DES LOIS
n Legein bonam à malâ , nuUâ aliâ nisi naiurali » normâ dividere possumus. Cic. de leg.
J-jA loi est l'expression de la volonté du souverain, promulguée par le pouvoii', pour être la règle du sujet.
Elle est donc la volonté de Dieu selon les uns, la volonté des hommes ou du peuple selon les autres, et tous ont raison, en quelque sorte, puisqu'elle est (j'entends la loi juste) la volonté de Dieu parlée par l'homme, pour être entendue des hommes ; mais la loi a des élémens ou sa raison^ et c'est ce qu'il faut considérer.
Il existe des rapports entre les êlies physiques, et des rapports entre les êtres
— n6 — Inoraux ou sociaux , et ces rapports résultent de leur similitude et de leur coexistence.
Entre les êtres physiques, il existe des rapports de distance, d'étendue, de mou- Aemens dont l'ensemble forme le système général du monde physique, assure sa conservation, et s'appelle aussi la nature des êtres physiques.
Entre les êtres moraux, il existe des rapports d'amour, de volonté et d'action, dont l'ensemble forme le système général du monde moral et social, et maintient l'ordre qui doit régner entre les êtres qui le composent: ((Cet ordre, )) dit Malebranche, qui est la loi invio- )) lable des esprits » , et qui s'appelle la nature des êtres moraux ; (( l'ordre de » la nature, dit C. Bonnet, est le résultat » général des rapports que j'aperçois )) entre les êtres».
Ces rapports sont naturels , puisqu'ils sont par cela seul que les êtres sont : ils
sont nécessaires, puisque les êtres ne peuvent sans eux être conservés dans l'état propre à leur nature physique et morale .
Ainsi, sans le mouvement qui vivifie, anime et féconde toutes les parties de l'univers matériel, il n'y auroit plus bientôt ni végétation, ni reproduction, ni vie ; et sans les rapports d'amour, qui unissent entr'eux les êtres intelligens, il n'y auroit plus d'ordre entre ces êtres ni par conséquent de société.
Ces rapports sont donc parfaits, puisqu'ils sont ce qu'ils doivent être pour assurer la reproduction des êtres physiques et l'ordre entre les êtres moraux.
Ces rapports naturels, nécessaires, parfaits sont l'ouvrage de la volonté de Dieu même, qui en créant librement les êtres a produit les rapports nécessaires (i)qui existent entr'eux. Ainsi, le
(1) Il est très-différent de dire que Dieu a produit nécessairement les rapports, ou de dire que Dieu apro-
— ii8 — potier ne peut former un vase sans lui donner une figure et un poids quelconques ; et en le plaçant dans son atelier, il le met en rapport nécessaire de distance avec tout ce qui l'entoure. Cette réflexion sert a concilier en Dieu la volonté indépendante qui crée, avec l'action nécessaire qui conserve tant que la volonté a résolu de conserver.
Les rapports entre les êtres sont en eux-mêmes et indépendamment de la connoissance que nous en avons, mais ils n'existent pour nous que lorsqu'ils sont exprimés et connus. Alors, ils s'appellent lois. Et, comme il y a des rapports entre les êtres physiques, et des rapports entre les êtres moraux, il y a des lois pour les uns comme pour les autres ; et l'on dit, les lois du mouvement,
duit des rapports nécessaires ^ car nécessairement , adverbe, veut diwe forcément^ inéç>itahlement ^ et nécessaire, adjectif, n'est, dans la langue métaphysique, que le superlatif de naturel.
comme Von dit^ les lois de la société'. Nous ne parlerons ici que de ces dernières 5 mais ii y a peut-être de grandes analogies entre les unes et les autres.
S'il y a une vérité générale universellement convenue entre les hommes, une vérité qui fasse établissement , comme dit Leibnitz, c'est que les lois sont le résultat des rapports 7iaturels entre les êtres. Lex est ratio profecta ci nalui^â rerum, dit Cicéron.
(( Les lois sont des rapports néces- » saires qui dérivent de la nature des )) êtres, dit Montesquieu. » a Les rap- )) ports naturels et les lois doivent tom- )) ber toujours de concert sur les mêmes )) points, dit Jean- Jacques Rousseau. » (( Les lois de la nature résultent essen- » tiellement des rapports qui sont entre )) les êtres, dit C. Bonnet.» Tous les publicistes, absolument tous, tiennent le même langage ; et cette uniformité est un signe certain de la vérité. La loi n'est
donc pas uniquement le rapport, mais le résultat et la manifestation des rapports. Ainsi c'est un rapport naturel que le fils hérite de son père, et il devient loiy lorsqu'il résidley qu'il sort au dehors^ qu'il est produit ou manifesté dans un testament. De là vient que l'homme n'est pas coupable uniquement pour manquer à un rapport naturel, mais qu'il faut encore qu'il ait eu connoissance de la loi qui manifeste ce rapport. In lege cognitio peccatî.
Donc les lois sont, selon les théistes, l'expression de la volonté de Dieu, auteur des rapports qui sont entre les êtres, comme créateur des êtres eux-mêmes.
L'état de société est celui ou les rapports entre les êtres sont manifestés dans les lois, expression de la volonté du souverain.
(( Si les lois sont le résultat des rap- )) ports pai'faits entre les êtres, et l'ex- )) pression de la volonté de l'être infini-
)) ment parfait; l'être imparfait et fini, )) l'homme, quand même il pourroit )) dans son imperfection découvrir ce )) rapport, n'a point en lui la raison de )) son expression ou de la loi, c'est-a- ))dire, qu'il n'y a pas de raison pour )) qu'il donne sa volonté pour loi a des )) êtres égaux a lui, » dit le vrai théiste, qui, toujours conséquent à lui-même, voit le législateur suprême dans le souverain pouvoir, comme il a vu le souverain pouvoir dans la cause première.
c( Il est donc nécessaire que Dieu daigne )) révéler à l'homme la connoissance de )) ces rapports en les manifestant par des )) lois, expression de sa volonté. Mais, )) entre des êtres intelligens, il existe un )) rapport naturel qu'une expérience )) journalière et constante nous décou- )) vre ; c'est que l'homme, s'il a des )) idées, ne les connoît, n'en a la con- )) science que par les signes qui les revê- )) tent, et que les sens qui les reçoivent
)) transmettent à son esprit , et princi- » paiement par la parole, signe exclusif )) des idées générales ou sociales ; et le )) Créateur lui-même, législateur su- )) prême de la société, ne déroge pas aux )) lois dont il a mis la nécessité dans la )) nature physique et morale de l'homme, )) et qu'il a posées comme le fondement )) de toute société.
)) Dieu fera donc entendre une parole V a. l'homme (1 ) ; et comme cette pa- )) rôle entendue d'un homme ou d'une )) famille, dans un lieu et dans un temps )) déterminé, doit être, sans altération, )) entendue de tous les hommes , dans )) tous les lieux et tous les temps, puisque )) cette parole leur enseigne ce qu'il leur )) importe le plus a tous de savoir, leurs «rapports avec les êtres semblables, )) Dieu rendra cette parole fixe, univer- )) selle et perpétuelle par V Ecriture ,
(1) Voyez le chap. III.
)) qui n'est qu'une parole fixée pour tous » les lieux , tous les temps et tous les )) hommes.
