‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 6 sur 8 · DES MINISTRES ET DE LEURS FONCTIONS · texte numérisé non relu

DES MINISTRES ET DE LEURS FONCTIONS

Il faut ici rappeler les principes pour en suivre l'enchaînement. Le pouvoir suprême , infini ou général dans Dieu , collectif dans les hommes, appelé, dans l'un ou l'autre système, le souverain ^ veut et agit d'une manière générale ou collective relative à la généralité des êtres, ou k une collection quelconque d'êtres.

Ainsi , les hommes , la. où le peuple se dit souverain, veulent et agissent d'une manière collective dans leurs assemblées populaires, soit pour porter des lois , soit pour élire des hommes.

Mais l'être inhni , général , ou Dieu,

et l'être collectif appelé peuple, se servent d'un être intei^médiaire pour faire entendre leur volonté à l'être fini , particulier, individu, et lui appliquer leur action , et faire ainsi de cette volonté et de cette action générales ou collectives, une volonté et une action spéciales et déterminées.

Le pouvoir subordonné, appelé dans les deux systèmes, chef, autoiHté ^ et dans cet ouvrage , le pouvoi?^, est cet être intermédiaire entre Dieu et les hommes, ou entre le peuple et l'individu, c'est-à-dire entre l'être général et infini et l'être particulier et fini, ou bien dans le système populaire , entre les hommes collectifs et l'individu j et il est l'organe de la volonté du souverain, et le ministre de son action envers le sujet.

La volonté , acte de l'être simple sur des êtres simples ou intelligens, est indivisible, et l'on ne peut distinguer, dans la volonté , de commencement , d^ mi-

— i83 — lieu ni de fin. La volonté n'est bornée ni par la distance des lieux, ni par l'éloignement des temps^nipar le nombre des hommes. L'homme veut partout, et même là où il n'est pas ; toujours , et même après lui ; sur tous, et le même acte de ma volonté qui fait mouvoir mon bras, fait agir une armée. La volonté embrasse donc la généralité' dans sa simplicité , et à cause de sa simplicité même, elle comprend le présent et l'avenir, l'objet prochain et l'objet éloigné, le tout et la partie; et la volonté qui fit sortir du néant et exister au dehors l'univers sensible, n'est pas plus composée que la volonté qui tire mon corps du repos et le transporte dans un autre lieu.

L'action exercée sur les corps, sur l'être composé, est par cela même composée et divisible. Elle commence, elle continue, elle finit; elle est circonscrite à une portion de l'espace , bornée à une portion de la durée , exercée sur une por~

— i84 — tion de la matière ; une action se fait dans un certain lieu, pendant un certain temps, sur un certain sujet : et l'action de lancer une pierre , demande bien moins de lieux , de temps et de matière que celle de construire un édifice.

De la simplicité et de l'indivisibilité de la volonté , il suit qu'elle est incommunicable; l'homme pensant ne charge jamais quelqu'un de vouloir pour lui , puisqu'il peut toujours vouloir lui-même. C'est la pensée de J. J. Rousseau, (da volonté ne peut jamais être représentée. »

De ce que l'action est divisible et compose'e , il suit que l'homme agissant peut charger quelqu'un de faire pour lui, parce qu'il ne peut pas toujoiu's faire luimême.

Ainsi , l'on ne donne jamais de 'procuration à quelqu'un pour ^;o^«Zo^V% mais ^owv faire y puisqu'on veut d'avance ce qu'iiyer«.

Ainsi, la volonté peut avoir des con-

seillers qui l'éclairent, mais l'action doit avoir des ministres ou se7vUeurs qui l'accomplissent.

Nous avons vu que l'action publique du pouvoir s'appeloit gouvernement dans l'état politique , culte dans l'état religieux.

Cette action, parce qu'elle est publique , excède l'action ou les forces d'un bomme seul, et ne peut être exécutée que par plusieurs hommes publics , comme le pouvoir dont ils sont les ministres.

Ces ministres exercent donc par les ordres du pouvoir public la fonction défaire pour accomplir la volonté publique exprimée par la loi.

