DU POUVOIR PUBLIC OU POLITIQUE
La première condition du pouvoir est d'être u7i; et le pouvoir n'est entre les hommes un si grand sujet de division, que parce qu'il ne peut pas être un objet de partage. C'est la tunique sans couture qui ne peut être divisée et se tire au sort, et toujours entre les soldats.
Le pouvoir doit donc être im, et il est, comme nous le verrons, toujours u7i, malgré des apparences contraires ; car la politique a , comme l'astronomie , ses mouvcmens réels et ses mouvemcns apparcns.
Les fonctions du pouvoir peuvent être multiples, suivant que son action s'applique à divers objets: mais son essence est d'être uni car deux pouvoirs répondroient^à deux sociétés, et de là vient que, partout où le pouvoir est divisé, il se forme dos partis qui sont plusieurs sociétés dans le même Étal ; et le i;rand maître en morale ne nous dll-'rl pas : a (^ue tout pouvoir divisé en lui-même sera désolé.^))
122 DEMONSTRATION PHILOSOrHIQUE
Le pouvoir est essentiellement indépendant^ car un pouvoir dépendant de quelque autre n'est plus un pouvoir.
Summum esse y dit Hobbes, et aliis suhjiciy contî^adictoina sunt.
(c Être le premier et le plus liaut, et être souy) mis à quelque autre, implique contradiction.))
(c II faut, dit le célèbre Kant, que celui qui )) devra limiter le pouvoir ait un pouvoir plus )) grand ou du moins égal à celui qui est limité^ )) mais alors c'est le dernier et non le premier )) qui a l'autorité suprême , ce qui implique )) contradiction. ))
Le pouvoir public ne peut être indépendant, sans ^X^ç, propriétaire dans le sol 3 car, sans propriétés territoriales, il n'y a pas d'indépendance politique, puisque toute autre richesse , immobilière ou commerciale , dépend des hommes et des évènemens.
Le pouvoir est définitif , car un pouvoir qui ne peut définitivement exiger l'obéissance n'est pas indépendant, n'est pas le j^oz^i^ozV'^ puisqu'il y a un pouvoir plus grand que lui , celui de lui désobéir.
C'est ce pouvoir définitif que des hommes jgnorans ou perfides ont voulu rendre odieux en l'appelant absolu, et le confondant avec le
pouvoir arbitraire, qui est le moins indépendant, le moins définitif, le moins absolu de tous les pouvoirs, puisqu€ sa volonté est sans règle et son action sans direction, et qu'il est le jouet de ses propres violences, en attendant d'être la victime de ceux qu'il opprime.
Il est bon d'observer que l'Académie française, dans les premières éditions de son Die tionnairey avoit fait absolu synonyme d'arbitrairei dans les dernières, elle les a distingués, et depuis que la langue politique a été mieux faite , il n'est permis qu'à des ignorans en grammaire comme en politique, ou à des factieux, de les confondre. Un pliilosoplie qui fait autorité aujourd'lmi pour beaucoup de gens, M. Victor Cousin, a dit, dans ses Frajjjnen.s phiIo,soj)hique.Sy Y^n'j^G i53 : « he contraire » de Varbitraire, logiquement et gramniatica- » lement parlant, c'est l'/Vhsolu. »
Bossuet définit le pouvoir absolu ou définitif : « celui où un seul agit, mais par des » lois fondaincn laies contre lesquelles tout ce » qu'on fait est nul de soi. » Kl la plus fondamentale de ces lois est que le ])Ouvoir n'agira pas sans conseil ou sans remontrances qui sont lot ou tard écoutées. Montescpiieu détinit le pouvoir arbitraire : (< celui où un seul entraîne
» tout par sa volonté ou par ses caprices » ; mais il avoue lui-même qu'il n'y a pas de pouvoir, pour si absolu qu'il soit , qui ne soit borné par quelque endroit. Ce pouvoir, qui entraîne tout s'il n'est pas , comme en Turquie, ])orné par la religion, est entraîné lui-même par des révoltes de prétoriens et de janissaires.
Ce n'est pas le pouvoir absolu qui pèse sur les peuples : c'est l'obéissance absolue. Le pouvoir est la théorie, et l'obéissance l'application. L'un est une abstraction dont les peuples ne s'occupent même pas, l'autre est un fait 3 et je ne crains pas de soutenir que jamais le pouvoir absolu de nos rois n'auroit osé demander aux peuples ce qu'en a obtenu le pouvoir constitutionnel du monarque armé de deux chambres.
