dans la société domestique.
Comme la noblesse étoit soumise à l'impùt personnel du service militaire, « ou elle servoit môme avec le capital de son bien », dit Montesquieu, et du service de jnagistrature , si foiblement rétribué, ses propriétés étoient alVrancbies de quelques impols matériels. Dans ce siècle d'argent on lui en a iait un crime, et cependant le même pubiiciste, qu'un certain parti ne cite jamais que lorsqu'il se trompe, dit que (c les terres nobles doivent avoir des » |)rivilèges comme les personiu\s. y^
Les sujets, comme nous lavons dit, n'étoienl
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exclus d'aucun avancement, et le reproche fait à une ordonnance d'un ministre de la guerre, M. de Ségur, porte à faux. Le jeune homme du tiers-état, qui vouloit embrasser la profession des armes, pouvoit commencer par être soldat, comme le jeune homme issu d'une famille noble, qui aujourd'hui voudroit entrer dans la carrière du commerce, commenceroit par être commis. D'ailleurs on n'a qu'à consulter les états militaires de celte époque, pour se convaincre que la moitié au moins des emplois militaires, surtout dans l'infanterie, étoient occupés par des personnes qui n'étoient pas nobles ; le tiers-état n'avoit pas à craindre la concurrence de la noblesse dans les spéculations de commerce et d'industrie , et il paroissoit assez naturel qu'il lui laissât le service militaire, qui assurément ne l'enrichissoit pas.
Toute distinction entre les ordres cessoit aux États-généraux; ils étoient convoqués de loin en loin par le roi, ou plutôt par les circonstances, pour sonder les plaies que le temps, les passions des hommes, et les erreurs ou les fautes du gouvernement , avoient pu faire à la constitution de l'Etat ou à son administration, et en avertir celui qui devoit y porter remède. Ils étoient, si on le peut dire, les médecins
nu Ï»RINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ. 1 /jS
consultans de l'Etat, et, sous ce rapport, les Etats-generaiix ne dévoient pas plus être périodiques que la médecine ordinaire pour un homme en santé.
Les Etats-généraux n'avoient que le droit de conseil ou de doUance; et, quand ils ont voulu sortir de leur sphère , ils ont été inutiles ou funestes.
On n'a pas assez connu la nature de cette convocation générale des trois sociétés, religieuse, politique et domestique, qui composoient l'édifice social, représentées par le clergé ou les ministres de la religion, par la noblesse ou les ministres de la politique, et par le tiersétat, qui appartenoit à la société domestique.
Ces trois ordres représentoient les trois choses qui constituent toute société, et sans lesquelles une société d'êtres intolligens et physiques ne sauroit subsister : les lumières , la proprii'ti'^ le travail , les lumières dans les ministres de la religion, de qui leur divin cher a dit : ccYous êtes la lumière du nu ) iule, vos » eslis lux mundi. )) C'est, eu e(Vet, dans la religion que se trouvent toutes les lumières morales et même p()liti([ues; car toutes les sciences humaines ne sont pas des lumières, mais des connoissances ]>lus ou moins utiles, el sans
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influence au moins directe sur le vrai bonheur de riiomme et le bon ordre des États; la propriété dans la noblesse, riche en grandes et franches propriétés , si elle avoit su les conserver ; le travail et l'industrie dans le tiers-état , avec lesquels il pouvoit acquérir la propriété et la noblesse, et les lumières par l'éducation.
Aux derniers Etats-généraux, devenus depuis ïjissemhlée nationale^ tout a été confondu. Au lieu de voir chaque ordre comme le représentant d'une société, et comme une seule personne, on n'y a vu que des individus qu'on a comptés un à un et par tête , et jamais l'adage ancien, tôt capita^ tôt sensus, n'a été plus complètement vérifié. Les hommes du travail et de l'industrie ont égalé en nombre et surpassé en force matérielle les hommes des lumièr^es et de la propriété ^ la religion et la royauté, le clergé et la noblesse, ministres de l'une et de l'autre, ont souffert la persécution la plus cruelle ; les lumières se sont affoiblies, la propriété a été envahie, le travail seul et l'industrie ont dominé et dominent encore, et se perdront par leur excès.
Je n'en dirai pas davantage sur ce chapitre. Je n'ai voulu faire ni l'apologie du temps passé, ni la satire du temps présent, mais exposer
des faits trop ignorés aujourd'hui, et en déduire les conséquences naturelles.
La monarcliie royale, je le répète, est donc celle où les trois personnes sociales sont parfaitement distinctes, et dans laquelle le pouvoir et les ministres sont homogènes.
Ceci s'expliquera mieux par les applications aux deux autres espèces de monarchie dont nous avons parlé, la monarchie despotique et la monarchie élective.