)) Il doit donc y avoir, continue le «théiste, une parole divine pour l'in- )) struction de l'homme , fixée par une )) Ecriture divine qui puisse conserver )) et transmettre cette parole pour l'in- ); struction des sociétés. Et comme la rai- )) son me démontre la nécessité de cette )i parole et de cette écriture, les faits )> m'en apprernient l'existence. ))
Effectivement les théistes conservent avec une grande vénération un livre où ils croient lire la parole divine, ce qu'ils appellent VEcriture par excellence , parce qu'ils y trouvent écrites, à ce qu'ils croient, les lois, résultat des rapports les plus naturels, et qui, outre sa prodigieuse antiquité, à laquelle aucune écriture humaine ne peut atteindre, présente des caractères frappans d'une intelligence sublime, et d'une connois-
sance profonde des devoirs de l'homme et des lois de la société.
Telle a été dans tous les temps et chez tous les peuples, la foi de l'univers aux communications divines faites à. l'homme par la parole^ paillée ou écinte, que tous les anciens législateurs ont assuré que la Divinité leur avoit parlé pour les instruire de ses volontés, et que, dans tous les temps, les peuples les plus célèbres ont révéré des livres ou des écritui^eSj comme dépositaires de la parole divine.
Certes, elles avoient de nobles sentimens de la dignité de Piiomme, ces nations qui vouloient et croy oient n'obéir qu'a Dieu ; et ils en ont une idée bien abjecte, ces hommes qui veulent absolument n'obéir qu'a l'homme, et qui s'appellent libres, quand ils reçoivent les lois de leur égal, et égaux, quand ils lui en imposent ; comme si l'homme et tous les hommes ensemble avoient sur l'homme
un pouvoir dont la raison fûfc en euxmêmes, et non dans la Divinité souveraine de tous les hommes, et que l'homme eût une raison d'obéir a un pouvoir qu'il ne regarde, ni comme l'organe, ni comme le ministre, pas même comme l'instrument du souverain universel. C'est en vain que ces hommes si dociles nous disent qu'ils ne se soumettent a une loi, que parce qu'ils l'approuvent ; car outre qu'ils obéissent souvent a des lois qui ont été portées sans eux, ou même contre leur volonté exprimée, ils ne font pas attention que l'adhésion à une loi est toujours forcée. En eiFet, que cette adhésion ait pour principe l'ignorance ou les lumières, un esprit convaincu est, suivant la force même de l'expression , vm esprit soumis, vaincu, asservi. Or, ce joug imposé à l'homme pensant, indiffèrent dans les sciences physiques li^i^ées à nos vaines disputes^ l'homme n'a en lui-même aucune raison de le
recevoir de l'homme dans les sciences morales d'où dépend le règlement des volontés et la direction des actions sociales, parce qu'en sa qualité d'homme, il n'a pas une volonté inférieure à celle d'un autre homme, et il n'en trouve pas davantage la raison dans l'homme de qui il fait la volonté, et qui ne naît pas avec d'autres besoins, et ne vit pas avec d'autres passions. On voit la raison pour laquelle les nouvelles doctrines en morale excitent, entre les hommes, bien d'autres débats que les nouveaux systèmes en physique; et, comme l'a dit un philosophe, les hommes disputeroient des vérités géométriques les plus évidentes, si de leur démonstration il naissoit des devoirs dans la société.
A la nécessité des communications faites aux hommes par une parole divine, paidce ei écrite, est inséparablement liée la nécessité que l'homme ait reçu de la Divinité l'art de pai'ler, et même l'art
aussi prodigieux de l'écriture, non de l'écriture des images^ appelée hiéroglyphique 5 symbolique , etc. etc. qui n'est que le dessein des objets, et qui a été connue de tous les peuples-enfans ; mais l'écriture des idées, l'écriture phénicienne ou plutôt hébraïque, et qui est celle des peuples civilisés ; écriture qui fixe le son, qui parle aux veux et doniie un corps à la pensée; a art divin, s'écrie )) Cicéron, qui a renferme dans un petit )) nombre de signes les combinaisons )) infinies de la voix humaine : Ex hac )) ne tihi ter rend mortalique naturâ )) co7icretus is videtur qui sonos vocis, )) qui iiifiniti videhaîilur^ paucis litte- )) rarum notis terminaçit (i ) ? w
(1) Il seiT'it aisé de prouver, 1° que l'art de faire voir l'idée par Vécrùure, est aussi incompréhensible eu luimême que l'art de la faire ouïr par la parole. Je dis Vidée, car il faut bien distinguer cette écriture de l'écriture hiéroglyphique ou des images, avec laquelle, comme l'observe très-bien Duclos , elle na aucun rapport. 2° Que l'origine de cette écriture a été attribuée
Puisque les rapports naturels entre les êtres sociaux sont manifestés aux hommes par une parole et une éciH-
par les anciens aux peuples de la Palestine , qu'ils appeloient généralement Phéniciens , et qui sont les Hébreux. Phœnices primwn , etc. 3° Que les fables débitées, sous mille formes, par les Grecs sur le Mercure Trismégiste, sur V Hermès des Egyptiens , sur Thaut , Thau , etc. , prétendu ministre d'un roi d'Egypte, l'un ou l'autre, selon les Grecs, inventeui's de l'art d'écrii-e, ne sont évidemment que la tradition défigurée de l'intervention de la Divinité dans l'invention des arts nécessaires à la société ; car Mercure, Hermès^ Thau!, Iheuiates des Gaulois, et Goii des Germains, ne sont que le nom de Dieu. Ainsi, on retrouve \e peuple de Dieu à la tête de toutes les sociétés, de toutes les traditions, de toutes les histoires, même de toutes les fables, de toutes les institutions nécessaires , à la tête de tout. Certes il y a peu de réflexion à croire que les peuples à leur enfance aient inventé d'eux-mêmes cet art prodigieux , qu'encore les peuples-enfans , Chinois et autres, peuples à sensations, qui tous écrivent leurs images, n'inventent pas , même aujourd'hui et d'après nous , et Condorcet en a fait la remarque. Je me contenterai de rapporter une observation bien naïve de Duclos sur ce sujet. « L'écriture , dit-il , n'est pas née comme le « langage, par une progression lente et insensible; elle » a été bien des siècles avant que de naître , mais elle
ture divines, et] que le résultat de ces rapports s'appelle loi, il y a donc deux modes de loi ^ lois parlées ou traditionnelles, lois écrites ou publiques; et de là suivent deux états de société.
La société est un fait extérieur, visible par certains caractères qui la constituent société ; et je vois effectivement dans l'univers deux espèces de société, et dans chaque espèce, deux états successifs de société parfaitement correspondans l'un à l'autre dans chaque espèce.
« est née tout à coup et comme la lumière ; une
» fois conçu , cet art dût être formé presque en même » temps. » Ce passage , qui fait de l'invention de l'art d'écrire un prodige plus étonnant que de l'invention même de l'art de parler, est décisif contre l'opinion de ceux qui attribuent cette découverte à l'homme, condamné par sa perfectibilité même à avancer lentement dans la route de la perfection. Il prouve en même temps que Yécrùure, moyen de la société publique, a dû naître postérieurement de beaucoup à la parole, moyen de la société domestique ; les faits sont ici d'accord avec le raisonnement, et la société, ainsi que chaque homme, a eu la parole avant d'avoir Yécrùure.
Je vois partout^ 1° uoe société entre l'homme et l'homme, c'est-a-dire, entre des êtres semblables^ mais non égaux ; société rendue sensible par une action soumise à certaines lois, résultat de certains rapports entre les êtres, et drigées vers une lin, qui est la production et la conservation d'êtres semblables j et je retrouve dans cette société les trois personnes sociales caractéristiques de toute société, le poui^oir^ le ministre et le sujet.
