DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE
Nous voyons dans la société humaine , telle qu'elle nous est connue par l'histoire et la tradition, seuls monumens que nous puissions consulter, et aussi haut qu'il nous soit possible de remonter, la connoissance de Dieu aussitôt que l'existence de l'homme, et la religion aussitôt que la famille.
J'entends ici par religion une connoissance plus ou moins distincte et raisonnable d'un être invisible et tout-puissant, créateur des êtres subordonnés, à qui l'homme attribuoit les biens et les maux de la vie , et dont il s'efforçoit de mériter les bienfaits ou de fléchir le courroux.
A ce consentemenj: universel du genre humain, regardé par un des plus grands philosophes de l'antiquité, Cicéron, comme la voix de la nature et la preuve de la vérité, vox naturœ et argumenium veritatis, opposera-t-on les récits suspects de quelques voyageurs, qui,
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croyant trouver un culte public cliez des hommes à peine en état domestique, n'ont, disentils, aperçu dans quelques peuplades sauvages, aucune connoissance de la Divinité? Mais, outre qu'ils alloient y chercher toute autre chose, et que ces peuples aussi avoient toute autre chose à leur offrir, que pouvoient-ils, dans leur court passage , découvrir de ce qu'il y a de plus secret et de plus intime chez des hommes stupides dont ils n'entendoient pas la langue, et dont ils ne connoissoient ni les usages ni les mœurs?
« Nous remarquons, au contraire, dit Con- » dorcet, que partout se montre l'idée de puis- » sauces surnaturelles, et partout, à côté de » ces opinions, s'élèvent, ici, des princes pon- » tifcs; là, des familles ou des tribus saccrdo- » taies; ailleurs, des collèges de prêtres. Cette » distinction de profession, dont à la fin du Ti dix -huitième siècle le clergé nous offre en- » core le modèle , se retrouve chez les peuples )) les moins civilisés, et elle est trop générale » et se rencontre trop fréquemment, à toutes )) les époques de la civilisation cl à tous ses » degrés, pour quelle n^ait pas un fondement )) dans la nature même. »
Il est facile de dire, avec Lucrèce, que la
crainte a fait les premiers dieux, ou, avec nos athées, que la Divinité est une invention des prêtres. La crainte ou l'amour, l'imposture ou l'erreur, exagèrent, défigurent ce qui est, mais ne créent point ce qui n'est pas j et, si la Divinité elle-même, dans le grand intérêt du genre liumain , n'avoit daigné se rendre sensible aux premiers humains, soit par la transmission du langage , qu'on ne peut expliquer autrement , soit de toute autre manière, jamais l'idée de la Divinité ne seroit entrée dans aucun esprit, jamais son expression ne se seroit trouvée dans aucune langue; et n'est-ce pas à cette manifestation sensible de la Divinité, qu'il faut rapporter la pente prodigieuse du genre humain presque à son origine , à se faire des dieux visibles, des dieux de chair et de matière, des dieux enfin tels que le demandoient les Hébreux , qui 7narchassent devant eux ?
Une ibis cette idée de la Divinité entrée dans le monde, elle s'y diversifiera à l'infini, soit dans son expression, soit dans les développemens que les hommes lui donneront ou les altérations qu'ils lui feront subir; mais, transmise avec la langue de génération en génération , elle ne sortira plus de la société.
Dieu et l'homme, êtres non égaux, mais
semblables^ puisque deux intelligences qui se connoissent mutuellement sont semblables y quoique à une distance infinie l'une de l'autre. Cette vérité de raisonnement est confirmée par les croyances religieuses, qui nous apprennent que Dieu fit l'homme à son image et a sa ressemblance.
Dieu et l'homme formeront donc une société d'êtres semblables pour leur production et leur conservation mutuelle^ car, si Dieu a produit le genre humain et le conserve, on peut dire aussi que les hommes, en se transmettant de génération en génération avec la parole, la connoissance de Dieu, la produisent et la conservent dans l'univers : Fides ex an- €?//?/ y dit saint Paul.
Cette société de Dieu et de l'homme aura tous les caractères que nous avons remarqués dans les sociétés, et composée d'hommes, et faite pour le honheur de l'homme, elle suivra toutes les phases de la société humaine.
Elle commencera donc dans la famille et avec la famille, et sera une reli!;ion purement domestique, ir^on pouroiV^ qui est Dieu même, sera adoré dans fenceinte des fi)yers domestiques ; le prêtre , ou ministre du pouvoir, sera le père de famille ; les sujets , ou fidèles, seront
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les membres de la famille, dont le père oftVira à la Divinilé les vœux et les hommages , et il tlemandera pour elle la rosée du ciel et lagraisse de la tei^re. Cette religion aura son sacrifice, caractère essentiel de la société, comme nous le verrons tout à l'heure; et le père de famille, revêtu du sacerdoce domestique, offrira à la Divinité les prémices de ses champs et de ses troupeaux, seules richesses des sociétés primitives. •
Telle a été la religion des premières familles, appelée religion naturelle, et naturelle en effet au premier état, et seulement au premier état de la société.
