‹ ŒuvresChapitre 7 sur 15 · VI · texte numérisé non relu

VI

La seconde apparition

Le dimanche suivant, 14 février, la sœur de Bernadette, la petite voisine Jeanne et quelques autres enfants supplièrent si bien la mère Soubirous, que celle-ci permit à Bernadette de retourner à la grotte. Le temps était magnifique.

Une pensée avait cependant traversé ces petites têtes : peut-être cette apparition extraordinaire était-elle une ruse du démon? « C'est peut-être quelque chose de méchant? dirent les enfants à Bernadette. En tout cas, il faut lui jeter de l'eau bénite. Si c'est le diable, il s'en ira. Tu lui diras : « Si vous venez de la part de Dieu, appro- « chez ; si vous venez du démon, allez-vous-en. » Au fond de son cœur, Bernadette était bien sûre que l'apparition ne venait pas du démon. Elle promit cependant de faire ce que lui conseillaient ses petites compagnes. On se mit en marche, en passant par l'église, où l'on prit de l'eau bénite dans une petite bouteille; et l'on arriva à la grotte.

Rien ne se montrait. « Mettons-nous à genoux, dit Bernadette, et disons le chapelet. » La sainte prière venait à peine de commencer, que le visage de la petite amie de la Sainte-Vierge s'éclaire tout à coup, s'illumine de joie ; ses yeux se fixent sur l'excavation de la grotte, avec une expression indicible de bonheur: la Dame

lumineuse était là, devant elle, comme ia première fois, environnée de splendeur, le visage souriant ; et le beau rosaire blanc et or glissait silencieusement entre ses doigts. *

« Regardez ! dit alors Bernadette tout émue ; regardez ! la voilà ! » Mais les enfants n'apercevaient rien. Toutefois le visage de Bernadette était tellement transfiguré, qu'elles ne purent douter un instant de la réalité d'une apparition surnaturelle. « Oh ! voyez, ajouta-t-elle, voyez elle sourit, elle salue. »

Mors, une des enfants mit la petite bouteille d'eau bénite dans les mains de Bernadette agenouillée. Celle-ci se leva, jetant vivement et à plusieurs reprises l'eau sainte vers la Dame mystérieuse : « Si vous venez de la part de Dieu, lui dit-elle à haute voix, approchez! » Chose étrange ! ses compagnes n'entendirent rien, et n'aperçurent même pas qu'elle parlait.

L'eau bénite atteignit d'abord l'églantier, puis les pieds de la Vierge, qui sourit plus doucement encore, et s'avança jusqu'au bord de l'excavation, en s'inclinant vers l'enfant avec une expression de bonté ravissante. Bernadette dit une seconde fois : « Si vous venez de la part de Dieu, approchez; » mais elle n'osa pas ajouter le reste, tant il était évident pour elle que ce qu'elle voyait ne pouvait venir de l'enfer.

« Voyez donc, reprit Bernadette ; quand je lui jette de l'eau bénite, elle lève les yeux au ciel et se penche vers moi. » Et un instant après : « Vous ne la voyez pas? Elle est là; elle nous regarde... elle sourit... Maintenant elle tourne la tête... Voyez ses pieds... sa ceinture vole. Voyez, elle a le chapelet roulé autour de son bras... Oh!

elle est si belle !... A présent, elle prend son chapelet; elle se signe. »

Bernadette se remit donc à genoux, fit un grand signe de croix, entra dans l'immobilité, et récita naïvement son chapelet. A genoux, les mains jointes, le chapelet entre ses doigts, le corps tendu comme si une force d'en haut la tirait, pâle, les lèvres décolorées, les yeux élevés eh fixes, elle restait là, comme une statue de Sainte en extase. Son doux visage semblait être de fine cire. Elle souriait, et des larmes détachées et brillantes roulaient parmi ses sourires.

La Sainte-Vierge accueillait la naïve prière de l'enfant et le lui montrait en continuant à faire glisser dans ses mains sacrées, les grains de son rosaire.

Elle lui sourit une dernière fois et disparut.

Le soir, presque toute la ville avait entendu parler des merveilles dont la grotte de Massabieille avait été témoin, deux fois déjà.

La troisième apparition et les premières paroles de la Sainte-Vierge

La bonne petite Bernadette était rentrée chez elle, le cœur inondé de joie ; elle était tout entière à ce qu'elle avait vu. Elle ne savait pas encore qui était sa chère et céleste Visiteuse. Les autres enfants étaient sous l'impression de la peur ; cet être surnaturel et inconnu, qu'elles

ne voyaient pas, elles, leur causait une sorte de frayeur religieuse. « Nous avons peur, Bernadette, lui disaientelles. N'y retournons plus. Ce que tu as vu vient peutêtre pour nous faire du mal. »

Le père et la mère Soubirous ne doutaient point de la sincérité de leur pieuse enfant ; mais ils ne pouvaient croire à la réalité de l'apparition. « C'est une enfant, disaient-ils. Elle a cru voir ; mais elle n'a rien vu. Ce sont des imaginations de petite fille. »

Cependant les affirmations de l'enfant étaient si fermes et si naïves, les détails qu'elle donnait étaient si précis, elle disait si évidemment la vérité, qu'ils ne savaient plus que penser. Ils n'osaient plus lui défendre d'aller à la grotte.

Plusieurs personnes vinrent chez eux pour interroger Bernadette; et le récit de la petite était accompagné de tant de simplicité, qu'elles se retiraient toutes, trèsconvaincues de la réalité des visions de la grotte.

Le jeudi, 18, deux d'entre elles. Mme Millet, et une jeune fille de la congrégation de la Sainte-Vierge, Antoinette Peyret, vinrent de très - bonne heure prendre Bernadette pour l'accompagner à la grotte. Elles assistèrent toutes trois à la messe de cinq heures et demie et se rendirent de là aux Roches Massabieille. «C'est sans doute quelque âme du Purgatoire qui implore des messes, » pensaient-elles. Dans le doute, elles s'étaient munies d'un cierge; et de peur que Bernadette ne comprît pas bien ce qui lui serait dit, elles avaient emporté du papier et de l'encre.

