DE LA RÉFORME
L'événement qui, au seizième siècle, divisa la société religieuse, porta le même désordre dans la sociélé politique, et établit à la fois la religion presbytérienne et le gouvernement populaire ; et tantôt le presbytéranisme poli-
tique, ou la démocratie, naquit au sein du presbytéranisme religieux , ou de la réforme, et tantôt le presbytéranisme religieux au sein du presbytéranisme politique.
Le lecteur n'a pas oublié que la différence essentielle et caractéristique que nous avons remarquée entre la monarcbie royale et la démocratie, est que, dans la première, les trois personnes sont distinctes l'une de l'autre, et les deux premières bomogènes et semblables par la perpétuité, ou l'hérédité; et que, dans la seconde, les trois personnes sont confondues en une seule, le peuple, actuellement ou éventuellement pouvoir, ininistre et sujet.
Nous retrouverons les mêmes accidens dans la société religieuse, et les mêmes différences entre la religion catholique et les doctrines calvinistes.
Dans la société catholique, les trois personnes sont parfaitement distinctes l'une de l'autre, et le ministère, qui ne peut plus se confondre avec l'état de simple fidèle, se perpétue par la consécration, qui est une sorte d'hérédité ou de filiation spirituelle.
Dans le presbytéranisme religieux, tel que l'a établi Calvin , chaque fidèle peut ôlre le ministre du culte, (M, elVectivement, partout où
manque ce ministre, qui n'est qu'un orateur ou un lecteur, le premier venu, plus ordinairement un ancien^ le remplace. Non-seulement, chacun est ou peut être à lui-même le ministre de sa religion; mais chacun y est son pouvoir, son autorité, son législateur, puisque chacun peut, par son sens privé, interpréter à son gré le sens des divines Ecritures. Le calvinisme à donc rejeté toute hiérarchie, et chaque fidèle est si bien à lui-même son pouvoir religieux, que le calvinisme a fini par rejeter tout autre pouvoir. Il a commencé par méconnoître l'autorité du vicaire de Jésus-Christ, son représentant visible, et qu'il a traité d'antechrist, et bientôt il a méconnu Jésus-Christ lui-même. « Il n'y a plus à Genève, écrivoit Voltaire, )) que quelques gredhis qui croient encore au )) consubstantiel. y> De nos jours , le conseilsupérieur a défendu aux ministres , depuis long-temps accusés, même par J. J. Rousseau, d'être sociniens, unitaires ou déistes (i), de
(i) Je ne peu:^ que renvoyer le lecteur à ce que dit (le l'elat actuel de la reli^jion protestante le baron de Starck, ministre hitlu'rien, et premier prédicateur de la cour de Tlesse d*Armstadt, un des hommes les plus savans de l'Allemaj^ne, dans un ('crit qui fit beaucoup de bruit dans ce pays, sous le titre de Banquet
traiter dans les chaires de la divinité de Jésus- Christ; et leurs fidèles sont, comme on le sait, partagés sur cette croyance fondamentale.
Mais, comme la démocratie politique seroit d'autant plus impraticahle qu elle appelleroit plus de citoyens au pouvoir, et qu'il a falhi malgré le principe de ce gouvernement, restreindre de mille manières le nomhre de ceux qui peuvent prendre part aux délibérations politiques, de même, dans la démocratie religieuse, le grand nombre des autorités interprétantes jeta au commencement un si grand désordre et produisit un si grand nombre d'opinions différentes, d'où sortirent des sectes, plus ou moins nombreuses qui s'anathématisoient mutuellement, qu'il devint indispensable de rétablir l'autorité qu'on avoit abolie comme une tyrannie. On essaya donc des consistowes et des synodesy et même on multiplia
(le
le T/iéodii/c , et attira à rauteiir de violentes persécutions (le la part de ses co-reli^ionnaires. Cet écrit a ete traduit et imprime en 1818, sous le titre d'f.ntrctiens nhilosopliiiiucs sur Id rcuniou des (/ij/t'rcntc.< coniniiinions chrétiennes, i;t se trouve chez Adrien Le Clerc, (juai des Augustius, n" 35. Voyez aussi ce (jue dit (VI. l'abbé Gréjjoire sur le même sujet dans son Histoire (les sert es.