2° Une société de l'homme, cause seconde, être subordonné, avec l'Etre suprême, cause première , êtres par conconséquent semblables, mais non égaux j société rendue sensible par une action soumise a certaines lois, résultat de certains rapports entre les êtres, et dirigée vers une fin, qui est de pi^oduire et de co?25e/ ver dans l'être fini la connoissance de l'être infini; et je retrouve encore dans cette société le caractère distinctif
— i3i — de toute société, le pouvoir ^ le ministre, le sujet ; société divine, société humaine, deux espèces de société.
Chacune de ces deux espèces présente deux états parfaitement correspondans dans chaque espèce, l'état domestique et l'état public de religion ou société divine, l'état domestique et l'état public de société humaine.
Dans l'un, état naissant, primitif, originel, élémentaire, la société divine ou humaine et purement domestique, et s'appelle famille et religion naturelle, et mieux, peut-être, native ou patriarcale. Dans cet état de société, la loi, volonté du souverain, se transmettoit par une tradition domestique ; l'action sociale (appelée cuite dans la religion) étoit domestique, ou renfermée dans l'intérieur de la famille ; les personnes sociales étoient inférieures ou domestiques. Dieu même, pouvoir de cette société, ne permettoit aucune représen-
talion extérieure de son Etre divin, comme on peut le remarquer dans les livres saints. Le ministre ou le prêtre étoit le père de famille; les sujets, les personnes de la maison.
On voit la raison pour laquelle, dans les premiers âges de la société, et lorsqu'une nation n'étoit encore qu'une famille nombreuse, le sacerdoce etoit toujours uni à la royauté ; usage qui se retrou voit même à Rome, où un membre du collège des pontifes portoit le titre de roi, pour pouvoir offrir un sacrifice national, usage qui s'aperçoit encore dans les Etats les mieux constitués, et que je crois la secrète raison de la cérémonie du sacre des rois. <( Car tout ce qui est, )) dit un auteur, tient toujours de ce qui » a été. ))
Dans l'autre, état subséquent, développé, accompli, la société divine ou bumaine est pubbque, et s'appelle religion révélce, ou manifestée, et état poli-
tique ou gouvernement. Dans cet état de société, la loi, volonté du souverain, est presque toujours extérieure ou éciHte; car dans toute société publique, le pouvoir finit par écrire la tradition et rédiger les coutumes. L'action sociale (appelée culte dans la société religieuse) est extérieure, les personnes publiques sensibles même dans la religion; et l'on peut remarquer que dans la société jtPdaïque, Dieu rendoit sa présence sensible dans le tabernacle; et que, dans la société chrétienne, l'Homme-Dieu s'est rendu extérieur^ et rend encore sa présence 7'éelle sous des signes ou espèces sensibles. Les ministres sont des hommes distingués des autres par une profession publique ; les sujets, fidèles ou féaiix^ sont le corps même de la nation. Or, aussi haut que l'on remonte, à l'aide de l'histoire, dans les temps passés, ou aussi loin que conduisent les voyages chez les peuples modernes, on
— i34 — retrouve un culte domestique dans la famille, et un culte extérieur dans l'Etat. (( Jamais Etat ne fut fondé que la reli- )) gion ne lui servît de base, )3 dit Jean- Jacques Rousseau.
C'est ici qu'il faut remarquer l'influence des mots sur les idées. De ce que la religion domestique est exclusivement appelée naturelle^ on en a conclu que \%. religion révélée n'étoit pas naturelle ; et de ce que la religion chrétienne s'a|3pelle exclusivement la i^eligion révëlée^<y on en a conclu que la religion domestique n'étoit pas révélée. Toutes les deux religions, ou plutôt ces deux états de religion, sont natuTels^ l'un à l'état de famille isolé , l'autre a l'état public ou politique, et tous les deux sont recelés^ l'un par la parole, l'autre par l'écriture.
La religion naturelle, ou domestique, produit au dehors la connoissance qu'a l'homme de la Divinité, en faisant de son culte une action extérieure et sen-
sible. La famille produit l'homme, et lui domie l'existence. Ce sont des sociétés de production. \jdi religion révélée maintient et étend la connoissance de Dieu ; l'état politique consente la famille, et perfectionne tout ce qui a rapport à l'homme. Ce sont des sociétés de conservation.
Aussi nulle part on ne voit des familles subsister rapprochées sans former, d'abord momentanément, et bientôt d'une manière permanente, un état public, comme on ne voit encore la religion naturelle se conserver dans aucune société que dans la société publique du christianisme.
Donc l'état domestique est l'état foible, puisqu'il a besoin d'être conservé, et l'état public est l'état fort, puisqu'il conserve. L'un est l'état natif, originel; l'autre, l'état accompli, naturel ; car la force, la bonté, la perfection sont la vraie nature de l'être perfectible.
Ce sont là des faits qui prouvent des raisonnemens, et des raisonnemens qui expliquent des faits ; mais l'art des sophistes consiste à combattre des vues générales par des faits isolés et obscurs, et des faits généraux et publics par de petites raisons.
La religion naturelle ou primitive est donc à la famille considérée hors de tout gouvernement, et antérieurement à tout établissement public de société, ce que la religion révélée ou publique est a l'état politique. La raison saisit avec une irrésistible évidence le rapport de cette propoi^tion sociale, et c'est ce qui lui démontre le contre-sens des réformateurs religieux calvinistes, théophilanthropes, philosophes, qui, aujourd'hui que la famille ne peut plus être considérée hors de l'état politique, puisqu'à quelque époque qu'elle remonte elle trouve toujours cet état antérieur à elle, veulent rétablir la religion naturelle (car on sait
— i3y — que les calvinistes mettent le sacerdoce dans le père de lamille ) ; comme si une religion domestique étoit naturelle a un état public de société : discordance impossible, comme il le seroit à une famille isolée dans une île déserte d'offrir sans ministres le sacrifice de la religion chretierfhe, et d'en exercer toute seule le culte public.
La religion judaïque, passage nécessaire de la religion patriarcale à la religion révélée, ne convient pas davantage à l'état présent de la société. Les habitudes imparfaites de l'adolescence ne s'accommodent plus avec la dignité et les lumières de l'âge viril. Ce culte grossier et local a fait place au culte pur et universel ; et ses sectateurs dispersés ne retrouveront plus ses ministres, et ne relèveront jamais ses autels (1).
(l) Il y a de quoi s'étonner de l'acLarnement ridicule que Voltaire a mis à engager quelques puissances à faire rebâtir le temple de Jérusalem ; comme si la
Telle est la simplicité des voies de l'auteur de la nature, législateur de loute société, et la fécondité de son plan, que la société domestique ou de production est le germe et l'état primitif de la société publique ou de conservation, et la société de conservation le développement, l'accomplissement, la perfection de la so(ffété de production. Ainsi, la famille partout a précédé le gouvernement politique, et dans la religion, ce qu'on appelle l'état de grâce a suivi, accompli, perfectionne' l'état de nature.
Cette distinction d'état domestique ou familier et d'état public, explique le monde ancien et le monde moderne, sous le rapport de la religion, de la polireligion judaïque, figurée par son temple, pouvoit être rétablie aussi facilement qu'un édifice peut être reconstruit. La foi et la raison attestent que le culte mosaïque ne renaîtra pas ; mais il n'est pas de foi que le fait rapporté par Ammien Marcellin se répétât toutes les fois qu'il plairoit à un prince d'essayer, à Jérusalem , de remettre une pierre sur une autre.
— i39 — tique, de la littérature même, et fait voir, par exemple, pourquoi les anciens réussissoient mieux que les modernes dans le genre familier, dont ils transportoient les détails naïfs (1) même dans les genres les plus relevés , et pourquoi les modernes réussissent mieux dans le ^enre public ou noble, et qu'ils en ont porté la dignité jusque dans les sujets les plus familiers ; et c'est ce qui fait qu'on trouve des détails si ignobles dans r Iliade y et tant de dignité et d'élévation dans certaines fables de Lalontaine.
