‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 24 sur 26 · IK · texte numérisé non relu

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3oG MÉDITATIONS POLITIQUES

(le Dieu pour faire le bien, minisier Dei in honu7n : et en leur rendant en vue de Dieu ce que nous leur devons , nous rendons à Dieu ce qui est à Dieu. Cette explication me pareil plus naturelle que cdle qui voit, dans ce passage , une séparation totale entre la politique et la religion. La réponse du Sauveur, ainsi interprétée, est même plus conséquente à la question qui lui est faite, et se renferme mieux dans les intentions et les termes de la demande que lui adressent les pharisiens. Il faut d'ailleurs observer que les Juifs , pour n'avoir pas voulu reconnoître leur roi légitime, avoienl perdu, et pour toujours, le pouvoir politique. Le Sauveur du monde, en enseignant à ses disciples les moyens de salut pour l'homme , leur indique en même temps les moyens d(* salut pour la société. « Mon royaume, dit-il, » souffre violence, et ce sont les forts qui l'em )) portent. » Et le monde dit- il autre chose? Ne recommande-t-il pas comme premier moyen de succès la force de caractère? La fermet(' dans les entreprises, le courage dans les dan gers, ne sont-ils pas la première leçon quOn donne aux hommes destinés aux emplois publics; et, dans ce sens, les royaumes d(^ J;i terre ne souffrent- ils pas violence comme le

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loyamne du ciel; et ne soiit-ce pas les forts qui les gouverneul, et même qui doivent les gouverner, parce qu'il n'y a pas de véritable force sans justice et sans vertu?

Le Sauveur ne nous met-il pas sous les yeux, d'une manière bien énergique, le retour et les suites de l'esprit inquiet des révolutions, que l'on n'a pas eu le courage et la force de terminer, lorsqu'il nous représente le fort armé, chassé, par un plus fort que lui, des lieux où il s'étoit établi, mais qui, ne pouvant garder le repos, y revient avec sept autres esprits plus médians que lui , c'est-à-dire avec un redoublement de fureur et de rage , et tourne contre la société tout ce qui auroit dû servir à sa prospérité : Invertit eam scopis micndaiam , et (>r/itf^am ? Ne pourrions - nous pas trouver en Europe une application sensible de cette parabole; et cet esprit inquiet des révolutions, banni un moment de la société, n'y est -il pas revenu plus méchant et plus pervers, et ne se sert-il pas, pour lui nuire, de tout ce qu'il y Irbuve d'ordre, de force, de connoissances et de richesses; miu\data)n et ornatam?

La vie du Sauveur du monde avoit été, pour l'homme et pour la société, une leçon vivante cl coulinuolK»; sa juorl leur laissera un grand

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exemple, et le dernier qu'ils puissent recevoir. Sa vie avoit montré le pouvoir divin avec tons ses bienfaits; sa mort leur révélera tout ce qu'il y a d'injustice et de fureur dans le pouvoir humain et populaire; et déjà le Sauveur, aux approches de cette dernière catastrophe, s'attendrit sur Jérusalem, et lui reproche de n'avoir pas connu ceux qui étoient venus lui apporter des paroles de salut, et de les avoir persécutés et mis à mort; il lui prédit les malheurs prêts à fondre sur elle; et à combien d'autres Jérusalem régicides et déicides, ces terribles prédictions et ces touchans reproches ne peuvent-ils pas être appliqués?

Cependant ce peuple, laissé à lui-même, accueille le Sauveur, dans Jérusalem, par ses acclamations et ses bénédictions, et lui prodigue les témoignages les plus sincères de son admiration et de sa reconnoissance; mais, bientôt égaré par les suggestions de ses chefs et de ses docteurs, il l'accable d'outrages et demande sa mort. Le juste, qui avoit passé en faisant du bien y vendu par un de ses disciples, renié par l'autre, abandonné de tous, est traîné de tribunal en tribunal jusqu'à celui du proconsul romain, qui, convaincu de son innocence, mais tremblant devant io peuple, n'ose

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l'absoudre, et le livre au supplice. Ainsi, inconstance du peuple, trahison des grands, foi'blesse des juges, abandon des amis, fureur des ennemis, tout ce qu'on a vu, tout ce qu'on verra dans toutes les révolutions, se retrouve dans ce grand exemple des destinées de la société. Cependant, du milieu de ces cris d'imprécations et de fureur, qui demandent le supplice du juste, s'échappent quelques mois sublimes , comme des éclairs qui percent une nuit obscure. T^oilà VHomme^ dit aux Juifs, en leur présentant Jésus, le gouverneur romain, ignorant également ce qu'il fait et ce qu'il veut dire. T^oilà VHommel mes regards se fixent sur cet homme; ses mains sont chargées de liens, son sceptre est un roseau, sa couronne un tissu d'épines, un manteau de pourpre cache des plaies douloureuses. Oui^ voilii VHommey me dis-je à moi-même, et tous les hommes, voilà l'humanité! Maître de l'univers, l'homme n'est pas maître de lui-môme; roi de la nature, son sceptre a la fragilité du rosmui, et sa couronne, la piqûre déchirante de l'épine. L'extérieur imposant de la dignitc humaine ne cache i[ue les foiblesses de Thumanité ou les infirmités kV^ la nature! oui — voilà rHonune! ..,

3lO MÉDITATIONS POLITIQUES

Et nous aussi nous avons entendu les acclamations du peuple , et bientôt après des cris de fureur et de mort. Nous avons vu les trahisons des grands, l'infidélité des amis, la rage des ennemis, la foiblesse des juges; nous avons vu un homme, qu'un satellite aveugle et féroce montroit à une populace en délire , en lui disant : Voilà votre roil,.. Nous avons vu des mains augustes chargées d'indignes liens; nous avons vu un sceptre brisé comme un roseau , une couronne qui n'a été qu'un tissu d'épines cruelles... Nous avons vu, sous la pourpre et l'éclat du trône, les chagrins les plus cuisans, les outrages les plus amers , les traitemens les plus barbares... Mais, ô mon Dieu ! cette nation en délire n'a pas dit, comme les Juifs, (( que son sang retomhe sur nous et sur nos » enfansL., »

