OBSERVATIONS GÉNÉRALES
Si, avant de passer à la société religieuse, nous jetons un coup-d'œil sur l'ensemble de la société civile dont nous venons d'analyser les différentes formes et les divers accidens, nous trouverons que toute la constitution de cette société, soit domestique, soit publique, consiste dans la distinction ou la contusion des personnes sociales, et dans leur existence héréditaire ou viagère, fixe ou amovible.
Je dis la constitution , et non l'administration, choses qu'on confond aujourd'hui plus que jamais; car toutes les constitutions modernes et d'invention humaine ne sont que des formes plus ou moins heureuses d'administration, qui diffèrent de la constitution, ainsi que nous l'avons déjà dit, comme le régime diffère du tempérament. Ainsi , pour ne nous occuj)cr que de la constitution, dans la société domes-
|)Our la défense de l'IUat, où ils forinoiont Tcspril public, de toutes les défenses la plus sùie.
I 8o DÉMONSTRATION l'HILOSOPHIQUE
liqiie se trouvent les trois personnes pouvoir^ minisire, sujet, parfaitement distinctes.
La famille est monogame ou polygame.
La société publique peut être aussi monocratique ou polycratique , c'est-à-dire monarchique ou populaire.
Dans la monarchie royale, le plus parfait des gouvernemens , parce qu'il est le plus naturel , et qu'il ressemble le plus à la famille , son élément , les trois personnes sont parfaitement distinctes 5 et le pouvoir et le ministre sont héréditaires , propriétaires , inamovibles , et par conséquent homogènes avec le pouvoir.
Dans la monarchie despotique , comme dans la monarchie élective , les trois personnes sont distinctes , mais non homogènes entre elles , puisque, dans la première, le pouvoir est héréditaire et le ministère amovible , à la volonté du pouvoir , comme en Turquie et en Perse ; et que dans l'autre le pouvoir est viager; et la noblesse ou le ministère héréditaire, comme autrefois en Pologne.
Dans la monarchie représentative ou constitutionnelle, il y a distinction même héréditaire de personnes et confusion de fonctions, puisque les trois personnes ont part au pouvoir , mais en corps de sénat ou de peuple.
Les Etats populaires ou polycratiques sont démocratiques ou aristocratiques , et portent tous deux le nom de république.
Dans la démocratie proprement dite , il y a confusion de personnes , ou plutôt , il n'y en a qu'une , le peuple souverain , alternativement pouvoir, ministre, sujet; et il n'y a ni hérédité, ni fixité, mais une mobilité perpétuelle , et c'est ce qui en fait le plus orageux et par conséquent le plus imparfait des gouvernemens.
Dans l'aristocratie propreinenl dite ou héréditaire, il n'y a que deux personnes dont l'une exerce héréditairement le pouvoir sur l'autre ; c'est, comme nous l'avons déjà dit, une monarchie acéphale ou sans chef, et comme elle se rapproche davantage de la monarchie, elle participe aussi de sa stabilité.
Ici, je m'adrese aux esprits vraiment philosophiques , et je leur demande d'accorder une sérieuse attention à ce qui me reste à dire sur les personnes sociales.
INous retrouvons le type et la [)reuve de leur existence distincte et de leurs (iilférentes natures à la fois aux deux extrêmes de nos esprits, si je peux ainsi parler, et dans les conceptions les plus élevées de iu)tre raison, et dans les
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règles ]es plus familières et les plus usuelles de notre langage.
Ainsi , pour commencer par ce qui nous est le plus familier, les trois pronoms personnels je y tu y il y base de toutes les langues, ne sont que l'expression des trois personnes sociales et de leurs difierens rapports.
Je y première personne, celle qidparle y qui commande , désigne le pouvoir ; d'où vient que l'expression ego est , dans les livres saints , particulièrement affectée à l'Être suprême , et il est si bien reconnu que ce mot est l'expression de la supériorité , qu'il est contraire aux bienséances de le répéter trop souvent en parlant de soi ; et dire sans cesse je fais y je dis y etc. , est un ridicule , si ce n'est un tort , et l'on a fait de ego le substantif et l'adjectif du vice Xégoïsme y & égoïste.