Il y a donc eu, selon les théistes et la raison, une parole de Dieu aux hommes , fixée, confirmée, développée peut-être par VEcritui'e. Cette parole doitconvenir à tous les hommes et à toutes les sociétés, à tous les besoins des uns, a tous les états des autres 5 et de même que l'état domestique et primitif de société est le germe
(l) Ndifixast que le mot natif contracté, et cette observatiou n'est pas indifférente au sujet que je traite.
— i4o — de l'état public, les lois simples et primitives seront le germe des lois subséquentes et développées de la société perfectionnée.
Tu adoreras ton Dieu , et tu le serviras lui seul.
Loi fondamentale de la souveraineté de Dieu sur les hommes, et qui exprime les rapports généraux de la créature intelligente et corporelle avec son Créateur, rapports qui consistent à l'adorer par son esprit, à le servir par ses sens, à l'aimer par conséquent; car l'amour est le principe de nos volontés et de nos actions sociales.
L'amour est donc lepi^incipe du pouvoir, ou plutôt il est le jwîiçoir luimême , puis quHl donne à l'esprit et au corps le vouloir et le faire ; et comme l'amour de soi est le principe du pouvoir dans la société de soi ou société domestique , l'amour des êtres semblables à soi est le priticipe du 2J07ivoir
— i4i — dans la société des êtres semblables à soi y ou la société publique. Cette proposition fondamentale de la science de la société renferme des conséquences très-étendues , et elle contredit directement le principe de la philosophie moderne, qui fait de l'intérêt prive', ou de l'amour de soi, la base de la société des autres, et qui veut ainsi unir les hommes entr'eux, précisément par ce qui est la source intarissable de leurs divisions.
La loi du service que l'homme corporel doit à l'Etre suprême, est développée par la loi qui suit, loi fondamentale du culte public, puisqu'elle y consacre chaque septième jour. On retrouve des traces de cette loi dans toutes les sociétés. Elle est aujourd'hui tolérée en France ; mais on n'y parle plus d'adoration ni de culte public envers la Divinité, depuis que J. J. Rousseau, reconnu fou par ses plus zélés parti-
sans (i), a dit : «Qu'à quinze ans son )) Emile ne savoit pas s'il avoit une ame , )) et que peut-être à dix-huit ans il n'étoit » pas encore temps qu'il l'apprît. »
Tu honoreras tonpèj^e et ta mère afin que tu vives loîig-temps sur la terre.
La première loi étoit la loi du souvej*ain, celle-ci est la loi du pouvoir; car le pouvoir, domestique, politique et religieux, n'est que la^«fe;*mïe d'une famille ou domestique ou publique, ou particulière ou générale; le raisonnement le prouve, et le langage usuel y est conforme. Il appelle Dieu le père de l'univers, et les chefs des nations \e^ pères de leurs peuples. Les livres sacres autorisent cette interprétation, puisqu'ils nomment expressément le pouvoir une paternité (2) y et M. Bossuet lui-même
(1) Voyez sur sa démence réelle', et même héréditaire dans sa famille, les écrits contradictoires de denx de ses amis, Dussaux et Coranccz.
(2) Ex qtio omnis palemilas in cœlis cl in (erra nominatur.
— i43 — trouve dans cette loi le motif de rohéissance que nous devons au pouvoir politique et à ses ministres.
Ce précepte ne s'adresse donc pas seulement a l'homme, individu qui chez les Juifs, comme chez les chrétiens, ne vit pas toujours plus long-temps sur la terre, quoiqu'il Ao7?o/*e ses parens; mais il doit s'entendre surtout de l'homme social ou de la société domestique ou publique, qui subsiste plus long-temps heureuse et forte, à mesure qu'elle honore son pouvoir, ce qui même ne peut subsister du tout si elle nç^XniicenàV honneur et l'obéissance qui lui sont dus. Cette interprétation est autorisée par les livres sacrés qui se servent de la même expression d'AoTzore?' en parlant des rois, regem honorijîcate y elle n'est donc pas nouvelle ou différente de celle qu'on donne ordinairement à ce passage, elle est seulement plus générale; et puisque le Décalogue renferme, selon M. Bossuet, les
- i44 premiers principes du culte de Dieu et de la société humaine , il est évident que cette expression n'en est que la conséquence naturelle et le développement.
Dieu ne parle à l'homme que de dépendance, et point de liberté, parce que sa véritable liberté n'est que sa dépendance.
Tu ne tueras pas .
Tu tie commettras point d'adultère.
Tu ne déroberas point.
Tu ne po7He?'as point de faux témoignage contre ton prochain.
Tu ne désireras rien qui soit à lui, etc , , et les autres.
Ces lois expriment les rapports des hommes entr'eux , soit comme êtres intelligens et en rapports de pensée , soit comme êtres physiques et en relation de propriétés.
Ces lois , ces rapports, les hommes ne les auroient jamais découverts; car relativement à Dieu , pour l'adorer et le ser-
— i45 — vir, il faut en avoir l'idée, donc le signe qui l'exprime ; car les signes servent a penser comme à parler. Or, sans communication point de signes, point de parole, point d'idée, par conséquent. Relativement à l'homme, il n'auroit pas découvert de lui-même la loi qui lui défend de nuire à son prochain , parce que cette loi est en contradiction formelle et continuelle avec le principe même de l'homme, l'amour de soi et son intérêt propre , et qu'aujourd'hui même qu'il la connoît cette loi , il n'a pas assez de raison, ni la société assez de force pour obtenir de lui qu'il la mette en pratique.
L'homme, il faut le dire, a horreur de sa destruction, bien plus que de la destruction des autres. Même chez les peuples adoucis par la civilisation , une exécution à mort est le spectacle qui attire le plus de curieux ; et le métier de la guerre est, comme l'a dit Voltaire, le
— i46 — plus naturel à l'homme, et celui auquel il s'accoutume le plus aisément.
On confond beaucoup trop, et surtout les femmes, la foiblesse de ses nerfs avec la tendresse de son ame. La sensibilité a ses propres maux ne part pas, il s'en faut bien, de la même source que la compassion aux peines d'autrui ; c'est de l'amour de soi , de l'égoïsme , le mortel ennemi de l'amour des autres, et de là vient qu'on est toujours moins sensible aux malheurs d'autrui , a mesure qu'on l'est davantage à ses propres souffirances.
Unhomm^, connu par les gi'âces de son esprit, définit la vertu, dans un ouvrage qui vient de paroi tre , une disposition naturelle, inhéiente à tous les hommes, à faire du bien aux autres, et il en trouve la source dans la sensibilité physique. Si cela étoit, il n'y auroit pas plus de mérite à pratiquer la vertu qu'à cultiver la musique , ni plus de faute à être vicieux qu'à avoir l'odorat obtus ou l'o-
— i47 — • reille fausse. La vertu n'est pas uue disposition, mais une action. L'homme a une disposition à se faire du bien à luimême, ?iativey inhérente a l'individu , et il fait, contre cette disposition même , du bien aux autres par des motifs naturels a l'homme social. La sensibilité physique, qui est plutôt foiblesse que force de tempérament , fait les cœurs tendres ; la raison éclairée fait seule les hommes vertueux ou forts, et l'on peut assurer en général, qu'a commencer par Caton , la sensibilité physique n'est jamais la mesure de la vertu, de la force d'ame, virtus. Je reviens aux lois.