Cependant une force surnaturelle semblait animer Bernadette ; ses compagnes ne pouvaient la suivre ; de

sorte qu'elle arriva, quelques minutes avant elles, devant la bienheureuse grotte. Elle s'agenouille à sa place ordinaire, un peu en dehors du rocher, et commence son chapelet, en regardant l'excavation encore vide. Tout à coup elle pousse un cri de joie: la splendeur céleste illumine le creux du rocher; une voix se fait entendre qui appelle la chère enfant; et aussitôt apparaît debout, à quelques pieds au-dessus d'elle, la Vierge admirable. Comme toujours, elle était souriante et pleine de charmes. Elle s'inclina maternellement vers Bernadette et, d'un geste de sa main, elle lui fit signe d'approcher.

Antoinette et Mme Millet arrivèrent alors et aperçurent le visage de l'enfant, tout transfiguré. Elles s'arrêtent, par un sentiment de respect. Bernadette les aperçoit. «. Elle est là, leur dit-elle doucement. Elle me fait signe d'avancer. — Demande-lui, répondent les deux compagnes, demande-lui si elle est fâchée que nous soyons ici avec toi. Sans cela, nous nous retirerions. » Après avoir regardé un instant et consulté la Daine invisible : a Vous pouvez rester, » leur dit Bernadette. Et toutes doux allèrent pieusement s'agenouiller à côté de la petite, et allumèrent leur cierge bénit.

v[Bernadette ne faisait [plus attention qu'à l'Apparition sacrée. « Avance vers elle, puisqu'elle t'appelle et te fait signe, lui dirent de nouveau les deux femmes. Approchetoi. Demande-lui qui elle est; pourquoi elle vient ici. Est-ce une àme du Purgatoire qui implore des prières? qui demande des messes? Prie-là d'écrire sur ce papier ce qu'elle désire. Nous sommes disposées à faire tout ce qu'elle veut, tout ce qui est nécessaire pour son repos. »~

Bernadette n'avait plus peur. Les sourires qui avaient répondu à son petit exorcisme du dimanche, avaient dissipé chez elle toute inquiétude. Une confiance sans nuage livrait son âme à la Dame mystérieuse, aujourd'hui encore si radieuse et si douce. La petite Bernadette prit donc le papier, l'encre et la plume, se leva et s'avança vers l'Apparition, lui tendant ces objets. Les deux compagnes s'étaient levées pour la suivre et entendre ce qu'on lui dirait; mais Bernadette, sans se retourner, leur fit signe de la main de ne pas avancer, et elles se retirèrent aussitôt, toutes confuses.

« Ma Dame, dit alors naïvement la petite fille, si vous avez quelque chose à me communiquer, voudriez-vous avoir la bonté d'écrire qui vous êtes et ce que vous désirez. » Les deux compagnes n'entendirent point parler l'enfant ; elles ne remarquèrent aucun mouvement à ses lèvres.

Un moment après, Bernadette abaisse lentement ses bras, attend encore un peu, et revient avec son papier. « Eh bien! qu'a-t-elle répondu? — Oh! elle a souri; et puis elle m'a dit: « Ce que j'ai à vous dire, je n'ai pas besoin de récrire. Faites-moi seulement la grâce de venir ici pendant quinze jours. » Je l'ai promis, et elle m'a dit: « Et moi, je vous promets de vous rendre heureuse, non point en ce monde, mais dans l'autre. »

Au moment où Bernadette alla retrouver ses compagnes, la Sainte-Vierge la suivit des yeux, puis regarda un moment avec tendresse Antoinette, qui était de la congrégation des Enfants de Marie, a Elle vous regarde en ce moment, » dit Bernadette à la jeune fille, qui en resta toute saisie. « Demande-lui, dirent encore les deux

femmes, si cela la contrarierait que, durant cette quinzaine, nous vinssions Raccompagner ici tous les jours. * Bernadette fit naïvement la commission; et la Sainte- Vierge, vraie Mère de miséricorde, lui répondit: « Elles peuvent revenir avec vous, elles et (Vautres encore. Je désire y voir du monde.» Et elle disparut; et, après elle, la clarté céleste qui l'environnait s'évanouit également peu à peu.

Les trois premiers jours de la quinzaine miraculeuse.

Les deux compagnes de Bernadette rapportèrent à ses parents ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Ceuxci, fort émus, commencèrent à croire, et résolurent d'accompagner, l'un ou l'autre, leur fille pour tout voir par eux-mêmes. Bernadette leur raconta, avec sa candeur ordinaire, ce que lui avait dit la Dame de la grotte, et comment celle-ci lui avait fait promettre de revenir quinze jours de suite.

Ce jour-là était précisément à Lourdes un jour de marché. Le bruit des apparitions de la grotte de Massabieille se répandit dans la foule, et, dès le lendemain, la merveilleuse nouvelle agitait, non-seulement toute la ville de Lourdes, mais la plaine et la montagne, dans toutes les contrées d'alento\ir. « Si l'apparition est réelle, se disait-on généralement, c'est bien sûr la Sainte- Vierge qui se montre à Bernadette. »

DK LOURDES 233

Le vendredi, 19, lorsque à l'aube du jour, la petite Bernadette arriva devant sa chère grotte, accompagnée de son père et de sa mère, une centaine de personnes s'y trouvaient déjà.

Depuis lors, la foule des assistants alla grossissant chaque matin : le 20, il y en avait quatre ou cinq cents ; le dimanche, 21, plusieurs milliers. Ils encombraient tous les alentours de la grotte, et couvraient le terrain communal, de l'autre côté du gave.

La mère de l'innocente enfant eut le bonheur de voir de ses propres yeux sa fille comme ravie en extase par la présence de l'Apparition ; comme tous les assistants, elle vit ce petit visage, si modeste et si chétif dans l'état naturel, s'illuminer tout à coup et se transfigurer. Son front rayonnait. Tous ses traits semblaient s'élever et prendre je ne sais quoi de céleste ; sa bouche entr'ouverte exprimait l'admiration, la béatitude, et paraissait aspirer le ciel; ses yeux fixes et brillants de bonheur contemplaient, réflétaient une beauté invisible, qu'aucun autre regard n'apercevait, mais que tous sentaient présente et voyaient par une sorte de réverbération sur le visage extatique de l'enfant.