Le seconde personne , celle à qui Von 'parle, l'on commande, s'exprime par tu y terme de commandement du pouvoir au ministre, du père à son fils , de l'époux à sa femme , du maître à ses serviteurs , et nous en trouvons encore la preuve dans les règles de la civilité entre personnes bien nées, qui ne permettent rien , dans les relations de société , qui sente la supériorité; de là vient qu'on doit
s'abstenir de tutoyer en public qui que ce soit.
La révolution , qui a introduit le mépris de toutes les bienséances , sous le prétexte d'égalité, a fait une mode du tutoiement des pères et mères par leurs enfans, en même temps qu'elle supprimoit, comme contraire à l'égalité 5 le mot de domestique. Les pères ont permis ce tutoiement enfantin et contre nature , parce qu'ils se sont crus plus aimés de leurs enfans, et les mères, parce qu'elles se sont crues plus jeimes.
Enfin , la troisième personne , celle de qui on parle, sujet de l'entretien politique du pouvoir et du ministre, parce qu'elle est l'objet de leurs fonctions et que tout se rapporte à elle , s'exprime par il, et cet il désigne si bien l'infériorité, qu'il devient terme de mépris, si on se le permet en parlant d'une personne présente. Je , tu, il, langage de la société domestique, de la société dont le pouvoir dit : moi; nous , vous, eux, langage de la société publique, de la société dont le pouvoir dit: nous. Le particulier à\{ je , le roi ou le public dit 710US (i).
(i) Le pouvoir en Espa^^ne siyne moi le ii)i ; mais aussi le pouvoir y est plus constitue ou mieux détendu par les mœurs que par les lois.
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Ils seroient bien peu philosophes ceux qui regard eroient un rapprochement si frappant comme trop familier et trop vulgaire pour servir de preuves à de si hautes vérités.
Mais on peut offrir aux esprits méditatifs des considérations d'un autre genre, et après avoir cherché une preuve familière de l'existence et de la nature des personnes sociales dans la constitution de tout langage et ses règles fondamentales , nous en trouverons une d'un genre plus élevé dans la constitution même de l'univers, et dans les conceptions les plus hautes auxquelles notre raison puisse atteindre.
Il faut avant tout établir ou rappeler deux propositions dont la certitude ne peut être contestée, et qui sont comme le fondement de la science de l'homme intelligent.
1° C'est que nos idées sont l'expression ou la représentation des objets , et les mots dont nous nous servons, l'expression de nos idées.
2" Qu'il n'y a point d'idée reçue qui ne soit l'expression d'un objet, ni de mot compris qui ne soit l'expression d'une idée.
C'est ce qu'a voulu dire Fontenelle dans celte proposition : (( qu'une vérité nommée est une vérité connue. ))
DU PRINCIPE CONSTITUTIF DK LA SOCIETE. l85
Cela posé , je dis que les trois idées générales de pouvoir y de ministre, de sujet, correspondent une à une, avec une parfaite analogie, aux trois idées plus générales encore de cause, de moyen et X effet, idées les plus absolument générales que la raison puisse concevoir, et qui sont exprimées par les termes les plus absolument généraux que la langue puisse fournir.
De même que pouvoir, ministre, sujet, comprennent absolument tous les liommes, ainsi cause, moyen, effet, comprennent absolument tous les êtres, depuis Dieu lui-même jusqu'au vermisseau.
S'il n'y avoit dans l'univers ni cause, ni moyen, ni effet, ces idées ne se trouveroient dans aucun esprit, et les termes qui les expriment ne se trouveroient dans aucune langue.
Ces trois expressions sont universellement entendues, puisqu'elles entrent de mille manières dans le langage usuel, et par conséquent les idées qu'elles expriment sont universellement comprises, quoiqu'elles le soient plus ou moins complètement par les différens esprits.
Je crois qu'il est impossible de renumter plus liant, et qu'au (ielà il n'y a plus que la réiîion sans bornes des subtilités et des illusions.
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Nous avons dit que pouvoir ^ ministre^ sujet y correspondoient un à un avec une parfaite analogie à cause y moyen y effet. Efl'ectivement , qui dit cause (intelligente), dit pouvoir de faire j qui àii pouvoir y dit cause de ce qui est, puisque la volonté, principe d'action, est une qualité inhérente à la cause (intelligente) comme au pouvoir, et que l'un et l'autre agissent avec volonté pour produire un effet.
