POLITIQUES
Le livre qui contient une doctrine toute d'humilité, d'abnégation, d'égalité, des préceptes de renoncement à soi-même et au monde , même le conseil de renoncer, pour de plus grands intérêts, à sa famille et à ses biens, commence par une et même par deux généalogies.
Le Fils de Dieu, venu sur la terre pour converser avec les hommes et être avec eux jusqu'à la fin des temps, et venu pour fonder entre eux et avec eux une société, dont il fut à toujours le législateur et le roi, a voulu naître fils de rois, et prouver même, par sa naissance temporelle, qu'il avoit droit à régner sur le peuple de Dieu, sur les Juifs, seul peuple au monde qui eût conservé le dogme de l'unité de Dieu, dogme qu'il devoit transmettre aux chrétiens, devenus eux-mêmes à bien plus juste titre le peuple de Dieu.
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En effet, de ces deux généalogies, l'une, à ce qu'il paroît, est la généalogie de l'homme, l'autre, celle du roi, parce que le Sauveur, pour être vraiment homme et vraiment roi, vouloit naître dans une famille juive et de la race légitime des rois.
Ainsi celle-ci commence à Abraham , père des Hébreux, continue par David, roi de la société hébraïque, et par Zorobabel, qui en fut le restaurateur ; et après avoir rappelé la grande révolution politique de cette société, la captivité de Babylone, se termine à Marie, mère du Sauveur; l'autre, de l'homme, et où figurent aussi David et Zorobabel non comme rois, mais comme ancêtres, commence à Joseph, époux de Marie et père putatif de Jésus- Christ, et remonte à Adam, père commun de tous les hommes.
Mais, si Dieu, pour se faire homme, et revêtir le corps de la noble créature faite à son image et à sa ressemblance y veut naître de la feinme comme les antres hommes , il doit aussi naître en Dieu, et rejette loin de ce grand acte tout ce qui pourroit en souiller la pureté; et si tout est humain dans sa naissance, tout est mystérieux et divin dans ce qui la précède.
Jésus-Christ consacre donc , par son exem-
pie, la loi première et fondamentale des familles et des États, la loi de la succession héréditaire; et pour qui connoît l'influence de la législation chrétienne sur les idées, les sentimens, les mœurs des nations qui l'ont reçue, il n'est pas douteux que l'exemple donné par le Fils de Dieu même, du respect pour les droits héréditaires de la royauté, n'ait puissamment contribué à graver plus avant , dans le cœur des peuples chrétiens, le sentiment profond et ineffaçable qui les attache à la race de leurs légitimes souverains; et sans doute ce roi au berceau a couvert de sa protection , et rendu respectables à leurs peuples, des rois même encore dans le sein de leurs mères.
Saint Matthieu et saint Luc nous donnent la généaloi;ie temporelle du Sauveur comme homme et comme roi; plus tard saint Jean nous révélera sa génération éternelle comme Fils de Dieu, u Au commencement, étoit le » Yerbe, et le V erbe étoit en Dieu, et le Verbe » étoit Dieu, etc. »
Les prophéties de l'ancien Testament qui se rapportent à Jésus-Christ, sont une preuve incontestable de sa divinité, de sa venue sur la terre, et de sa mission; les Juifs en reconnoissent conmie nous l'aulbenticité, et les
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appliquent au Messie, qu'ils attendent encore, après qu'il est venu, avec une si déplorable obstination.
Mais les prophéties du nouveau Testament qui précédèrent, accompagnèrent ou suivirent la naissance du Sauveur du monde, ne sont pas moins authentiques. Si tout étoit mystère alors, tout est leçon aujourd'hui; et leur vérité, prouvée pour nous p^ar les évènemens qui les ont suivies , et les faits qui sont sous nos yeux, a un caractère particulier, et j'ose dire politique, qu'il est important de faire observer.
Ainsi les saints personnages qui, au rapport des historiens sacrés, entourèrent le berceau de Jésus-Christ, ou le reçurent à sa naissance, proclament à l'envi, et prédisent les merveilles de sa vie et les effets de sa venue. Ils annoncent (( que, délivrés par lui de la servitude de » l'erreur, les hommes le serviront en mar- » chant devant lui dans la sainteté et la jus- » tice; il sera appelé Emmanuel, Dieu avec » nous. Dieu sauveur de son peuple — le sein » qui le portera sera béni; il apporte en nais- » sant gloire à Dieu et paix aux hommes ver-
» tueux C'est de la plus petite ville de Juda
)) que sortira celui qui doit régir le peuple de » Dieu.... celui qui est né pour être la ruine et
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» la résurrection de plusieurs. Un saint vieil- » lard n'aspire plus qu'à mourir, après avoir y> vu de ses yeux et tenu dans ses bras le Sauy> veur, celui que Dieu devoit montrer au » monde, comme la lumière qui devoit éclairer » les nations;... et ce Fils, en qui Dieu avoit i) mis toutes ses complaisances, devoit plus )) tard, comme il le dit lui-même, élevé sur » une croix , attirer tout à lui — »
Mais nous, après dix-huit siècles de la venue de Jésus-Christ sur la terre, et de la prédication de sa doctrine; nous, qui en voyons les effets, même politiques, sur les nations qui le reconnoissent et sur celles qui le rejettent; nous, témoins de la prospérité, ou, comme parle l'Évangile, de la résurrection des uns et de la ruine ou de l'abrutissement des autres; nous, qui voyons la force toujours croissante des nations chrétiennes, et le progrès de leurs connoissances, comparé à l'ignorance et à la foiblesse des peuples idolâtres ou mahométans, l'ordre qui règne dans la législation, l'administration, la police des premières, et les désordres, les lois barbares, les coutumes tyranniques, les mœurs féroces ou dissolues qu'on remarque chez les autres; nous enfin, qui voyons la croix du Sauveur, devenue, si jo
puis ainsi parler, le couronnement de toutes les couronnes, Jésus -Christ, proclamé le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs dans le palais des rois, comme dans la cabane des bergers, et devant qui tout genou doit fléchir, pouvons-nous ne pas reconnoître, à ces traits, l'accomplissement de tout ce que nous avons vu prédit; et eiit-il été possible de prédire à un foible enfant , né dans une étable , d'un père artisan et d'une mère ignorée, qui vécut pauvre et mourut sur une croix, de si glorieuses destinées?