Tous ceux qui ont vu Bernadette en extase affirment qu'ils n'ont rien vu de semblable sur la terre, et qu'après de longues années leur impression est aussi vive que le premier jour.

Quant à la petite voyante, comme on l'appelait dès lors, elle conservait, au milieu de ces foules, sa simplicité, sa paix et ses humbles allures. Toujours vêtue de sa pauvre robe noire, coiffée et enveloppée de son petit capulet de laine blanche, elle s'avançait tranquillement, un cierge

à la main, s'agenouillait devant la grotte, prenait son chapelet et priait comme si elle eût été seule. Tout respirait en elle l'innocence, la vérité et la candeur. La céleste Apparition cessait presque toujours au moment où la petite prédestinée terminait la récitation de son chapelet.

La foule était toujours respectueuse et silencieuse. Elle s'écartait doucement pour laisser passer Bernadette, et le souffle de la grâce allait et venait dans cétte assemblée extraordinaire.

Le dimanche, 21, la Très-Sainte Vierge se montra comme de coutume à sa petite amie : elle avait toujours ses beaux vêtements blancs et lumineux, sa ceinture azurée et son étincelant rosaire. Elle souriait à Bernadette, et la saluait gracieusement de la tête et du geste.

A un certain moment, l'Apparition parut reculer et comme s'enfoncer dans l'intérieur du rocher. Pour ne point la perdre de vue, la petite se rapprocha du fond de la grotte en se traînant à genoux ; et remarquant que le visage de la belle Dame était devenu tout à coup triste et douloureux : a Qu'avez-vous ? osa-t-elle lui dire ; que faut-il faire? — Prier pour les pêcheurs, » répondit la Mère de miséricorde. Et les assistants virent deux grosses larmes rouler sur les joues de Bernadette, dont les yeux, fixés sur Marie, restaient grands ouverts. La joie reparut bientôt sur le visage de l'enfant, parce que celui de la Vierge avait repris sa grâce et sa sérénité. Après quoi, tout disparut.

Contradictions et persécutions suscitées à la pauvre petite Bernadette.

Les œuvres du bon Dieu sont toujours traversées par la rage du démon et par les passions ou l'ignorance des hommes. Les grandes choses qui se passaient et qui se préparaient à la grotte de Lourdes, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, furent donc promptement attaquées et dénaturées.

Les uns criaient à la superstition, à l'illusion, à la folie, a Cette petite fille est une folle , disaient-ils ; il faut la faire enfermer. » D'autres parlaient de supercherie, de manœuvres frauduleuses. « C'est une escroquerie; tout cela finira par de l'argent. Cette enfant-là joue une indigne comédie. Il faut que la justice s'en mêle. » D'autres enfin, plus modérés et un peu mieux au courant des faits, avouaient qu'on ne pouvait suspecter ni la candeur, ni la probité de cette enfant. « Ce sont tout simplement, ajoutaient-ils, des phénomènes naturels, qui sont du ressort de la médecine. La science connaît parfaitement les effets surprenants de la catalepsie, de l'hystérie et de l'hallucination. Qu'un médecin examine les choses de près, et bien certainement ces prétendues visions fondront comme la neige au soleil. »

La ville de Lourdes était littéralement sens dessus dessous. Le commissaire de police, qui, en bon commis-

saire, n'était pas obligé de croire aux miracles crut avoir saisi une magnifique occasion de se distinguer et de faire du zèle. Donc, dans l'après-midi de ce même dimanche, au sortir des vêpres, un de ses agents, perçant la foule qui entourait et questionnait la pauvre Bernadette, eut le courage de l'arrêter « au nom de la loi, » et à la juste indignation de tous. « Suivez-moi chez le commissaire de police, » dit-il à l'enfant.

Mais ce fut le renard qui fut pris par la colombe. Le retors commissaire mit tout en œuvres : bonté feinte, caresses paternelles, sarcasmes, intimidation , menaces, promesses, il employa tout pour dérouter la pauvre petite. Comme elle disait la vérité, elle n'avait qu'à répondre selon la vérité ; et c'est cette vérité même qui déconcertait, qui faisait enrager le commissaire. Il n'en voulait pas, et de quelque côté qu'il se tournât, elle se dressait devant lui, lumineuse, invulnérable. Bernadette était tranquille et ferme : la Sainte-Vierge assistait évidemment son enfant privilégée. « Quelle fermeté inébranlable dans ses dépositions,! disait au commissaire un témoin de l'interrogatoire. Quel accent de vérité ! Il est évident qu'elle croit avoir vu. Elle est sincère. »

I/interrogatoire avait duré une grande heure. Le commissaire était furieux. Au dehors, la foule s'indignait et devenait menaçante. Le père Soubirous se présenta pour réclamer son enfant ; mais il fut tellement intimidé par les menaces de l'homme de la police, qu'il lui promit de défendre à Bernadette de retourner à la grotte. « Pour cette fois, je lui pardonne, dit le commissaire; mais en cas de récidive, il y aura la prison. Vous savez que M. le procureur impérial ne plaisante pas. » Et, congédiés d'un

geste brutal, le père et l'enfant rentrèrent chez eux, à la grande satisfaction de la foule.

Quant à la probité de Bernadette et de ses parents, elle fut tentée à diverses reprises, avec un insuccès non moins complet. On leur offrit de l'argent; on leur offrit de l'or ; on leur fit de belles et séduisantes promesses : ils refusaient tout ; et cependant Dieu sait s'ils étaient pauvres !

Les médecins et ceux qui s'appellent modestement eux-mêmes « les hommes de la science, » ne réussirent pas davantage. Dès le dimanche, 21, un des meilleurs médecins de Lourdes, le docteur Dozous,. avait voulu se rendre compte par lui-môme «des phénomènes cataleptiques ou hystériques, » qui, selon lui, devaient tout expliquer. Il s'était donc rendu de bonne heure à la grotte, s'était placé tout près de Bernadette, afin de mieux examiner.