Moyen et ministre ne se correspondent pas avec moins d'exactitude , puisqu'on peut dire indifféremment : « la cause ou le pouvoir agit )) par le moyen ou le îtiinistère de ses agens , » et que le moyen est interposé entre la cause et Veffety comme le ministre entre le pouvoir et le sujet. Quand on dit, il n'y a pas ^ effet sans cause, on pQurroit ajouter qu'il n'y a pas de cause et Xeffet sans moyen, ni de pouvoir sans ministres.
Enfin effet (^i sujet sont aussi deux idées semblables, ou plutôt sont une seule et même idée, puisque l'une et l'autre désignent l'être sans volonté et sans action propre, sujet à la volonté d'un autre, objet de son action, et qui ne lait que recevoir ce qui lui est transmis. Or, dans ce sens, la production de l'homme dans la famille, la conservation de la iamillc ilans l'état ,
sont des effets dont la cause est dans le pouvoir domestique ou public.
Le système universel des êtres exprimé par cause, moyen, effet, se retrouve donc , dans le système particulier de la famille, sous les noms de père, mère, enfans; et dans le système plus général de la société civile ou publique , sous le nom de roi, de noblesse, de peuple, ou, sous tous autres noms, et dans le système de la société religieuse, comme nous le verrons tout à l'heure , sous les noms de Dieu, de prêtres, de fidèles, etc. Il se retrouve ce système universel jusque dans l'homme lui-même, intelligence servie par les organes, dont l'intelligence est pouvoir et cause de ses actions libres, dont les organes sont les rnogeyis et comme les ministres, et dont tous les êtres subordonnés qui servent à ses besoins, produits de son travail et de son industrie , sont les sujets ou les effets.
Ainsi, l'homme est constitué comme la famille, la famille comme l'État, l'Etat connue la religion; rhoinmc, la ramillc, TEtat, la religion, comme l'univers; et, si je voulois parler à l'imagination, je me représenterois des cercles concentriques qui, commençant pai" l'homme, et finissant par l'univers, s'embras-
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sent mutuellement, et sont tous embrassés par le grand cercle sur lequel seroit écrit cause, moyen, effet. C'est sans doute par un sentiment confus de cette vérité, que les anciens philosophes appeloient l'homme un monde en abrégé , un petit monde.
C'est cette harmonie qui constitue l'ordre, (( l'ordre , la loi inviolable des esprits , )) a dit Malebranche , et comme le sceau que le régulateur et conservateur de tout ordre , ordre luimême essentiel, a imprimé à ses ouvrages.
Nous n'avons considéré la cause, le moyen et Veffet, que dans leur généralité la plus absolue , et nous n'avons rien dit des causes secondes, qui ne sont que des moyens que l'on considère comme causes, lorsqu'elles agissent par des moyens subordonnés. Ainsi le soleil, qui n'est qu'un effet dans l'univers , est encore le premier moyen de la fécondité de la terre, puisqu'il donne à tous les êtres la chaleur et hi vie; et il peut être considéré comme cause lui-même , si l'on se le représente comme produisant la lumière et élevant les vapeurs et les exhalaisons, qui retombent en pluie, et portent partout la fertilité.
Ainsi, le même homme qui est sujet dans la société, y peut être ministre, s'il remplit des
fonctions politiques, et il est pouvoir dans sa famille ; et les rois eux-mêmes sujets , comme les autres hommes de la Divinité, ne sont, comme chefs de la société , que les premiers ministres du pouvoir divin pour faire le bien, minister Dei in honum, dit l'apôtre; et ils sont, comme xovè^'pouvoir dans la société civile, et comme hommes, pouvoir dans leurs familles. Ainsi , tout ce qu'il y a de plus général au monde et dans nos idées, est soumis à une combinaison ternaire, trois cathégories d'êtres dans l'univers, cause, moyen, ejfet; trois personnes dans la société, youvoir ,7ninistre , sujet; ti'ois temps dans la durée, passé, fré sent, futur, trois dimensions dans l'espace , longueur, largeur, profondeur, etc. Cette vérité n'a pas été if^norée des philosophes de l'antiquité, dont le plus célèbre, Platon, parle du nombre trois, comme d'un nombre mystérieux , et (pii renferme de grandes vérités.
IQO DEMONSTRATION PHILOSOPHIQUE