Le sacrifice se consomme, le juste est attaché sur une croix, sur cette croix où, une fois élevé, il attirera tout à lui. Il meurt parce qu'il l'a voulu; il n'auroiteu, dit-il lui-même, pour triompher de ses ennemis , qu'à prier son père d'envoyer des légions d'anges à sa défense. Mais , ce qu'il refuse pour lui-même , il le veut pour sa religion , pour la société qu'il a formée et dont il est le législateur et le roi ; et, lors-

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qu'elle sera menacée par le plus terrible ennemi , par le mahométisme , il fera marcher à sa défense des légions Renvoyés (i), et l'Europe entière, à sa voix, se précipitera sur l'Asie, parce que, s'il a chargé les ministres de sa religion de la prêcher^ il a chargé les ministres de sa politique, les rois, du soin de la défendre. Tout est consommé y s'écrie-t-il en mourant; à celui-là seul par qui tout avoit commencé, il appartenoit de dire tout est fini. Et effectivement tout est fini pour la société, qui n'a plus à attendre d'autres leçons ni d'autres exemples, et qui doit, jusqu'à la fin des temps, vivre sur les leçons et les exemples du Sauveur du monde. Tout est fini pour l'homme, à qui nul autre nom que celui de Jésus n'a été donné pour être sauvé. Le règne des ombres et des ligures , le règne de l'erreur a passé, le règne des réalités et de la vérité commence, tout est consommé.,. Cependant, une dernière leçon, et la plus frappante de toutes, survit à la mort du Sauveur

(i) Ange signifie envoyé. « Fuit lionio missus à Dco cui ncmcn crat Joanncs , » dit le pape en riionneiir de Jean Sohicski , roi de Pologne , après la levée du siège de Vienne; comme un autre jiape Tavoit déjà dit de doni Juan d'Autriche, après la bataille de Le pan te.

3l2 MÉDITATIOISS POLITIQUES

dont elle est la preuve la plus éclatante et le perpétuel témoignage : c'est l'état des Juifs.

Ce n'étoit pas à tous ces dehors obscurs et souôVans que le Juif charnel pouvoit reconnoître son libérateur, objet de sa longue attente. Aigri par ses malheurs, il vouloit la puissance et non la sagesse , la domination de la force et non celle de la vérité* si quelques-uns croient en Jésus, la nation entière demande sa mort. Dans son aveugle fureur, elle se dévoue elle-même et dévoue ses enfans à la malédiction attachée au meurtre de l'Homme-Dieu. Et, dès cet instant (rapprochement terrible!), la nation entière est réprouvée. Sa ruine effroyable , prédite par Jésus-Christ dans tous ses détails, et arrivée soixante -dix ans après sa mort, la prise de sa capitale, où périr onze cent mille âmes , après un siège exemple, et la destruction de son temple accompagnées de circonstances surnaturelles dont il faut lire les détails dans l'historien Josephe, et le rapprochement dans Bossuet. Depuis ses dernières catastrophes, le peuple Juif est dispersé dans tout l'univers, plus nombreux aujourd'hui qu'aux beaux jours de son existence politique; signe élevé au milieu de toutes les nations, mêlé à tous les peuples, il ne peut

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se confondre avec aucun d'eux, et, lorsque le temps amène insensiblement l'uniformité de mœurs et dliabitudes entre les divers peuples, ii reste toujours seul, toujours étranger, partout empreint du caractère moral et physique dont sa religion et les événemens l'ont marqué ; il semble toujours le voyageur (1) qui arrive des pays éloignés; il traverse les siècles et les nations, sans pouvoir se fixer à aucun temps ni à aucun lieu, seul peuple à qui la considération, propriété morale de Thomme^ et la terre, sa propriété matérielle, soient refusées ; nation sans territoire, peuple sans chef, société sans pouvoir, religion sans autels, sans prêtres et sans sacrifices, seul esclave au milieu de peuples libres, seul pauvre au milieu de nations propriétaires : sa religion fait son malheur, et il l'observe ; son erreur fait son crime, et il la chérit; il a fait mourir son libérateui', et il l'attend

(l) C'osl cet l'iat des Jiiils (jiii a (U)iinc lien à la lalilc populaire du ///// errant, dans le'iiu 1 le peu])le a personnifié la nation tout entière.

ET

C'est un prodige de désordre, même après la révolution française, que la réimpression de tous les écrits impies, séditieux, obscènes, qu'a produits le dernier siècle, et la publication de tous ceux du même genre que chaque jour ajoute à cette déplorable collection. Mais la révolution devoit trouver un terme dans ses excès, et portoit en elle-même, par l'horreur qu'elle inspiroit, un remède aux maux qu'elle pouvoit faire; au lieu que le désordre que je signale, désordre nouveau dans la longue histoire de ceux qui ont affligé la société, corrompt l'esprit et le cœur des peuples, sans alarmer leurs intérêts ou leurs affections • et il est aussi dilUcile d'assigner im terme à sa durée que des bornes à ses olVels.

(i) INous croyons devoir rcimpriincr ici ce inorci'au sur la dlin'lioiitc' cl le (ihristiaiiismc , qui fut |Hil)lic ou i8?,/| , et (|ui parut faire (jucl(iue sensation parmi les bons esprits. Il ne sera pas ««trangcr à cet ouvrage, et il lui donnera même une nouvelle force.

