‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 12 sur 26 · DE LA MONARCTIIE DESPOTIQUE ET DE LA MONARCHIE ÉLECTIVE · texte numérisé non relu

DE LA MONARCTIIE DESPOTIQUE ET DE LA MONARCHIE ÉLECTIVE

Un exemple qui est sous nos yeux mettra dans le phis grand jour cotte distinction entre ces deux monarchies; car il n'y a de vraie et de honne théorie politique que ceHe qu'on peut sur-le-champ réduire en application.

La monarchie légalement despotique, telle qu'elle existe en Orient, el plus près de nous en Turquie, et la monarchie élective telle qu elle existoit en Pologiu^, sont celles où deux

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des trois personnes, \c pouvoir et ses ministres ^ sont distinctes, mais ne sont pas homogènes.

Ainsi, en Turquie, le pouvoir est héréditaire, et les ministres, officiers, ou agens, comme on voudra les appeler, sont amovibles, et rentrent par un caprice du sultan dans les conditions privées d'où un autre caprice les a fait sortir.

En Pologne, au contraire, le pouvoir étoit électif ou viager, et ses ministres, ou la noblesse, étoient héréditaires.

Ces deux causes diamétralement opposées ont conduit ces deux Etats au même résultat : foiblesse du gouvernement et oppression des peuples, en Turquie, par la violence de l'administration ; en Pologne, par sa foiblesse ou sa nullité.

L'éligibilité du roi, qui avoit en Pologne remplacé l'hérédité, ne s'y étoit pas introduite sans motifs. Entourée de voisins barbares toujours armés et perpétuellement aggresseurs, la Pologne avoit continuellement besoin moins d'un roi que d'un général d'armée ; et les chances de la minorité, de la jeunesse ou de la foiblesse de caractère de son souverain, étoient pour elle un danger de plus. Ces mêmes chances, autrefois sans conséquences décisives dans les Etats

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mieux situés, sont devenues plus menaçantes pour les monarchies là où une politique étroite et jalouse a, sous de vains prétextes, supprimé le lieutenant perpétuel et inamovible de la royauté, le premier officier militaire de la couronne, général né des ses armées, dictateur perpétuel, le connétable, et que les rois se sont ainsi coupé le bras qui tenoit leur épée; cette épée , qui , entre les mains de simples gentilshommes, avoit plus d'une fois sauvé la France, et entre les mains du premier prince du sang , révolté contre son souverain, n'avoit pu l'entamer. L'office de connétable étoit une institution purement défensive, et c'est en cela qu'elle étoit tout-à-fait monarchique : aussi il est à remarquer que c'est à la veille des longues guerres et des grandes conquêtes de Louis XIV qu'elle a été abolie.

Mais dès que les Barbares voisins de la Pologne ont été repoussés de ses frontières par l'éloignement des Tartares, la décadence de l'empire ottoman et les conquêtes de la Russie, les troid)lês de l'élection d'un roi, et les facilités qu'ils donnoient à quelques puissances de lui imposer un maître, se sont fait sentir. « La Vo- « logne, dit J. J. Rousseau, tomboit en paraly- » sic cinq à six fois par siècle. )) Sans roi qui

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ne mourtUpaSy sans direclion uniforme et perpétuelle, sans indépendance 5 car l'indépendance d'une société n'est que l'indépendance de son pouvoir, comme l'indépendance d'un individu n'est que l'indépendance de sa volonté; sans gouvernement enfin, la Pologne étoit dans une véritable anarchie ; elle n'étoit un royaume que sur la carte, et une république que sur les protocoles de sa chancellerie. Elle n'étoit à proprement parler ni monarchie, ni aristocratie, ni démocratie; elle étoit tout cela, si l'on veut, ou plutôt elle n'étoit rien, et les puissances voisines s'en sont partagé le territoire comme un pays abandonné , et qui appartient au premier occupant. Heureuse l'Europe, si les puissances co- partageantes, consultant la politique de la morale , plutôt que celle de leur ambition , se fussent accordées à imposer à la Pologne, et même s'il eût fallu, malgré elle, une famille royale, eussent consacré ainsi, par un grand acte politique, la loi fondamentale de la société, l'hérédité du pouvoir, et n'eussent pas donné au monde le fatal exempte d'effacer de la carte, et de réduire à l'état de province, ce vieil et noble enfant de la chrétienté ! Heureuses les puissances, si elles eussent laisse

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entre elles ce gi*and corps dont l'interposition amortissoit les coups qu'elles peuvent se porter! Heureuse, enfin, la Pologne, si ses grands, au lieu de demander une constitution à l'auteur du Contrat social, qui ne pouvoit que la jeter dans de nouveaux abîmes , eussent consulté la nature , qui , par les désordres mêmes où leur pays étoit tombé, leur indiquoit le besoin d'une royauté héréditaire , et leur en montroit la force et les bienfaits chez les nations voisines !