Le Messie que les Juifs attendent , fût - il venu, comme ils l'espèrent, dans tout l'éclat de la puissance et de la gloire, auroit-il pu obtenir , de la part des peuples les plus éclairés, et même les seuls éclairés qu'il y ait au inonde , plus de respect, d'obéissance et d'adoration? et ce conquérant spirituel n'a- 1- il pas réalisé tout ce que les Juifs attendent du conquérant matériel que . dans leurs idées charnelles, ils s'obstinent à demander? La religion chrétienne n'a pas détruit l'homme , elle lui a laissé ses passions qui sont à la fois le vice de sa naisance et l'exercice de son libre arbitre et de sa raison. Mais que de passions domptées par l'ascendant de la religion! que
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de sacrifices faits à la vérité de sa doctrine ! que de vertus dont elle est le principe , ignorées des hommes et connues de Dieu seul! Mais la religion chrétienne , et c'est là son triomphe , a changé la société ; elle a renouvelé la face de la terre y elle a amené à la connoissance de la vérité les peuples qui ont marché à sa lumière: elle les a tirés des erreurs où ils éîoient plongés, et où sont encore plongées les nations qui n'ont pas voulu la reconnoitre. Tous les hons sentimens du cœur, toutes les grandes inspirations de l'esprit, toute la perfection morale des législations , tout ce qui est hon et élevé , devenu usuel en quehpie sorte et général, d'individuel qu'il pouvoit être chez quelques philosophes, est dû à son influence. Elle a dompté les passions des gouvernemens et ôté les péchés du monde , la fureur des dévastations et des conquêtes , les sacrifices du sang humain , l'adoration des idoles, l'esclavage, les jeux sanglans de l'arène, la prostitution consacrée, la polygamie, l'exposition des enians, etc. , crimes qui sont tons à la porte de la société, et ne tarderoient pavS à y reparoître, si la religion chrétienne en étoit hannie : « Nous devons au christianisme , y> dit Montesquieu, a et dans le gouvernement, un
» certain droit politique , et dans la guerre , » un certain droit des gens que la nature hu- )) maine ne sauroit assez reconnoître.» Nous lui devons bien plus, nous lui devons tout ce que nous sommes , nous , peuples chrétiens , entre tous les peuples de la terre ; et , quand des esprits chagrins ou des ennemis de la religion lui reprochent avec amertume les vices de beaucoup de chrétiens qu'ils mettent en opposition avec les vertus de quelques païens, ils oublient qu'on ne remarque les vertus que chez les peuples vicieux , et les vices que chez les peuples vertueux ; et , pour en citer un exemple 5 quel est aujourd'hui le général européen , même peu continent, qui se trouveroit honoré qu'on citât de lui avec éloge un trait semblable à la continence de Scipion? L'ordre général subsiste malgré les désordres particuliers, partout où il y a des lois qui les proscrivent et des moyens qui les répriment. Que ceux qui parlent sans cesse de notre perfectibilité et des progrès de nos lumières , nient que les lois et les moyens de perfection se trouvent dans nos sociétés, ou qu'ils reconnoissent l'incontestable supériorité politique , morale , littéraire des nations chrétiennes sur toutes les autres, et s'il t'st vrai, comme l'a dit Condorcet dans
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son Essai sur les progrès de t esprit humain j c( Que la religion mahométane condamne les » Turcs à une incurable stupidité , )) on peut ajouter , à une effroyable férocité ; concluons de cet aveu du philosophe , Finfluence de la religion sur les lois , les mœurs et l'esprit d'un peuple, et reconnoissons que la religion est parfaite là où se trouvent les lois les plus sages , les mœurs les plus douces, la morale la plus pure , la sociabilité la plus aimable , la charité la plus généreuse, la culture des arts la plus avancée, tous les fruits de l'esprit et du génie, tout ce qui fait, en un mot, les charmes de la vie privée, l'honneur de la vie publique, la force des familles et celle des Etats : et je ne crains pas d'avancer que , s'il s'étoit trouvé une seule erreur dans le système religieux d'un peuple, il y auroit eu quelque désordre dans son système moral ; il auroit foibli dans quelque point de ses pensées et de ses sentimens , comme la santé des hommes, en apparence le3 plus robustes , souffriroit de quelque vice caché dî^ns leur organisation.
Aussi est-ce la chrétienté, victorieuse partout où elle porte ses armes, bienfaisante et salutaire, partout où elle j)orte ses doctrines, qui , certaine de posséder la science de la so-
ciété , remplit , au milieu des peuples barbares ou sauvages , la noble fonction de les appeler à la connoissance de la vérité et à tous les bienfaits de la vie sociale.
Jésus-Christ veut naître dans une étable , il naît pauvre , et n'a autour de son berceau que les instrumens de la vie agricole : c'est ainsi que commence l'homme , en naissant le plus pauvre des êtres , fût-il fils de roi ; c'est ainsi , et par l'agriculture , que commence véritablement la société.
La première proclamation et, pour ainsi dire, le manifeste que le conquérant pacifique adresse aux peuples qu'il vient soumettre à son empire , est tout entier dans ces deux mots : Gloit^e à Dieu y et paix aux Jiomrnes qui ont la volonté de faire le bien ; là est tout le mystère de la société religieuse et de la société politique : Gloire à Dieu , en faisant reconnoitre ses lois et adorer ses perfections, et en ne permettant pas que sa religion soit insultée , son culte profané , ses ministres poursuivis et calomniés; paix aux bons y en les délivrant de l'oppression des médians. Car, on n'entend rien au système de la société , si on ne la considère pas comme la guerre des bons contre les méchans, et non-seulement contre les méchans
OU les malfaiteurs qui attentent à la vie, à l'honneur, à la propriété de l'homme privé, par l'homicide , la calomnie , l'injustice , mais contre les méchans , mille fois plus dangereux, qui attentent, par leurs écrits, à la sainteté de la religion; par leurs complots et leurs intrigues , à la tranquillité des États et à la légitimité du pouvoir suprême.
C'est donc le premier devoir d'un gouvernement chrétien de donner la paix aux bons en déclarant la guerre aux méchans, car le gouvernement qui fait grâce aux méchans et les laisse en paix , ôte aux bons toute sécurité , et, par conséquent, il n'a de faveurs que pour les méchans , puisque les bons n'ont pas besoin de grâce et n'en demandent pas : il s'introduit dans les gouvernemens de fausses idées de clémence (et surtout dans notre siècle tout matériel) , à l'égard des crimes de la pensée, qui ne tardent pas à produire des actions matériellement criminelles. Cette philantropie qui s'apitoie sur les crimes des méchans bien plus que sur les malheurs des bons , ose s'appuyer même de la religion qui nous enseigne cependant que Dieu ne pardonne qu'au repentir, dont lui seul, qui sonde les cœtirs et ie^ reins y peut juger la sincérité; il se réserve -À
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lui -même la justice pour la faire exercer par ses lieutenans sur la terre, et la religion elle-même n'ordonne à l'homme de pardonner qu'en prescrivant à la société de punir (i). Les gouvernemens ne refusent pas la justice, mais trop souvent ils refusent le jugement , et cependant il n'y a pas de justice sans jugement. Lorsque le prophète-roi demande à Dieu de ne pas le livrer à ses ennemis , il donne pour motif à ses miséricordes qu'il a rendu la justice et le jugement , feci justitiam et judicium ; et ce qu'on appelle déni de justice n'est jamais et ne peut être qu'un déni de jugement.
Toutes les leçons de l'Évangile sont en action; les bergers sont appelés les premiers à la crèche, ou plutôt au trône du Sauveur, pour
(i) On s'élève contre le droit qu'a la société' d'infliger la peine de mort , seule garantie qui lui reste. Il y auroit plutôt à demander si elle a le droit, en infligeant à un coupable la peine des travaux forcés à perpétuité, de condamner un homme à une vie entière de souffrances et de désespoir?... Je respecte cette disr position de la loi, mais j'ai peine à y soumettre ma raison. La nature condamne l'homme et tous les hommes à mourir, mais elle n'en condamne aucun à souffrir toute la vie sans espoir de soulagement; c'est par cette raison que les lois ont supprime la mutilation permise autrefois par la loi du talion.