3l8 DE LA CHRÉTIENTÉ

Près de trois millions de volumes d'impiétés, de révolte ou d'obscénités, pul)liés ou réimprimés en français et en espagnol (i) depuis 181 4(2)! et les écrits les plus décriés , les plus méprisés, les plus complètement oubliés î Si le monde entier entendoit le français, il y auroit de quoi bouleverser le monde. Cette monarchie universelle de la langue française, qui a été si long- temps pour l'Europe une source de plaisirs innocens ou d'instruction, est devenue une véritable tyrannie dont elle doit essuyer les caprices et servir les fureurs. Cette communication entre tous les peuples, tant vantée par les pliilosoplies, n'aura abouti qu'à une communication de vices: et cela devoit être : la santé ne se gagne pas par le contact; il n'y a que les maladies qui soient contagieuses.

On doit être peu surpris qu'il se soit trouvé des hommes pour préparer et répandre ces poisons. Ils se rendent justice en se regardant eux-mêmes comme des machines, ni plus ni

(1) Pour avancer l'œuvre de la révolution espagnole on avoit établi sur nos frontières, en 1B19, un grand bureau de traduction en espagnol des plus mauvais ouvrages français.

(?.) Et depuis 1824 jus([u'en i83o, que de milliers encore de livres dangereux , séditieux et impies!

ET DU CHRISTIANISME. 3ig

moins que les caractères qu'ils emploient ou les presses qu'ils font mouvoir; ils se croient dispensés de faire usage de leur conscience ou de leur raison, et ils impriment la Bible comme le Coran j et Bossuet comme Voltaire, Ils n'y voient que de l'argent à gagner; et les gouvernemens, qui veulent aussi de l'argent, s'inquiètent assez peu de savoir comment leurs sujets le gagnent, pourvu qu'il leur en revienne une partie, et ils ne craignent pas d'allumer dans le cœur des peuples une cupidité dont ils leur donnent l'exemple, et qui est la source de tous les crimes. Au reste, comme le public ne demandoit assurément pas cette étrange multiplicité d'œuvres compactes ou com])lètes, on peut croire qu'elle est commandée, et sans doute payée aux frais avancés des sociétés secrètes, et il ne seroit pas impossible qu'elle eût quelque point de contact avec les spéculations des sociétés bibliques.

Mais ce qu'on ne sauroit comprendre est la rage qui anime contre le christianisme les auteurs ou les éditeurs de ces écrits, gens d'esprit pour la plupart, et qui doivent avoir fait quelque étude des objets qu'ils allaqurnt avec tant de passion. Cette haine contre le christianisme se manifeste par une aversion, on peut dire

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Spéciale, contre le catholicisme, qu'on n'appelle plus fpie XQJésititisme, puisque l'écrivain le plus souvent réimprimé sous tous les formats et à tous les prix, réimprimé pour la grande, la moyenne, la petite propriété, pour les chaumières, les estaminets etlescusinières, est T^oltairey l'ennemi le plus acharné du christianisme, quelque nom qu'il porte, et autant du christianisme réformé que du christianisme romain. J'admire, dans ces hommes de lettres, cette prodigieuse intrépidité de bonne opinion d'eux-mêmes , cette foi d'incrédulité qui leur persuade qu'ils ne peuvent pas se tromper, et que Voltaire, le premier des beaux-esprits, comme le plus superficiel des philosophes et le plus passionné des écrivains, est infaillible dans ses jugemens, ou plutôt dans ses sarcasmes; car le doute seul, dans une matière aussi grave, seroit accablant pour des hommes à qui je suppose de la conscience et de l'amour pour leurs semblables et pour la vérité.

Je crois leur rendre service en leur donnant une nouvelle raison de douter de leur propre infaillibilité, dans une preuve de la vérité du christianisme, qui, je crois, n'a encore été donnée par aucun de ses apologistes , qui peut-être ne pouvoit pas être donnée avant

que la chrétienté eut reçu tous ses développemens, et que les religions ennemies eussent épuisé leur force d'expansion. Je réduis cette preuve à sa plus simple expression, pour laisser plus de facilité à la méditation, et plus de prise au souvenir.

a La chrétienté , considérée en général , est )) la plus forte et même la seule forte des so- » ciétés politiques, parce que le christianisme » est la plus vraie et même la seule vraie des y> sociétés religieuses. ))

Je m'appuierai ici de l'autorité d'un des plus grands ennemis de la religion chrétienne, ce La » religion mahomélane, dit Condorcet, con- » damne les Turcs à une incurahle stupidité. » Or, qu'est-ce que le mahométisme? C'est la croyance que Mahomet, législateur des mahométans, est un prophète suscité de Dieu, et le mahométisme n'est pas autre chose. Et qu'estce que le christianisme? C'est la croyance que Jésus-Christ, législateur des chrétiens, est Dieu lui-même, et le christianisme est tout entier dans celle croyance. Mais si la croyance erronée que leur législateur est un prophète envoyé de Dieu, et par consé([uenl leur soumission aux lois et aux mœurs qu il \vuv a données, ont pu condamner Ivs Turcs à une incurah/e

stupidité^ dans quel état de barbarie et de stupidité n'auroit pas jeté ou n'auroit pas retenu les chrétiens, l'erreur bien plus grave, si c'est une erreur, que leur législateur est un DieuV Car nous tenons de celte croyance nos habitudes morales, nos lois et nos mœurs, comme les Turcs tiennent les leurs de la doctrine de leur prophète 5 et c'est raisonner conséquemmer.t que de soutenir qu'une erreur bien plus grossière que celle des Turcs, auroit condamné les chrétiens à un état pire de barbarie, de stupidité, et par conséquent de foiblesse sociale, et que jamais une société n'auroit pu se former ni se développer comme la chrétienté s'est formée et développée, sous l'influence d'une erreur si monstrueuse , d'un fondement si ruineux.