Il fut stupéfait : aucun des caractères de ces étranges maladies, parfaitement connues de la médecine, ne se manifestait ici. Tout absorbée qu'elle était par la contemplation de la céleste Vierge, l'enfant avait cependant .conscience de ce qui se passait autour d'elle : son cierge étant venu à s'éteindre, elle étendit aussitôt la main pour qu'on le rallumât, et quelqu'un ayant voulu avec un bâton, toucher l'églantier de la niche, elle fit vivement signe de le laisser, et son visage exprimait la crainte. « Ce n'est là, se disait le médecin, ni la catalepsie avec sa roideur, ni l'hallucination qui n'a pas conscience d'ellemême ; c'est ici un fait extraordinaire, d'un ordre tout à fait inconnu à la médecine. »

Il prit le bras de Bernadette : il était flexible et parfai-

tement souple. Il lui tâta le pouls : les pulsations étaient tranquilles , régulières , tout à fait normales. Aucun symptôme d'une maladie quelconque. Décidemment « la science » était renversée.

Malgré cela, les contradictions continuèrent, et devinrent de véritables persécutions. Le commissaire de police fut indigne jusqu'au bout. Il porta l'affaire jusqu'au parquet du procureur impérial, jusqu'à la préfecture de Tarbes. Un mandat d'amener fut lancé contre l'innocente enfant ; par « mesure administrative » (c'est-à-dire par le droit du plus fort, qui n'entend pas qu'on le discute), Bernadette, déclarée folle, fut sur le point d'être arrachée à son père et à sa mère pour être enfermée dans une maison d'aliénés. Sans l'énergie vraiment sacerdotale du vénérable curé de Lourdes, le crime était accompli. « Cette enfant est innocente, s'écria le prêtre indigné, lorsque le procureur impérial et le maire de Lourdes vinrent lui annoncer la décision préfectorale ; cette enfant est innocente. Vous n'avez pu trouver aucun prétexte pour la poursuivre. Une telle mesure serait la plus odieuse des persécutions, d'autant plus odieuse qu'il s'agit de frapper un pauvre être sans défense. M. le préfet ne peut, à aucun titre, faire arrêter Bernadette. Prêtre, curé de cette paroisse, je me dois à tous, et en particulier aux plus faibles. Je connais mon devoir de pasteur. Allez donc dire à M. le préfet que ses gendarmes me trouveront sur le seuil de cette pauvre famille, et qu'ils auront à me passer sur le corps avant de toucher à un cheveu de la tête de cette pauvre petite fille. Faites des enquêtes, vous êtes libres ; mais si vous voulez frapper des innocents, sachez bien qu'avant d'atteindre le der-

nier et le plus petit de mon troupeau, c'est par moi qu'il faudra commencer. » On n'osa pas aller plus loin, et l'innocente enfant fut sauvée par la Sainte- Vierge d'abord, puis par le courage et la foi de l'abbé Peyramale.

Cet excellent prêtre avait plus qu'un autre le droit de prendre en main la cause de Bernadette ; car depuis l'origine des apparitions, il avait gardé la plus prudente, la plus entière réserve, relativement aux faits de la grotte. Il avait exige' cette même attitude de la part de ses vicaires, s'en remettant au temps d'abord, puis à son Évêque, du soin de déterminer d'une manière définitive le véritable caractère des apparitions mystérieuses.

Quant à Bernadette, elle eut beaucoup à souffrir jusqu'à ce que l'évidence de la vérité et la toute-puissance de la Vierge Immaculée eussent triomphé de tous les obstacles.

Un jour, pendant l'apparition, le commissaire de police et le brigadier de gendarmerie poussèrent l'insolence jusqu'à vouloir se mettre, pour ainsi dire, entre Bernadette et la Mère de Dieu. Ils se placèrent devant l'enfant ravie en extase, et essayèrent de la troubler. Mais sa marraine indignée défendit avec énergie la liberté de la petite, qui ne faisait point de mal et que nul n'avait le droit de tourmenter.

Maintes fois les parents de Bernadette furenj, menacés, ainsi qu'elle-même. Mais rien ne put lléehir la tranquille fermeté de la pauvre petite enfant. C'était elle qui rassurait les siens effrayés. Elle leur répétait: « Ils ne feront pas tout ce qu'ils disent, et Dieu est plus fort qu'eux. Ne craignez pas. Faites comme moi : je n'ai pas peur. S'ils me mettaient en prison, Os auraient la peine de m'en tirer. »

Ces contradictions, ces persécutions durèrent pendant plusieurs mois. Mais revenons au récit des merveilleuses apparitions.

Le cinquième jour de la quinzaine.

En rentrant liez lui, après la scène violente du commissaire de police, le père Soubirous avait donc défendu à la pauvre Bernadette de retourner désormais à la grotte. Le cœur bien gros, l'enfant s'était soumise : elle ne savait pas plûs désobéir que mentir,

Le lundi, 22 février, elle fut envoyée de très-bonne heure à l'école, où l'attendaient d'autres peines. Outre la privation qui venait de lui être imposée, privation que son petit cœur, si aimant, ressentait très-profondément, elle eut le chagrin de se voir tournée en ridicule par quelques enfants de l'école, et, qui pis est, par les Religieuses. Celles-ci, Dieu le permettant ainsi pour éprouver son enfant, ne croyaient pas à la réalité des apparitions. Elles n'avaient pas encore eu le temps de bien connaître Bernadette; elles crurent devoir, elles aussi, lui défendre d'aller à la grotte.

La pauvre enfant ne savait plus que faire ; elle ne voulait point désobéir à son père ni aux Sœurs ; et cependant elle croyait mal faire en ne tenant pas la promesse qu'elle avait faite à la mystérieuse Dame, si belle, si bonne, si aimée. Le bon Dieu se chargea de résoudre la

difficulté. Au moment où Bernadette sortait de l'école pour rentrer chez elle, une force étrange, irrésistible, s'empara d'elle, et la poussa, comme une petite feuille enlevée parle vent, du côté de la grotte. Elle y arriva sans trop savoir comment.

