‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 4 sur 8 · DU POUVOIR SUBORDONNÉ, APPELE PROPREMENT POUVOIR · texte numérisé non relu

DU POUVOIR SUBORDONNÉ, APPELE PROPREMENT POUVOIR

Quoi qu'il en soit des deux systèmes que nous venons d'exposer sur le pouvoir souverain de vouloir et de faire pour la conservation de la société, il est vrai et dans toutes les opinions; que les hommes ne connoissent une volonté que par le signe qui l'exprime, et que les sens transmettent à leur esprit, et qu'ils ne reçoivent une action que par ses effets sur leurs sens.

Ce sont-la les conditions ou lois générales de l'union des deux substances, êtres ou facultés qui constituent l'homme , la pensée et le mouvement , la vo-

îonté et l'action, l'ame et le corps; et si cet ordre étoit dérangé, tous les rapports entre les hommes seroient renversés , toutes les lois illusoires et toute société impossible.

En effet, Dieu exécute sa volonté; il agit donc par les lois générales qui sont l'expression de sa volonté , comme étant le résultat des rapports entre les êtres créés; et tant que cette volonté subsiste, il ne peut rien contre ces lois , parce qu'il ne peut rien contre sa volonté. Il y a des lois générales qui gouvernent le monde sensible, ou des corps, et des lois générales qui gouvernent le monde social, le monde des intelligences. Ces lois ne peuvent pas être opposées les unes aux autres, car alors Dieu se contrediroit lui-même ; il n'y auroit plus ni ordre matériel , ni ordre social; il n'y auroit plus rien : car les êtres ne sont que dans un certain ordre, et en vertu de certaines lois.

C'est une loi générale de l'ordre social

OU moral , que l'homme tel que nous le comioissons ( et nous ne pouvons pas connoître un homme autre que nous, ni raisonner dans cette hypothèse), que l'homme, dis-je, connoisse la pensée par la parole qui l'exprime; et c'est une loi générale de l'ordre physique et du monde des corps, que cette parole soit manifestée par des signes que le son transmet à l'ouïe, ou que des figures tracées présentent aux yeux, et que cette parole soit parlée ou écrite par des êtres semblables à l'homme qui parle ou qui écrit. Dieu, pour faire connoître à l'homme ses volontés, ne peut donc renverser les lois qui sont aussi ses volontés, et il n'y auroit plus de société possible entre Dieu et l'homme, si Dieu agissoit par des lois étrangères à la nature de l'homme , et à son ëtat présent ou futur. Dieu fera donc parler ou écrire des hommes pour instruire les hommes , et de quels autres moyens , en effet , proportionnés à la na-

ture humaine , l'Etre suprême pourroitil se servir? Car qu'on y prenne garde, l'homme ne peut pas imaginer le moyen de l'action de la suprême puissance, parce que les sens corporels qui lui transmettent des images et des sensations, n'ont rien de commun avec l'être simple. Mais la raison de l'homme peut concevoir la raison des volontés de la suprême sagesse^ parce que la raison humaine , qui n'est que la perception de la raison des êtres, est non égale, mais semblable a la suprême raison , et faite à sa ressemblance. Dieu ne pourroit donc instruire les hommes par lui-même , et sans la médiation à^^ives semblables à l'homme, qu'en parlant lui-même à toute la société; ou en éclairant chaque individu par une inspiration particulière. i° Mais Dieu ne pourroit se faire entendre lui-même et immédiatement de tout un peuple à la fois , sans changer les lois ordinaires des sensations humaines, détruire toui libre

— 71 — • arbitre par cette action humaine , puisqu'elle s'exerceroit sensiblement sur des hommes , et surhumaine tout a. la fois , puisqu'elle seroit constamment contre le système de l'homme; car, comme un peuple s'éteint et se renouvelle continuellement , il faudroit supposer, a tout instant et en tout lieu, cette instruction immédiate perpétuellement subsistante dans la société pour l'instruction successive de toutes les générations ; supposition évidemment inadmissible , qui, contrariant également la nature de l'homme physique et l'ordre constant des communications sociales, place l'homme hors de la société, ou la société hors du temps.

« Cette intervention extraordinaire, )) dit C. Bonnet, ne seroit-elle pas un » miracle perpétuel? et un miracle per- » pétuel seroit-il bien un miracle? et » une pareille intervention seroit-elle )) bien dans l'ordre de la sagesse d ?

2° La supposition que Dieu fasse con-

noître ses volontés sociales ou générales a chaque individu par une inspiration particulière, laisse la société sans garantie contre l'enthousiasme qui raconte des visions, ou la fourherie qui en invente; et ce moyen individuel et privé ne peut, sans contradiction, être proposé pour règle à la société. C'est ce qui a perdu les sectes protestantes qui, à la place d'une autorité yïsihle par'lante et éc?Hvante qu'elles ont rejetée, ont érigé le sens jjriçé et l'inspiration particulière en loi générale et constante de la société; fanatisme insensé, qui peut consacrer toutes les visions et légaliser tous les forfaits !

Les deux moyens de communication immédiate de Dieu aux hommes, que nous venons d'exposer, ou d'une pensée sans parole et par inspiration à chaque homme, ou d'une parole de l'être incorporel, entendue immédiatement par des Lires corporels, sont donc également

contraires aux lois générales de l'ordre présent et dans lequel nous vivons. Ils ne sont donc pas; et c'est proprement du fanatisme, que de supposer entre les êtres, comme le fait Jean- Jacques Rousseau, des moyens de communication hors de l'ordre naturel et constant. « Ce )) que Dieu veut qu'un homme fasse , )) dit-il, il ne le lui fait pas dire par un )) autre, il le lui dit lui-même, et l'écrit

)) au fond de son cœur )).