Dira-t-on que nous en eussions été préservés par les arts et la philosophie? Mais les Arabes, frères et voisins des Turcs, ont cultivé la philosophie; mais eux-mêmes habitent la terre classique des arts, sont entourés de leurs chefsd'œuvre, vivent au milieu du peuple qui a enfanté ces merveilles, et en a conservé le goût. Si les Germains, les Gotlis, les Vandales, se sont établis dans les Gaules, en Espagne, en Italie, au milieu des Romains, les Turcomaus

Kï DU CHHISTIAMSME. 323

et les Tartares, ancêtres des Turcs, se sont établis en Europe, au milieu des Grecs. Les Turcs ont comme nous la raison et l'intelligence; et toute cette philosophie, tous ces monumens des arts, et ces exemples, on peut dire domestiques, de civilisation, n'obtiennent pas même un regard de leur stupidité : ce sont pour eux lettres closes et un livre fermé de sept sceaux.

Niera-t on, pour affoiblir cette preuve, la force de stabilité et d'expansion de la chrétienté? Ce seroit fermer les yeux à la lumière. Qui doute que, si la chrétienté réunissoit ses forces que partagent de misérables rivalités de commerce et de déplorables dissensions de religion, elle ne soumit le reste du monde à sa supériorité dans tous les genres, même à sa supérioté politique, même à ses doctrines?

Certes, si on demande une preuve de la force respective des deux sociétés les plus puissantes qu il y ait au monde, les sociétés chrélienne et maliomélane, on la trouvera dans la lutte sanglante (pie soutient dans ce moment, contre toute la puissance des Ottomans, la fraction la plus foible et la plus délaissée de toute la chrétienté, ruine'e par (piatre cents ans d'oppression; et l'on diroit que la Providence l'a abandonnée à ses senl(\s forces, pour laisser à la

religion chrétienne tout l'honneur de cette in^ comparable défense, et donner au monde une démonstration vivante de la force progressive d'une société fondée par quelques pauvres pêcheurs, e'crasée dès sa naissance par trois siècles de persécutions sanglantes, et de la foiblesse radicale d'une autre société fondée par un habile et hardi conquérant, et illustrée depuis son apparition dans le monde par dix siècles de victoires. Ainsi dans le même temps, chose digne de remarque, il se fait deux grandes expériences dans le monde moral : Tune en Orient, de la force du christianisme contre l'islamisme ; l'autre en Irlande, de la force du catholicisme contre la réforme.

Que Ton nie donc la force évidente de la chrétienté, ses progrès, ses lumières, ou quç l'on reconnoisse qu'il y a un principe de vie et de durée qu'on ne trouve dans aucune autre société, et qu'il ne faut pas chercher ailleurs que dans ses doctrines. Et ne voit-on pas se vérifier sur l'Europe chrétienne, la plus petite partie du monde , et qui cependant le domine tout entier par l'ascendant de ses lumières, de ses besoins, de ses intérêts, cette parole de son divin législateur à ses disciples : « JNe craignez » rien de volr(^ petit nombre , parce qu'il a

ET DU CHRISTIANISiME. 525

» plu à mon Père de vous donner l'empire. » Qu'on n'oppose pas les Grecs et les Romains : comment ont-ils vécu, comment ont-ils fini? Rome a montre toute la force de la société païenne; mais, même au milieu de ses conquêtes, elle n'a fait de siècle en siècle que dége'nérer, et avancer le moment de son entière ruine. Sa religion n'étoit pas celle de la raison des hommes éclairés, ni celle de la conscience des hommes vertueux; elle n'étoit la religion que des arts et des fêtes que le gouvernement avoit liés à la politique , comme les combats de gladiateurs, les jeux du cirque, les poulets sacrés et les augures.

Je le répète comme une vérité démontrée pour ma raison : « La chrétienté n'est la so- )) ciété politique la plus forte, que parce que le )) christianisme est la société religieuse la plus )) vraie. » Un peuple dont la raison auroit été faussée sur un point aussi fondamental (pie la croyance de la divinité de son législateur, et qui auroit attribué à un dieu des lois et des mœurs qu'il n'auroit reçues que de l'homme , seroit dans le monde social comme ces malheureux abusés par une idée iixe et fausse, ipi'ou séquestre de la société de leurs semblables. Ce peuple auroit des accès de frénésie,

mais il n'aiiroit jamais de véritable force, et seroit incapable de stabilité et de progrès. Aussi l'on ne peut assez s'ëlonner de l'inconceval)lc pre'somption de ces hommes, qui, sur la foi de leur propre raison, et plus souvent par l'inspiration de leurs passions, minent sourdement ou attaquent à force ouverte la religion clire'tienne, sans prévoir (il faut le croire pour leur honneur,) ce qui résulteroit pour la société de sa destruction, sans même voir ce qui est déjà résulté pour les gouvernemens de l'ébranlement qu'elle a reçu , je veux dire un affoiblissement politique dont nous ne serions pas embarrasés de fournir les preuves.

Cependant, si les doctrines chrétiennes sont le seul principe de la force, de la durée , des lumières, des progrès des peuples chrétiens, les gouvernemens n'ont pas de devoir plus sacré, d'intérêt plus pressant que celui de les défendre. Ils doivent défendre la religion, comme l'homme défend sa vie; car la religion est l'ame de la société , dont le gouvernement politique n'est que le corps. Ils doivent, pour les choses morales, en recevoir la direction, comme les organes reçoivent la direction de la volonté, et ne font sans cette volonté que des mouvemens automatiques; et les faiseurs de faux sys-

tèmes ne séparent avec tant de soin le religieux du civil, et la relii^ion du gouvernement, que pour les ruiner plus sûrement l'un et l'autre.

A deux grandes époques de l'histoire de la chrétienté, des sentimens opposés ont soulevé l'Europe et l'ont jetée hors de ses voies.