Une foule considérable y avait stationné toute la matinée, attendant vainement la petite voyante. Quand celle-ci arriva vers midi et demi, il y avait encore beaucoup de monde.

Mais hélas ! les jours se suivent et ne se ressemblent pas : Bernadette eut beau prier, regarder, dire et redire son chapelet ; rien ne parut. Un temps très-long se passa ainsi. Toute désolée, l'enfant s'en retourna en pleurant. Assaillie de mille questions, elle répondait doucement, les yeux rouges de larmes : « Aujourd'hui la Dame ne m'est point apparue. Je n'ai rien vu. » Plusieurs se moquaient d'elle. « Les autres jours, ajoutait Bernadette, je l'ai vue comme je vous vois; et nous nous parlions, elle et moi; mais aujourd'hui, elle n'y est plus, je ne sais pas pourquoi. »

Elle revint à la maison, en priant et en pleurant. « Aurais-je fait quelque faute? » se demandait-elle. Mais sa conscience ne lui reprochait rien. Malgré son chagrin, elle était pleine d'espérance.

« D'où viens-tu? » lui dit son père, au moment où elle rentra. Elle raconta ce qui s'était passé. « Et tu dis qu'une force t'a emportée malgré toi? — Oui, répondit Bernadette. — Cela est vrai, pensa-t-il, car cette enfant n'a jamais menti. » Et, après un moment de réflexion, prenant résolument son parti: « Eh bien! dit-il à sa fille, puisqu'il en est ainsi, puisqu'une force supérieure

t'a entraînée, je ne te défends plus d aller à la grotte, et je te laisse libre. »

Cette permission inespérée combla de joie la chère Bernadette.

Bernadette, aux pieds de la Sainte- Vierge.

Dans la première partie de la quinzaine miraculeuse, Bernadette ne reçut aucun ordre de la Très-Sainte Vierge. Elle restait ordinairement à genoux sur la pierre, à l'entrée de la grotte, pendant toute la durée du ravissement. Le temps de l'apparition se consumait dans la contemplation paisible de la glorieuse et immaculée Vierge, de la Reine du rosaire, de Çelle qui est la douceur du ciel et de la terre.

Bernadette était la, tranquille et libre, l'œil attentif vers l'ouverture du rocher; elle disait sur les grains de son chapelet un petit nombre d'Ave Maria.

Soudain, un léger saisissement annonçait la visite auguste -rses deux mains s'élevaient un peu par un mouvement rapide et doux ; tout semblait monter en elle, l'attitude et les traits ; son visage blanchissant aspirait vers ce qu'elle voyait dans les hauteurs.

La foule recevait le contre-coup. — « Maintenant!.... Elle la voit ! elle la voit ! » Ge mot circulait dans la foule attentive et y faisait courir l'émotion. On se pressait

par un nouvel effort de la curiosité, et il fallait protéger l'enfant contre le flot de la multitude. Le silence devenait plus profond; un recueillement religieux planait sur rassemblée; on se serait cru dans un sanctuaire. Les regards dévoraient Bernadette.

L'enfant, ravie, faisait bientôt, du geste le plus aisé et le plus doux, des inclinations gracieuses, où elle témoignait un respect profond. Son visage s'était lentement épanoui en un sourire retenu, mais heureux et serein. Elle se courbait encore, semblait répondre à des saluts mystérieux qui la charmaient; puis, l'œil toujours fixe, elle traçait sur elle-même, avec le crucifix de son rosaire, un signe de croix solennel, plein de foi et de grâce, un signe de croix si beau, si noble, qu'on disait autour d'elle : « Seuls les Saints du ciel doivent savoir le faire ainsi, devant la gloire du Sauveur. »

Aux mains de Bernadette, le chapelet circulait tantôt rapidement, tantôt avec lenteur, souvent pendait arrêté; et chose merveilleuse! pendant qu'elle disait ses Ave Maria, les spectateurs avides, qui saisissaient les moinr dres mouvements de son visage, voyaient ses lèvres presque toujours immobiles. Les plus rapprochés d'elle ont entendu au fond de son gosier de petits sons argentins à peine sensibles.

A certains moments, elle semblait plus vivement attachée à la Vision, comme si elle l'écoutait. Plusieurs fuis elle dut adresser la parole à la bénigne Dame. Aucune oreille n'en a été avertie. Un jour, elle dit à une personne, avec un vif témoignage de surprise :

« Comment! vous ne m'avez pas entendue? Je parlais si haut ! » Ni un bruit> ni un mouvement ne s'étaient

produits dans sa bouche. Elle renouvelait par intervalles son signe de la croix si touchant et si beau.

Plusieurs jours, sa main gauche tint un cierge allumé ; alors la droite remuait le chapelet. Quand elle n'avait pas de cierge, ses mains se joignaient, et avec son petit pouce, elle faisait rouler les grains du rosaire sur ses doigts croisés.

Un matin, une bise froide et vive agitait la flamme de son cierge et menaçait de l'éteindre. L'enfant avait instinctivement étendu sa main pour la protéger. Tout à coup, le vent, heurtant le rocher, revint brusquement sur lui-même, et inclina le feu du côté de la main ouverte. La flamme lécha ses doigts, en voltigeant, et on la vit passer dans les intervalles, un [long moment. « Elle se brûle, disait-on avec anxiété ; oh ! pauvre petite ! — elle se brûle! » — Il n'y eut pas une contraction sur son visage, pas le moindre mouvement dans sa main, et le feu ne laissa aucune trace.

Immobile et comme tendue par une attraction délicieuse, c'est alors qu'elle était belle. On la contemplait dans un long étonnement. Elle était belle, non de la fraîcheur rosée et vive qui nous fait sourire devant un visage d'enfant, mais d'une beauté supérieure et étrange.