TIREES Dt l'É\ ANGILK. 269
recevoir les salutaires influences qui en émanent. Les rois viendront plus tard. La religion chrétienne, doctrine de vérités inconnues au inonde païen , doctrine de simplicité , de modestie, de tempérance, d'abnégation de soimême , de charité , de sacrifice , devoit germer avec plus de facilité chez des hommes que l'obscurité de leur condition , la modération de leurs désirs , les habitudes d'une vie pauvre et pénible, disposoient davantage à ces vertus du cœur, et que le cœur seul peut comprendre ; et ces hommes simples, qui ne dispiitoient "pas contre leurs pensées et contre leur conviction , dévoient aussi être plutôt frappés que des esprits orgueilleux des prodiges qui appuyoient la prédication de cette nouvelle doctrine : mais une fois qu'elle eut été répandue dans les familles, elle jeta un éclat qui fut aussi l'étoile qui y conduisit les conditions plus élevées. Et la religion, après avoir commencé, comme tout commence dans la société, par la famille agricole, finit par pénétrer dans l'Ltat et s'asseoir sur le trône des Césars. Une doctrine d'orgueil et de licence comnu^nce au contraire chez les grands, et descend jusque dans les dernières classes du peuple. La doctrine d'Epicure , reçue d'abord dans les premiers
rangs de la société romaine, gagna rapidement les derniers. La philosophie de nos jours a commencé aussi chez les grands, même sur les trônes , et elle s'étend et pénètre jusque dans les chaumières : la doctrine d'Epicure perdit Rome , et la philosophie moderne auroit déjà perdu l'Europe , si la religion chrétienne n'eiit retardé ses progrès; mais, si la religion doit renaître, et la vérité a seule cette prérogative, elle renaîtra chez les rois, les bergers viendront plus tard...
Les parens de Jésus, encore enfant, le perdent un moment à la fête de Pàque , qui , de toute la Judée , appeloit à Jérusalem la foule du peuple ; ils le retrouvent , après trois jours, dans le temple , écoutant les docteurs et les interrogeant.... Et c'est aussi dans l'Evangile et des ministres de la religion que les enfans chrétiens doivent recevoir leur première éducation. Ce sont les docteurs de la loi chrétienne qu'ils doivent écouter et interroger sur leurs devoirs. La mère du Sauveur ose lui faire un reproche d'avoir quitté ses parens et alarmé leur tendresse; et ce divin Enfant, reprenant son autorité , lui répond avec une sévérité apparente : ((Et pourquoi me cherchez -vous? » Ne savez- vous pas qu'il faut que je sois oc-
TIRÉES DE l'Évangile.
cupé au service de mon Père? » Grande leçon , même politique, qui nous apprend à mettre au premier rang de nos devoirs ceux que nous imposent les fonctions publiques dont nous sommes revêtus, à préférer l'État même à nos familles, et à ne songer à nos intérêts personnels que lorsque les intérêts publics sont en sûreté. Et ne répète-t-il pas la même leçon , lorsqu'il réprouve ceux qui , invités au festin du père de famille, s'excusent sur des affaires ou occupations domestiques, sur le soin de leurs biens et même sur ceux d'un mariage? Ne nous recommande -t- il pas de ne pas regarder en arrière , après avoir mis la main à la charrue, et ne dit -il pas à celui qui lui demandoit d'aller rendre a [son père les derniers devoirs : a Laissez aux morts le soin d'en- )> sevelir les morts? » D'ailleurs , en servant la société publique, soit dans le ministère de la religion, soit dans la profession de la justice ou des armes, on défend la société domesti([ue, puisque les fiimilles sont renfermées dans l'Etat, et attendent de lui , et les lois ([ui règlent leurs rapports, et la protection de la force publicjue qui les maintient et assure la vie, fhonneur, la propriété de leurs membres.
Jésus -Christ commence sa mission par la
retraite, comme son précurseur l'avoit commencée dans le désert — Si les pensées ingénieuses, les systèmes hardis, les hommes à grands esprits faux, comme les appelle Bossuet , et trop souvent à grands attentats , naissent de l'agitation et du tumulte du monde et du choc de tous les intérêts et de toutes les passions ; les fortes pensées , les grandes vertus , les grands et nobles caractè^-es se mûrissent dans la retraite, et la politique elle^ même en fourniroit des exemples. Mais, pour l'homme qui n'est pas né pour vivre seul , la solitude a ses illusions et ses dangers , et le Sauveur du monde, qui, je ne saurois cesser de le répeter, met toutes ses leçons en actions , a voulu nous en donner l'exemple sur luimême , dans toutes les situations où l'homme social puisse se trouver, en permettant au tentateur de l'approcher et de lui présenter les trois sources les plus fécondes des plus grands désordres, pour l'homme domestique, l'homme religieux, l'homme public, la cupidité, les illusions de la piété, l'ambition, a Si )) vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres )) se changent en pain.... » Et ne voudroicntils pas aussi que les pierres se changeassent en pain, les gouvernemens modernes qui ne
voient dans leurs sujets que des producteurs et des consommateurs y et qui attachent tant d'importance au commerce, à l'industrie, aux arts qui nourrissent l'homme , qui les présentent aux peuples comme la source de toute prospérité, et allument dans tous les cœurs cette soif inextinguible de gain , qui produit tant d'injustices et tant de crimes? Sans doute il faut exciter le goût du travail et en honorer les succès j mais ce soin, digne d'une administration éclairée et bienfaisante, doit être contenu dans de justes bornes. Il ne suffit pas de donner à des peuples chrétiens du pain et des spectacles , panem et ciîxensesy comme faisoient les païens j il faut ne pas oublier cette sublime réponse du Sauveur : a L'homme ne )) vit pas seulement de pain , mais de toute » parole qui sort de la bouche de Dieu. » Car les paroles qui sortent de la l)ouche de l'homme , comme celles de nos sophistes , sont du poison et non pas du pain. La religion seule donne ce pain qui ne fait pas , si l'on veut , des peuples matériels , mais qui fait de grands peuples , des peuples forts , intelligens et dociles : et c'est surtout de ce pain dont le peuple a besoin et a faim plus qu'on ne pense. Que les gouvernemens n'oulilient pas qu'ils ont
rempli tous leurs devoirs envers les peuples , lorsqu'ils ont fait assez i^our leurs besoins, ^ew pour leurs plaisirs, et tout pour leurs vertus.
Après la tentation de la cupidité, la plus générale et la plus dangereuse vient des illusions de l'orgueil, celle même d'une piété exaltée qui se lance dans les routes les plus périlleuses , et qui attend , dans des entreprises extraordinaires et mal concertées, des secours miraculeux : « Vous ne tenterez pas le Soiy) gneur, )) dit le Sauveur, en vous écartant des voies connues , même quand ce scroit pour la gloire de Dieu, et que vous seriez vous-même sur le faîte du temple.
La dernière tentation est l'ambition , la plus séduisante de toutes, parce qu'elle a sa source dans le principe le plus élevé de la nature de l'bommc, dominateur universel de la terre, et dans le pencbant le plus irrésistible de son esprit : aussi le tentateur redouble d'efforts, et promet à celui qu'il cberclie à connoitre, le monde tout entier, si, en se prosternant, il veut
l'adorer Et ne se sont-elles pas prosternées
devant tous les fantômes d'orgueil et de gloire, tant d'ambitions qui ont ravagé le monde et foulé aux pieds les devoirs les^ plus sacrés et les droits los plus légitimes? « Retire-toi, dit le
» Seigneur au malin esprit, car il est écrit : Tu )) adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne servi- » ras que lui seul. » Et celui qui pou voit n'employer que son autorité pour confondre le tentateur, renvoie à l'autorité de la loi écrite, et donne ainsi le premier l'exemple de s'y soumettre.