A la première, un sentiment d'amour pour le divin fondateur du christianisme , précipita l'Occident sur l'Orient et enfanla les croisades; à la seconde, un sentiment tout opposé, long-temps déguisé sous des dehors spécieux de réforme, a fini, comme il devoit finir, par une révolution oii s'est montrée à découvert une haine aveugle et féroce contre la rt^ligion et ses ministres; haine encore toute vivante, quoiqu'elle ait par prudence revêtu des formes moins brutales

Ces deux sentimens opposés partagent encore le monde : la société assiste au coinliat , et, distraite qu'elle est par les arts, les plaisirs et les alVaires, s'en amuse comme d'un spectacle, et les gouvernemens incertains attendent l'issue et n'osent la décider. Mais, s'ils ne faisoient rien pour la rendre l'avorahle, la nature des choses, qui n'est que l'ensemble des lois générales qui gouvernent le monde, tiendroit en réserve quehjue autre crivSe pour sau-

ver la société, ou n'auroit, pour la laisser périr^ qu'à l'abandonner à nos systèmes.

Cette proposition développée dans le Mémorial catholique du mois de juin, (c que la chré- » tienté n'est la plus forte et même la seule forte » des sociétés politiques, que parce que le cliris- )) tianisme est la plus vraie et même la seule » vraie des sociétés religieuses, » a été combattue dans le Coiistitiitionnel du 3 juillet dernier. Cependant cette proposition est tout-àfuit semblable à celle-ci^ dont on ne pourroit, je crois, contester la vérité : « Que l'homme » qui a le plus d'ordre dans ses affaires, de ré- » gularité dans sa conduite, de poids et de con- » sidération dans le monde, d'habileté et de » succès dans tout ce qu'il entreprend, est y) celui qui a la raison la plus droite, le juge- » ment le plus sûr et le plus sain, la volonté la » plus forte , l'intelligence la plus éclairée. » Cette comparaison me paroît exacte; et, sans aucun doute, la religion est la raison, l'intelligence, lame en un mot du corps social.

Je n'ai pu répondre que l)ien tard au Constitutionnel^ des devoirs publics à remplir ne m'en ont pas laissé le temps. D'abord, c'est bien moins à cause de ce qu'elle enseigne, que la religion mahométane condamne les Turcs à

Et DU CHRISTIANISME. 829

une incurable stupidité, qu'à cause de ce qu'elle n'enseigne pas; et c'est à la fois ce qu'elle contient de vrai et ce qui lui manque, qui explique la rapidité de ses progrès sur l'idolâtrie (car elle n'en a fait sur la chrétienté qu'en exterminant les chrétiens ), et la barbarie où elle retient l'islamisme.

Trois choses constituent toute religion : le dogme, la morale et le culte; et, pour le dire en passant, si la morale fait les individus ce qu'ils sont, les dogmes font les peuples; et je prie ceux qui seroient tentés de combattre cette proposition, de se donner la peine de l'examiner.

Le culte des Turcs consiste en prières et en ablutions; et ils ont, dans quelques occasions, im sacrifice d'animaux, qu'ils tiennent des Juifs.

Leur morale est à peu près la nôtre : Mahomet l'avoit puisée dans les livres des Juifs et dans ceux des chrétiens; et même, en adoptant les précoptes, il en a, sur ([uelcpies points, outré les conseils.

La partie qu'on pourroit dire Ja phis sociale de la morale, celle qui, suivant nos l)(\m\ os- ])rits, siiilit sans dogmes religieux, et constitue toute la religion, famoiu du procliain, qu'ils

33l) DE LA CHRÉTIENTIO

appellent Inimanilé et bienfaisance, n'est nulle part, à peine dans XÈvangihy plus hautement et plus fréquemment recommandée que dans le Coran s et les Turcs couvrent des maximes de leur prophète, les murs de leurs mosquées.

Ils pratiquent des œuvres privées de bienfaisance autant ou plus que nous, font jusqu'à des fondations d'ombrages et de fontaines pour reposer et désaltérer les voyageurs, et étendent leur bienfaisance même sur les animaux. La défense de l'homicide, de l'adultère, du vol, de l'usure, du faux témoignage, est dans leur loi comme dans la nôtre. Ils prient, et plus fréquemment que nous ; ils ont des jei\nes , des pèlerinages, des mortifications, des vœux de pauvreté et de célibat; et leur religion pousse le précepte de la tempérance jusqu'à interdire l'usage du vin, dont la nôtre ne condamne que l'excès.

Le mahométisme, il est vrai, permet la polygamie; mais elle est un luxe des gens riches, plutôt qu'une habitude nationale et populaire. Les Turcs, infatués de vénération pour leur législateur, ne comprennent pas que la polygamie, entraînant la réclusion d'un sexe, la mutilation de l'autre, l'abandon des enfans, est directement contraire à ces principes de bien-

faisance dont ils font un si pompeux étalai^e; et que Dieu n'a pas plus donné la femme à l'homme pour en faire son esclave, qu'il ne lui a donné le vin pour ne pas en user. Au reste, il faut peu s'élonner que les Turcs aient conservé la polygamie , tolérée dans le premier âge du monde, et qui est plus contraire à la nature de la société qu'à celle de l'homme, lorsqu'on l'a vue reparoitre sous le nom de divorce, au sein de la chrétienté, et seulement plus économique; car il y a polygamie toutes les fois qu'on peut épouser une ou plusieurs femmes du vivant des premières légalement épousées. Aussi un des plus célèbres docteurs de la réforme, Théodore de Bèze, a-t-il intitulé un traité sur cette matière, DaFohjgamid, seu Divortiisy et ce n'est pas, selon Leibnitz, le seul point de contact que cette école ait avec le mahométisme.