Ces lois sont la base de toute législation morale, civile et criminelle chez tous les peuples , et on les appelle exclusivement wa^îtreZ/e^, quoique toutes les lois doivent être naturelles. Ce sont les lois fondamentales du genre humain, le titre primordial de la fondation de la société, et les moyens généraux de sa
conservation; a lois, dit Cicéron, aussi )) anciennes que la Divinité, et qui ont )) précédé la naissance des villes et des )) empires;)) «idées du bien et du mal, )) dit Mably, qui ont précédé l'établisse- )) ment de la société, )) comme le rocher sur lequel on a bâti la maison, en précède la première pierre.
A cette source ont puisé tous les peuples, absolument tous, même les peuples souverains, et il n'en est aucun dans l'univers qui ait ignoré ce principe de toutes les lois, dont une tradition obscure a conservé la trace partout où VEcritui^e n'en a pas conservé le texte.
Ces lois fondamentales, germe de toute législation, renferment les premiers prmcipes du culte de Dieu et de la société humaine j mais elles n'en développent pas les conséquences ; elles prescrivent , il est vrai , mais elles n'enseignent pas comment il faut obéir; elles disent qu'il faut adorer le souverain et honorer le
— i49 — pouvoir, mais elles se taisent sur la manière dont l'un veut être adoré qï l'autre honoré ; elles défendent de tuer et de vole7\ mais elles n'expliquent pas si le meurtre est toujours illégitime , et toute disposition de la propriété d'autrui criminelle; en un mot, elles énoncent le vouloir, mais elles n'apprennent pas et ne donnent pas \e faire.
De la suit la nécessité de lois particulières, religieuses et politiques, morales et civiles, explicatives des lois générales, qui en fassent l'application aux différens rapports de l'homme dans la société, et qui, pour" établir Vunion entre les hommes, mettent V unifoi^mité da.ns les devoirs , comme la nature elle-même met Vunité dans le pouvoir.
Ces lois particulières , la raison dit qu'elles ne doivent pas être en contradiction avec les lois générales; qu'elles doivent, au contraire, en être les conséquences plus ou moins éloignées , mais
lO
— i5o — toujours justes, et être, comme les lois générales elles-mêmes, le résultat des rapports naturels entre les êtres et l'expression de la volonté de leur auteur. «Les lois )) seront bonnes, dit Mably, lorsqu'elles- )) seront le rejeton des lois naturelles». (( Les lois politiques, dit Jean-Jacques , )) seront fondamentales elles-mêmes , si » elles sont s ag-esn. Et il appelle ailleurs une loi sage , une loi conforme à la nature. ((Ce n'est c|ue dans la nature, dit » Cicéron , qu'on peut trouver la règle )) qui sert a distinguer une loi sage de )) celle qui ne l'est pas ». Tous les publicistes , absolument tous , tiennent le même langage : tous s'accordent a reconnoître la nature, qui n'est que Pensemble des rapports entre les êtres et des lois qui en résultent, comme la seule régulatrice des lois. Mais lorsqu'il faut déterminer le sens qu'ils attachent chacun h ce mot nature, ils se divisent, et ne s'entendent plus. Les uns , comme Mably et
— i5i — J. J. Rousseau, suivis par la foule des sophistes modernes, ne voient la nature de l'homme que dans l'état imparfait et purement domestique de société ; aphi- )) losophie vaine et trompeuse qui veut » ramener le monde à ses élémens , dit )) saint Paul aux Colossiens », et faire rétrograder la religion révélée a la religion naturelle, et l'état politique à la famille. De là viennent les éloges extravagans que J. J. Rousseau donne à l'homme des bois et à la société sauvage, et à la faveur dont jouit la religion naturelle auprès de nos modernes philosophes, a Ils voient i> la nature, dit très-bien Leibnitz , dans » l'état qui a le moins d'art (c'est-à-dire, )) de développement) ne faisant pas at- » tention que la perfection emporte tou- )) jours l'art avec elle)). C'est aussi dans l'état accompli et parfait qui demande le plus d'art que ce grand philosophe, après Aristote et la raison, place la nature de l'homme né pour se perfectionner, parce
qu'il est perfectible. Et c'est parce que cet état naturel et accompli opposé a l'état natif ou originel est, pour l'homme moral comme pour l'homme physique , un ëtat d'effort, dCart et d'action^ qu'on dit communément , et avec une grande vérité, qu'il n'y a rien de si difficile à atteindre que le natui^el, soit dans les ouvrages d'esprit, soit dans les manières. Verwni, dit Quintilien, id est maxime naturale quod naturajieri optim,è patitur.
Chez tout peuple où les lois particulières , religieuses ou politiques seront , comme dit Mably, un rejeton de lois naturelles, oîi elles seront sages ^ donc fondamentales elles-mêmes, comme dit J. J. Rousseau , là le pouvoir où le père sera honoré; car les lois particulières, religieuses ou politiques ne sont au fond que la constitution du pouvoir : l'homme social vivra long-temps sur la terre , c'est-a-dire, que la société politique ou religieuse subsistera^ ((mais dit J. J. Rous-
» seau , que je ramène ici par force à mes » principes , si le législateur se trompant » dans son objet, établit un principe dif- )) férent de celui qui naît de la nature des )) choses, l'État (religieux ou politique) » ne cessera d'être agité, jusqu'à ce qu'il » soit détruit ou changé, et que l'invin- » cible nature ait repris son empire )) .
Voila la théorie, et voici l'application : i" le seul peuple de l'univers habité qui ayant conservé par V Ecriture la connoissance de ]a parole divine, a lait l'application des lois générales aux circonstances particulières de son état social : ce peuple , dis-je , a ho7ioré le pouvoir puisqu'il l'a attendu , et il a vécu longtemps sur la terre ; mais lorsqu'il a cessé de V honorer en refusant de le reconnoître , il a cessé de wVre en société, et s'il vit encore, il vit sans aucun pouvoii^ esclave de tous les pouvoirs , étranger à tous les lieux, suspect a tous les Etats, distingué de tous les peuples : il vit ce
— j54 — peuple (( que cinq mille ans n'ont pu )) détruire, ni même altérer, et qui est )) à l'épreuve du temps , de la iorlune )) et des conquérans )) !
2° Tous les peuples, sans en excepter un seul , qui n'ont pas connu la première écriture , n'ont conservé qu'un souvenir confus, des traits à demi effacés, extrema quœdam linéament a , dit saint Augustin ; une tradition altérée de la première jjai^ole dont la mémoire ne peut entièrement se perdre dans une société , et forme le caractère distinctif de la sociabilité, et comme le fil imperceptible qui guide chaque peuple a son tour dans la route de la civilisation.
Tous ces peuples ont reçu des lois qui n'étoient pas des rejetons des lois naturelles ^ des lois qui n'étoient ni sages , ni fondamentales elles - mêmes , parce qu'elles ne dérivoient pas naturellement des lois fondamentales. Ces sociétés, ou plutôt ces peuples ont tremblé devant des
pouvoirs humains, et n'ont pas honoré des pouvoirs naturels ; ils noîit donc pas vécu long-temps sur la tei^re , et n'ont fait qu'y passer, funestes à euxmêmes et terribles à leurs voisins.