Il y a dans ce passage autant d'erreurs que de mots. Oîi sera donc la règle publique et sociale des actions humaines? Chaque homme sera donc ftig-e de ce qui est écjnt au fond de son cœur, puisque seul il vpeut lire. Et sur quelle loi la société pourra-t-elle juger celui à qui Dieu a parlé lui-même, ou condamner des actions dont l'homme assurera avoir lu l'ordre écrit au fond de son cœur? Comment dans un ttat, les tribunaux jugeroient-ils les coupables , si le prince

n'eût intimé à ses sujets les lois, qu'en parlant à l'oreille de cliacun d'eux?

Les sophistes, comme Toussaint et Helçétius , qui ont nié le pouvoir du père et les devoirs des enfans, et Je an- Jacques lui-même qui a étouffé les sentimens paternels, n'aA'oient donc sur ce premier objet des affections de l'homme et de ses obligations , ?Hen d'écrit au fond de leur cœur? Cette écriture peut faire image dans une déclamation et arrondir une phrase; mais on ne fonde pas la société sur une métaphore, et le christianisme qui entend bien mieux les intérêts de la société, et l'ordre des relations des êtres entr'eux, loin de nous livrer chacun à notre sens pinvé et à nos inspirations personnelles, nous défend d'écouter les révélations même d'un ange, si elles étoient contraires à la parole ou à l'écriture, expression publique de la volonté du souveraiuj manifestée à la société.

Cette théorie des lois générales de l'ordre moral de l'univers sur lequel je me suis étendu a dessein, est la considération la plus vaste que la méditation puisse offrir aux pensées de l'homme.

Le sentiment de la constante régularité de cet ordre g.énéral est le fondement de tout ordre particulier dont l'homme ici bas est l'instrument , quand il n'en est pas le ministre , et qui fait que l'homme domestique travaille avec la certitude de recueillir le fruit de son labeur, et que l'homme public agit avec la certitude qu'il résultera du bien de son action. Je sais que des chrétiens plus pieux qu'éclairés craignent d'ôter quelque chose a la puissance divine, s'ils ne lui accordent que d'être souverainement absolue, et qu'ils voudroient encore qu'elle fût perpétuellement arbitraire; ils s'indignent dans l'amertume de leur zèle ou dans l'impatience de leur humeur, de voir luire le soleil sur les

méchans comme sur les bons; ils voudroient faire descendre le feu du ciel sur les villes coupables, et qu'une catastrophe générale punît des désordres particuliers; mais le vrai philosophe franchit par la pensée le court espace des lieux et des temps; il voit l'ordre éternel , universel , 7iécessaire , dominant tout ce qui est temporaire et local, et l'homme rebelle à ces lois constantes , ramené à l'ordre par le châtiment, s'il n'y est pas revenu par le repentir.

Les sophistes qui abusent de tout ont dit, et sous toutes les formes, que la prière que l'homme adressoit à la Divinité étoit inutile ou même absurde, puisqu'elle ne pouvoit changer les lois générales de l'univers. Sans doute, l'homme religieux ne demande pas à l'Etre suprême de suspendre la marche des lois générales, mais d'arrêter les eflfets de ses passions et de celles des autres qui l'empêchent d'être en harmo-

nie avec ces mêmes lois générales qui vont a la vérité' sans lui, mais hors desquelles il ne peut lui-même Aivre bon et heureux. Or, cette demande est raisonnable; parce que les passions humaines peuvent être changées ou comprimées; puisqu'elles ne sont réglées par aucune loi, et qu'elles agissent même contre coules les lois. Dieu, dira-t-on, connoît nos besoins. Sans doute, mais il veut que nous les connoissions nousmêmes, puisque c'est la première condition nécessaire pour être soulagé; il veut surtout, que nous implorions son secours; et ce rapport du sujet au pouvoir est lui-même une loi générale de l'ordre social, comme le rapport du pouvoir au sujet. Au reste, il est conséquent que ceux qui nient que Dieu ait parlé aux hommes, ne veuillent pas que l'homme parle à la Divinité, et qu'ils ne connoissent plus de devoir, là où ils ne voient pas de pouvoir.

Dieu emploie donc des moyens dans l'ordre de la nature humaine, pour intimer aux sociétés humaines ses volontés suprêmes; il se sert d'un être humain pour parler aux hommes, parce qu'il est naturel, c'est-à-dire, dans l'ordre des communications établies, qu'ww homme parle pour que tous entendent, qu'ww homme commande pour que tous obéissent; et il est naturel encore et conforme aux perceptions de notre raison, que cet homme envoyé de Dieu pour instruire ses semblables, accrédite auprès d'eux sa mission divine, et que toujours conformément a la nécessité de la correspondance entre la volonté et l'action, il paroisse le ministre d'une action divine, puisqu'il s'annonce comme l'organe des volontés divines (1).

(1) La question particulière de raction divine ou des miracles, signe auquel on contredit, ne peut pas en être une entre les théistes et les athées, puisqu'elle rentre dans la question générale de l'existenie de Dieu. Elle

Ainsi nécessité [on sait que ce terme ne signifie en philosophie que la contormité aux rapports naturels des êtres),

est donc uniquement agitée entre les théistes ; mais elle seroit aujourd'hui plus éclaircie , peut-être , si l'on eût proportionné l'attaque à la défense , si l'on eût senti que rien n'étoit plus propre à établir la vérité des faits de ce genre que d'en prouver la nécessité, je veux dire , la conformité aux rapports naturels des êtres en société , et aux lois générales de l'ordre qui les régit ; et qu'en même temps que les uns soutenoient par Thistoire ce que les autres attaquoient avec les armes de la critique , ils eussent aussi défendu par des raisons métaphysiques ce que l'on combattoit par des arguties de dialectique.