Les Turcs, dit-on, croient à la fatalité; non, ils n'y croient pas, et personne n'y croit, au moins dans la pratique. Comme les chrétiens qui ne sonl pas fatalistes, ils évitent les dangers, repoussent leurs ennemis, traitent leurs maladies, ré])arent leurs pertes, prennent en un mot les moyens que la sagesse et la prévoyance indiquent pour se procurer des avan-

tages ou éloigner des malheurs; et, s'ils négligent les précautions publiques contre la peste, c'est qu'ils craignent la mort ihoins que nous, qu'ils sont familiarisés, par une longue habitude, avec ce terrible fléau, comme nous l'étions avec la petite-vérole avant la découverte de l'inoculation et de la vaccine; c'est surtout que, n'ayant des soldats que pour la guerre, et des soldats assez peu disciplinés, ils ne pourroient peut-être pas obliger les leurs à ce service de cordon sanitaire, qui est, au fond, le seul préservatif contre les épidémies; et même dans les pays chrétiens, partout où se déclare un fléau semblable, on ne trouve que des Religieux pour enterrer les morts. Les Turcs montrent une grande résignation dans les revers, ou plutôt ils se découragent; ils attendent alors de leur prophète des secours miraculeux, et c'est là tout leur fatalisme.

Mais si, humainement parlant, nous ne trouvons pas dans l'innocente simplicité du culte mahométan, ou dans la bonté de sa morale, la raison de cette incurable stupidité à laquelle, selon Condorcet, cette religion condamne ses sectateurs, nous ne la trouverons pas davantage dans ce que ses dogmes ont de positif. Ils sont d'une extrême simplicité. Les

ET DU CHRISTIAISISME. 333

maliométans croient comme nous à l'unité de Dieu; et, plus que nous, ils méprisent les Juifs et ont en horreur les idolâtres. Ils poussent le respect pour leurs temples , jusqu'à défendre d'employer à un usage profane une mosquée abandonnée ou même en ruines, ou de rendre par capitulation, aux chrétiens, toute ville où il y en a une. Comme nous, ils croient à l'immorlalité de l'ame, aux peines et aux récompenses d'une autre vie. Leur paradis, il est vrai, est un peu charnel, et se ressent des goûts de leur législateur; mais, s'il y a erreur et vaines imaginations dans l'idée qu'ils s'en forment, il y a vérité en ce sens, que paradis emporte aussi pour eux l'idée d'une félicité sans mesure et sans fin.

JJieu est Dieu, et JMahoinet est so7i pi'oj)Miey est le dogme fondamental des Turcs. Il est faux, sans doute; mais l'inspiration divine, considérée en général et sans application particulière, n'est pas une al)surdité. Elle est admise dans les croyances chrétiennes; et les Turcs eux-mêmes professent un grand respect pour Jésus-Christ.

Le mahométisme est donc un déisme grossier, comme notre philosophisme est un déisme savant et subtil; et ce ne soni pas sans doute

nos beaux esprits qui regarderont le déisme comme un obstacle invincible à la civilisation.

Les dogmes des chrétiens sont bien difFérens; et, puisque saint Paul a parlé de la folie et du scandale de la croix , il me sera permis de dire, à les considérer humainement, que, si ces dogmes étoient des erreurs, ils seroient de plus des extravagances, des absurdités, des folies; car le mot stultitia^ que saint Paul emploie, signifie tout cela : un Dieu en trois personnes; la seconde personne de cette Trinité, née dans le sein d'une mère restée vierge; cette seconde personne faite homme pour le salut des hommes, et, après une vie de prédication et de bienfaisance, accusée, jugée, condamnée au dernier supplice comme un malfaiteur, et ressascilée le troisième jour après sa mort pour converser avec ses disciples, leur donner ses dernières instructions, et envoyer ces douze pécheurs à la conquête du monde.

Or, je soutiens que, si ces dogmes n'étoient que de vaines imaginations, ou plutôt s'ils ne contenoient pas les plus hautes vérités, la religion qui les prêche ne seroit jamais entrée dans l'esprit des peuples, et bien moins dans l'esprit de tant d'iiorames habiles, de beaux

génies qui l'ont défendue; ou, si quelque peuple l'a voit adoptée, qu'il eût été nourri dès son enfance de ces croyanciîs; qu'il en eut fait la base de son enseignement moral et le fond de son culte public et domestique ; qu'il l'eût mêlée à toutes les habitudes de sa vie civile, à ses locutions les plus usuelles; qu'il eût fait de sa profession de foi à ces dogmes le frontispice de ses traités de paix comme des testamens domestiques, et de leurs symboles, l'ornement de ses places publiques, comme de la couronne de ses monarques, je soutiens que ce peuple, l'esprit ainsi faussé, et pour ainsi dire pénétré d'erreurs si monstrueuses, non-seulement n'auroit fait aucun progrès dans les connoissances morales, dans la science des lois et des mœurs, mais seroit resté au-dessous de tous les peuples, au-dessous même des Turcs. Car enfin les hordes du Nord qui vinrent s'établir sur les débris de l'empire romain, et qui ont formé nos sociétés, étoient plus barl)ares encore et moins avancées que les peuples arabes qui vinrent envahir renq)ire grec; et si les premiers trouvèrent le christianisme en Occident, les autres le trouvèrent en Orient , et nu'^^nu^ ])eut-èlre plus éclairé el plus sa-^ vaut; mais la religion chrétienne, qui couver-

lit les idolâtres , ne put cliani,^er des déistes. Et cependant les Turcs, malgré la bonté de leur morale, l'innocence de leur culte, la simplicité de leurs dogmes, même avec des communications habituelles et domestiques avec des peuples chrétiens, n'ont pu faire un pas hors du cercle étroit où leur religion les tient renfermés; ils ont conservé toute la férocité, toute la stupidité de l'état barbare, et en ont aujourd'hui toute la foiblesse; et les chrétiens, malgré la i'olie apparente de leurs dogmes, se sont élevés à la plus haute perfection dans la science des lois et des mœurs, même dans les arts de l'esprit, en un mot dans tout ce qui fait la force et la dignité des empires, et la véritable félicité des peuples. Cette folie de la croix y prêchée par des hommes simples et accréditée par des martyrs, a triomphé de toute la sagesse des philosophes, des fureurs sanguinaires des maîtres du monde, de la longue domination de Tidolàlrie, des erreurs et des passions de la multitude; elle a fait un peuple agréable à Dieu, et sectateur des bonnes œuvres, 'popitliini acceptahilem^ scctatorevi honorum operum^ dit l'apôtre, non -seulement de bonnes œuvres privées dont toutes les religions et peut-être l'athéisme lui-même offrent des