Jésus-Christ honore de sa présence les noces de Cana. Le mariage, chez les Juifs, n'étoit plus respecté ; le divorce étoit prononcé pour les causes les plus légères , et le lien conjugal étoit devenu plus aisé à rompre qu'à former. La loi de Jésus-Christ , en le déclarant indissoluhle, et défendant de séparer ce que Dieu a joint, le ramène à la dignité de son origine. Ce changement , plus miraculeux que celui de l'eau en vin , pour qui connoit et apprécie la force du penchant le plus impétueux de nos cœurs et de nos sens, s'est tellement identifié avec nos idées et nos mœurs, que, là juémc où la dissolution du mariage est permise, il est honteux (i) d'en user. C'est cependant au
(i) Sur cette loi du divorce, seul point sur lequel la révolution ait recule, et dont nos libéraux re^jrettent si l'ovt l'abolition, il est honteux (jue des élire— tiens reçoivent des leçons des païens. Tacite rapporte que Pollion et Ajjrippa se disputant à qui donneroit
i^rand cliant^cmcnl qui s'est opéré à cet égard dans l'esprit des peuples chrétiens, que les femmes doivent leur existence domestique, la sécurité de leur état , leur dignité conjugale , leur bonheur maternel, et les deux sexes , l'avantage inappréciable de pouvoir vivre ensemble dans le monde , sans danger et sans scandale, bienfait immense , et le plus grand pas vers la civilisation que la religion ait fait faire à la société.
Le Suprême législateur a commencé par où tout commence , par fonder la société domestique ; il va fonder la société publique ; il appelle des disciples, et le pouvoir institue des ministres.
Le divin Enfant avoit appelé des bergers à le reconnoître; le roi des siècles appelle des pêcheurs à le servir, pour nous montrer que la force du ministère ne tient pas à l'homme, mais à l'institution ; et cette vérité est aussi politique que religieuse.
Ce pouvoir a des ministres, bientôt il auraf
une vestale à l'Empire, la fille dePollion fut préférée, parce que sa mère u'avoit eu qu'un époux , et éelle d'Agrippa vejetee, parce qu'elle avoit deshonoré sa famille par un divorce , quin domum suam discidif> im-^ min liera f.
des sujets, et la société sera parfaitement constituée; et n'est-ce pas dans la distinction de ces trois personnes, et dans leurs rapports mutuels, que se trouve la constitution universelle du monde moral et du monde politique? Ainsi, dans l'ordre le plus élevé de l'intelligence. Dieu, les anges, qui sont les ministres de ses volontés , et les hommes ; ainsi , dans la société religieuse, Jésus-Christ, les prêtres, les fidèles; ainsi, dans la société politique, le chef de l'Etat, les officiers, le peuple; ainsi, dans la famille, le père, la mère, les enfans; partout le po\ivoir qui commande, le ministre qui sert, le sujet qui ohéit : tout pour le sujet ; rien par lui. Les hommes ne gouvernent pas l'univers, le fidèle ne gouverne pas l'Église, les enfans ne gouvernent pas la famille, le peuple ne doit pas gouverner l'État, et cependant, je le répèle, tout, dans l'univers, se fait pour l'homme; dans l'Eglise, pour les lidèles; dans la i'amille, pour les enfans; dans l'Etat, pour les sujets. Là est la constitution naturelle et légitime des sociétés, légitimité de la société, hien dilVérente de la légitimité d'une race régnante, qui n'est que sa durée et sa perpétuité. La société, ainsi constituée, est la maison dont parle l Evangile, bâtie sur la pierre ferme,
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qiie les vents et les orages ne peuvent renverser ; tandis que celles qui sont constituées sur de vains systèmes de licence et d'orgueil, sont la maison bâtie sur le sable , et qui ne résistera ni aux vents ni aux eaux.
Jésus-Christ n'a pas donné des lois positives à la société politique : il a mieux fait; il lui a donné des modèles; et c'est sur ces modèles que se sont formées les sociétés chrétiennes et la chrétienté toute entière.
Le Sauveur, qui s'étoit fait homme pour converser avec les hommes, appelle donc d'autres hommes pour les instruire; car il traite avec les hommes humainement^ si je peux ainsi parler, et en leur faisant communiquer ses volontés par des organes semblables à eux ; il les laisse dans le libre arbitre 011 il les a créés, ce libre arbitre sans lequel nous ne serions plus ce que nous sommes , et nous n'aurions pas la faculté de mériter ou de démériter, qui constitue la liljcrté de l'homme et sa dignité.
Jésus -Christ prend ses premiers disciples parmi des hommes simples et ignorans; et les savans d'alors n'étoient-ils pas plus ignorans encore dans la science de la société, et leur esprit préoccupé par l'orgueil, et leur cœur livré à l'amour des richesses, auroient-ils goûté la
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modestie, la simplicité, le désintéressement de la morale évangéliqne ?
Ces pauvres pêcheurs n'ont que des filets, et ils n'hésitent pas à les quitter pour suivre Jésus-Christ. Plus tard , les hommes quitteront des palais et même des trônes pour s'attacher à lui ; mais leur heure n'étoit pas encore venue.
Et n'est-ce pas avec des hommes simples, avec des patres et des paysans, que la Suède, par son Gustave Wasa , que l'Angleterre, sous son Alfred, ont recouvré leur indépendance, que la Suisse a défendu ses montagnes , et la Vendée sa religion et son roi ? Ce ne sera que par des hommes simples que le luxe n'a pas amollis, que les plaisirs et les arts n'ont pas corrompus, que de fausses doctrines n'ont pas pervertis, qu'une nation, tombée dans la décrépitude, sera rajeunie. Les sociétés qui ont fini dans les houdoirs ne peuvent renaître que sous les tentes.
Obéissance à ceux qui ont droit et mission de comimmder, voilà le fondement de tout ordre et le premier moyen de tout succès; et les démocraties, où tous veuh^nt être égaux, ne sont nées que de l'orgueilkHise foiblesse de ceux qui ne trouvent pnrmi eux tous aucun homme suj)érieur capable de les conduire, et
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en attendant qu'il paroisse, réunissent leurs médiocrités, et s'attroupent pour gouverner.
Après avoir appelé ses ministres, Jésus- Christ leur apprend ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, (c Vous êtes, leur dit -il, le sel )) de la terre. » Parce qu'ils doivent être au milieu du monde , comme cette substance incorruptible elle-même, et qui préserve les autres substances de la corruption. Leur vie doit être exemplaire, et comme une leçon continuelle et vivante de vertu et de perfection. (( Vous êtes la lumière du monde; » parce qu'en effet, dans la doctrine dont ils sont les organes et les liéraults, se trouvent toutes les vérités qui éclairent le monde et doivent diriger les hommes dans le chemin de la vertu.