Cette discussion eût prouvé qu'il y a une raison plus générale, plus de raison par conséquent, pour croire, dans une hypothèse donnée , un fait surhumain , que pour croire un fait purement humain ; et c'est uniquement et précisément ce qui fait que les mêmes hommes , des hommes sages , qui ont versé leur sang pour la croyance de l'un , n'auroient mis assurément aucun intérêt à soutenir l'autre.

En effet , étant donnée la raison la plus générale possible , la raison de l'établissement de la société religieuse universelle ( et elle existe sous nos yeux ) , je conçois la raison d'une guérisnn instantanée que le législateur donne en preuve de la vérité de sa doctrine ,

— bo — nécessité, \° que le souverain donne la mission, 2° que le pouvoir ^a?7e en son nom 5 3° que les sujets entendent ses or-

et ]idée un rapport juste et naturel entre action forte et volonté sage. A la vérité , je ne vois rien , pas même de succession de temps , entre la volonté et l'action , entre le commandement du médecin et la guérison du malade ; et là où je conçois par ma raison une raison générale , et la plus générale possible à cette volonté, je n imagine pas, par aucune entremise de mes sens, le moyen particulier de cette action.

Dans la guérison successive de la même maladie par les voies ordinaires , je conçois une raison , celle de rétablir un homme d'une infirmité physique, raison individuelle et particulière , si je la compare à celle du rétablissement de l'humanité même de l'état d'ignorance et d'erreur. Je vois, il est vrai , entre la volonté et l'action , le médecin et le patient , un milieu ou moyen : ce sont des paroles , des opérations, des remèdes , de temps enfin pour tout cela ; mais ce seroit une grande erreur de croire que j'en conçoive davantage la raison de tant de parlage , d'instrumens et de matières ; c'est-à-dire , leur rapport avec l'effet produit, et la cessation plus ou moins prompte de cet état de mon corps appelé fièvre , inaccessible même aux conjectures ; ni que les chimistes et les botanistes aient au fond une autre raison à donner que celle de Molière de la question : pourquoi l'opium fait dormir ?

— 8i — dres; trois lois générales, résultat des rapports de la nature physique et morale des êtres : donc trois vérités nécessaires,

Et quoique mes sens perçoivent ici une succession d'hommes et de choses , bien loin d'y idéer un rapport avec l'effet produit , toutes mes idées se confondent ; je ne vois plus même des rapports, et je me perds dans le vague des probabilités , lorsque j'observe que les mêmes hommes et les mêmes choses produisent , dans des cas qui me paroissent semblables, des effets opposés entr'eux comme la vie et la mort, et que les malades meurent plus souvent qu'ils ne guérissent, effets dont l'un est aussi inexplicable que l'autre. Que le médecin guérisse seul à l'instant et d'un mot, ou avec une ordonnance, et le secours du temps, des hommes et des drogues , la raison humaine n'idée rien , absolument rien du rapport ou raison particulière du moyen qu'il emploie ; et toutes choses égales sous cet aspect, elle a de plus pour croire ce fait surhumain, dans la circonstance donnée, une raison générale qu'elle ne peut avoir pour le fait humain , parce qu'il est évident que le législateur de la société a , pour opérer la guérison d'un malade, une raison surhumaine et bien autrement impoitante que celle du médecin pour traiter ses pratiques. Le témoignage de mes sens ou des sens d'autrui, qui peuvent, avec certaines conditions, remplacer les miens ( et la société et la vie entière roulent sur cette compensation ), me rapportent donc des mystères d'ua

relatives rune à l'autre, et absolument inséparables, que le plus profond interprète de la science de la société renferme

côté ou d'autre , même des prodiges, c'est-à-dire, des effets dont le rapport est inconnu avec le moyen qui les opère ; et s'il y a miracle d'une part , c'est-à-dire, action faite pour une cause divine , générale , sociale, action où l'Etre éternel agit sans succession de temps, l'Etre simple sans composition de parties , l'Etre infini sans disposition de lieux , il y a , pour croire ce fait hors de l'ordre comismu des faits , mais non con/re l'ordre général des possibilités, une xaison hors de l'ordre commun des motifs contingens et particuliers, mais non contre l'ordre des idées générales et nécessaires , et la raison suffisante de croire s'y trouve al ondamment ; car il y a plus de raison pour croire le général que le particulier, le nécessaire que le contingent , l'être de Dieu que l'existence de l'homme.

Au reste, il est singulier que les détracteurs les plus acliarnés des mystères et des miracles soient les médecins, de tous les hommes ceux qui proposent à notre simplicité le plus de mystères , et qui , à la lettre , opèrent sous nos yeux le plus de prodiges , puisqu'ils ôtent et donnent la vie par les mêmes moyens en apparence, et sans qu'ils puissent plus que nous, connoître le rapport du moyen employé à l'effet produit ; et c'est ce qui a fait leur réputation de sorcellerie, dans un temps, et de science dans un autre.

toutes sous cette conclusion courte et pressante ; La C7'0i/ance vient de rouie Comment entendront-ils , si on ne leur parle? comment leur 'pardera-t-on , si Von n'est envoyé ?