3° Tout peuple, je parle des peuples modernes , qui ayant connoissance de la première parole , par la première écriture^ en a fait la base de sa législation a vécu long -temps sur la tei^re , et a vécu plus fort et plus perfectionné , plus naturel en tout, à mesure que ses lois particulières ont été des conséquences plus naturelles des lois générales , des 7'ejeto?is plus semblables à leur tige , des lois par conséquent plus sages et ^\us fondamentales elles-mêmes d'une société, comme les lois primitives sont fondamentales du genre humain; et pour comparer ici l'une avec l'autre, les deux sociétés qui partagent l'univers, la société chrétienne et la société mahométane ou idolâtre , qu'on rapproche le
— i56 — développement toujours croissant , la force expansive , les lumières , et j'ose même dire, les vertus du monde chrétien, malgré quelques éclipses partielles et des désordres individuels , de l'état d'abrutissement, de barbarie et d'oppression du monde anti - chrétien , et l'on verra l'un destiné à viçt'e long-temps sur la terre , parce qu'il honore celui qui en est le pouvoir universel, s'y fortifier et s'y étendre , et l'on verra l'autre , mahométan ou idolâtre , qui ne le connoit pas , ou ne lui rend pas l'honneur qui lui est dû , condamné a disparoître de la terre , se diminuer et s'affoiblir; et puisqu'on ne peut s'empêcher d'attribuer l'état foible et chancelant de la société mahométane (1) à l'absurdité
(1) Tous nos efforts pour changer les habitudes politiques et mihtaires des Turcs , ont été inutiles , et cela devoit être. C'étoit s'obstiner à soutenir uu édifice sans fondemens , où l'on ne vouloit pas voir que les conuoissances (sociales) sont le résultat de la civilisa-
- î57 de son théisme, qu'on ait la bonne foi d'attribuer la force et les progrès des nations chrétiennes à la perfection de leur religion , de cette religion élevée qui j éclairant immédiatement l'intelligence humaine sur les rapports les plus vastes et les plus importans , ceux de l'homme avec l'être infini , y produit un foyer de lumière qui l'éclairé sur ses rapports secondaires avec les autres êtres (i). Et qu'on n'allègue pas les con-
tion , et que la constitution seule en est le moyen. Il n'y a jamais eu cliez les peuples anciens que les Macédoniens , les Romains et les Spartiates qui aient su l'art de la guerre , parce qu'ils étoient plus constitués que les autres.
(I) La religion dit aux hommes : « Il existe des « effets, vous pouvez en user; mais il existe ime cause » première, et vous devez la connoître : voilà les don- » nées dont il faut partir pour la chercher, et la route )» que vous devez suivre ; ne vous détournez ni à droite » ni à gauche, vous vous égareriez infaillihlement ». La philosophie moderne leur dit : » Il existe des effets, » jouissez - en , manipulez, décomposez, combinez, » soyez chimistes, géomètres, artistes ; mais n'allez pas
— iàb — noissances relevées de quelques sages du paganisme; car outre qu'ils ne saA oient rien, puisqu'au fond ils doutoient de tout, je demanderois quelle influence ont eue leurs systèmes ou leurs doctrines sur le bonheur du peuple et l'état de la société ?
Si l'on m'opposoit la prodigieuse durée de l'empire de la Chine , je répondrois que la Chine n'est encore qu'une société naissante , puisque toutes les ioiblesses de l'humanité y sont opprimées : ce qui fait que cet empire , malgré son énorme population, est le plus foible des Etats; sans cesse ravagé par les révolutions , ou asservi par la conquête. La vie d'une
» plus loin : il n'existe aucune cause , et s'il en existe » une, vous ne la trouverez pas». Je le demande, quelle est de la religion ou de la philosoplnc, celle qui s'oppose le plus aux progrès de l'esprit humain ? Aujourd'hui dans les écoles on défend de parler de Dieu, d'aine, d'esprit.... et les hypocrites accusoient la rellgion de nous interdire les recherches , lorsqu'elle ne l'aisoit que les guider.
société est sa civilisation et non sa durée. Je vais plus loin , et à comparer entr'elles les sociétés chrétiennes, je remarque plus de force, et une existence plus longue et plus glorieuse sur la terre dans la nation où le pouvoir public et religieux étoit le plus honoré , je veux dire la France , où la constitution politique étoit plus naturelle que partout ailleurs, et la religion mieux entendue et plus sévère ; et Condorcet, lui-même, s'en plaint : et je vois les sectes réformées et les Etats populaires, ces sociétés qui cessent d'honorer le pouvoir public , puisqu'elles ne le connoissent plus que de nom, et que gouvernées par des pouvoirs particuliers, elles substituent ainsi le pouvoir de l'homme à celui de la nature et de son auteur, je les vois, dis-je, livrés en naissant à l'esprit de contention et de révolte , vivre , ou plutôt végéter dans la haine et la guerre , pour finir bientôt dans l'anarchie et dans l'a-
théisme , et annoncer par-là que les lois récentes qu'elles avoient reçues n'étoient pas des rejetons des lois naturelles , qu'elles n'étoient ni sages , m. fondamentales , et que loin de les faire fiVre lo7ig-temps sur la terre , elles ne pouvoient que hâter leur dégénération et consommer leur ruine.
C'est ici que paroît avec la dernière évidence la vérité de ce que nous avons avancé , que l'homme imparfait et horné ne se seroit jamais élevé de lui-même à la connoissance des rapports fondamentaux , des rapports parfaits qui existent entre les êtres , et sur lesquels repose la société, et que, moins encore, il auroit pu les laire passer en lois, et y assujétir les autres hommes , puisqu'il n'en a pas même su tirer des conséquences justes et naturelles lorsqu'ils lui ont été révélés, et qu'il a détruit les lois générales par ses lois particulières.
Ainsi, de cette loi fondamentale, dont
une tradition ineiFaçable avoit conserve le souvenir, tu adoreras ton Dieu , et tu le se7vi?"as lui seul, tous les peuples anciens , hors un seul, et même àes peuples modernes, ont tiré la conséquence qu'il falioit adorer et servir une multitude de dieux, ou servir Dieu en opprimant l'homme ; et de là l'idolâtrie avec ses extravagances , et le mahométisme avec sa barbarie ; et même sous nos yeux, des hommes se croyant éclairés , en tirent la conséquence, les uns qu'ily a un Dieu; mais qu'indifférent à nos actions et aux événemens de ce monde , il demande de nous une adoration purement spirituelle, sans culte extérieur et commun; les autres , qu'il n'y a point de Dieu , et que toute adoration est un préjugé , et tout culte une superstition.
Ainsi , de cette loi , tu honoreras ton père et ta mère, certains peuples sauvages en ont conclu qu'il falioit tuer et manger leurs parens parvenus à une
grande vieillesse , pour les délivrer des misères de la caducité ; et même au milieu {]es peuples policés , des philosophes plus sauvages encore , ont avancé que l'enfant ne devoit plus rien à son père et à sa mère une fois qu'il étoit parvenu à l'âge de raison et de force, précisément h l'âge où il peut les honorer et le secourir ; tandis que dans la société politique d'autres insensés , raisonnant sur les mêmes principes, concluoient qu'une nation parvenue a sa maturité ne doit plus honoi^er d'autre législateur qu'ellemême , et faisoient de toutes ces erreurs la base de leur législation religieuse et politique, domestique et publique.
Ainsi, lorsqu'il étoit dit aux hommes, lune tueras point, des peuples entiers, et des plus célèbres > obéissoient, obéisent encore à la loi du meutre légal des enfans,ou de l'exposition publique. Ceuxci établissent le divorce pour enlever à leur prochain la femme qu'il n'est pas
— i63 — même permis de désirer : ceux-îa enfin qui n'ont pas ignoré cette loi fondamentale , tu ne déroheras à ton prochain rien qui soit à lui, ont porté des lois pour le dérober lui-même , et réduire sous le plus dur esclavage des familles, des nations entières.
C'est donc en tirant des conséquences justes des lois primitives et fondamentales, que l'être humain, pouvoir dans toute société, porte des lois sages etjondamentales elles-mêmes y des lois rejetons\des lois naturelles j etquijont vii^re long-temps l'homme sur la terre; des lois enfin qui sont l'expression de la volonté générale du souverain législateur de l'univers, a Ces lois, dit Charles Bon- )) net , sont en quelque sorte le langage )) de l'auteur de la nature , et l'expression )) physique de sa volonté ».