ET DU CURISTIAMSME. 337

exemples , mais de bonnes œuvres publiques, de ces fondations pieuses destinées à soulager gratuitement toutes les misères humaines, institutions sublimes particulières à la religion catholique, que l'impiété détruit, et que des gouvernemens abusés laissent détruire, pour établir à leur place des œuvres de cupidité , des ateliers et des fabriques Ce peuple bon est devenu en même temps un peuple fort, parce qu'il n'y a de véritable force que dass la vérité et la vertu; et la chrétienté, assurée de vaincre partout où elle portera ses armes et ses lumières, peut dire comme ce personnage d'une de nos tragédies :

Regardez dans mes mains l'empire et la victoire.

Qu'on ex])lique, si l'on peut, cette étrange anomalie, ou plutôt qu'on y voie l'accomplisse ment de ce commandement Aiit à l'homme de la société adulte : ce Soyez parfaits , )) par celui qui avoit dit à l'homme de la société naissante : c( Croissez et inulli pliez. »

A présent , si l'on cherche la raison de ce que nous avons dit en commençant, que h^ mahométisme , la ])lus rnisounal)le des religions qui ne sont p:is la religion cluTlicnne, condamne cependant les'J\ircs à une incurahh»

Stupidité, moins par ce qu'il enseigne que par ce qu'il n'enseigne pas , on la trouvera dans cette proposition , ou plutôt dans ce fait , que je livre à l'observation de tout homme éclairé et de bonne foi , (( qu'il y a oubli de Dieu et op- » pression de l'homme , absence , par consé- )) quent , de toute véritable civilisation , partout )) où il n'y a pas connoissance et adoration de

)) l'HOMME-DlEU. ))

Quand le ConstiuUo7inel dit que , lors même que nous ne croirions pas que J. C. est Dieu , il n'en seroit pas moins le plus sage et le plus éclairé des législateurs, j'oserai lui répondre que, sans la sanction divine qu'il a donnée à sa législation sévère, intellectuelle, et ennemie de toutes les passions , elle eût pu être une philosophie à l'usage de quelques platoniciens , mais jamais elle n'eût été une religion , je veux dire un culte public et une doctrine populaire; elle auroit eu moins de durée que les lois de Solon ou de Lycurgue , et elle auroit surtout fait moins de progrès que la législation de Mahomet, qui, en même temps qu'il proclamoit pour la raison les vérités fondamentales de l'unité de Dieu, de l'immortalité de l'ame , des peines et des récompenses de l'autre vie , partout reconnues ou soupçonnées , prèchoit aux passions la vo-

lupté , le cimeterre à la main ; et le i^enre humain lui-même aiiroit péri en naissant, si les pères de cette jurande famille n'avoient entendu de la voix de l'auteur de toute société, et transmis à leurs descendans cette législation primitive 5 fondement de toutes les lois publiques et domestiques , et dont on trouve partout les traces et des fragmens.

Les preuves que mon adversaire prétend tirer de l'histoire à l'appui de son opinion ne sont pas concluantes.

Il parle de la civilisation des Arabes ; mais cette civilisation, ou plutôt cette ébauche de civilisation , qu'on y prenne garde, ne s'est guère montrée que chez les Arabes établis en Espagne au milieu de chrétiens; et c'est de l'université de Cordoue que sont sortis les plus célèbres de leurs savans, tels {[Uu^veîToês et ^be?tzoar. Après tout, la philosophie qu'ils cultivoient n'étoit pas la leur, mais celle d'Arislote ; et h\ médecine, les mathématiques, les arts nu'me ne pouvoienl rien pour la civilisation morale; car tous les peuples , même les plus iguorans , ont leur médecine, leurs malhémalicjues (^t leurs arts proportionnés à l âge et aux besoiUvS de leur société. Le vsauvage connoît les simples qu'il appliipie sur ses blessiuvs ; il sculpte a vin*.

34o DE LA CHRÉTIENTÉ

quelque art son arc et son casse-tête, et il sait sous quel angle il doit placer les poteaux qui supportent sa cabane.

Au reste cette lueur de civilisation chez les Arabes espagnols disparut sans retour après qu'ils eurent été repoussés dans leurs pays ; et le maliométisme a repris toute son influence sur les Arabes, aujourd'hui plus ignorans et moins policés que les Turcs.

Le Constitutionnel m'oppose encore la prise de Constantinople et l'occupation de la Terre- Sainte parles mahométans; mais ai-je prétendu que toutes les forces de l'islamisme dans la crise de son développement ne pouvoient prévaloir contre une traction de la société chrétienne parvenue au terme de sa décadence? non , assurément. Il auroit pu ajouter le siège de Vienne, par les Turcs , à la lin de l'autre siècle. Mais la Chrétienté vint-elle au secours de Constantinople, ou du royaume de Jérusalem, comme elle vint depuis au secours de la Hongrie? Ces États ont péri par leurs divisions et par les nôtres qui ont empêché les puissances chrétiennes de les secourir, et la Providence ne leur donne la force qu'à condition de leur union. Mais ce qui tranche la question est que les Turcs mirent (quelques siècles à faire les ap-

proches de Constantinople et , à la fin , à s'en emparer , et qu'aujourd hui , il ne faudroit à la Chrétienté réunie qu'une campagne pour les en chasser. D'ailleurs, j'ai considéré l'islamisme et la Chrétienté dans l'état présent, et après que les principes de vie de l'une , et le principe de mort de l'autre ont reçu, par le temps, tout leur développement, et exercé toute leur influence.