Ses joues étaient extrêmement pâles, mais avec je ne sais quelle nuance suave, comme si elles étaient traversées par la lumière ; une rougeur légère, teignant à peine les pommettes et les lèvres, relevait cette blancheur d'albâtre. L'œil élevé et bien ouvert s'épuisait en regards rayonnants, avides, enivrés; pas un sourcillement ne remuait les paupières. Ces deux yeux fascinés et heureux semblaient cloués par un rayon de lumière. On vit quel-

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quefois les lèvres se mouvoir, mais faiblement; presque toujours elles demeuraient fermées sans effort. Sur tout le visage, un reflet de joie étendait un léger sourire, arrêté à son premier épanouissement, à peine commencé, mais infiniment doux, où se lisait un respect et une admiration immenses, mêlés d'un immense amour, et qui montrait la présence d'un Etre très-grand et trèsbon.

De temps en temps deux larmes tombaient de ses paupières toujours immobiles, roulaient comme des gouttes de rosée, sans se répandre et sans mouiller le visage, et restaient longtemps brillantes sur la blancheur des joues.

Tout en restant à genoux, Bernadette semblait tendre en haut, et, à voir le charme qui faisait monter ses traits, on l'aurait dite prête à s'enlever.

Ce que tout le monde sentait, c'est qu'elle était, heureuse d'un bonheur inconnu ; c'est qu'en ce moment, la terre n'était rien pour son âme. Elle ne semblait plus de ce monde. On se parlait à voix basse pour ne la point troubler. « Elle voit, disait-on ; oh ! oui, elle voit ! »

L'enfant était absorbée; toutes les puissances de son être appartenaient à la Vision ; rien de ce qui se passait autour d'elle n'en pouvait un instant détacher son attention. Et cet état surhumain, qui l'enlevait à elle-même, durait au moins une heure.

La foule, frappée par le merveilleux spectacle dont elle ne voyait que la moitié, sentait qu'elle assistait à des communications d'un autre, monde et que le ciel était près d'elle. Elle se faisait violence pour maintenir le silence et le respect. Bernadette semblait ne rien en-

tendre. Sa mère et ses tantes la protégeaient contre les oscillations de la multitude.

Quant aux spectateurs, ils essayaient de découvrir l'invisible sur le visage de la petite Bernadette; ils y plongeaient leurs yeux comme dans un miroir, pour y chercher l'image de ce qui la rendait si ravissante. Puis, sachant bien qu'ils n'apercevraient rien, ils regardèrent envieusementdans l'excavation du rocher. Pour eux, elle était vide, froide, obscure.

Enlin, après une longue extase, toute en sourires et en larmes heureuses, en colloques mystérieux échappant à toutes les oreilles, sous les regards infatigables d'une assemblée frémissante du voisinage manifeste d'un Être surnaturel, invisible et ravissant, Bernadette, toujours agenouillée, s'inclinait plusieurs fois de l'air le plus aisé et le plus noble, saluait respectueusement, laissant voir, dans l'expression de son visage transfiguré, le regret d'une séparation, saluait encore, puis, faisait un long soupir... et tout semblait descendre en elle; le reflet céleste s'éteignait; on voyait mourir son sourire; plus de lumière dans son œil ; une vague mélancolie et une apparence de lassitude sur son visage ; sa merveilleuse pâleur disparaissait sous les couleurs renouvelées de son teint ordinaire. .

La Dame rayonnante s'était évanouie en reculant dans l'intérieur de la niche. Sa magnifique lumière resplendaissit encore un instant après elle, fuyait et se fondait peu à peu; et quand s'éteignaient ces derniers rayons, Bernadette revoyait le rocher, sa mère, sa tante, les foules; elle était retombée dans la vie vulgaire.

Le bruit croissait; la [dispersion se faisait lentement;

on se pressait autour de Bernadette; mais sa mère et sa tante, qui l'accompagnaient, l'entraînaient en la défendant, autant qu'il leur était possible, contre les curiosités importunes. L'enfant montait la rive, soutenue par elles; un groupe énorme la suivait vers sa demeure.

Surprise de voir cette petite gardeuse de moutons saluer avec tant de grâce et de dignité, à la fin de l'extase, une dame lui dit un jour : « Mais, Bernadette, qui donc t'a enseigné à faire de si jolis saluts? — Personne, répondit-elle tout étonnée; je ne sais pas comment j'ai salué; mais je comprends que je dois faire tout comme le fait la Vision, et elle me salue comme ça quand elle veut s'en aller. »

Voilà, avec une exactitude à laquelle l'imagination n'a pas ajouté un trait, comment on a pu représenter

Bernadette dans son extase.

Que voyait l'heureuse enfant? Elle a répété mille fois • qu'elle était impuissante à le dire.

Voici ce que la curiosité la plus ardente, la plus ingénieuse et, ajoutons-le, la plus légitime a pu obtenir de la petite voyante, par de longues et minutieuses interrogations.

Les célestes beautés de la vision.

Au milieu d'une clarté toujours grandissante, nu milieu d'une douce lumière qui dorait la niche et lo

rocher, apparaissait la Dame mystérieuse, dont les pieds posaient sur le rosier sauvage.

Et la Dame était admirablement belle: le visage le plus doux, jeune comme à quinze ou vingt ans et d'une grâce infinie, des regards ravissants, des sourires d'une bénignité sans pareille, une tendresse de mère; et dans cette bienveillance inénarrable, dans cette fraîcheur de jeunesse divine, une grandeur, une majesté dont l'enfant ne savait pas donner d'image.

Quand Bernadette avait répondu ces choses à mille questions qui lui faisaient détailler ce qu'elle n'aurait pas songé à dire, elle ajoutait avec un accent tout pénétré: « Elle était belle !... belle... plus que tout! »

Un jour, devant des femmes du monde distinguées et brillantes, on lui demandait : « Était-elle jolie comme ces dames? — Oh ! dit l'enfant en promenant sur elles un regard dédaigneux, bien plus que ça. »

La Vierge avait sa robe d'une blancheur éclatante; une sorte de coulisse la fermait en plis gracieux à la naissance du cou ; les manches étaient étroites. Un voile seulement couvrait sa tête, jusqu'à la ligne du front; après en avoir suivi le contour, il coulait sur les épaules, blanc comme deux flots de lait, et, enveloppant à peine les bras dans ses plis ondoyants, il descendait le long des côtés jusqu'en bas. Une ceinture bleue ceignait la taille; les deux bouts, passés l'un dans l'autre, sans double nœud, flottaient par devant, larges et sans aucun ornement, bien au-dessous des genoux. Les pieds se montraient nus hors de la robe traînante, et portaient chacun une rose épanouie, couleur d'or. A l'un des bras pendait un long chapelet, dont les grains étaient

blancs et brillants, et dont la chaîne et le crucifix étincelaient comme de l'or.