Ces familles avoient retenu le dogme fondamental de l'unité de Dieu. Mais celles qui, plus tard , s'en séparèrent, tombées dans l'idolâtrie, avoient aussi leur culte domestique, comme nous le voyons dans l'exemple de Laban; et même elles sacrifièrent aux dieux de leurs foyers, sous le nom de lares, et firent de ces foyers eux-mêmes une sorte de divinité.
Nous avons remarqué deux états dans la société domestique, la monogamie et la polygamie; deux états correspondans dans la société politique, la monarchie ou monocratie, et la polycratie ou démocratie. Nous retrouvons
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cette même division dans la religion, le monothéisme et le polythéisme , religion d'an Dieu ou de plusieurs dieux , partout unité ou pluralité.
Mais les familles étoient devenues des cités, et les cités des nations, et la religion de la famille, de domestique qu'elle étoit, devint religion de la cité, religion de l'Etat, religion publique. Nous ne parlons ici que des sociétés idolâtres; et la cause des variétés infinies de leurs cultes et ûe la multiplicité de leurs dieux, fut précisément ce culte de chaque famille pour ses dieux particuliers, que, réunies en corps de cité, elles conservèrent et portèrent dans d'autres familles, comme une portion de leur patrimoine, a Votre Dieu sera mon Dieu, » dit Ruth à Noémi dans les livres saints.
Les cités ou petits Ltats récemment sortis de l'état domestique en retinrent les coutumes ; le chef ou roi qui avoit hérité du pouvoir du père de famille, hérita aussi de son sacerdoce, et offrit le sacrifice au nom du peuple.
Tout, dans le culte, devint alors extérieur et public; les temples s'élevèrent. Il étoit naturel d'adorer, dans une maison commune , une divinité commune à tous; le sacerdoce fut nl- Iribué au pouvoir public ou commun , et la corn-
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mune, ou le peuple tout entier, fut le sujet de cette société et le sectateur de ce culte.
Mais j lorsque les Etats se furent étendus et peuplés , et que les pouvoirs publics eurent autre chose à faire que des cérémonies religieuses, le paganisme, qui est proprement l'idolàtrie des peuples policés, fit, non pas de la religion, mais du culte, une institution séparée du maniement des affaires politiques, et il établit des collèges de prêtres. On connoît le luxe de cet établissement sacerdotal chez les Grecs et chez les Romains; et ces derniers, plus jaloux que les Grecs, de conserver les traditions antiques, retinrent dans le sénat, jusqu'aux derniers temps , le titre politique de roi des sacrifices
Aussi Montesquieu dit avec raison : (( Les )) peuples qui n'ont pas de prêtres sont ordi- » nairement barbares. >> Et, à voir ce qui se passe chez nous , nous pourrions ajouter qu'ils ne tarderont pas à le devenir, les peuples qui ne veulent plus de prêtres, et les regardent comme un parti.
Nous avons cité des faits; et, sans recourir à l'autorité des livres saints, les histoires profanes nous en disent assez sur le sacerdoce des premiers rois, qui avoit succédé à celui du père
de famille, quelquefois de la mère, lorsque les familles furent devenues des peuplades et des nations, et sur le grand nombre de dieux, et sur l'extravagance ou la cruauté des cultes, et sur les désordres de la polygamie dans les familles , de la polycratie dans les Etats , du polythéisme dans l'univers. Ainsi la division étoit dans les familles , par la multiplicité des femmes ; dans les Etats , par la multiplicité des concurrens au pouvoir ; dans l'univers , par la multiplicité des dieux particuliers à chaque famille, à chaque contrée, à chaque nation; et, comme il y a voit les dieux des foyers ou lares, il y eut les dieux des cités^ deos popuia?'es; et )) tout étoit Dieu, dit Bossuet, excepté Dieu » même. »
Il existoit cependant, le vrai Dieu, ce Dieu unique; car, s'il y en avoit un, il ne pouvoit y en avoir plusieurs. Il existoit ce vrai Dieu, puisqu'il y en avoit tant de faux, et ([ue Terreur n'est jamais qu'une vérité incomplète ou défigurée; et la connoissance s'en étoit conservée dans l'univers, piiis(|u'elle s'y conserve encore.
Par quoi moyen s'y étoit -cik» conservée? JNous le demanderons à l'Iiistoire, et nous en trouverons la preuve sous nos yeu\. Mais
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avant de passer à cette démonstration , il convient de s'arrêler sur le plus grand acte de la société et de toute société, et plus particulièrement de la société religieuse, qui a en plus qu'une autre retenu l'expression , je veux parler du sacrifice, que, pour cette raison, la religion, dans sa liturgie, appelle Vaction par excellence, actio.