« Si la religion est la cause première ou » principale de la force des sociétés politiques , » disent encore nos adversaires , la France , )) l'Italie, l'Espagne, l'Autriche (ils auroicnt pu » ajouter la Suisse catholique), devroient être » plus fortes que la Russie , l'Angleterre , une » partie de l'Allemagne et les Etats-Unis de » l'Amérique septentrionale ; car , bien que ces » pays professent le christianisme, ils se sont w séparés de la vraie religion. » Le Constitutionnel me fait plus intolérant, même en politique, que je ne le suis. Je n'ai point distingué entre les divers Etats de la chrétienté , en la comparant toute entière à l'islamisme ; ils font tous, malgré des diversités de croyance sur des points importans, partie de la Chrétienté, et participent plus ou moins à l'inlluence du christianisnu». I Vailieurs , il laut s'entendre sur

le moi /brce. Si l'on parle de force d'agression , je conviens qu'il y en a plus dans quelques Etats qu'a cités le Constitutionnel ^ parce qu'il y a plus de passions partout où la constitution politique tend au républicanisme civil ou militaire, religieux ou politique; et, dans ce moment, l'Angleterre et les États-Unis en sont la preuve. Si l'on veut parler de force de résistance , de conservation , de stabilité , de restauration , il y en a davantage dans les Etats monarchiques ou catholiques. C'est cette force de stabilité, qui, comme dit J. J. Rousseau, maintient la société judaïque au milieu de tant de causes de destruction^ et l'a mise« fépî^euve du tempsy de la fortune et des conquérans. Ce n'est pas l'absence de toute maladie qui constitue la santé d'un Etat , ni celle de l'homme; caries constitutions, ou les tempéramcns les plus robustes, sont sujets aux maladies les plus violentes : c'est la promptitude , la facilité et la plénitude du rétablissement, et le surcroît de vigueur et de santé qui en résulte, a Les trou- » blés, en France, dit Montesquieu, ont tou- » jours affermi le pouvoir. »

Ainsi, si Condorcet a pu attribuer à la religion mahomélane la stupidité, et par conséquent la foiblesse des Turcs, j'ai pu faire hou-

neur à la religion chrétienne des lumières et de la force de la société chrétienne.

Mais ce qu'on n'avoue pas , et qui est au fond la raison de l'opposition que rencontre toute manière déconsidérer la religion et la politique dans leurs rapports mutuels , c'est cette union de la religion et de la politique qu'on ne sauroit souffrir ; c'est le faisceau qu'on ne peut rompre qu'en le divisant. Cette séparation impossible est la grande erreur du siècle de lumière , et , j'ose le dire, une de ses stupidités ; car, s'il y a des stupidités ridicules chez les Turcs , il peut y en avoir de savantes et de raisonnées chez les chrétiens. Quoi de plus absurde , en effet , que de livrer la religion de l'Etat à la diffamation publique , contre laquelle le particulier le plus obscur n'invoqueroit pas en vain la vengeance des lois? Quoi de plus absurde que de prétendre que toutes les manières d'honorer la Divinité sont indi fièrent es , même les plus opposées , et sont aussi indifférentes que les diverses manières de donner ou de rendre le salut à son semblable, en se découvrant la tête, comme les Européens, ou on tirant le pied de la sandale, comme les Orientaux? Et, n'y a-t-il pas aussi trop de simplicité à ne pas voir (pic, dans cette égalité ou inditférence absolue do

religions, celui qui voudra s'en donner une, préférera la plus commode, celle qui permet le plus d'orgueil à l'esprit , et aux sens le plus de volupté ?

Le premier devoir des gouvernemens, comme leur premier intérêt , est donc de faire respecter la religion , en qui seule est la raison du pouvoir légitime des rois , comme de la légitime obéissance des peuples ; et qui , toujours , et partout attaquée (et la puissance lui a été donnée sous cette condition,) dans ses dogmes par des écrivains impies , dans les objets matériels de son culte par des malfaiteurs sacrilèges , dans sa morale , par notre indifférence et nos passions , a droit de demander aux gouvernemens l'appui qu'elle leur prête.

Les gouvernemens n'ont pas une assez haute idée de la dignité du nom chrétien, et c'est à eux , bien plus qu'aux particuliers , qu'un grand pape a dit ^ynosce ^ 6 christiane , dignitalem tuam. Ils ont cru faire un chef-d'œuvre de politique en dépouillant la religion de ses biens, et la prenant à leur solde ; et bientôt les peuples ont pris à la leur les gouvernemens , et tous les pouvoirs, devenus mercenaires, ont été aux gages de ceux qu'ils doivent gouverner ; et tandis que les gouvernemens ont cru faire assez

pour la religion que de la payer , les peuples , en payant leurs gouvernemens , croient faire beaucoup trop (i)...

Le Constitutionnel n'a pas trouvé concluante en faveur du christianisme la preuve que j'ai tirée de la force des nations chrétiennes. Je ne m'en étonne pas. Les différentes preuves d'une même vérité se présentent aux différens esprits, et chacun est phis frappé de celles qui ont le plus d'assimilation avec le tour particulier et l'habitude de ses pensées. S'il est quelque preuve qui satisfasse le Constitutionnel , personne mieux que lui ne peut la mettre dans son jour et lui prêter de nouvelles forces.

Quant à moi , j'avoue que deux raisons , ou plutôt deux faits , m'ont paru la preuve la plus directe et la plus palpable des deux vérités fondamentales sur lesquelles reposent l'ordre moral et toute la société-: l'une est l'existence de Dieu , prouvée par l'impossibilité morale et physique que l'homme ait inventé le langage; vérité que J. J. Rousseau avoit aperçue , et (jue je crois avoir démontrée; ce (jui suppose, de toute né-

(i) Les t'aclicux le leur persuadent chaque jour, ci <l('j.\ les {jouveinemens ronnnencent A sVn aperrevoir.

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