Le peuple aussi, quand il exerce sa prétendue souveraineté, envoie des hommes qui se prétendent organes de ses volontés et ministres de son action, des hommes à qui il permet de vouloir, et surtout défaire. Dieu à cause de Vincor-

La résurrection d'un mort appartient à un autre ordre de possiblités, et au système des lois générales de Tordre futur, état qui n'est pas étranger à l'homme , puique tous les peuples en ont eu l'idée, et qui n'est peut-être pas impénétrable à la raison humaine ; et Ch. Bonnet a prouvé qu'elle peut aller loin sur ce sujet. Au reste , les sophistes eux-mêmes n'ont pas cru que la durée indéfinie de la vie de l'homme, prodige à peu près du même ordre que sa résurrection , fût contraire aux lois générales de la nature humaine, puisque Condorcet espère et annonce , dans un ouvrage posthume, qu'on découvrira quelque jour le secret, il n'ose pas dire de ne pas mourir, mais de prolonger indéjinimcnl son existence.

poréitë et de la simplicité de son être, n'agit pas immédiatement et sans 7nédiateu?% sur riiomme sensible; le peuple par la raison contraire et à cause de sa multiplicité même, ne peut être entendu quand il parie, \n faire quand il se meut ; et si les Hébreux persuadés de la disproportion de l'action immédiate de la Divinité à la foiblesse des organes liumains , craignoient, nous dit leur historien, que Dieu leur parlât lui-même de j)eur qu'ils ne mourussent , nous savons , par une expérience récente, que la volonté du peuple souverain prononcée aussi du haut de la montagne, avec le bruit du tonnerre et le fracas de Forage, donne infailliblement la mort a la société où elle se fait entendre.

Les livres révérés des chrétiens confirment par leurs récits , et le paganisme par ses fables, cette croyance de l'univers, que la Divinité incorporelle manifeste sa présence a la société des êtres corporels,

par l'entremise d'êtres semblables à eux, et le raisonnement en établit la nécessité (1), je veux dire la conformité à l'ordre constant et aux lois générales de notre iiature.

Ces êtres bumains, organes des volontés souveraines dans la société, et ministres de l'action souveraine, s'appellent proprement pouvoir, puisqu'ils ont le vouloir et \e faire sur la société; et l'on dit effectivement le pouvoir en parlant des cbefs visibles de toute société : pouvoir paternel, ecclésiastique, politique, etc. ; mais ce pouvoir est subordonné au pouvoir suprême du souverain, Dieu ou peuple, puisqu'il ne fait, après tout , que maniiester sa volonté suprême ,

(1) Nécessaire , en métaphysique, ne vent pas dire obligé, mais tel qu'il ne peut être autrement sans choquer la nature des êtres. Ainsi, l'amour d'un fils pour son père est nécessaire ou conforme à la nature de ces êtres ; mais il n'est pas vbligé, puisque plusieurs enfans se refusent ù cet amour.

et exécuter en son nom son action suprême.

Or, je vais plus loin , et j'avertis ici le lecteur de chicaner opiniâtrement le principe , de peur d'être forcé d'admettre la conséquence.

Le pouvoir existe donc , sous un nom ou sous un autre, dans toute société; mais j'avance comme un lait : Qne l'unité même physique de pouvoir existe toujours dans toute société, c'est-à-dire , qu'il n'y a jamais qu'un seul homm.e à la fois qui énonce U7ie volonté ^ et commande une action dans la société. Ainsi le fait prouve l'unité physique , comme la raison démontre la nécessité de l'unité morale ; car elle dit , que s'il y avoit k la fois dans la société deux volontés et deux actions, il y auroit bientôt deux sociétés.

Je n'ignore pas que les apparences et le langage usuel sont contraires à cette assertion; mais il faut dans les

sciences morales, comme dans les sciences physiques, corriger le témoignage des sens, expliquer les apparences, et remonter aux élémens du langage.

(( L'homme sage , dit le Prophète , ne )) jugera pas toujours sur le rapport )> de ses yeux ou de ses oreilles (1 ). »

]° A commencer par la société domestique ou la famille , il est évident qp'un homme unique est pouvoir, et qu'il ne peut y en avoir deux. Les lois de la nature physique établissent la nécessité de cette unité physique, et les lois de la nature sociale qu'on appelle les lois politiques et civiles, surtout les lois romaines, la confirment et l'é tendent. Quelques sophistes ont méconnu le pouvoir domestique ou paternel, et des lois rédigées sur leurs systèmes ont porté atteinte à ce pouvoir, le premier dans l'ordre du temps, de tous les pouvoirs humains , et

(1) Non secnndùm lisionem oculorum judical/it , neque secundùm cuJilum auiiuni arguet. Isaïe.

supposant égaux entr'eux des êtres qnî ne soni (\y\e semblables , ont brisé le pouvoir marital, et affoibli, anéanti même le pouvoir paternel. Les mêmes hommes , entraînés par les mêmes principes , ont méconnu la nature du pouvoir public, et comme ils avoient soustrait les enfans dès l'âge des passions à l'autorité domestiqua , ils ont soustrait les peuples a l'autorité publique dans la crise des révolutions, en leur permettant de s'insurger contre le pouvoir, et même de le déposer; et ils ont ainsi légalisé la révolte dans la société domestique, et la révolte dans la société publique , état affreux , impossible même de société, et le nec 27lits ultra du désordre social (i).

(1) On sait que les Romains renforcèrent le pouvoir domestique à l'instant où par leur révolution politique ils affolblissoient le pouvoir public. Nous avons fait tout le contraire. Aussi les Romains conservèrent longtemps leurs mœurs, et nous avons achevé de perdre les nôtres.

2*^ L'unité physique de pouvoir est évidente dans la monarchie , puisque monarchie ne veut dire qu^unitéde pouçoi7\ Il est intéressant de remarquer que !a nature de l'homme-pouvoir est exprimée à découvert dans les langues des peuples du nord de notre continent, qui, seuls dans l'univers connu, forts de la nature et de ses lois, conservèrent la simplicité native de leur langue antique et la sagesse de leur constitution primitive, contre V artifice de la langue des Romains, et les combinaisons laborieuses de leurs institutions démocratiques.