La religion chrétienne et les mœurs qu'elle avoit formées étoient un frein doux et puissant aux abus ou aux erreurs du pouvoir (cette réflexion est de Montesquieu), et ce n'est que dans le pays où l'on a prétendu la réformer que l'on a vu surgir, dans la personne de Henri YIII, le pouvoir le plus arbitraire, le plus cruel et le plus insensé dont le monde eût entendu parler depuis les Commode et les Héliogal)ale.
Le pouvoir partout est définitif y ou il n'est pas un pouvoir. Ainsi , dans l'ordre domestique, le pouvoir du père sur ses enfans , du maître sur ses serviteurs, du chef d'atelier sur ses ouvriers ; ainsi , dans l'état politique , les arrêts des cours de justice, les ordres des chefs militaires, les décrets des assemhlées législatives, sont chacun dans leur sphère des pouvoirs définitifs ou ahsolus, et plus absolus si le pouvoir est collectif; et , si tous ces pouvoirs ne pouvoient pas exiger l'obéissance, toute société domestique ou politique , même toute association d'intérêts, seroit impossible.
Le pouvoir est essentiellement actif, puisqu'en lui réside la volonté générale, principe de toute action politique.
Le pouvoir doit être 'perpétuel; car la mort ou la suspension du pouvoir seroit la fin de la société, puisqu'une société sans pouvoir n'est plus une société. Aussi, les rois ne meurent pas dans nos monarchies héréditaires.
Le pouvoir, par conséquent, doit être continuellement ol rcellemvnt présent à la société, pour en régler le mouvement et en diriger l'action ; car, comme la société ne peut exister sans pouvoir, l'absence du pouvoir législateur et régulateur livre la société au désordre, et
126 DÉMONSTRATION rilILOSOPHIQUE
Unit par l'usurpation, qui ramène une société, mais négative; c'est-à-dire, qu'au lieu de 'pouvoir, de ministre, de sujets, il y a un despote, des satellites et des esclaves.
Des publicistes ont, dans ce siècle, distingué deux autres pouvoirs, le pouvoir exécutif, et le pouvoir judiciaire. L'essence du pouvoir est d'être législateur, et celui-là ne se délègue pas ; mais son action administrative, son action judiciaire , sont des fonctions qu'il délègue en s'en réservant la suprême direction ; ceux à qui il les délègue ne sont pas des pouvoirs, mais des autorités, puisqu'ils ont besoin d'être autorisés à les remplir.
Comme nous avons dit que le pouvoir étoit volonté et action, vouloir et faire, velle et facere, ces deux attributs du pouvoir répondent aux deux parties, intelligence et organes, dont l'homme est composé. A l'intelligence appartient la volonté, aux organes appartient l'exécution ou l'action.
Le pouvoir a donc deux fonctions éminentes : celle Adjuger tout ce qui peut éclairer sa volonté, celle de combattre tout ce qui peut faire obstacle à son action.
Dans les sociétés primitives, ces deux fonctions du pouvoir de juger et de combattre
ctoient remplies par les rois eux-mêmes plus littéralement que dans nos sociétés populeuses, où les rois ont été obligés de les déléguer.
Les premiers rois jugeoient eux-mêmes les différends qui s'élevoient entre leurs sujets, et combattoient toujours à la tête de leurs armées, et, plus d'une fois, le combat singulier de deux rois a décidé du sort de deux nations.
Aujourd'hui, les rois jugent en donnant des lois, en instituant des juges, et combattent par leurs généraux et leurs armées.
Ces deux fonctions, déjuger et de combatfrOy se retrouvent partout où il y a un commencement de société, et jusque dans les peuplades sauvages, où les vieillards rendent la justice et les jeunes prennent les armes; et déjà, cliez les Germains, ces derniers étoient distingués en chefs, duces y ou compagnons du prince, comités, d'où nous sont venus les titres modernes de ducs et de comtes.
Tous les caractères que nous avons assignés au pouvoir domestique conviennent donc aussi au pouvoir public. Ils sont les niomes pour le pouvoir divin, en qui résident, mais dans un degré iniini, l'unilé, Tindépc lulauce, la Ibrce, l'activité, la perpétuité, etc.