‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 6 sur 26 · DE L'ÉTAT PUBLIC DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT PUBLIC DE SOCIÉTÉ

Les familles en se multipliant se rapprochent (1); les besoins des hommes sont égaux, les moyens de les satisfaire, ou les forces, sont inégales : et la guerre naît, entre les hommes, de l'égalité des besoins et de l'inégalité des forces. Les premières richesses furent des troupeaux, qui donnoient la nourriture et le vêtement, et il faut, pour vivre en paix, que Jacob se sépare d'Esaù, et que, dans les immenses plaines de la Mésopotamie, l'un aille à l'Occident et l'autre à l'Orient. Des querelles entre bergers, pour l'usage disputé d'un pâturage, d'un chemin ou d'une fontaine, étoient et sont encore de fré([uens sujets de guerre entre les hommes pasteurs ou laboureurs , et sans le pouvoir public, qui prévient la guerre

(i) La |H)[)ula(ion |)eiU (loid»lcr tous les vinj;t ans, incinc tous les <|uinze dans un pavs vide encore d'Iiabitaiis.

par SCS lois, ou l'empêche par la force dont il dispose, les familles auroient péri, comme les individus périroient sans les soins de la famille.

Il s'éleva donc des pouvoirs publics, et l'on voit dans l'histoire des chefs et des rois aussitôt que l'on voit des peuples et des cités.

Quelles furent les causes et l'origine de ces importans [établissemens? Comment des familles indépendantes les unes des autres, des hommes jusque-là étrangers les uns aux autres, purent-ils reconnoitre des maîtres? Fut-ce l'effet de la force ou le résultat d'un contrat? Ni l'un ni l'autre. L'établissement du pouvoir public ne fut ni volontaire, ni forcé, il fut nécessaire y c'est-à-dire, conforme à la nature des êtres en société j et les causes et l'origine en furent toutes naturelles.

Des familles issues les unes des autres, établies sur le même territoire (car la propagation du genre humain ne s'explique pas autrement, et c'est ainsi que se peuplent actuellement les pays récemment habités ou nouvellement découverts), ces familles, disons-nous, ont vu la sûreté de leur vie et de leurs propriétés menacée par un ennemi puissant, par le débordement d'un lleuve, ou par des animaux féroces,

nu PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIETE. lOO

et dans le récit des exploits de ses héros fabuleux, la mythologie a conservé des traces de ces évènemens des premiers âges. Un danger commun a réuni toutes ces familles ; mais cette foule, sans un conseil et sans une direction, ne pouvoit que fuir, et il falloit combattre. Qu'au milieu de cette troupe consternée, écoutant et rejetant à la fois les conseils contradictoires et les mille moyens de salut imaginés par la peur ou l'incapacité, il s'élève un homme fort en paroles et en actions, qu'il soit écouté, qu'il entraîne la multitude dans son avis , voilà le jjouvoir; que les hommes après lui les plus habiles et les plus courageux se joignent à lui pour l'aider de leurs conseils, et agir sous ses ordres et par sa direction, voilà les ministres du pouvoir^ que le reste, sous la protection de leur intelligence et de leur courage, serve à l'action (hi pouvoir en portant des vivres, des armes, des matériaux, selon qu'il faut combattre ou travailler, voilà les sujets. \oilà, non l ébauche et les élémens de la société; mais le complément mcnie de la société relatif aux temps , aux lieux et aux hommes. T^oilà toute la constitution de la société; et dans toute société, même à s(m dernier âge, nous ne trouverons ni d'au-

110 DÉMONSTKATIOÎS PHILOSOPUIQUK

très personnes, ni d'autres rapports entre elles, ni d'autres fonctions. César, dans ses Commentairesy donne la même origine au pouvoir public dans les sociétés celtiques, dont il décrit les mœurs et les coutumes, ce Lorsque, » dit-il, quelqu'un d'entre les premiers se prow pose lui-même pour commander l'expédi- » tion , et demande qui veut le suivre , ceux » qui approuvent l'entreprise et le choix du )) chef, se lèvent et promettent leurs secours, » et la multitude applaudit. » ^tque uhi in concilio quis ex principihus se dixit ducem fore y ut qui sequi velint profiteantuVy consurgunt ii qui et causarn et hominem probant, suumque auxiliurn pollicentur atque ah multitudine collaudantur .