Les applications politiques se présentent en foule et entrent dans le plan de ces réflexions. Les hommes élevés en dignité politique ne sont placés au-dessus des autres, que pour leur donner de plus haut l'exemple de toutes les vertus privées et publiques, et les éclairer de leurs lumières, ce La lumière, nous dit l'Evan- » gile, ne doit pas rester sous le boisseau. » Ils sont aussi le sel du monde politique, au même sens que les ministres de la religion; mais si le sel s'affadit^ comme le dit le Sau-
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veur, « il n'est bon qu'à être jeté dehors et y) foulé aux pieds ; » et n'y auroit-il pas eu dans la négligence, le luxe ou la molesse des premières classes de la société, surtout dans leur penchant pour de nouvellesi doctrines, et la protection qu'elles accordoient à leurs coryphées , quelque motif à l'accomplissement de l'anathème lancé par le Sauveur contre le sel qui s'affadit? et ces premières classes n'ontelles pas été jetées dehors et foulées aux pieds? Après avoir appris à ses disciples ce qu'ils doivent être, leur maître leur enseigne ce qu'ils doivent faire, et leur annonce ce à quoi ils doivent s'attendre. Us doivent apprendre aux hommes que le royaume de Dieu approche, c'est-à-dire la manifestation de la vérité, et la fondation de la société chrétienne. Us doivent guérir toutes les infirmités sans en être euxmêmes atteints; et les guérisons corporelles, que Jésus -Christ et ses disciples opéroient, n'étoicnt que le signe et l'annonce de la guérison des infirmités spirituelles, et de la plus déplorable de toutes, de l'erreur; car, sous le règne de l'idolâtrie, le genre humain étoit fiou7'dy aveufjle et muet , et ne pouvoit ni entendre, ni voir, ni répandre la vérité, La récompense que leur maître leur annonce, pour
tant de bienfaits et de travaux, est la persécution la plus déclarée. « Ils vous haïront, leur » dit-il , à cause de moi ; ils vous banniront , » vous jetteront hors de leurs assemblées et « dans les prisons, et croiront, en vous met- » tant à mort, faire une œuvre agréable à » Dieu.... )) Nous avons vu toutes ces prédictions littéralement accomplies, et nous avons vu aussi un grand nombre de ministres de la religion, lldèles à cette leçon de courage, qu aucun autre législateur n'a voit donnée. « ]Ne crai- )) gnez pas ceux qui ne peuvent tuer que le » corps. » Leçon de courage même politique, qui s'adresse aux ministres de la société politique, comme à ceux de la société religieuse, ce Mais, ajoute le Sauveur, les cheveux de )) votre tête sont comptés, et il n'en tombera )) aucun sans la permission de Dieu. » Jésus- Christ établit ainsi \(t fatum christianum^ dont parle Lcibnilz, qu'il oppose à la fatalité des païens et au fatalisme des mahométans, et qui consiste à agir avec sagesse , prudence et courage , et à se reposer du succès sur la Providence.
Toutes ces leçons et toutes ces prédictions s'appliquent aux ministres de la société politique, comme à ceux de la société religieuse,
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élevés au-dessus du peuple par leurs fonctions, pour lui donner l'exemple des vertus politiques, de la fidélité au pouvoir de l'Etat, et du dévouement à sa défense. La noblesse, ce sacerdoce de la royauté, après avoir, pendant la longue durée de la monarchie , sacrifié à sa défense son sang et ses biens, a, malgré les vices de quelques-uns de ses membres, mérité, par sa valeur et sa fidélité , l'estime et la considération de l'Europe; elle a été enveloppée dans la même proscription que les ministres de la religion, et rien n'a mieux prouvé, que cette communauté de persécutions, la similitude de leurs fonctions et de leur ministère.
Jésus - Christ annonce à ses disciples qu'il est venu apporter la guerre dans le monde , et séparer ceux même que la nature avoit le plus étroitement unis. Jamais prédiction ne lut plus littéralement accomplie : et comment ne l'auroit-elle pas été? Toute vérité introduite dans le monde est en opposition nécessaire avec les erreurs contraires, même dans les arts et les sciences, et à combien plus forte raison la vérité morale, qui a non-seulement les erreurs de l'esprit à combattre, mais encore les passions du cœur ? Les ignorans qui en ont pris occasion d'accuser la reliirion chrétienne d'in-
tolérance , pourroient aussi bien en accuser la critique littéraire et même les lois civiles et criminelles. Tout ce qui est vrai en tout, combat contre tout ce qui est faux. Cette guerre de ia vérité contre l'erreur a été le principe de tous les troubles qui agitent l'Europe depuis trois siècles, et dans ce moment, où la religion lutte dans le sein de la société contre l'impiété , la Chrétienté , portant la guerre au dehors , est aux prises avec l'islamisme.
Cependant le divin maître réprime les mouvemens d'orgueil et le désir de domination qu'avoient fait naître dans quelques-uns de ses disciples la fonction d'enseigner et le pouvoir de guérir qu'il leur avoit donnés, et leur révèle le grand secret de leur ministère et de tout ministère. Il leur apprend (c que le pouvoir » n'est qu'un service , que le Fils de l'homme )) lui-même n'est pas venu pour commander, )) mais pour servir, et que le plus grand entre )) eux ne doit être que le serviteur des autres. » Certes , on ne s'étonnera pas que nous cherchions dans l'Évangile des maximes et des leçons applicables à la politique, si l'on remarque que dans toutes les langues chrétiennes, les mots servir et serrïce désignent les plus hautes fonctions politiques, judiciaires et
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militaires ; cette location vraie et toucliante , inconnue alix langues anciennes , a passé de rjivangile dans les nôtres, et le pouvoir le plus élevé de la société , le chef visible de l'Église y ne prend que le titre de serviteur des serviteurs de Dieu.
Les partisans rigides de l'égalité absolue ont cru la trouver dans les maximes de l'Evangile. Sans doute elle existe entre les êtres semblables. Tous les pères de famille entre eux, et tous les enfans entre eux aussi , considérés en cette cpialité , sont égaux , de même que dans la société religieuse les prêtres entre eux , et les fidèles aussi entre eux ; et , dans la société politique, les hommes ayant autorité et les sujets sont chacun égaux entre eux, considérés comme hommes et comme sujets. Mais, considérés sous le rapport des fonctions, les enfans ne sont pas les égaux des pères, les femmes des maris, les prêtres des fidèles, les officiers des subordonnés , parce qu'il n'y a pas d'ordre possible dans la société domestique ou publique, pas même dans un atelier d'arts mécani(|ues, sans la distinction et la hiérarchie des fonctions; mais pour ceux qui ne regardeul pas comme un bonheur personnel des devoirs à renq)lir envers les autres; qui, estimant les
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charges et les offices ce qu'ils sont , c'est-à-dire , des fardeaux et des devoirs, omis, officium, dédaii^nent cet éclat extérieur qui impose au vulgaire, et pèsent tout au poids du sanctuaire; pour ceux-là, dis-je, le Sauveur du monde va bien plus loin que les partisans les plus outrés de l'égalité , puisque , loin de prêcher l'égalité entre les grands et les petits, il donne à ces derniers la supériorité, lorsqu'après avoir appris au monde que tout pouvoir n'est qu'un service , il demande ce quel est le plus grand de » celui qui sert ou de celui qui est servi? » Et efîectivement , tout , dans la famille , ne se rapporte~t-il pas à l'intérêt des enfans, et, dans la religion et l'État , au salut des fidèles et au bien-être des sujets? .
Tous les pas du Sauveur du monde sont autant de leçons. Il entre dans le temple, et, animé d'une sainte colère, en chasse les marchands qui y vendoient, et leur reproche de faire de la maison de prières un lieu d'avarice, et trop souvent de mensonge et de fraude. Ce n'étoit pas l'enceinte du temple matériel où l'usage permettoit, comme il le permet encore aujourd'hui autour de nos églises, la vente d'objets nécessaires, que Jésus -Christ regardoit comme profanée; c'est la société chrétienne,
véritable lieu saint, dont la monarchie est le parvis et la religion le sanctuaire, dont il vouloit écarter la dangereuse influence de l'esprit mercantile, regardé de nos jours par les gouvernemens, comme la pierre angulaire de l'édifice; c'est contre cette cupidité effrénée, source de tant de crimes , d'injustices et de mauvaise foi ; contre cette soif inextinguible des richesses qui absorbe toutes les facultés de l'esprit, tous les sentimens du cœur, tout le temps donné à l'homme dans d'autres vues, et qui élève dans la société la puissance de l'argent, rivale de la puissance des lois et des mœurs , et y développe un esprit démocratique incompatible avec tous les gouver&emens ; c'est contre ces désordres et ces dangers que Jésus- Christ veut nous prémunir, et il n'y a qu'à jeter les yeux sur l'Europe et sur le commerce luimême , livré à l'agiotage et déshonoré par tant de l'ailiites, et sur le trafic des malheureux Grecs , vendus par les Turcs comme esclaves, et transportés par des chrétiens , pour n'être pas étonné des paroles sévères de Jésus-Christ. Enfin il parle lui-même au peuple, ce lieu- » reux, lui dit-il, les j)auvres d'esprit, ) c'est-àdire ceux dont l'esprit est assez élevé pour croire tout ce qu'ils ne peuvent pas compren-
dre, et se soumettre à l'autorilé légitime de leurs pasteurs et. de leurs maîtres ; car la force de l'esprit consiste à en connoître les bornes. Fénelon, rétractant publiquement ses erreurs, étoit un de ces pauvres d'esprit; et l'homme opulent prêt à se détacher de sa patrie , de sa famille et de ses biens, pour remplir ce qu'il croit devoir à son Dieu et à son roi, est encore un de ces pauvres d'esprit : tandis que le pauvre qui cache sous des haillons un cœur gonflé d'avarice et de jalousie, peut être un de ces riches maudits par l'Evangile.
