LIVRE II, CHAPITRE I. n
» distingue l'homme des autres êtres animés, » dit Quintilien.
(c) Cette comparaison est parfaitement exacte, et la parole, entrant dans notre esprit, y distingue toutes nos pensées, et nous les rend présentes à nous-mêmes, comme la lumière, en entrant dans un lieu obscur, y colore tous les corps, et nous les représente tous, et même notre propre corps. De là viennent ces locutions communes à toutes les langues, être éclairé, avoir des lumières, esprit lumineux y et cette comparaison perpétuelle de l'esprit à la lumière. Voyez la dissertation sur les idées, qui est à la fin de la première partie.
(d) La parole est le moyen familier ou domestique de communication des pensées, puisqu'il suppose des hommes en petit nombre, et habituellement rapprochés. L'écriture est le moyen public qui transmet les pensées à la généralité des hommes, et qui fait même parler ceux qui ne sont plus pour l'instruction de ceux qui ne sont pas encore. La parole avoit dit au meurtrier domestique, à l'assassin de son frère : (Ji('as'-fu /kit? lu êêPÙê <>'tant et riKjahoitil avant que l'écriture eut fixé <l rendu publique la loi « Tu ne lucras pas. » C'eat une vérité fondamentale que la révélation de la lui a d'abord été orale dans la famille, plœ tard écrit*
pour les nations , et encore sous nos yeux , l'homme u'est-il pas instruit par le parole avant de L'être par récriture?
(e) Comme l'écriture est plus récente dans le monde que la parole , les anciens nous ont transmis quelques souvenirs confus de ce qu'ils appellent l'invention de l'écriture des sons, qu'il faut bien distinguer de l'écriture des hiéroglyphes, qui est un dessein de contours. Deux écritures, dont l'une dessine les formes , l'autre exprime les sons , sont séparées l'une de l'autre par l'infini , et l'une par conséquent n'a jamais pu naître de l'autre; car on ne peut pas plus faire ouïr une figure que figurer un son, et la musique elle-même ne ligure pas les sons, mais ne fait que noter les tons, ou l'intervalle entre les sons.
Thaut, Hernies, Mercure Trisméyistc , à qui les Grecs faisoient honneur de l'invenliou de l'écriture , ne sont que des noms de la Divinité, et les Phéniciens, les premiers chez qui cet art a été répandu, ne sont que les Hébreux. L'art de l'écriture, pour qui le médite, est plus merveilleux que l'art de la parole, puisqu'il a une merveille de plus. Aussi, dit Duclos, « l'écriture n'est pas née. comme » le langage, par une progression lente et iusen- » sible; elle a été bien des siècles avant que de » naître : mais elle est née tout à coup, et comme
LFVRE fl, CHAPITRA I , l
la lumière. Une fois conçu, cet art dut être forme » en même temps. » Le philosophe a raison, ri cela même prouve que l'homme, condamné à inventer lentement, n'a pas plus inventé récriture que la parole. En un mot, deux arts, l'art de parler et l'art d'écrire, sans lesquels la société ne sauroit naître et se perfectionner, ne peuvent pas avoir été laissés à l'invention contingente de l'homme; car, si l'homme les a inventés de lui-même, il pouvoit ne pas les inventer-, la société pouvoit donc ne pas exister : or la société est nécessaire; donc, etc. Ce raisonnement peut s'appliquer au petit nombre des arts nécessaires, à prendre ce mot dans une acception rigoureuse. Aussi les anciens attribuoienlils aux dieux l'invention de l'art de l'agriculture, et celui qu'elle suppose nécessairement, Pari de fondre les métaux; car, quoiqu'un peuplé naissant puisse vivre de chasse et de pèche, un peuple avancé ne sauroit subsister sans agriculture : de même un peuple ne sauroit à la longue se passer de Lois écrites, quoiqu'il ait vécu dans son enfance tvec des lois orales ou des coutumes. L'imprimerie est devenue nécessaire a L'état des hommes et aux progrès de la société : on peut en dire autant
de la boussole; niais l'une et L'autre u<' sont que
(les conséquences aisées à déduire, L'une de l'art d'écrire, l'autre de la propriété connue de L'aimant.
(y) Les peuples les plus célèbres de l'antiquité, et les hommes les plus savans chez les païens, ont vécu dans une ignorance déplorable, non de l'existence d'une loi , mais des dispositions de la loi naturelle dont une tradition obscure avoit conservé parmi eux un souvenir défiguré par des applications vicieuses. Ainsi ils avoient retenu le dogme de l'existence de la Divinité, et ils en avoient fait l'idolâtrie-, le dogme du sacrifice, et ils en avoient fait l'homicide-, le dogme du pouvoir paternel, et ils en avoient fait le despotisme, et le droit sur la vie même de ses enfans-, le dogme du pouvoir politique, et ils en avoient fait l'esclavage; la défense de l'adultère , et ils en avoient fait le divorce, etc. etc. Or cette expérience est décisive, parce qu'elle a été faite sur les peuples les plus éclairés de l'antiquité païenne, et qu'elle ne peut plus être répétée, aujourd'hui que la religion chrétienne ayant éclairé de proche en proche tous les peuples, toute connoissance pleine et entière de la loi primitive ne peut désormais venir que d'elle, et que toutes les nations, assises dans V ombre de la mort, ne peuvent plus marcher qu'à sa lumière . Et remarquez l'étonnante justesse de ces expressions des livres saints : les nations barbares sont assises, et les nations civilisées marchent. La paresse et l'indolence sont le caractère dominant des peuples sauvages, l'activité soutenue celui dos peu