Ici, le croiroit-on? je me trouve d'accord avec la fameuse déclaration des droits. ((La loi, dit-elle, est l'expression
)) libre et solennelle de la volonté géné- )) raie )) .
Mais les auteurs de cette mémorable déclaration entendoient par la volonté générale la volonté collective de plusieurs individus, ou la volonté populaire, imparfaite comme l'iiomme, et plus imparfaite quand elle sort du cboc des intérêts et des passions entre plusieurs hommes; et j'entends par volonté générale la volonté de l'être le plus général pour la conservation de la généralité des êtres, volonté parfaite, seule capable de régler des volontés imparfaites (-i).
La force vitale d'une société, qu'on
(1) La grande erreur politique de J. J. Rousseau est d'avoir confondu la volonté générale et la volonté coUectwe ou populaire , et la grande erreur idéologique de Coudillac est aussi d'avoir confondu les idées générales et simples , et les idées collecUi>es ou composées sous le nom d'idées abstraites ; méprise qui conduit à l'athéisme, comme celle de Jean-Jacques conduit à l'anarchie.
— i65 — me permette cette expression, est donc le caractère auquel nous pouvons reconnoître la sagesse de ses lois et la constitution naturelle de son pouvoir; et c'est aussi ce caractère que l'Homme-Dieu , pouvoir de la société religieuse, nous donne comme le signe auquel nous reconnoîtrons la société qu'il a fondée ; cette société de laquelle il dit lui-même que les portes de V enfer ne 'prévaudront jamais contre elle, parce qu'il est as^ec elle tous les joints jusqu'à la consommation; cette société qu'il compare à l'édifice bâti sur le rocher que les vents impétueux des nouveautés humaines, les efforts des passions ^ et la rage même de l'orgueil ne sauroient renverser. Cette subsistance, au milieu des combats^ malo^ré la variation continuelle des choses humaines, cette vie de force, plus encore que de durée (car le mahométisme dure et ne vit pas) ne pouvoit pas être un signe pour les contemporains de la naissance
— i66 — même de ia société. Il est de nécessité absolue qu'ils en aient vu d'autres ; et , au défaut même de l'histoire , la raison nous diroit que l'être, dépositaire des volontésVlivines, devoit participer à l'action divine , et faire ce que les hommes ne pouvoient pas faire pour accréditer auprès d'eux des vérités hautes et sévères qu'ils ne vouloient pas croire, et que si la religion chrétienne a perfectionné la société, et résisté aux hommes et au temps, elle est divine; si elle est divine , son souverain est Dieu même ; son pouvoir est de Dieu, et que cela posé, la raison aperçoit la nécessité des œuvres extraordinaires du fondateur, même avant que l'histoire en établisse la certitude. Mais si les œuvres merveilleuses du fondateur de la religion chrétienne font moins d'impression sur nous par l'habitude d'en entendre parler, ou par la distance des temps qui , à cause de l'imperfection de notre esprit, alïbiblit, non la
- i67 certitude , mais îa croyance des faits ; comme l'éloignement des iieux, à cause de ia ioiblesse de nos organes, rend plus obscure, non la lumière, mais la vision de la lumière, l'âge du monde où nous vivons , et l'expérience bientôt de deux mille ans, nous donne des motifs de crédibilité plus forts encore parce qu'ils sont plus généraux, des motifs qui, par un effet contraire, deviennent tous les jours plus convaincans, et que la révolution qui s'est faite en France , et qui se prépare en Europe, portera à un degré d'évidence irrésistible; en sorte que si les contemporains de l'homme avoient, pour croire les œuvres sur-humaines du lésaislateur, les sujets du pouvoir ont, pour croire, les effets divins de la législation. C'est donc l'Homme-Dieu, selon les chrétiens, qui est venu promulguer par une nouvelle pa?'ole, fixée dans une nouvelle ecrituî^e, une nouvelle loi, Vamour de Dieu et du prochain; loi fondamen-
— i68 — taie d'une nouvelle société divine et humaine ; loi , développement naturel de la loi primitive , puisqu'il dit lui-même qu'il n'est pas venu la détruire, mais l'accomplir ; loi primitive à laquelle il remonte directement, lorsque changeant d'autres lois, conséquences peu naturelles ou imparfaites données passagèrement à un peuple enfant, et qui ne conviennent plus au peuple d'hommes qu'il veut former, il dit : // a été dit a vos
pères : Vous ne tuerez pas; et moi, je
vous dis ; ... Vous aimerez jusqu à vos ennemis, etc.
Ces rapports, si l'homme les pouvoit entrevoir, aucun autre législateur que Dieu ne pouvoit leur donner force de loi. La législation des nations chrétiennes n'en est que l'application plus ou moins développée ; la société politique n'existe que pour les faire observer, et telle est l'influence du christianisme sur la législation des Etats, et le sort de l'humanité.
que dans toutes les sociétés, même politiques , a commencer par celle des Juifs, il a resté, et il reste encore jusqu'au parfait établissement du christianisme, des lois imparfaites, conséquences fausses, quelquefois absurdes, des lois fondamentales ; et ce fait au-dessus de toute contradiction est la preuve de l'assertion que j'ai présentée comme un axiome de la science de la société : que l'hurnaiiité a été opprimée dans tout état public de société où. V Homme-Dieu (représentant l'humanité toute entière) n'a pas été reconnu. L'homme chef de l'Etat politique, ministre de la Divinité pour faire le bien et punir le mal, minister Deiin honuiUj si autem malum feceris ^ Mme j mais pouvoir visible à l'égard des hommes sensibles, tant qu'il ne contredit pas formellement le pouvoir (I ) supérieur dont
(1) Nec possumus, nec debemus, disoit au Roi le parlement de Paris, refusant sou enregistrement à une loi majeure relative à l'état public de la religion.
— 170 •— il est le ministi e , ne doit donc promulguer de lois que celles qui sont les conséquences naturelles de rapports naturels qui existent entre les personnes sociales constitutives de toute société, pouvoir, ininistj^e, sujet, des lois qui lassent adorer le souverain et honorer le pouvoir, et qui empêchent d'attenter à l'homme dans sa personne et dans sa propriété c'est- a-dire , pour réduire les lois à leurs principes, et la société à ses élémens; lois qui répriment l'action des passions, destructives de la connoissance de Dieu et àe l'existence de l'homme ; car ce ne sont pas des lois , mais des réglemens passagers et toujours provisoires, des arrangemens locaux et de circonstances, que toutes ces lois de fiscalité et de coiyimerce qui encomhi'ent le code des Etats et la tête des administrateurs, et qui, trop souvent opposés aux vrais intérêts de la société, ne sont qu'un compromis entre la cupi-
dite du prince et la cupidité des sujets.
Le pouvoir doit donc attendre, pour porter la loi, que la nature, ou l'ensemble des rapports naturels entre les êtres, ([ui, même à l'insu de l'homme, dirigent les événemens , lui en indique la nécessité. La nature qui, dans ce sens, n'est autre chose que la volonté du Créateur des êtres, auteur de tous les rapports qui existent entr'eux, prend donc, pour ainsi parler, l'initiative des lois nécessaires , comme l'iiomme prend l'initiative des lois qui ne le sont pas.