Deux choses sont nécessaires pour l'exécution de la loi : 1 "^ la connoissance de ce qu'elle prescrit , et que j'appelle jugement ; 2" la destruction des obstacles qui s'opposent a l'exécution de la loi connue , et que j'appelle combat.

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Ainsi JUGER et combattre par ie commandement du pouvoir sont la fonction essentielle de ses ministres.

Cette division comprend, comme on voit, les deux branches principales de tout gouvernement , V état judiciaiî'e et l'état militaire. La fonction de combattre doit être précédée et réglée par celle àe juger y comme le corps doit être gouverné par l'esprit, et c'est ce que signifie cet axiome de jurisprudence, que force doit demeurer^ à justice.

Ainsi, les ministres de la religion y ^^gcnt dans leurs décisions l'homme qui répand une fausse doctrine, et le combattent par leurs censures; et même à l'ëgard de chaque houiTaefdèle ou sujet du pouvoir religieux, le prêtre juge le coupable dans le tribunal secret, et le combat ou le punit par la peine qu'il lui impose.

Les ministres poli tiques, appelés//<^e^, guerriers, magistrats, Jbnctiotinaires

— i87 — publics, jadis noblesse^ etc., et considères dans leurs fonctions publiques, jugent l'ennemi intérieur de PEtat, et le combattent par le glaive de la loi, ou repoussent par les armes l'ennemi étranger.

Les ministres sont donc nécessaires dans toute société, comme un rapport naturel entre le pouvoir et le sujet.

Aussi, ils ont existé sous une forme ou sous une autre, sous un nom ou sous un autre, dans toutes les sociétés religieuses et politiques. Ainsi, les tyrans ont des satellites pour contraindre leurs esclaves, comme le pouvoir a des ministres pour gouverner ses sujets. Ainsi, Moloch avoit ses prêtres qui lui immoloient physiquement des victimes humaines, comme le Dieu des chrétiens a son sacerdoce qui lui immole d'une manière mystique une victime humaine, seule digne de lui; et les sectateurs /;?^rA* de la religion naturelle , qui traitent de

scélérat l'homme qui ose s'interposer entre l'iiomme et la Divinité, n'ont-ils pas eux-mêmes , dans leur culte thëophilanthropique, des hommes distingués des autres hommes par leur costume, leur place, leurs fonctions et leur solde; des hommes interprètes de leur dieu-nature sur les hommes, puisqu'ils les instruisent dans la connoissance d'une loi qui doit éclairer leurs volontés et régler leurs actions, et ministres du culte des hommes envers leur Divinité, puisqu'ils lui offrent, au nom des assistans, avec l'hommage des cœurs , les prémices des fleurs et des fruits; cai' le sacrifice de l'homme intérieur et extérieur, et l'offrande de sa propriété , sont l'action sociale et nécessaire de toute religion, l'hommage que l'homme fait de luimême et de ses biens au Créateur de l'homme et de l'univers, et qui, raisonnable ou non, mais rendu partout où il y a des hommes et des nations, prouve

à la fois l'ancienneté de la tradition , et l'universalité' de la croyance.

Le pouvoir domestique, lui-même, a ses ministres, soit dans la mère ministre de l'action productrice, soit dans les serviteurs ou domestiques ministres de l'action conservatrice de la famille , qui travaillent pour la nourrir ; car le travail est aussi effort et combat : in siidore vultûs tui comedes panem tuum.

Pouvoir, ministre, sujet, trois personnes constitutives de toute société, même domestique , et essentiellement distinguées l'une de l'autre : mais ces ti'ois personnes 7ie constituent qu'un cor'ps social, proposition dans laquelle un lecteur attentif apercevra une des grandes analogies qui lient le système général des effets à la nature infinie de la cause.

C'est parce que les ministres sont une personne et les sujets une autre, qu'au-

— igo — trefois aux Etats-généraux on votoït par ordre, et qu'on n'imaginoit pas de compter plusieurs têtes là où il n'y a qu'awe personne.

C'est ici le lieu d'observer que ce qu'on appeloit en France les Etats-généraux composés de trois ordres, n'étoit que la réunion des trois sociétés, religieuse, politique et domestique , dont se compose l'état civil de toute nation.