« Heureux ceux qui sont doux, » qui savent que le calme de l'ame est le moyen et le partage de la véritable force, et que, ce n'est qu'en se possédant soi-même, qu'on est capable de conduire les autres , et qu'on s'assure la possession tranquille de ses biens légitimes! Heureux ceux qui font à la vertu les sacrifices même les plus pénibles à la nature, parce qu'ils en recevront, dans le témoignage de leur conscience , les plus abondantes consolations ! (c Heureux ceux qui ont faim et soif de la )) justice; » heureuse la charité, la pureté du cœur, l'amour de la paix , vertu qu'on n'achète pas aux dépens de la justice, et qui nous donnent, sur les autres, l'empire de la raison et
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fies bienfaits ! trop heureux si nous souffrons persécution 5 si, en remplissant nos devoirs, nous sommes en butte à la liaine des mé- (îhans ! C'est ainsi qu'ont été traités trop souvent tous les hommes qui ont éclairé leurs semblables, et c'est partager leur gloire et leurs mérites, que de partager leurs souffrances
Jésus-Christ, après avoir donné à la société de si hautes leçons, se rapporte lui-même à l'esprit de la loi primitive, {]\\il rv'est pas venu, dit -il, détruire y mais accomplir, et dont sa doctrine n'est que le dernier développement; et lui-même assure que le ciel et la terre passeront, et que ses paroles ne passeront pas, parce que cette loi, expression des rapports les plus naturels, a précédé les temps, et doit leur survivre. Jésus -Christ montre ensuite ce que la loi de grâce ajoute à la loi judaïque, pour former un peuple spirituel, et développe lui-même l'esprit de cette loi, dont les Juifs n'avoient que la lettre. La loi des Juifs condamnoit l'homicide; la loi de grâce condamne même l'injure : l'une défondoit l'adultère, l'autre en interdit jusqu'au désir. Loin de permettre la vengeance, si chère aux nations barbares, Jésus-Cbrist veut qu'on aiinc même ses enur-
mis, et qu'on fasse du bien à ceux qui nous persécutent et nous haïssent, ce qui s'applique même à ceux qui ont l'autorité en main , pour punir les crimes; car ils font du bien aux médians même en les punissant, puisque, suivant la remarque de Fénelon, par le châtiment ils les remettent. dans l'ordre, la première loi des êtres intelligens. Jésus -Christ, après avoir enseigné aux hommes, dans cette sublime instruction, le chemin de la perfection, finit par leur dire : « Soyez parfaits comme votre Père cé- )) leste est parfait, » c'est-à-dire, «peuples faits » à l'image de l'Etre suprême, réfléchissez en la )) perfection dans vos lois et dans vos mœurs. » Ce sont cependant ces hautes leçons, que le monde n'avoit pas entendues, base de nos lois civiles et criminelles , qui ont fait les nations chrétiennes ce qu'elles sont ; qui ont répandu cet esprit de charité, de bienfaisance, de sociabilité, de^ civilité même qui les distingue, et n'en fait, à beaucoup d'égards, qu'une seule famille, un peuple de frères même au milieu des rigueurs inévitables de la guerre; qui fait encore que l'étranger (chez les premiers Latins synonyme d'ennemi ) est partout accueilli comme dans sa propre patrie , et que les peuples chrétiens ne sont nulle part étrangers les
uns aux autres. Trop heureux les gouvernemens, s'ils connoissoient la dignité du nom chrétien, s'ils secondoient, autant qu'il est en eux, cette tendance à la perfection morale, qui est un des caractères du christianisme et un précepte de sa doctrine! s'ils employoient enfin à rendre les hommes meilleurs , tous les soins qu'ils prennent pour les rendre plus riches ! Heureux surtout, et mille fois heureux, s'ils pouvoient hannir de leurs Etats les scandales des doctrines impies et licencieuses que nous voyons, pour notre malheur, répandues jusque dans les dernières classes avec tant d'audace et d'effronterie; scandales publies contre lesquels le Sauveur du monde, qui pardonne à la femme adultère j, qui ?ie brise pas le roseau à demi cassé, qui n^ éteint pas la 7nèehe qui fume encore, s'arme de toute sa sévérité, en déclarant qu'il vaudroil mieux être jeté dans la mer, une meule au cou,* que de donner du scandale ! Ce scandale des écrits est le plus grave et le plus irréparable dont l'homme puisse se rendre coupable; et lorsqu'on pense, avec Malebranche et Leibnitz, que toutes les vérités sont eu Dieu, et que leur manifestation par les hommes est une sorte d'inspiration de IJ^sprit saint, on est lente d'appliquer aux écrits danf;ereu\ les
paroles terribles de l'Évangile, que le péché contre le Saint-Esprit ne sera remis ni dans ce monde ni dans l'autre ; car ce crime est toujours flagrant, et l'on peut dire que l'auteur coupable est toujours vivant, tant que son ouvrage existe dans le monde.
Jésus -Christ, qui a opposé les vertus modestes des chrétiens aux vertus fastueuses du paganisme , ne veut pas que le culte qu'il demande de nous, consiste en beaucoup de paroles, mais qu'il soit principalement eu actions, parce qu'il a voulu faire des hommes utiles à leurs semblables, et propres aux divers emplois de la société, et lui-même en donne l'exemple. Tous ses pas sont marqués par des œuvres de bienfaisance, qui renferment toutes de hautes leçons; et partout // passe en faisant du bien. Parole touchante, qui nous apprend quelle est notre destination pendant le court passage de cette vie! Les médians passent aussi, mais en faisant du mal; et malheureusement le mal qu'ils font, surtout par leurs écrits, ne passe pas avec eux.
Jésus-Christ ne parle à la raison des hommes encore en fans auxquels il s'adresse, qu'en revêtant SOS leçons de paraboles familières, qui saisissent leur imagination, et qui sont toutes pri-
ses dans la plus utile et la plus morale de leurs professions , dans l'agriculture , ou les travaux et les soins du père de famille. Mais, comme il demande de nous des actions plutôt que des paroles , c'est à des actions qu'il veut qu'on le reconnoisse. ce Allez, » dit-il aux disciples de Jean, qui éloient venus l'interroger pour savoir si c'étoit lui qui devait venir , ou s^ils dévoient en attendre un autre; « allez rappory) ter, non ce que vous avez entendu, mais ce y^ que vous avez vu, des guérisons miraculeuses y) que je fais sur les infirmes, et qui ne sont » que l'annonce et le signe des guérisons que » ma doctrine opérera sur les peuples, et sur- )) tout rapportez que ma doctrine, bien diffé-^ » rente de cette superbe philosophie qui ne )) s'adresse qu'aux beaux esprits et aux heu- )) reux du siècle, est annoncée aux foibles et )) aux petits! Pauperes evangelizantur. »
(c Est-ce vous qui devez venir, ou devons-nous » on attendre un autre? » est-on tenté de demander à ces hommes extraordinaires, à ces apôtres de nouvelles doctrines qui s'élèvent au sein des révolutions, et que le vulgaire croit appelés à les terminer? INous l'avons nousméme demandé à cet homme fameux qui a si long- temps disposé de nos destinées, et à cet
écrivain célèbre qui a infatué tant d'esprits et suscité à la relii^ion tant d'ennemis; et le chrétien éclairé même des lumières de la foi , qui a vu que l'un s'étoit fait un nom par des guerres sanglantes sans motifs , et des entreprises gigantesques sans utilité; l'autre, par une haine désespérée de la religion, a jugé que ce n'étoient pas eux qui dévoient affermir la société et en guérir les infirmités, et qu'il falloit attendre d'autres hommes et d'autres doctrines.