Ainsi, dans cet exemple, nous voyons la volonté et l'action du pouvoir , la coopération des aides ou ministres pour l'utilité du sujet : nous y retrouvons l'élément de toutes les institutions, dépendances nécessaires de tout établissement public de société, et que le temps développe jusqu'à la civilisation la plus a\'ancée(i).

(i) Il n'arrive pas un accident dans les rues de nos cites populeuses, un accident qui rassemble la foule, sans (ju'on n'y trouve une iinaj»,c de cette^ formation

DU PRINCIPE CONSTITUTIF DE I.A SOClÉTl':. 1 1 1

Ainsi, ces secours ou services de toute espèce en vivres, en armes, en matériaux, que le reste de la peuplade fournissoit à ceux qui dévoient travailler ou combattre pour repousser le danger commun, représentent fidèlement l'impôt établi dans toutes les sociétés pour l'utilité commune. Les combattans, compagnons du chef, se contentèrent sans doute lie payer de leurs personnes, et l'on aperçoit encore dans cet exemple la raison des privilèges ou exemptions pécuniaires accordés autrefois à quelques classes de citoyens dévoués au service public. « Les terres nobles, » dit Montesquieu, doivent avoir des privi- » lèges comme les personnes. »

Ainsi le chef, dans l'intérêt commun, auroit contraint celui qui auroit refusé d'aider à repousser le péril dont on étoit menacé, et il auroit traité en ennemi celui qui, loin d'aider à écarter le danger, auroit trahi les intérêts de

lorluitc de la sociolc-, et (ju'il s'y inonde quol(|uo lionnnc plus intelli^jcnt , plus liardl ou plus lorl tpio les autres pour réparer ie mal ou en prévenir les suites, et (les lioinuies pour l'aider. On le reuianpie jusijue <lans les jeux des enlans, parmi lesipiels il se irouve toujours un petit pouvoir ]>onr roinniandcM- et dirij^or. lia nalme se retrouve partout.

1 I 2 DEMONSTRATION PHILOSOPHIQUK

la peuplade, et troublé ses mesures de défense et de salut ; et voilà encore le fondement de la juridiction criminelle, et du pouvoir de coaction et de répression que le pouvoir exerce sur les membres délinquans de la société. Citons encore César : ce Ceux qui ont refusé de suivre » les guerriers sont regardés comme des désery> teurs et des traîtres, et ils sont à jamais ex- » dus des conseils et de tous les avantages de )) la communauté. )) Qui ex Us secuti non sunt in desertorum et 'proditorum numéro ducuniuVy omniumque rerum in postea fides ahrogatur.

La société, même la plus avancée, n'est pas autre chose-, et remarquez que cette aggrégation fortuite de familles, sans conseils et sans direction, disposée à fuir plutôt qu'à combattre, n'a pu être formée en société qu'après avoir trouvé dans le pouvoir et ses ministres volonté et action, conseil et direction, et que par conséquent le pouvoir et ses ministres ont précédé les sujets en tant que sujets, et d'une foule confuse fait une société régulière et ordonnée pour une fin quelconque, comme le père et la mère précèdent l'enfant, le produisent , et forment une société domestique , ordonnée aussi pour des fins de conservation.

PU rilINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ. 1x3

Ainsi les sujets, en tant que sujets, procèdent du pouvoir et de ses ministres, de même que l'enfant procède du père et de la mère. Bossuet dit la même chose dans SQS^veriissemens.

Ainsi le pouvoir, en se montrant, a distingué et classé toutes les personnes et toutes les fonctions , comme le soleil en s'élevant à l'horizon crée en quelque sorte pour nos yeux , et nous fait distinguer tous les objets.

Aussi telle est la similitude ou plutôt l'identité de tout temps reconnue, entre la société domestique et la société publique , que, dès la plus haute antiquité, les rois ont été appelés les pères des peuples; qu'encore aujourd'hui, dans quelques langues modernes , ils sont appelés siî^Cy qui eu anglais veut dïvQ pére^ (et en Russie on appelle w/tVe l'impératrice) ; que dans nos livres saints, dépositaires de toutes les vérités, même politiques, tout pouvoir est appelé une yateîmité , et que les nations elles-mêmes y sont appelées de grandes lamilles, /«/////iVï» gentium.

Aussi les premiers rois conservèrent-ils tous les caractères du père de famille. Il y eut en lilgypte des dynasties de rois -pasteurs ; les trônes dans l'Orient lurent et sont encore le lit où le vieillard n^posoit ses memlires fali-

Il4 DÉMONSTRATION PHlLOSOrHlQUK

i^ués (i) ; le sceptre éloit le baton qui afferinissoit ses pas cliancelans, et le diadème le bandeau qui couvroit son front dégarni.