Dans toutes les langues d'origine scytique , celtique , germanique , teutonne, etc., et depuis la Moselle jusqu'au Kamtschatka, l'homme revêtu du pouvoir public s'appelle Kœnig , Kin^ , Kan, Chagan, Kien, mots qui ont tous pour racine le verbe Kœmien, qui^ dans leur langue, signifie poiiçoir, et que ces peuples disent familièrement Vhomine

qui petit, comme nous disons, emphatiquement, potentat. Il n'est pas inutile d'observer que ces langues paroissent n'être que les divers dialectes d'une langue extrêmement ancienne de la haute Asie : berceau des hommes et des sociétés. L'étymologie et la remarque sont de Leibnitz.

3° L'unité physique de pouvoir est certaine même dans les États populaires, aristocratiques ou démocratiques ; car c'est au fond le même gouvernement.

Le nombre des hommes qui prétendent au pouvoir ou l'exercent, peut importer beaucoup a la tranquillité d'un Etat , mais il ne change rien à la nature de sa constitution.

J'ai honte d'énoncer une vérité aussi simple : mais à travers toutes les formes dont se compose la législation dans un Etat populaire, le nombre de ses députés est \e paidage de ses orateurs , je ne vois qaun homme qui propose une loi et

des hommes qui l'acceptent; car si deux vouloient la proposer à la lois, il Taudroit, de nécessité physique, donner la pa7^ole à l'un et l'ôter à l'autre. Une assemblée législative n'est donc à la lettre et pliysiquement qu'une loterie de pouvoir où on le tire à chaque délibération. L'avis qui prévaut et qui passe en loi, est une volonté qui dirige V action du gouvernement. Celui qui l'a émis a donc eu réellement, dans ce moment et pour cette circonstance, le vouloir ei\e faire. Il a donc été le pouvoii' du jour et du moment ; et que le vote ait été public ou secret, qu'on ait voté par appel nominal ou par assis et levé, il a prononcé entre les votans, comme le Roi en son conseil. Quand un homme propose une loi et qu'un autre la combat, le pouvoir est incertain entre eux; et s'il la modifie, et que la loi passe avec la modification , ce sont deux pouvoirs qui se sont rapidement succédé , puisque ce sont deux

volontés qui sont chacune devenues loi.

Voila pourquoi toute assemblée doit être en nombre impair, ou avoir la faculté de s'y réduire en cas de partage, et qu'on suppose même ce nombre impair là où il n'est pas, en supposant un votant qui n'existe point, ce qu'on appelle donner à quelqu'un la voix prépondérante , car le nombre impair est celui où V unité excède, domine: sans cela, cent mille opinions pourroient ne jamais devenir une volonté , cent mille bras ne jamais faire une action, et cent millions d'hommes ne jamais former une société. C'est ce que dit ou veut dire Montesquieu :

(( Le peuple est monarque par ses suf- )) frages, qui sont ses volontés. Ce mo- » narque a toujours trop ou trop peu )) d'action : quelquefois avec cent mille )) bras, il renverse tout; quelque lois avec )) mille pieds , il ne va que comme un )) insecte. »

On voit la raison des troubles éternels

dont les Etats populaires sont agités. Là où chacun peut à son tour être pouvoir, il est impossible que plusieurs à la fois ne veuillent être pouvoir (i).

4° L'unité même physique de pouvoir existe nécessairement dans la société religieuse, ou la société de Dieu et de l'homme ; car en admettant l'existence de l'un et de l'autre, il y a entre l'être volonté et action infinies , similitude , donc rapports; inégalité, donc dépendance ; rapports et dépendance , donc société'.

Il est évident que toutes les religions

(1) SifJ'on me reprochoit de donner dans des abstractions , je répondrois qu'il n'y a rien de moins abstrait que l'unité physique. Ce reproche seroit beaucoup mieux adressé aux partisans de la souveraineté du peuple. Je me rappelle qu'il parut quelques jours avant le 18 fructidor un petit ouvrage, dans lequel un homme d'esprit disoit : Le chef - d œuvre du gouvernement représentatif est que le pouvoir y est abstrait. Ce pouvoir abstrait a retenu cet écrivain en prison réelle pendant deux ans.

publiques, et même les sectes qui ont paru sur la terre, soit avant^ soit depuis la religion chrétienne, les sectateurs de Moïse, de Zoroastre, de Confucius, de Mahomet, de Manès, à''Arius, ^Eutychès, de Montait, de Jean Huss, de Luther y de Calvin, etc. y reconnoissent tous un homme pour fondateur, législateur, réformateur : car tous ces mots ont ici le même sens, soit qu'il se soit dit inspiré de Dieu, soit que ses disciples lui aient cru des lumières supérieures à celles des autres hommes ; et même nos philosophes sont les échos de Spinosa, de Bayle, de P^oltaire, de Jean- Jacques Rousseau, d^Uelçétius, etc. Partout enfin l'homme qui soumet la volonté des autres hommes à ses opinions religieuses ou politiques, et leur action religieuse ou politique au culte ou au gouvernement qu'il établit; cet homme, dis-je, a le vouloir et \e faire sur d'autres hommes ; et quelque soit son nom, son rang

et son titre, il rend les autres hommes sujets de son pouvoir.

Cette unité physique de pouvoir, cet être humain existe dans la religion chrétienne, que ses Jidèles regardent comme le développement et la perfection du théisme; et ils ont, à ce sujet, une croyance fort ancienne et fort répandue. Cette croyance a une raison; car rien n'est sans une raison d'être, et voici celle qu'ils en donnent.

Le pouvoir existe comme un rapport entre le souverain et le sujet, pour les unir tous deux, les rendre U7is de volonté et d'action, en conformant la volonté foible, imparfaite, variable, contingente du sujet à la volonté parfaite , générale, nécessaire du souverain, et rendre l'action conservatrice du souverain réellement présente et sensible au sujet.