Et, en effet, ce n'est ni à l'éclat des conquêtes, ni aux vastes entreprises, ni aux brillantes productions du bel esprit qu'il faut reconnoître les bienfaiteurs et les restaurateurs de la société. « Les païens , dit l'Evangile, re- )) cherchent toutes ces vaines prospérités; pour y) vous, cherchez premièrement le royaume de )) Dieu et sa justice, c'est-à-dire faites fleurir la » religion , et rendez à vos peuples une justice » sévère et impartiale, et tous les autres biens )) vous seront donnés comme par surcroit. » Car le bonheur même temporel des sociétés est une suite nécessaire de la fidélité des peuples aux lois naturelles de l'ordre social, qui sont en même temps les lois divines émanées de l'auteur de tout ordre.
Aussi , le Sauveur du monde menace ces
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sociétés prétendues éclairées, auxquelles sa doctrine a été annoncée, et qui n'en ont pas retenu les fruits. « Si elle eût été annoncée , )) dit-il 5 aux peuples les plus sauvages et les )) plus abrutis, ils en auroient profité. » Et voilà qu'un jugement sévère sera prononcé contre les gouvernemens qui ont laissé éteindre la foi. L'Europe seroit-elle sous le poids de cet anatlième qui a frappé, en Asie, en Afrique, tant de cités et de peuples autrefois lieureux et libres sous l'empire du christianisme? et les maux sans nombre qu'elle a éprouvés , et les désordres secrets qui la travaillent, et cette vaste conspiration contre toute autorité religieuse et politique qu'on aperçoit partout el que nulle part on ne peut ou l'on ne veut saisir, et ces associations pul)li(|ues ou occultes qui sapent à petit bruit les fondemens de la société, ou en ruinent à force ouverte toutes les défenses , et ces fausses doctrines qui la pénètrent dans tous les sens et l'enveloppent comme d'un vaste réseau, seroient- elles l'inévitable châtiment réservé aux gouvernemens qui ont soutVert que l'erreur fut enseignée aussi ouvertement que la vérité? Et à combiiii d'lu)mmos, qui se croient sages et éclairés, pourroient s'appliquer ces paroles ([ue .lésus-ChrivSt adnsse
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à son Père : ce Vous avez caché ces vérités » aux prudens du siècle , et vous les avez ré- » vélées à ceux qui dans la droiture de leurs )) intentions et la simplicité de leurs cœurs , » n'ont d'autre science que celle que vous leur y) avez enseignée. >i Et promulgant ensuite luimême son autorité absolue sur la société : (( Tout, dit-il, m'a été donné par mon Père — )) nul ne connoit Dieu et sa loi que par son » Fils et par ceux à qui son Fils les a révélés , )) et cependant , malgré la sévérité de ma doc- )) trine , mon joug est doux et léger , » et il n'y a de vrai bonheur que pour les sociétés qui s'y soumettent.
Aussi , en même temps que Jésus - Christ développe l'esprit de sa loi, il en adoucit la lettre; il dispense ses disciples de l'observation judaïque du Sabbat qui ne leur permetloit pas d'arracher, en passant, quelques épis de blé pour apaiser leur faim ; il leur enseigne , en guérissant les malades le jour du Sabbat , que les œuvres de bienfaisance , les fonctions publiques , quand elles sont nécessaires , sanctifient mieux que le repos le jour du Seigneur; (f car, dit-il, je suis le maître du Sabbat, et » celui qui vous parle est plus auguste et pins >' saint que le temple lui-mcnic. »
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On sait qu'à Londres, et généralement dans les pays protestans, on observe le repos du dimanche avec une rigidité judaïque ( et ce n'est pas sur cela seul qu'on outre le conseil ou même le précepte, en se relâchant en même temps sur des points plus importans) , tandis que dans les pays catholiques , beaucoup trop relâchés cependant sur cette pratique, les hommes mêmes les plus zélés pour leur religion l'observent néanmoins avec moins de rigueur. Il faut prendre garde d'en rien conclure en faveur des uns et contre les autres; ceux-là obéissent en esclaves, ceux-ci en enfans ', et à Genève , où l'autorité civile a défendu de traiter en chaire de la divinité de Jésus- Christ, on ne pouvoit, du moins autrefois, entrer dans la ville ni en sortir pendant les offices du dimanche.
L'hypocrisie des Pharisiens fournit au Sauveur l'occasion de donner la plus haute et la plus importante leçon, même politique. Les tyrans de tous les âges ont dit : Dinde et imperay divisez et régnez ; et Jésus-Christ , pour établir dans le monde le royaume de la vérité et de la vertu, et, par conséquent, la vérital)le paix qui n'est autre chose que l'iM'dre : cette paix, dit -il aillcur.s, (^id ,sifrpa,s,sc tout sentiment.
Jésus-Christ dit au contraire : « Tout royaume » divisé en lui-même sera désolé. » Il faut prendre garde à cette expression divisé eii lui- 7nême : la guerre civile elle-même , ce fléau terrible des sociétés, ne divise pas le pouvoir en lui-même, puisque chaque parti le veut et le veut tout entier; la division du pouvoir en lui-même est la division légale de l'unité de pouvoir , loi première y ou plutôt dogme fondamental de la société; tout royaume qui s'écartera donc de cette unité de pouvoir, sera désolé : désolé par les factions , désolé par les haines, désolé par les ambitions; il sera désolé et détruit, car deux pouvoirs forment deux sociétés toujours en guerre l'une contre l'autre , et une prospérité momentanée et toute matérielle n'empêchera pas sa ruine totale.
Mais, après avoir menacé des derniers malheurs les sociétés où le pouvoir est divisé, c'est-à-dire les sociétés en révolution, Jésus- Christ prescrit aux gouvernemens des règles de prudence dans les remèdes qu'il faut apporter à cette division; et il leur propose la belle parabole de l'ivraie jetée sur le bon grain par l'homme ennemi , pendant le sommeil du père de famille, et qui ne peut être arraché
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sans perte pour le bon grain lui-même. Et n'est-ce pas la vivante image de ces fausses doctrines répandues dans la société pendant le sommeil des gouvernemens , et que la violence ne pourroit peut-être extirper sans de dangereux déchiremens? Il faut attendre leur maturité , et ces doctrines dont on ne pourroit assigner le commencement, disparoissent insensiblement , sans qu'on puisse davantage en assigner la fin. Les ennemis de la religion , qui lui reprochent son intolérance, pourroient trouver dans cette parabole une belle et grande leçon de tolérance. Certes , si la violence du mal en annonce la maturité et la terminaison prochaine, on pourroit croire que ces fausses doctrines sont à la veille de disparoître, et que le moment n'est pas éloigné où les gouvernemens sentiront Turgento et indispensable nécessité de mettre un frein à cette eflVoyable propagation de livres corrupteurs qui vont colporter dans toute llMirope le poison dont ils sont remplis; ;dors, et alors seulement, la séparation (h» l'ivraie et du bon grain pourra se faire, et \c pouvoir suprême de la société ce commandera aux vents et à la » mer , et il se fera un grand calme. » Mais il faut de la foi au pouvoir divin, il en faut aux
pouvoirs légitimes en eux-mêmes, et cette loi , suivant la promesse de l'Évangile , transporte les montagnes y et surmonte des obstacles qui paroissoient insurmontables.
