CHAPITRE XVII
DU SACRIFICE (i).
Le sacrifice est le don de soi que le ministre fait au pouvoir, au nom et dans l'intérêt des sujets, et par lequel il offre la société toute
(i) M. le comte de Maistre, mon illustre ami, a dit de très-belles choses sur le sacrifice. Un journal m'a fait l'honneur de m'appcler son disciple : je n'ai ctc ni son disciple, ni son maître. Nous ne nous sommes jamais vus ; mais je le regarde comme un de nos plus beaux génies, et m'honore de l'amitié qu'il m'accordoit, et de la conformité de nos opinions. Il m'eciivoit peu avant sa mort : » Je n'ai rien pensé que vous ») ne l'ayez écrit ; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez » pense. » L'assertion si flatteuse pour moi , souftie cepeiulant do part et d'autre quelques exceptions.
ontière, en offrant Vhomme et la propriété^ qui composent toute la société.
Ce don de soi existe dans la société domestique, où la femme se donne corps et biens à son époux , pour ne faire qu'un avec lui , et être, comme disent les livres saints, (( l'os de ses os et la chair de sa chair; » et, chez tous les peuples, le don de la viri^^inité s'est appelé sacrifice, et en a eu le mérite, lorsqu'il a été fait à la Divinité.
Ce don de soi existe dans la société politique ou le corps des juinistres, où la noblesse se donne corps et biens au pouvoir, dans l'intérêt de la défense de la société. (( La noblesse an- » glaise, dit M. de Montesquieu, s'ensevelit » sous les débris du trône. » Et sir Thomas Windham disoit à ses cinq fils, en mourant : » Mesenfans, je vous recommande de ne jamais » abandonner la couronne, quand même elle » pend roi t d'un buisson. »
La noblesse française a toujours défendu le trône de ses rois de son corps et de ses biens , et elle a tout perdu ou tout C()nq)romis par son émit;ration, sacrilice ou dévouement, le plus mémorabh* et le ])lus étendu doiU fliistoire lasse mention.
Et n'éloit-ce pas encore un sacrifice (|ue la
2QO DEMONSTRATION rilILOSOmiQUK
vie austère et occupée de nos anciens magistrats, qui consumoient leur vie et leur fortune dans des fonctions ingrates et pénibles, et dont riionneur étoit la seule récompense?
Le sacrifice existe surtout dans la société religieuse ; et sans parler encore du grand sacrifice de la religion chrétienne, qu'est-ce, je le demande, que ce renoncement aux douceurs de la vie domestique et aux soins lucratifs des affaires temporelles, que s'imposent les ministres de la religion , pour s'occuper exclusivement de l'instruction des peuples et du service des autels? Que sont les austérités des cénobites, le dévouement des saintes filles au soulagement des pauvres et des malades, et à l'éducation de l'enfance ? Que sont les travaux des missionnaires; que sont même dans les fausses religions les cruautés qu'exercent sur eux-mêmes les bonzes et les faquirs; qu'est-ce autre chose que le don de soi et de véritables sacrifices?
S'il avoit manqué quelque chose en France aux sacrifices de la noblesse et du clergé, les déportations, la ruine, le bannissement et la mort d'un si grand nombre de prêtres et de nobles, tristes fruits de la révolution, n'y auroient-ils pas abondamment suppléé?
En effet, la société une fois convaincue de l'existence d'un Etre suprême , arbitre souverain des évèneniens, dispensateur équitable des biens et des maux, des récompenses et des cliâtimens, que pou voit-elle faire autre chose pour reconnoître son souverain domaine, mériter ses bienfaits ou fléchir sa justice? Que pou voit- elle donner au maître souverain de tous les hommes et de tous les biens qu'ellemême toute entière, c'est-à-dire Yho/mne et la 'propiiété? Et eflfectivement, nous voyons dans toutes les sociétés , sous une forme ou sous une autre, l'offrande de l'homme et de la propriété ; et je le demande , si cette grande idée du sacrifice, fondée sur l'inébranlable conviction de l'existence de la Divinité et de sa toute-puissance, n'eiit pas été si fortement enracinée dans l'esprit des hommes, quelle est f imposture, la séduction, ou l'éloquence, qui eût pu faire violence aux sentimens de la nature, au point de persuader aux mères de faire brûler leurs enfans dans les bras d'airain d'une horrible idole ; et de quel malheur plus grand que celui de perdre ainsi les plus doux fruits de leur tendresse vouloient- elles se préserver? Quel est le délire qui dévoueroil les prêtres indiens à des pénitences bnrJ)ares, pires qui^ l;i
20 2 1) EMOIS STHATIOIN PHILOSOPHIQUE
inort, et que la justice n'oseroit pas infliger à des malfaiteurs 5 ou pousseroit les Japonais à se faire écraser sous les roues des chars qui portent leurs fausses divinités, et les Chinois à sacrifier leurs enfans à V Esprit du fleuve ? Et cependant ces détestables sacrifices ont été ou sont encore pratiqués partout où le vrai Dieu n'a pas été connu ; ils le furent même chez les Romains et jusque dans les derniers temps de l'Empire. Hélas ! ils l'ont été chez nous-mêmes, et il entroit aussi des idées de sacrifice dans les nombreuses exécutions faites au pied de la statue de la liberté, et l'on en a vu la preuve dans les discours et les écrits du temps. JNon , l'imposture et l'hypocrisie ne vont pas jusquelà, et les erreurs ne sont jamais que des vérités défigurées.
Il étoit donc dans la nature de l'homme et de la société, le sacrifice de l'homme et de la propriété. Le raisonnement en donne le motif, l'histoire en constate le fait. Mais il étoit aussi dans la nature de la Divinité que l'homme fut offert et ne lût pas immolé; et la preuve de cette vérité philosophique se trouve dans les livres saints, où Dieu exige de la société donu^stique, représentée par Abraham, le sacrifice de son fils, et, satisiait de son obéissance,
DU PiimCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ. 2o3
ne permet pas qu'il soit consommé, et agrée le sang de l'animal à la place de celui de l'homme. C'est ce sacrifice que nous allons retrouver dans la société judaïque, et que les Turcs, dans leur religion échappée du judaïsme, ont retenu sous le nom de corhan.