Le pouvoir est donc milieu, moi/en, médiateur, car tous ces mots sont syno-

nymes entre ie souverain et le sujet ; lien de l'un a l'autre, il doit participe!^ de l'un et de l'autre ; il doit être l'un et l'autre, pour les unir tous deux : et comme la raison conçoit qu'un corps peut seul être moyen de continuité entre deux corps, elle dit avec la même clarté qu'un être esprit et corps peut seul être moyen d^U7iion entre un esprit et des êtres esprit et corps. Ici le souverain est Dieu, le sujet est homme ; le pouvoir sera donc jDieu-komme rapport du souverain au sujet, non 1^2^^ forcé, vndii^ nécessaire , c'est-à-dire conforme aux rapports naturels entre les êtres dans la société, et aux lois générales de leur union. Mais si la raison de l'homme, semblable à la raison suprême, conçoit la raison de cet Etre divin, ses sens, trop disproportionnés k la puissance infinie , ne rapportent rien à sa pensée qui puisse lui faire imaginer le moyen de cette prodigieuse opération.

Tel est l'être Dieu - homme , q^iie les chrétiens reconnoissent et révèrent comme le législateur et le pouvoir de la société générale ou catholique, suivant la force du mot grec (i), être-lien , ou médiateur entre deux êtres, m,ediator unius non est; entre deux êtres sem,hlahles, mais inégaux, qui puisse les unifier en quelque sorte en divinisant l'homme et humanisant Dieu même, c'est-à-dire, en rendant les volontés humaines conformes à la volonté divine , et l'action divine ou le culte, semblable en quelque sorte à l'action humaine, sensible et extérieure comme elle , in similitudinem hominum factus et ha-

(1) Général ou universel ne veut pas dire commun, mais nécessaire ou conforme aux rapports naturels des êtres. Ainsi la vérité est toujours générale, même lorsque l'erreur est commune. La religion chrétienne n'en est pas moins la religion générale ou univeiselle, même s'il étoit possible qu'il n'y eût pas de chrétiens. Ainsi les vérités mathématiques étoient des vérités générales, miême avant qu'elles fussent connues des géomètres.

bitu inventus ut homo, qui fasse ainsi, que l'homme connoisse Dieu ou répare le crime de l'avoir méconnu , empêche que Dieu, par l'opposition nécessaire, invincible qu'il a à toute imperfection, ne détruise l'homme, et conserve ainsi rédempteur^ réparateur, libérateur de l'homme, Dieu a l'homme et l'homme a Dieu.

Les chrétiens soutiennent que cette crojSLïice y inimaginable dans ses moyens, est non-seulement compréhensible ou raisonnable dans ses motifs , rationabile obsequiam, mais qu'elle est même profondément philosophique, parce qu'elle est parfaitement conforme aux rapports naturels, ou à la raison des êtres, dont la perception claire ou obscure, bornée ou infinie, forme, ou plutôt est la raison humaine et même la raison divine.

Il y a donc (je ne parle encore que de la société religieuse ) un pouvoir divin et des pouvoirs humains, comme il y a

une souveraineté de Dieu et une souveraineté de l'homme.

La société soumise au pouvoir divin sera forte et durable ; celle soumise au pouvoir de l'homme sera loible et variable : là, selon les chrétiens, est la raison de l'imperturbable fixité de la religion chrétienne, de son insurmontable et tranquille résistance à toutes les persécutions et à la plus destructive de toutes, celle du temps, du développement successif des vertus qu'elle enseigne, et du perfectionnement de tous les peuples qu'elle éclaire, et la raison des éternelles variations des sectes et de leur disparution insensible. En effet, la société doit être impérissable là où le pouvoir est immortel, et elle doit être changeante et périssable là oii le pouvoir peut finir et n'est que celui des hommes. Celle-ci est à peine formée, qu'elle est en proie à la rivalité des hommes qui aspirent au pouvoir, et qui, avec un droit égal à vouloir

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et Si faille, se croient tous des talens supérieurs pour vouloir et ^owy faire, et ne reconnoissent aucun arbitre public de leurs droits, aucun juge légal de leurs talens, aucun régulateur certain de leurs opinions, puisque le sens pîHçé et l'inspiration particulière sont des dogmes fondamentaux de leur société. Ces sectes peuvent se prolonger, mais elles ne sauroient s'affermir : l'imperfection de ces pouvoirs humains entraîne nécessairement vers le néant la société qu'ils ont fondée. Avec le temps, on juge le législateur; l'enthousiasme se refroidit, l'illusion se dissipe, l'homme seul reste et paroît, et comme fait dire Voltaire au plus célèbre de ces fondateurs de religions humaines :

Mon empire est détruit si l'homme est reconnu.

Or, ce sont des faits ; et déjà l'Europe voit la religion chrétienne renaître, pour ainsi dire, de ses cendres, et les sectes

rivales descendre lentement au tombeau. L'indiffërentisme introduit par la philosophie ne tuera que l'erreur.

Il nous reste quelques réflexions a faire sur le système social des chrétiens.

Ce système s'accorde parfaitement avec ce que nous avons dit de l'origine du pouvoir, organe des volontés du souverain, et ministre de son action, puisque l'Homme-Dieu, que les chrétiens révèrent comme le législateur et le po2i- S^oiràe leur société, dit en mille endroits, en parlant de lui-même, çfw'iZ n enseigne iHen que ce qu'il a appris de son Père, qu'il ne fait pas sa volonté, mais la volonté de celui qui V a envoyé ; et ailleurs, que tout pouvoii' lui a été donné aii ciel et sur la terre ; et que les premiers et les plus saA^ans interprètes de sa doctrine, ministres de son pouvoir, disent de lui en mille manières, que toute paternité (c'est ainsi qu'ils appellent le pouvoir) tire son nom et son litige de lui

an ciel et sur la terre ; c'est-a-dire qu'il est la source et le type de tout pouvoir divin et humain.