Toutes ces beautés apparaissaient dans une lumière d'un éclat immense et merveilleusement douce. Cette splendeur d'un autre monde enveloppait la Vierge d'un vêtement de gloire et rayonnait sans aucun scintillement.

Bernadette plongeait avec ivresse son œil dans l'auréole resplendissante, et pénétrait jusqu'à la Dame. Avec une entière liberté, du "regard le plus facile et le plus clair, elle la contemplait longuement. Elle regardait les traits du visage céleste, les plis des vêtements ; elle admirait les mains fines et blanches. Les cheveux de la Vierge se sont toujours dérobés à sa vue.

Mais, quand on lui demandait de donner, par images, une idée de ces choses si belles, elle ne savait pas le faire.

Comment était la lumière? comme celle des étoiles? comme le doux éclat de la lune? comme les feux du soleil éblouissant de midi? — « Non : l'auréole ne ressemblait pas aux lueurs de la terre; c'était plus beau, beaucoup plus beau ! »

Et la robe virginale ? — On a montré à Bernadette les plus éclatantes étoffes blanches, les tissus les plus délicats: elle n'a reconnu jamais ni la couleur ni la nature de l'étoffe merveilleuse ; toute blancheur était pâle ; tout tissu, grossier. C'était autre chose, et plus beau, toujours plus beau.

Toutes les nuances possibles de bleu ont passé sous son regard : elle n'a pas trouvé la teinte de la ceinture de l'admirable Dame, et elle disait que l'azur du ciel

n'est pas si bleu. Elle a vu de la nacre, du cristal, des pierreries : les grains du chapelet étaient plus transparents et plus riches. Et l'or de la chaîne du crucifix ne ressemblait pas à l'or qu'admirent les hommes* il était tout autre, et bien plus beau.

Jamais l'enfant ne s'est accoutumée à ces splendeurs célestes. A la dix-huitième contemplation, elle fut aussi puissamment, aussi délicieusement saisie que le premier jour.

La Vierge apparaissait debout, les pieds posés sur l'églantier. De la tête elle saluait l'enfant, souriait gracieusement, s'inclinait encore; puis, de la croix de son rosaire déroulé, elle se signait avec une noblesse, avec une piété ineffables ; et, entrelaçant ses doigts, elle faisait couler un à un les grains blancs. Jamais, tandis que le rosaire courait, ses lèvres ne remuèrent.

La Vierge tenait presque toujours ses yeux fixés sur ceux de Bernadette; de temps en temps, elle les levait pour promener sur la foule des regards et des sourires heureux. La petite fille a dit qu'elle semblait prendre une grande complaisance à voir ce peuple religieux accouru au simple soupçon de sa présence.

Telle se montra la Vierge Immaculée aux yeux charmés do Bernadette, les dix-huit fois qu'elle daigna lui apparaître dans la grotte prédestinée de Lourdes.

Apparition du mardi 23 février.

Premier secret, et demande d'un sanctuaire.

En apparaissant ainsi d'une manière continue à la petite Bernadette, la Sainte- Vierge s'emparait chaque jour avec plus de puissance, de l'enfant bénie, la préparait à sa mission, et disposait le peuple, par la merveille multipliée de cette tranquille extase, à recevoir, comme la messagère de ses volontés, la pauvre et obscure fille de Soubirous.

La Mère de Dieu allait enfin révéler, par le ministère de cette enfant, les desseins miséricordieux qui la faisaient descendre à la grotte; et les actes extérieurs, exigés de Bernadette pour l'accomplissement de sa mission, commencèrent le mardi, 23 février, sixième jour de la miraculeuse quinzaine.

La Sainte-Vierge, que Bernadette ne reconnaissait pas encore, lui avait déjà parlé, il est vrai, dans les apparitions précédentes et la petite lui avait aussi parlé ; mais dans ces colloques pleins de mystère, la Heine du ciel n'avait encore articulé aucun commandement précis. Elle commença à le faire le mardi, 23.

Au milieu d'une foule compacte de huit à dix mille personnes, Bernadette arriva comme d'habitude à la grotte, à l'aube du jour. Elle était agenouillée à sa place habituelle, en dehors de la grotte, la main gauche ap-

puyée sur un cierge bénit, tenant de l'autre son chapelet. .

Tout à coup elle entend la voix bien-aimée de la Souveraine du Paradis ; de sa douce voix, la Sainte-Vierge l'appelle par son nom : « Bernadette ! — Me voici, répond l'enfant. — fai à vous dire, pour vous seule, un secret qui vous concerne seule, lui dit alors la Mère de Dieu. Me promettez-vous de ne jamais le révéler à personne? — Je vous le promets. »

Le dialogue continua. Quoique la Sainte-Vierge et l'enfant parlassent tout haut, personne n'entendit rien. « Comment ! vous ne l'avez pas entendue ? dit-elle au sortir de son extase. La Dame ïparlait cependant tout haut. Elle a une voix si fine, si douce ! »

La Sainte-Vierge lui enseigna une prière, en la lui faisant répéter mot par mot, avec une maternelle condescendance. Cette prière, l'enfant la récitait à toutes les apparitions ; mais elle n'a jamais voulu la faire connaître à personne.

« Et maintenant, ma fille, ajouta la Très-Sainte Vierge, allez dire aux prêtres quil doit s élever ici un sanctuaire et quon doit y venir en procession. » Cette parole termina l'apparition de ce jour.

