‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 13 sur 26 · DE LA DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

DE LA DEMOCRATIE

A l'extrémité opposée de la monarchie se trouve la démocratie , c'est-à-dire que la monarchie est le gouvernement d'un seul , et la démocratie le gouvernement de tous.

Dans la monarchie royale , il y a distinction, et fixité ou hérédité des personnes sociales, et homogénéité entre le pouvoir et ses ministres ; une famille royale exerçant elle seule le pouvoir, des familles minisires occupées à le conseiller ou à le servir, des familles sujettes occupées de travail et d'industrie, exerçant des professions lucratives qui puissent, en les enrichissant, leur permettre de passer, chacune à leur tour, de la société domestique dans lu société puhlique, ou autrement de la société de soi dans la société de tous.

Bans la démocratie, où il n'y a ni lamille pouvoir y ni famille minisire y les l;unilles privées ont fait toutes à la fois irruption dans la

société publique, et les trois personnes sont réduites à une seule qui les comprend toutes.

Le peuple y est poiivoi?'^ y est ministre ^ y est sujei : il est pouvoir, il est ministre du 2)ouvoir, puisque tous peuvent y prétendre; car pour quel motif quelqu'un en seroit-il exclus? Il n'y a plus de sujets, je veux dire que le nom de sujet disparoît devant l'orgueil du

pouvoir, et il n'y a que des citoyens C'est

ce que nous avons vu, il y a trente ans.

On diroit que, dans cette foule, personne d'assez fort pour commander ne s'étant élevé , les hommes qui la composent ont mis en société leurs médiocrités pour gouverner en commun, en attendant qu'il se présente un homme qui prenne les rênes et renvoie tous ces gouvernans à leurs affaires; car c'est ainsi que finissent toutes les démocraties. Jamais liomme fort ne sera démocrate que par ambition du pouvoir, et pour l'exercer lui seul.

C'est à peu près ainsi que de petits capitalistes associent leurs fortunes dans une spéculation de commerce, que chacun d'eux n'est pas assez riche pour entreprendre en seul, et c'est de cette identité que vient sans doute la laveur dont jouit le commerce dans les démocraties.

DU TRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIKTK. Ib'j

Il faut remarquer que, moins la démocratie est restreinte, je veux dire plus elle appelle de peuple au gouvernement, plus elle est démocratie, plus elle est dans sa nature, plus elle est 'parfaite; car le mal même a son beau idéal : mais aussi moins elle est possible; et l'on ne pourroit gouverner , même le plus petit bourg, s'il falloit appeler aux délibérations et au maniement des affaires tous les liabitans sans distinction qui auroient atteint l'âge de raison ; car il ne faut pour gouverner que l'intelligence et la raison. C'est ce qu'ont senti tous les législateurs populaires qui, en établissant la démocratie, n'en ont voulu qu'aussi peu qu'il a été possible d'en conserver, et ils ont fait ce que font les médecins qui, administrant des poisons comme remèdes, en pèsent la dose avec un si religieux scrupule. Aussi il est risible de voir les peines qu'ils se sont données, et les moyens qu'ils ont imaginés dans tous les temps et tous les pays, en Suisse et à Genève, comme en France, et jadis à Rome et en Grèce , pour distinguer, classer, borner de mille manières la partie du peuple (pii doit prendre part aux délibérations publiipies, pour neutraliser les uns par les autres, et aUacber le droit de voter, contre IVsprit de ce gouverne-

l58 DÉMONSTRATION PHILOSOPHIQUE

ment, à tel cens, à tel âge, à telles conditions, plutôt qu'à tout autre cens, à tout autre âge, et à d'autres conditions; sans que, dans toutes ces combinaisons plus ou moins ingénieuses , il y ait autre chose que l'esprit de l'homme, trop souvent les erreurs de son jugement, quelquefois ses passions, et sans qu'on puisse y trouver quelque raison prise de la nature de l'homme ou de celle de la société.

Cependant J. J. Rousseau a dit : (c Pour )) qu'une volonté soit générale dans une répu- )) blique , il est nécessaire que toutes les voix y) soient comptées; toute exclusion formelle )) rompt la généralité, y) Et plus loin : ce La » démocratie peut embrasser tout un peuple )) ou se resserrer jusqu'à la moitié. » Ce qui est une contradiction formelle avec ce qui précède; là il ne veut pas une seule exclusion; ici il exclut la moitié du peuple.

Mais la nature ne perd pas ses droits, et jusque dans la démocratie la plus étendue, et par conséquent la plus désordonnée , on retrouve, au fond de toutes les combinaisons, quelque image de l'unité de pouvoir ou de la monarchie; car, ainsi que nous l'avons déjà dit, la politique a , comme l'astronomie , ses mouvemens réels et ses mouvemens apparons.

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Ainsi les affaires se décident à la moitié, plus une des voix, et cette voix seule, quoique inconnue , qui tranche la question d'une manière absolue , est le pouvoir du jour ou plutôt du moment.

Ainsi, lorsqu'en cas d'égalité des voix, on donne au président la voix prépondérante ou deux voix, que fait-on autre chose que supposer la présence à^un votant qui n'existe pas, et qui n'en est pas moins, quoiqu'il ne soit qu'une fiction, le pouvoir de la circonstance?

Ainsi, dans toute assemblée, commission, comité, un ouvre l'avis, qui finit par l'emporter; car, si deux seulement parloient à la l'ois, ils ne scroient pas entendus.

Ainsi, dans plusieurs Etats populaires, on nomme un prcjnier magistrat, qui n'est pas un pouvoir permanent, mais qui présente une image et comme une fiction de l'unité de pouvoir, tant cette unité est dans la nature de l'homme et les besoins de la société !

La démocratie est le gouvernement des ibiblcs, puisqu'il est le gouvernement des ])assions populaires, et elle est le plus ibibh^ des gouvernemens, puisqu'il faut, dit Montesquieu, a ([u'il ait toujours quelque chose à redouter. )) Dangereux pour ses voisins, car, les redou-

t6o démonstration PIIILOSOPHIQUK

tant toujours, il est toujours à leur égard dans un état hostile; dangereux pour luimême , parce que le pouvoir y est en proie à tous les ambitieux, et qu'il ne peut échapper à la guerre civile que par la guerre étrangère. C'est l'histoire de Rome, de Carthage, de l'Angleterre, de la France république, des républiques grecques et des démocraties italiennes du moyen âge; et la démocratie ne peut se maintenir quelque temps dans un grand Etat, comme les États-Unis d'Amérique , qu'à l'aide de circonstances particulières d'isolement ou d'une population dispersée sur un vaste territoire; et dans les petits, que par l'amitié, et, s'il en étoit besoin , par l'intervention de quelque grande puissance, ou enfin, comme dans les petits cantons helvétiques, par l'iniluence toute puissante, et, pour parler plus exactement, par le pouvoir de la religion.

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