Ainsi, ïesTuœurs, ou lois naturelles à l'état domestique de société, insensiblement développées , deviennent naturellement les lois politiques 7iaturell€S k l'état public, telles que sont V unité Qt la masculinité au pouvoir, le droit de primogéniture et l'inaliënabilité des domaines, lois fondamentales de l'Etat, comme elles le sont de la famille; lois dont les autres lois, moins importantes, ou plus
tard importantes, sont les conséquences plus ou moins éloignées. Ainsi, à partir des Germains, dont les mœurs ont été si bien décrites par Tacite , et qui offrent les premiers pas d'une société hors de l'état domestique, et pour ainsi dire, son entrée dans le monde civilisé, on peut, en venant jusqu'à nous, suivre les progrés de la société, et le développement de nos lois politiques. Mais, lorsque l'homme a porté quelque loi qui n'est pas le résultat d'un rapport naturel , la société tombe dans un état de langueur et de trouble qui avertit naturellement le pouvoir de la nécessité de retirer une loi qui introduit dans l'Etat un usage vicieux; et si le pouvoir, averti par ces symptômes fâcheux de l'état de souffrance du corps social, néglige d'y porter remède , la nature le ramène à son devoir par des révolutions, comme elle punit par les maladies , ou même par la mort, l'homme physique à qui elle an-
nonçoit depuis long-temps, par le dérangement de ses fonctions , la présence de quelque levain vicieux ; parce que l'homme et la société écartés des voies de la nature , « ne cessent d'être agités )) jusqu'à, ce que l'invincible nature ait )) repris son empire )) . La nature est donc le premier et devroit être l'unique législateur des sociétés. De là vient que presque aucune des lois politiques constitutives de l'Europe monarchique, et particulièrement de la France, n'a de date certaine ni (1) d'auteur connu, et que l'histoire ne nous montre de législateur que dans les Etats populaires, dont les lois, ou ce qu'ils appellent ainsi, portent souvent, comme à Rome, le nom de
(1) L'histoire d'un Etat populaire est l'histoire de l'homme et de ses actions bonnes ou mauvaises. L'histoire d'un Etat un est celle de la nature et de ses insensibles développemens ; raison pour laquelle nous avons de bonnes histoires des Grecs et des Romains, et que nous n'avons pas ime bonne histoire de France.
ieiir auteur : Lex J^aleina, Opimia, etc. C'est l'instinct de cette vérité qui laisoit dire a Mably : (( Je crois avoir remarqué )) que les Etats qui se sont formés açec » le plus de lenteur onï acquis plus de )) consistance; alors chaque établisse- )) ment trouve tous les esprits disposés à )) le recevoir », parce que chaque loi a été précédée par quelque chose qui l'a rendue nécessaire, et qui en faisoit prévoir et désirer la promulgation; et malheur à la société où il se fait des lois inattendues!
On voit la raison du peu de consistance qu'ont pris en Europe certains Etats qui se sont formés rapidement , comme ces fruits mûris à force de chaleur artificielle, qui n'ont ni couleur, ni saveur; et sans parler de la France démocratique, qui a eu une croissance si rapide et une mort si subite, voyez la Hollande formée en peu d'années et détruite en peu d'instans!
Le pouvoir qui promulgue une loi nécessaire, résultat d'un rapport «aturel entre les êtres, comme par exemple celui de la succession masculine, exprime donc une volonté du souverain , conservatrice des êtres qu'il a créés; et celui qui promulgue une loi non naturelle, une loi destructive de la société, comme seroit la loi qui appelle les femmes au pouvoir, cause interminable de troubles civils et de guerres étrangères, désobéit à l'auteur de la nature, ou plutôt obéit a un autre souverain, à l'homme, et a ses caprices.
Ainsi, plusieurs lois portées en France sur l'ordre des ministres du pouvoir, depuis la loi qui leur permit , il y a plusieurs siècles , d'aliéner leurs terres , jusqu'à celle qui, de nos jours, en bornant les degrés de substitution, leur a défendu de perpétuer les biens dans leurs familles, et par-la a défendu aux familles elles-mêmes de se perpétuer ,
toutes ces lois, dis-je, n'étoient ni nécessaires, ni naturelles : elles ont été portées contre les ministres 3 et par conséquent contre le pouvoir, contre la société.
Mais si le pouvoir ne doit porter que des lois dont la nature elle-même indique la nécessité , que penser de la profonde ignorance ou de la téméraire présomption de ces hommes qui disent :
Assemhlons-7ious , et inventons une société; comme des ouvriers diroient : Dé- Jî'ichons ce ter?'ain inculte, ou construisons un édifice ; et qui, faisant des lois par cela seul qu'ils sont assemblés pour en faire, font des lois sur tout, font des lois contre tous, et les font nécessairement désastreuses par cela seul qu'elles n'étoient pas nécessaires.
Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer , il en coûte à l'iiomme qui a quelque justesse dans les idées , de discuter l'opinion de la souveraineté du
peuple, néanty c'est-à-dire , abstraction sans réalité , système où Dieu n'est pas , où l'homme seul est tout , et même les extrêmes, pouvoir et sujet, faux puisqu'il est impraticable de l'aveu même de ses défenseurs , et où l'on est toujours placé entre une inconséquence et un blasphème. En effet, si l'on fait craindre aux apologistes de cette souveraineté que l'ignorance et les passions humaines n'égarent la faculté législative de l'homme ou du peuple , ils vous répondent, tantôt avec Jurieu : que le peuple est la seule autoiHte' qui n'ait pas besoin d'avoir imison pour valide?^ ses actes, tantôt que le peuple est juste et bon et qu'il ne sauroit Jailli?% et par cela seul ils reconnoissent une justice et une bonté' au-dessus du peuple, puisqu'il y conforme ses pensées et une règle antérieure au peuple , dont il ne peut s'écarter dans ses actions; et ils sont ainsi ramenés a la souveraineté
— Ijb — de Dieu, justice j vérité, bonté essentiellesj auteur nécessaire de tout ordre. D'autres , plus conséquens , soutiennent qu'il n'y a de juste que ce que le peuple permet , d'injuste que ce qu'il détend ; et comme dans un pareil système il faut tout accorder ou tout rejeter, ils sont, malgré eux-mêmes, pousses jusqu'à soutenir que la loi de Sparte, qui permettoit au jeune citoyen, comme un exercice , l'assassinat de son esclave , est aussi juste que celle qui prescrit a un père de donner des alimens à ses enfans ; et s'il objectoit qu'il y a dans l'homme un sentiment naturel qui l'avertit de la barbarie de cette loi, on lui répondroit que les Spartiates n'e'prouvoient pas sans doute ce sentiment naturel, lorsqu'ils la recevoient de leur législateur, et la mettoient à exécution , ou que s'ils l'éprouvoient , il y a donc un certain ordre 7iaturelj différent de la volonté de l'iiomme, puisqu'il est antérieur a ses actions, in-
— 5/9 — dépend an L de Phomme par conséquent, et dont un sentiment intime lui révèle l'existence , ce qui ramèneroit encore la souveraineté de l'Etre suprême ; on lui répondroit par l'opinion qu'ont eue sur la souveraineté du peuple , quand il en exerce les actes , les philosophes anciens, Cicéron surtout (1), et même les modernes, tels que J. J. Rousseau et Mably, lorsqu'ils daignent descendre des régions éthérées de leur théorie sociale : on lui répondroit encore mieux par l'exemple de l'Angleterre et de la France , où les lois les plus oppressives ont été portées, au nom du peuple, contre Dieu et contre l'homme , par ceux qui se disoient ses mandataires; leçon terrible, événement à jamais mémorable, où l'on a vu , dans les deux siècles qui viennent de s'écouler^ deux puissantes na-
(1) Jam vero stul/issimum est illicd exislimare omnîa jusla esse quœ scila sinl in populoium institulis aul legiùus. Cic. De leg.
— i8o — tions ravagées par leurs propres lois comme par une tempête , résister à leurs ennemis , et succomber sous leurs législateurs.