:î28 DKMONSTUATION PUlLOSOPHIQirE
les confessions de foi sans pouvoir s'accorder sur aucune, accord en effet tout-à-fait inconséquent au principe de la réforme et à la liberté du sens privé y et qui, à la place de l'autorité de l'Église, contre laquelle on s'étoit élevé, établissoit la tyrannie de quelques théologiens, qui bientôt eux-mêmes se divisèrent, et la Hollande retentit des disputes acharnées des arminiens et des gomaristes^ qui eurent tant d'influence sur l'élat politique de ce pays (i). Enfin , le calvinisme , déserteur de l'indépendance de la religion chrétienne, et cherchant partout une autorité qu'il ne trouvoit pas en lui-même, se mit sous le joug du pouvoir civil, et, irréconciliable ennemi de la royauté, trouva le secret de l'affoiblir en se joignant à elle. C'est en mettant l'Église sous le joug du pouvoir civil que nos libéraux entendent la séparation du spirituel et du temporel, qu'ils ont si fort à cœur; mais alors il n'y auroit plus séparation entre l'un et l'autre, mais confusion des deux. La turbulence et les
(i) « Un ne sait ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne » croient pas ; on ne sait pas même ce qu'ils font sem- » blant de croire. Leur seule manière d'établir leur » foi , c'est (l'attaquer celle des autres , » dit Jean- ^| Jacques Rousseau des ministres calvinistes. ^™
DU PRINCIPE CO^STITUTIF DE h\ SOClÉTl':. 2 2f)
orages des démocraties politiques ont pour cause les prétentions au pouvoir que chacun veut exercer, et qu'il ne voit pas sans jalousie entre les mains de ceux qui le possèdent, et les variations infinies des Eglises protestantes n'ont pas un autre principe : chacun veut y interpréter le dogme à sa guise, et veut faire prévaloir sa doctrine (i).
(i) Les prolestans ont amèrement reproclie à l'Eglise catholique sa maxime hors de l'Eglise point de salut, et ils ignorent que Calvin, au livre IV de ses Institutions , cliap. i*"' , §. 28, dit : Extra hujus grcmium nulla est speranda peccatoruin rcniissio^ nulta salus. « Hors (le son sein, il n'y a à csporer ni remission des » péchés , ni salut. » En général , les pvotestans sont très-peu instruits de leur religion, et point du tout de la nôtre, et ils craignent de s'instruire.
L'auteur protestant des Lettres confidentielles au bibliothécaire Jiiester, savant luthérien, dit à la page 45 : <« A proprement parler, il n'existe plus d'église entre » les protestans , si l'on compreiul par ce mot à\^glise » une société de chrétiens réunis par la même foi , par » les mêmes principes religieux et les mêmes inovens » de salut; ce n'est plus qu'une masse d'hommes dont » ceux des classes les ])his civilis('es et les plus ins- » truites ont cess(i d'avoir pour lu plupart aucune liai- » son avec Luther, (^alvin, eti. l^a foule au contraire >» de ces mêmes hommes ne suit plus que ses propre^ » opinions , quelque fausses et erronées qu'elles puis-
23o DÉMONSTKATION THlLOSOrilIQUE
Le grand nombre de sectes difl'érentes qui , comme autant de rejetons, sortirent de cette tige trop féconde, sont, je crois, réduites aujourd'hui , dans les pays réformés , à trente ou quarante , qui chacune interprète la sainte
» sent être : ceux-ci regardent l'Ecriture sainte comme » un simple véliicule, dans lequel, pour Vamour dis » âmes pieuses, peu éclairées, et higottcmcnt atta- ») chées à la Bible, on est oblige d'envelopper la nio- )» raie. En dernière analyse, la plupart rejettent toute » l'Ecriture sainte , toute révélation , tous les dogmeî> » du christianisme pour sacrifier au déisme, ce demi- » frère de l'athéisme. Si Luther et Calvin revenoient » sur la terre, dit l'abbé Grégoire dans son Histoire des » sectes , ils seroient très-surpris de n'être pas de la » religion de ceux qui ont emprunté d'eux leurs dé- » nominations. )>
L'auteur cité plus haut, dit : « Les prosélytes les » plus zélés que puisse avoir l'Eglise catholique se » trouvent maintenant parmi les protestans, soit phi- » losophes, soit théologiens, qui font tous leurs ef- » forts pour détruire le christianisme. »
« Il importe beaucoup, >» écri voit Luther àMélanchtou , son fidèle disciple , «< ejue la postérité ne s'apei- » çoive pas de nos dissensions; car il seroit souverai- » nement ridicule que nous qui nous élevons contre » l'univers entier, nous soyons cependant, et dès l'ori- » gine de la réformation, si desunis entre nous, >• Epil. (1(1 Mclanchlon , toi. i43.
Lcriliire à sa manière, et entre lesquelles le méthodisme 5 sorte de calvinisme rigide, tient le premier rang : toutes ces sectes jouissent, en Angleterre et en Hollande, d'une liberté qui passe dans ces pays pour une perfection de l'état social , mais qui favorise singulièrement l'indifférence pour toutes les religions.
Le calvinisme, en détruisant l'unité du pouvoir politique et du pouvoir religieux, n'épargna pas le pouvoir domestique. Comme toutes les sectes ennemies de la religion catholique (chose bien remarquable!), il brisa le nœud conjugal en permettant à la femme de répudier son époux et à l'époux de renvoyer sa femme, et il rétablit ainsi, par la faculté du divorce, la polygamie qui n'étoit plus pratique chez les peuples l)arbaros. Le divorce qui permet d'user des droits du mariage avec une Icmme du vivant de la première , est une polygamie au moins éventuelle y et c'est avec raison que Théodose de Bèze a intitulé un traité sur le divorce : De Folygutnia, seu T>ivortiis. Il y a même cette ditVérence à l'avantage de la polygamie , telle qu'elle est en usage dans l'Orient, qu'elle s'y pratique sans scandale et que le désordre n(^ se fait sentir (fue
dans l'intérieur de la maison, au lieu que le divorce fait retentir les tribunaux et entrelient le public de ses accusations et de ses débats.