Ici se présente d'elle-même une réflexion d'une haute importance.

La raison ne peut pas admettre le système des chrétiens, et supposer au milieu de la société des êtres pensans, un pouvoir pareil a celui d'un Homme-Dieu parlant et agissant dans la société au nom de Dieu même, sans observer des effets généraux, proportionnés à la grandeur et à la perfection d'une cause aussi générale. Si ce pouvoir n'a pas toujours été l'éellement 'présent à la société, son influence, depuis qu'il a daigné se manifester aux hommes, a dû être sensible sur le perfectionnement de la société et le sort de l'humanité même. La question ainsi posée se réduit à des faits sociaux ou généraux, c'est-à-dire, extérieurs et visibles. Or, on peut avancer comme un fait évident de nos jours, après la longue

— îo3 — expérience que l'univers a faite du christianisme, comme un fait dont la certitude est une démonstration historique de la vérité de la religion chrétienne . qu'à considère!^ les temps anciejis et modernes y il y a oppi^ession de l'humanité dans toute société politique et i^eligieuse oii il n'y a pas connoissance, adoi^ation et culte de VHom.me-Dieu, Qu'on y prenne garde : je dis l'humanité, et non pas l'homme; c'est-à-dire, que l'oppression est dans les lois, même lorsqu'elle n'est pas dans les mœurs ; qu'elle est dans l'état public (religieux ou politique) de la société, même lorsqu'elle n'est pas dans son état domestique ou dans la famille : ce qui veut dire que l'oppression de toutes les foiblesses de l'humanité, de la foiblesse du sexe par le divorce, la polygamie, la prostitution religieuse ; de la foiblesse de l'âge , par l'exposition publique ou le meurtre des enlans, les amours infâmes, etc.; de la

— io4 — foiblesse de la condition, par l'esclavage, les jeux sanglans de l'arène, la mutilation, les sacrifices de sang humain, l'anthropophagie, l'oppression morale, par les absurdités de l'idolâtrie, du mahométisme, de la divination, des sortilèges (car les peuples toujours deviennent crédules en cessant d'être croyans) ; que toutes ces oppressions, dis-je, ont pesé légalement et sans réclamation, et pèsent encore sur l'humanité, toutes à la fois ou seulement quelques-unes, dans toutes les nations qui n'ont pas été ou qui ne sont pas chrétiennes, et même se retroui>ent et s' apei^çowent encore aujourd'huij quoique sous des formes plus adoucies j chez tous les peuples qu'une fausse philosophie a ëcai^tés de la jjuretéet de laj)erJectiondu christianistne . Les ignorans qui vont sans cesse exagérant les désordres des chrétiens et les vertus des sages du paganisme , ne s'aperçoivent pas qu'ils ne remarquent des

— io5 — vices chez les chrétiens, que parce que la société chrétienne est essentiellement vertueuse , comme ils ne remarquent des vertus ailleurs , que parce que les autres sociétés sont essentiellement vicieuses.

En effet, chez les chrétiens, si le désordre est dans les mœurs, l'ordre est dans la loi sur laquelle l'autorité peut et doit toujours redresser les mœurs : au lieu que chez les peuples idolâtres ou non chrétiens, lors môme que les mœurs sont réglées, le dérèglement est dans la loi a laquelle les mœurs finissent toujours par se conformer ; car la loi corrompt , par ce qu'elle ne défend pas, comme par ce qu'elle ordonne. C'est ce qui fait que chez les Romains la loi qui permettoit le divorce, triompha enfin des mœurs qui le repoussoient. Les anciens disoient: Quid leges sine morihiis vanœ projiciunt ? parce que dans leur état imparfait de société, des mœurs dévoient corriger les lois vaines, puisqu'elles étoient

— io6 — corruptrices ; et nous devons dire : Qiiid

mores sine legibus ? parce que dans

notre état parfait de société des lois sages sont et doivent être la règle de mœurs corrompues, puisque l'état public, ou la société régie par les lois, doit protéger, défendre et conserver l'état domestique ou la société régie par les mœurs : et si les mœurs ne sont pas meilleures dans les Etats chrétiens, c'est uniquement la faute des hommes dépositaires des lois , règle inflexible des mœurs ; et les révolutions sont, à la fois, le résultat nécessaire et le châtiment exemplaire de leur négligence. Ainsi, l'enfant chrétien ne naît pas avec plus de lumières que l'enfant idolâtre : l'homme chrétien ne vit pas avec moins de passion que l'homme païen ou mahométan. Peut-être même qu'un plus grand développement de son intelligence et un frein plus présent et plus sévère à ses actions , rendent ses passions plus industrieuses et plus irri-

— Î07 — tées, et augmentent ainsi la force de son ame en ajoutant à l'activité de ses désirs; mais ia société chrétienne est meilleure que la société qui ne l'est pas, et l'enfant naît et l'homme vit au milieu d'un état de choses où il trouve le pouvoir, c'est-àdire, la volonté qui fait vouloir le bien, et la force qui le fait accomplir. S'il y a des désordres dans les mariages entre chrétiens, il n'y a pas d'adultère légal ou de divorce ; s'il y a des enfans abandonnés, ou même victimes inconnues de l'incontinence, il n'v a plus d'exposition publique et d'infanticide légal (i ). S'il y a des hommes opprimés par la violence, il n'y a plus d'esclaves par la loi (2);

(1) On a vu récemment une atteinte portée à la loi qui punit de mort ce crime invisible presque toujours à l'œil de la justice ; car, ce n'est que la religion du baptême qui a fait cesser dans les Etats cette horrible coutume.

(2) Les maîtres en Amérique n'ont point droit de vie et de mort sur leurs esclaves, différence qui ne permet pas de comparaison avec l'esclavage ancien.