C'est parce que le ministère social est la fonction perpétuelle de juger et de combattre, qu'il est appelé ordre ou personnes ordonnées, disposées pour une fonction qui demande de la subordination dans les volontés , et une certaine ordonnance ou disposition dans les actions. Il s'appelle aussi milice, ou personnes dévouées, à me lito, je me dévoue ; d'où l'on a fait mi lito, je combats, je sers, par le seul changement d'e en i ordinaire dans toutes les langues. On sait qu'en France les hautes

charges de la magistrature donnoient le titre de miles, chevalier, et qu'encore les fonctions militaires s'appellent service,

Ce dévouement dans les ordres , qui fait de leurs membres autant de serviteui^s ou de ministres de la société, donne le mot de l'énigme que Rousseau se propose, et qu'il n'ose résoudre, a Quoi )) donc! la liberté (de tous) ne se main- )) tient qu'a l'appui de la servitude (de )) quelques-uns), peut-être. » Si le ministère public est nécessaire dans toute société, le respect des peuples pour ceux qui l'exercent n'est donc pas un préjugé sans raison, puisqu'il est le sentiment naturel de la nécessité du ministère; et dans les révolutions de la société , qui ne sont qu'un déplacement de personnes sociales, sa haine contre le ministère pourroit n'être pas une prévention sans motif, si elle n'etoit que le sentiment de la dégénération du ministre ; et comme

le pouvoir n'est présent a la société que par son action, et qu'il n'agit que par ses ministres, l'amour des sujets pour le pouvoir ou leur haine suivent inévitablement de leur respect ou de leur haine pour les ministres du pouvoir, et c'est a cette seule cause qu'il faut attribuer les progrès effrayans de l'esprit de révolte répandu en Europe contre le pouvoir religieux et le pouvoir politique.

Ainsi, les abus qui s'étoient introduits dans le clergé, et qui depuis long-temps demandoient une réforme dans le chef et dans les membres , suivant l'expression des conciles, furent la première cause des progrès de la révolte de FTiclef, de Jean Huss^ de Luther et de Calçm, pères de la philosophie moderne ; et dans l'ordre politique , les jouissances domestiques pretérées aux fonctions publiques, ou plutôt recherchées uniquement dans les fonctions publi-

— io3 — ques ; et la vanité de la naissance mise trop souvent avant les devoirs de la noblesse ^ ont été une des causes de la révolution, et peut-être la plus prochaine , en excitant la jalousie des sujets contre les ministres ; car les hommes n'envient que les jouissances, et jamais les devoirs.

Le ministre n'est donc plus élevé que pour être mieux aperçu , et il doit également défendre l'Etat par son action publique, et édifier (4) la famille par son exemple personnel.

Le pouvoir doit donc rappeler le ministre à la gravité de ses fonctions, s'il veut maintenir le sujet dans l'obéissance, comme l'artiste perfectionne ses instrumens quand il veut perfectionner son ouvrage. Un peuple ne se déprave ou

(1) L'acception morale donnée au mot édifier, édification, offre un sens profond , et signifie que tout ce qui est vrai et bon avance la consommation de l'édifice social. Cette belle doctrine est admirablement développée dans saint Paul.

ne se corrige que par l'exemple de ses chefs; c'est une colonne d'armée qui change de route lorsque la tête change de direction ; et jamais la société ne périt que par la faute du pouvoir chargé de la conserver.

De là viennent les noms de nobles, notables y noblesse, nobilitéj notabilité, de notarié, noto, qui doivent se faire remarquer; gentilshommes, gentis hoTuines, gentlemen, hommes de la nation, parce qu'ils sont spécialement dévoues à son serv ice , qu'ils doivent à la société le sacrifice de leurs passions comme celui de leurs personnes, et que leur vie priA^ée doit être son modèle, comme leur vie publique est sa propriété.

Les ministres sont donc plus sujets que les sujets eux-mêmes, puisque, sujets comme eux a toutes les lois communes aux membres d'une même société, ils sont de plus sujets aux lois particulières

à leur profession : et certes, il pourroif: se prolonger, mais il ne sauroit s'affermir, le gouvernement qui méconnoîtroit la nécessité de ministres dévoués , corps et biens , au soutien du pouvoir et au service des sujets.

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