Mais une fois que la réforme eut posé le principe de la polygamie éventuelle, elle ne put se retenir sur la pente où elle s'étoit placée , et sept de ses plus fameux docteurs permirent , par acte devant notaire , au landgrave de Hesse, sur les motifs les plus honteux, d'épouser une seconde femme en continuant de vivre avec la première; toutefois, en hommes prudens, ils lui recommandèrent le secret sous le sceau de la confession qu'ils avoient abolie, suh sigillo confessiojiis ; et cela, dans le temps que le saint Siège refusoit de consentir au divorce d'Henry YIII avec Catherine d'Aragon , et, quoi qu'en ait pu dire ime politique mondaine , se résignoit avec raison à perdre l'Angleterre par son refus , plutôt que de perdre la religion par sa complaisance.
Les opinions les plus monstrueuses en morale dévoient suivre les erreurs sur le dogiïie , et le calvinisme enseigna Xinamissihilité de la justice, même après les plus grands crimes, une fois qu'on a été justifié, parce que, disoit-il,
le médiateur, par la surabondance de ses mérites, n'a rien laissé à l'homme à mériter; et il enseigna encore, comme une conséquence, l'inutilité des bonnes œuvres, qu'Amsdorf, disciple de Luther , a même regardées comme dangereuses, à cause de l'orgueil qu'elles inspirent. Ces doctrines qui conduisent au fatalisme, et la faculté du divorce qui rétablit la polygamie, ont fait dire à l'un des plus grands génies qui aient paru, à Leibnitz , quoique luthérien, qu'il y avoit de grands rapports entre les doctrines mahométanes et les doctrines protestantes. Aussi Lutber , au fort de la guerre des Turcs contre la maison d'Autriche, se montra-t-il leur partisan, et il ne vouloit pas qu'on leur résistât.
Le calvinisme a porté atteinte à la croyance de l'immortalité de l'ame et d'une vie future, en proscrivant l'invocation des saints et les prières pour les morts ; doctrine froide et cruelle, qui rompt tout lien, tout commerce de sentimens et de secours que les dogmes plus humains et plus consolans de l'Eglise catholique établissent entre ceux qui vivent encore sur la terre et ceux qui n'y sont plus (i).
(i) Cepeiulant, sclo^i Calvin dans ses Institutions ,
Le calvinisme, dit M. Hume dans son histoire d'Angleterre, a toujours montré une haine furieuse contre la religion catholique. Cette haine s'est manifestée à toutes les époques par la destruction des ohjets du culte catholique et la persécution contre ses ministres. Cette haine dure encore , et s'est manifestée de nos jours par les mêmes excès.
La réforme a établi une sorte de christianisme domestique, puisqu'elle n'a ni sacerdoce, ni autel, ni sacrifice , et que le père de famille, une Bible à la main, peut être le ministre de ce culte. L'erreur politique de certains législateurs est d'avoir voulu en faire une religion publique, et de l'avoir , en cette qualité , associée à l'Etat politique. Cette association contre nature et qui vouloit réunir deux principes opposés, un culte domestique sans autel et sans sacrifice , et une société publique et politique, a été, indépendamment des passions humaines, la cause de tous les troubles qui se sont manifestés dans les Etats 011 elle s'est introduite, et qui ont fait dire à Grotius , quoique protestant : « Ubicuînquè
chap. V, dit le baron de Starck , « il est reçu depuis u plus de treize cents ans dans TEglise de prier pour « les morts; » mais dans la suite il n'a pas ete plus c'iiibarrassd de cet aveu que de plusieurs autres.
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y) calvinistœ invaluêre ^ im/peria turhaveritnt : » Partout où le calvinisme s'est introduit, il w a troublé les Ltats. )) Ces troubles n'ont cessé, ou plutôt, n'ont été suspendus que lorsque cette religion , abjurant sa dignité et son indépendance , s'est mise sous le joug du pouvoir civil; autre erreur contre nature, et qui a conféré au pouvoir laïque la suprématie ecclésiastique; sujet de risée pour les gens instruits, et d'indifiérence religieuse pour tous les autres.
La réforme , ouvrage , en Allemagne , de la cupidité des princes; en Angleterre, de l'amour d'un roi pour une maîtresse: en France, du goût des nouveautés , la réforme a été l'événement des temps modernes le plus funeste à la société, et la cause procliaine ou éloignée de toutes les révolutions qui , depuis le quinzième siècle, ont agité l'Europe, et de toutes les guerres qui l'ont ensanglantée; et, si la société doit finir, je n'hésite pas à le regarder comme le premier coup de cloche de cette dernière catastrophe.
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