La parabole du grain de sénevé nous enseigne une autre vérité de l'ordre politique, comme de l'ordre moral et religieux. C'est que tout ce qui est bon, utile, naturel, et qui est appelé à une longue durée , a des commencemens foibles et inaperçus , et pousse dans la société de profondes racines , avant de s'élever au dehors et de porter des feuilles et des fruits. Ainsi commence l'homme lui-même, ainsi commencent ces chênes séculaires qui braveront les vents et les orages , et ces grands fleuves qui porteront au loin la vie et l'abondance; ainsi a commencé la monarchie française et la religion chrétienne elle-même. Les fausses doctrines, au contraire, politiques ou religieuses, quelquefois littéraires (i), s'annoncent avec i'racas; elles renversent tous les obstacles, brisent toutes les résistances, excitent, en paroissant , un enthousiasme que les hommes
(i) Qu'on compare ratliniration dont le Cid k son apparition fut l'objet , et le fanatisme avec leciuel Hcrnani a cte' accueilli.
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ignorans ou prévenus prennent pour de la conviction; mais bientôt elles disparoissent comme un torrent grossi par l'orage , qui ne laisse après lui que dévastations et ravages. Qu'on compare les commencemens de la réforme et ceux de la religion chrétienne, les commencemens de la révolution et ceux de notre monarchie ; et que sont devenues aujourd'hui et la révolution désavouée par ses plus chauds partisans, quoiqu'ils voulussent peut-être la recommencer, et la réforme abandonnée par ses meilleurs esprits, réduite, pour conserver un reste de vie , à se faire faction politique , depuis qu'elle n'est plus une secte religieuse? Les premiers apôtres ou disciples de la révolution et de la réforme, avoient pris pour de la force ce qui n'étoit que de la violence, et par conséquent de la foiblosse; ils avoient pris l'agitation de la iièvrc qui tue la vie, pour le mouvement qui l'entretient, et le délire des passions pour la conviction de la raison.
Quelle parabole plus admirable et plus féconde en grandes leçons même politiques, que celle des taleus, dont le maître demandera compte aux serviteurs à qui il les aura conliés pour les faire valoir ? Et remarquez que ce mot
talent y employé dans l'Évangile comme signe monétaire, et qui chez les Juifs n'étoit que cela , qui même au propre n'a pas une autre signification, a passé dans notre langue et dans quelques autres pour l'expression de l'aptitude de l'esprit à faire quelque chose. Dieu veut donc que l'homme emploie les talens naturels, et acquis de la manière la plus utile, pour ses semblables; mais il veut, par la même raison, que les gouvernemens leur ouvrent la carrière à laquelle ils sont le plus propres ; car, si les gouvernemens n'emploient pas au service du public les talens utiles, il s'en trouve un plus grand nombre de dangereux , même de plus actifs, qui s'emploieront eux-mêmes au détriment de la société: des esprits superficiels s'en scandalisent , ^et sont portés à accuser la vertu d'indolence et de timidité. Ils ne voient pas que les médians ne sont plus agissans, que parce qu'ils sont plus agités par les passions qui les dévorent, et qui ne leur permettent pas de rester en repos ni d'y laisser les autres. Que d'apj)lications politiques ne nous présente pas à nous, Français qui avons survécu à la révolution , la parabole des ouvriers tardifs, que le père de famille fait travailler à sa vigne, et qui, venus à la dernière heure, ont
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reçu le même salaire que ceux qui sont venus à la première? La noblesse française, venue à la première heure de la monarchie, avoit supporté le poids du jour et de la chaleur, et rempli, pendant une longue suite de siècles, sa destination naturelle, celle de défendre la société au prix de ses biens et de son sang, soit dans la profession des lois, soit dans celle des armes j d'autres sont venus à la dernière heure, et ont reçu le même salaire. C'est la suite inévitable des révolutions politiques. Quand elles se terminent , les plus tard venus peuvent être les plus utiles; il y auroit de l'injustice à se plaindre du père de famille , qui n'a vu que les services et n'a pas tenu compte de la date.
Jésus-Christ adresse à saint Pierre une question toute politique, lorsqu'à propos du tribut qu'on vient exiger de lui, il lui demande si les rois de la terre lèvent le tribut sur les étrangers ou sur leurs sujets, a Sur les étrangers, )> lui dit l'apôtre, « les enfans sont doiu*. libres? » reprend le Sauveur! » Erijo liheti sunt filii; car il regarde les sujets du pouvoir comnu^ ses enfans. Ainsi Ir Sauveur du monde lait consister la liberté, la liberté polili([ue, ct'lle du sujet ou du citoyen , dans la jouiSvSaïut» iiidé-
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pendante des biens qui servent à sa subsistance et à l'entretien de sa famille. Nous plaçons aileurs la liberté; et en soumettant le sujet à des tributs presque toujours plus forts que ceux qu'on impose aux étrangers ou aux peuples conquis , nous appelons libertés yuhîiques des contraintes en opposition avec la liberté individuelle, comme celle d'être forcément soldat , ou de prononcer sur la vie des citoyens sans études et malgré soi. Nous appelons libertés publiques^ le droit donné à tous les citoyens indistinctement d'écrire sur la religion, la politique, la morale, les gouvernemens , le public et les particuliers, sans aucun frein , et trop souvent sans aucunes connoissances.
Il ne faut pas conclure de la réponse de Jésus-Christ, que les gouvernemens ne doivent pas établir des impots sur leurs sujets, mais seulement qu'ils doivent user de ce droit avec une grande sobriété, si toutefois il est possible de modérer les impôts là où les services publics, autrefois dotés en propriétés, pèsent de tout leur poids sur le trésor public.
C'est encore une réponse toute politique que fait le Sauveur aux pharisiens, qui, pour le tenter, lui demandent s'il est permis on non
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de payer le tribut à César; car les Juifs no supportoient qu'avec peine la domination des Romains. Jésus -Christ se fait apporter une pièce de monnaie; il demande de qui sont l'inscription et l'image qu'on y remarque , et , sur la réponse des Juifs, qu'elles sont de César : « Rendez donc, leur dit-il, à César ce qui est » à César, et à Dieu ce qui est à Dieu . )) Il semble que, dans ce passage, qu'on a souvent assez mal appliqué, on peut trouver la distinc lion du pouvoir de fait que Dieu permet quelquefois comme un châtiment, et du pouvoir de droit qu'il établit et qu'il consacre comme un bienfait, ou une nécessité de la société. Toute autorité qui marque de son empreinte la monnoie courante, en garantit la loyauté, en punit l'altération, et protège, par cela seul, les propriétés de ceux qui sont forcés de la donner ou de la recevoir pour les besoins de la vie. 11 est, en cela, toujours pouvoir protecteur, ne fûtil pas légitime^ et les sujets, en lui payant l'impôt, ne font que rendre à César ce qui est à César, et ce que César leur a donné. Mais là se bornent nos rapports avec une autorité usurpée; et il est des sentimens de respect, d'atVeclion et d'obéissance, que nous lievons réserver pour les pouvoirs légilimes, qui sont les uiinislres