Y a-t-il dans cette origine naturelle, et on peut dire bistorique du pouvoir public, la plus légère trace de souveraineté populaire, et le peuple qui, comme dit Montesquieu, «a tou- )) jouis trop pu trop peu d'action, avec cent )) mille bras quelquefois renverse tout, et avec » cent mille pieds ne va que comme un in- )) secte y » le peuple n'a-t-il pas été trop lieureux d'obéir à qui a su diriger son action et régler ses mouvemens? Veut-on qu'il ait appelé lui-même celui qui devoit le sauver? Mais alors cet bomme s'étoit fait connoître à lui par des qualités qui avoient subjugué son admiration, et ne lui avoit plus laissé la liberté du cboix. C'étoit un pouvoir secrètement conçu dans la société, et qui attendoit le moment d'éclore, comme dans nos sociétés l'enfant-roi encore dans le sein de sa mère.

Dira-t-on que, dans l'exemple que nous avons cité , le peuple eût pu ne pas obéir ? Non ;

(i) Nous appcUions en] France lit de justice la. circonstance où le pouvoir royal se montroit avec le plus dV'clat.

car il n'est pas dans la nature de l'homme, moins encore dans celle d'un peuple, qu'il refuse les moyens de salut qui lui sont offerts, quand le soin de sa propre conservation, la première de toutes les nécessités, lui en fait sentir le besoin, et que sa raison en approuve les moyens.

Certes, nous avons sous les yeux un exemple mémorable de la formation d'une société par l'élévation spontanée du pouvoir. Quand Bonaparte a paru , la France n'étoit plus une société; mais est-ce le peuple français, est -ce le directoire, est-ce le conseil des cinq-cents ou celui des anciens, est-ce même l'armée qui a nommé cet homme pour Unir les malheurs et la honte de l'anarchie conventionnelle et directoriale? JN'est-ce pas lui, et lui seul, ([ui s'est nommé lui-même premier consul, consul à vie, empereur, roi d'un pays, protecteur d'un autre , et partout le maître sous divers noms? Trendroit-on pour un contrat social la ridicule coméilie de ces listes ouvertes où s'inscrivoient la peur ou l'ambition, et que rejetoit la fidélité? Et, si la léi^itimité, la première puissance de toutes dans les nations chrétiennes, ne se fut montrée, le pouvoir n'auroit-ilpas passé à la famille du eonciuérant'

1 iG DFMONSTllATION PHILOSOl'THQUfc:

Si la nécessité de repousser un ennemi extérieur a pu (lonn,er naissance au pouvoir public, la nécessité, tout aussi urgente, de réprimer l'ennemi intérieur et d'assurer contre les passions la tranquillité de la cité et le repos des familles, a dû aussi le produire. Aussi nous trouvons, dès la plus haute antiquité, des rois ou chefs législateurs, comme nous y avons trouvé des rois guerriers et des héros vainqueurs de monstres. Que les rois se soient élevés dans les sociétés naissantes par la profondeur de leur raison ou la hauteur de leur courage, est-ce au peuple, ou n'est-ce pas à la nature, ou plutôt à son auteur, qui a départi à quelques hommes les qualités d'esprit et de cœur qui les ont rendus propres à commander à leurs semblables, que l'honneur doit en être rapporté? Et les premiers peuples eux-mêmes ne sont-ils pas tout -à-fait entrés dans cette pensée, quand ils ont fait leurs premiers rois cnfans des dieux? Et n'ont-ils pas , comme les enfans de la famille, obéi à l'ordre Xhonorer le père et la mère, ce que tous les commentateurs, et entr'autres Bossuet, entendent des pouvoirs et magistrats publics comme des pouvoirs de la famille, et de la paternité publique comme de la paternité domestique?

11 y a peu de jugement aussi a faire dériver la formation d'une société du droit de conquête 3 caria conquête suppose un état antérieur de société, une société armée, et par conséquent un pouvoir, et des officiers ou ministres qui en commandent ou dirigent les mouvemens vers une fin commune , un pouvoir déjà établi et reconnu. La conquête n'est donc pas une formation de société nouvelle , mais une extension de société déjà formée, extension qui peut être légitime dans son principe ou légitimée par sa durée.

La formation de la société publique n'a été, je le répète, ni volontaire ni forcée, elle a été

Page 1