Le magnat polonais, qui demandoit au philosophe une constitution pour son pays , étoit tout aussi raisonnable que le seroit un malade qui prieroit son médecin de lui faire un tempérament, et rien ne prouve mieux que la demande de ce seigneur, l'ignorance où l'on étoit alors de la science politique.

Mais, si le défaut d'homogénéité entre un pouvoir électif et viager et une noblesse héréditaire, a conduit la Pologne au dernier degré de foiblesse et de dépendance, une cause tout ()pj)osée, im pouvoir liéréditaire, et des ministres ou olhciers publics amovibles, auroit depuis long-temps conduit la Turquie au même résultat, sans la chimère siuannée de ré([uilibre politique auquel les puissances chrétiennes ont cru la conservation de la Turquie nécessaire.

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Dans une monarcliie cleclive , le roi est sous la dépendance des grands héréditaires qui l'ont nommé et lui ont imposé des conditions. Dans la monarchie despotique, les ministres ou agens du pouvoir sont sous la dépendance arbitraire du pouvoir, qui peut les révoquer, les dépouiller, et les rejeter eux et leurs enfans dans les derniers rangs de la société , ou même leur ôter la vie et les biens. De là , dans la monarchie despotique , la violence du pouvoir, qui ne trouve de résistance que dans la révolte des soldats, qui lui coûte souvent le trône et la vie : et dans la monarchie élective, la foiblesse du pouvoir, dépendant de ceux qui l'ont élu.

Ainsi, là où le pouvoir est électif, et où la noblesse ou les ministres sont héréditaires , il y a trop de force dans les ministres , et là où le pouvoir est héréditaire et les ministres amovibles, il y a trop de force dans le pouvoir. Le premier de ces états de société est anarchie ou absence de chef; le second est despotisme ou force excessive et déréglée du pouvoir.

On dira peut-être que dans la monarchie royale le souverain révoque aussi et destitue des emplois militaires ou administratifs ; mais s'il révoque le fonctionnaire, il ne destitue pas le noble , qui ne peut perdre son caractère et

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le faire perdre à sa famille que par un juj^ement infamant et une dégradation judiciaire; or tout ce qui , dans la société , est légalement indépendant du pouvoir, est un frein aux abus d'autorité.

Mais il faut bien distinguer le despotisme légal et constitué du despotisme personnel, qui est proprement la tyrannie ; et saint Louis luimême 5 s'il est vrai que les Sarrasins , frappés de ses héroïques qualités, lui aient offert la couronne , saint Louis avec ses vertus , obligé de gouverner ces peuples par leurs propres lois , eût été un despote , et n'eût certainement pas été un tyran. Il est vrai que le passage de l'un à l'autre est glissant, et que des peuples abrutis s'accoutument trop aisément à ne voir que Vordre légal dans les violences et les caprices du despote. Rendons grâces aux mœurs cLrélicnnes, qui font que le despotisme même légal est, comme dit Montesquieu, <( plus pe- » sant au souverain qu'aux peuples eux-mé- )) mes. » La tyrannie n'est aujourd'hui à craindre que de la part d'une assemblée.

Dans le temps où nous sommes, et (jui se distingue par ime haine si protonde de lautorité, dans ce tenq)s où l'on ne veut voir dans les pouvoirs publics les plus légilimes (pie despo-

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tisme et tyrannie, on parle à peine de ces tyrans qu'on peut appeler domestiques, qui, en dépouillant ou assassinant le père de famille, exercent une oppression cent fois plus cruelle que celle que peut exercer le gouvernement le plus oppresseur. Je veux parler des crimes si multipliés de nos jours, et particulièrement en France et en Angleterre où l'on déclame le plus contre l'oppression , et où l'on redoute le plus le despotisme. En Angleterre, la prodigieuse multiplication des crimes a été dénoncée à la chambre des communes il y a deux ans ; en France, il faut sans cesse agrandir les maisons de détention et les bagnes , et Ton a été obligé de constituer à Paris le jury en permanence pour juger les malfaiteurs. Pourquoi dans ces deux pays qui se disent libres cette surabondance de crimes , dont on ne se plaint pas dans les autres? Est-ce que la licence des actions suivroit la licence des discours et des écrits? chacun donneroit-il au mot liberté , dont on parle tant sans jamais l'expliquer, un sens particulier accommodé à ses goûts et à ses passions , et les uns l'cntendroient-ils de la liberté de £out faire , comme d'autres l'entendent de la liberté de tout dire? Peut-être

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