— io8 — s'il y a des rivalités entre les peuples , il n'y a plus, comme l'observe Montesquieu, de droit barbare de guerre; enfin, s'il y a des passions violentes sur la terre, il n'y a plus dans les Etats chrétiens de lois injustes et oppressives, hors dans ceux où les doctrines philosophiques les ont introduites, malgré la religion chrétienne.

Je me résume : la souveraineté sur la société est dans Dieu selon les uns, dans le peuple selon les autres. Le pouvoir religieux ou politique sur la société est dans un être humain, organe de la volonté du souverain, et ministre de son action. Ici, Jean- Jacques Rousseau est tombé dans une contradiction manifeste.

<( Pour que le gouvernement soit légi- )> time, dit-il, ii ne faut pas que le gou- )) vernement (c'est-à-dire, le pouvoir) )) se confonde avec le souverain, mais )) qu'il en soit le ministre. Alors la mon- )) archie elle-même est république. »

Rien de plus vrai. Mais cet écrivain, en faisant du peuple ou des hommes le souverain, et encore de l'homme le pouvoir ou le gouvernement, confond visiblement le pouvoir et le souverain, et détruit ainsi la légitimité du gouvernement qu'il veut établir, au lieu que ceux qui regardent Dieu comme le souverain, et un être humain comme le pouvoir mettent évidemment entre le souverain et le pouvoir cette distinction qui constitue, selon Rousseau et la raison, la légitimité de la société.

Ici se présente une haute question : Le pouvoir est-il institué par les sujets, et y a-t-il entre les sujets et le pouvoir un pacte ou contrat social? Non. 1° Il n'y a pas de pacte social dans la famille entre le père et les enfans qui ne naissent pas volontairement de tel homme plutôt que de tel autre.

2° Il n'y a pas de contrat social dans la société religieuse, ni dans la religion

clirétienne oîi le pouvoir Homme-Dieu est d'une nature supérieure aux hommes, ni dans les autres religions où l'acquiescement aux opinions d'un homme est involontaire, puisqu'il est l'effet d'une conviction quelconque , coupable sans doute, lorsqu'elle est le fruit d'une ignorance volontaire dans les uns, ou d'une indocilité présomptueuse dans les autres.

3° Il n'y a pas de contrat social dans la société politique, i° Il n'y a pas lieu au contrat avant l'institution du pouvoir ; car il laudroit pour cela que l'institution du pouvoir fût arbitraire. Or, le pouvoir est nécessaire; il ne dépend pas de la société de l'admettre ou de le rejeter, puisqu'une société ne peut exister sans pouvoir. Bien plus, une loi, ne lïit-ce que celle qui régleroit les formes à suivre pour faire la loi ; un homme, ne fût-ce que celui qui l'auroit proposée, auroit toujours précédé cette prétendue

institution du pouvoir, et le peuple auroit obéi avant de se donner un maître. Bien loin, dit M. Bossuet, que le peuple en cet état (sans loi et sans pouvoir) pût faire un souverain, il ny aui^oit pas même de peuple,

2° Il n'y a pas lieu au contrat après l'institution du pouvoir, puisqu'il n'y a plus alors entre les parties cette égalité nécessaire pour la validité du contrat, et qu'il n'y a plus entre le pouvoir et le sujet d'autre rapport naturel que celui de la dépendance. Les sujets doivent au pouvoir, mais le pouvoir doit au souverain pour l'intérêt des sujets. La raison des devoirs ne se trouve que dans le pouvoir ; et c'est parce que les pères ne doivent directement rien a leurs enfans, que les enfans ne peuvent directement rien sur leurs pères, et que Dieu s'est réserve la punition des pouvoirs ; et je l'exercerai, dit-il lui-même. Même dans un contrat entre parties égales, les hommes

ne se doivent les uns aux autres que parce qu'ils doivent tous également au pouvoir qui a reçu leurs engagemens ; et ôtez Dieu de ce monde, il n'y a plus d'autre raison au devoir que la violence, parce qu'il n'y a plus d'autre titre au pouvoir.

Ewiin, si Ton prétend que le peuple peut choisir un homme pour le revêtir du pouvoir, il est aisé de répondre que jamais peuple n'a choisi sans une raison qui est elle-même une loi, et presque toujours la plus impérieuse de toutes, la loi des événemens. Mais, même dans ce cas, 011 le peuple piopose des lois conformes à la nature de la société, et alors ce sont les volontés de l'Etre suprême qu'il exprime ; ou il propose des lois contre la nature des sociétés, des lois qui sont sa volonté propre, comme le seroit celle de taire passer le pouvoir aux femmes, ou d'en revêtir une partie des sujets, et alors la nature ne ratifieroit pas le

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contrat, et les troubles qui naîtroient de ces lois mêmes viendroient, tôt ou tard, punir le peuple qui l'auroit proposée, et le pouvoir qui l'auroit acceptée.

Le pouvoir est donc préexistant a toute société, puisque le pouvoir constitue la société, et qu'une société sans aucun pouvoir, sans aucune loi, ne pourroit jamais se constituer. Il est donc vrai de dire que le pouvoir est primitivement de Dieu : potestas ex Deo est, qui en a mis la nécessité dans la nature des êtres, et la règle ou la loi dans leurs rapports. Mais, comme il y a une souveraineté de Dieu et une souA^eraineté de l'homme, il y a un exercice divin ou légitime du pouvoir, et un exercice humain, vicieux et purement légal, selon que les lois que le pouvoir porte comme la volonté du souverain, et qui dirigent l'action sociale, sont justes ou injustes, conformes ou non à l'ordre et aux rapports naturels des êtres dans la société ;

— ii4 — car une société sans aucune loi seroit une contradiction dans les termes, parce qu'il y auroit impossibilité dans l'idée. Nous traiterons donc des lois dans le chapitre suivant.

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