En quittant les Roches Massabieille, Bernadette se rendit immédiatement chez M. le curé de Lourdes. Celui-ci ne lui avait jamais parlé jusque-là. « N'est-ce pas toi qui es Bernadette? lui dit-il avec une gravité presque sévère, dès qu'il la vit venir à lui. — Oui, c'est moi, monsieur le curé, répondit doucement l'humble messagère de la Sainte- Vierge. — Eh bien, Bernadette, que me veux-tu ? que viens-tu faire ici? — Monsieur le curé, je viens de la part de « la Dame » qui m'apparaît à la grotte de Mas-

sabieille. » Le prêtre fit semblant de traiter la chose fort légèrement et de n'y pas croire. L'enfant répéta d'un air très-candide et avec une grande confiance les paroles de l'Apparition. « Et tu ne sais pas le nom de cette Dame ? reprit le digne curé. — Non, répondit Bernadette. Elle ne m'a point dit qui elle était. — Ceux qui te croient, ' s'imaginent que c'est la Sainte-Vierge Marie. Mais prends garde : tu es seule à dire que tu la vois; si tu prétends faussement la voir dans cette grotte, tu prends le chemin de ne jamais la voir dans le ciel. — Je ne sais pas si c'est la Sainte- Vierge, monsieur le curé, répondit l'enfant ; mais je vois la Vision comme je vous vois, et elle me parle aussi vraiment que vous me parlez. Et je viens vous dire de sa part, qu'elle veut qu'on lui élève un sanctuaire aux roches de Massabieille où elle m'apparaît. »

Assez ému, le bon M. Peyramale se fit répéter les termes mêmes qu'avait employé la Dame de la grotte. « Après m'avoir confié le secret qui me concerne et que je ne puis révéler, dit l'enfant, la Dame a ajouté: « Et maintenant , allez dire aux prêtres quil doit s'élever ici un sanctuaire et qu'on y doit venir en procession. »

Après un moment de réflexion, le curé reprit: « Je ne peux pas m'en rapporter à toi, tu le comprends. Dis à cette Dame qu'il faut qu'elle se fasse connaître. Si elle est la Sainte-Vierge, qu'elle le montre par quelque miracle. Elle t'apparaît, me dis-tu, sur un rosier sauvage ? Nous sommes en février : dis-lui, de ma part, que si elle veut un sanctuaire, qu'elle fasse fleurir le rosier. » Et il la congédia.

On sut bientôt dans la ville ce qui venait de se passer

entre le prêtre et l'enfant. La curiosité, l'émotion étaient générales ; et plusieurs libres-penseurs de l'endroit résolurent de se rendre désormais à la grotte, afin d'assister à l'enterrement « de la superstition. »

Apparition du mercredi, 24 février.

Deuxième secret et exhortation à la pénitence.

Un notable de Lourdes, esprit droit mais peu croyant raconta à M. Henri Lasserre comment, ce jour-là, il fut vaincu par l'évidence du surnaturel. Il ne vit point fleurir l'églantier, mais il vit Bernadette en extase ; il vit le reflet du ciel sur la figure de l'humble enfant; et sa bonne foi se rendit. Comment ne pas croire au soleil, lorsque, sans le voir encore lui-même, on aperçoit le sommet dea montagnes doré de ses rayons ?

« J'arrivai à la grotte, disait-il, très-disposé à examiner et, pour tout avouer, à bien rire, m'attendant à une comédie ou à quelque chose de grotesque. Je pus me placer au premier rang. La foule était immense. Vers le lever du soleil, Bernadette arriva. J'étais près d'ëlle. Elle se mit à genoux, sans se préoccuper de la foule qui l'entourait, comme si elle eût été seule. Bientôt son regard parut recevoir et réfléter une lumière inconnue. Devant cette transfiguration de l'enfant, toutes mes négations préconçues tombèrent tout à coup, et firent place à un sentiment extraordinaire qui s'empara de moi, malgré

moi. J'eus la certitude qu'un être mystérieux se trouvait là? Subitement et complètement transfigurée, Bernadette n'était plus Bernadette. Son attitude, ses moindres gestes avaient une noblesse surhumaine. Elle souriait à l'être invisible.

« Je n'étais pas moins ému que les autres spectateurs. Comme eux, je retenais mon haleine pour tâcher d'entendre le colloque qui s'était établi entre la Vision et l'enfant.

«A un certain moment, Bernadette s'avança sur ses genoux, du point où elle priait, c'est-à-dire du bord' du gave, jusqu'au fond de la grotte. Il y avait environ quinze mètres. Pendànt qu'elle montait ainsi cette pente un peu abrupte, les personnes qui étaient sur son passage l'entendirent très-distinctement prononcer ces paroles: « Pénitence!... pénitence!... pénitence! ! ! »

Le témoin plus qu'impartial qui rapportait cette scène émouvante,, vit Bernadette sortir de son ravissement et redevenir immédiatement comme d'habitude, une pauvre petite fille presqu'en haillons, que rien ne distinguait des autres enfants du peuple. Il était receveur des finances à Lourdes, et c'était lui qui, le dimanche précédent, avait assisté à l'interrogatoire de Bernadette chez le commissaire de police.

Que s'était-il passé durant cette sixième apparition de la quinzaine? L'enfant avait-elle fait la commission du bon curé? L'églantier n'avait point fleuri.

Quand, au sortir de la grotte, Bernadette se présenta au presbytère, M. Peyramale, toujours maître de luimême, lui demanda: « Eh bien, l'as-tu vue encore aujourd'hui? et que t'a-t-elle dit? — J'ai vu la Vision,

répondit l'enfant, et je lui al dit: « M. le curé vous de- « mande quelques preuves, par exemple de faire fleurir « le rosier qui est sous vos pieds ; parce que ma parole « ne suffît pas aux prêtres, et qu'ils ne veulent pas s'en « rapporter à moi. » Alors elle a souri, mais sans parler. Puis, elle m'a dit de prier pour les pécheurs, et m'a commandé de monter jusqu'au fond de la grotte. Et trois fois elle s'est écriée: « Pénitence!... pénitence!... pénitence ! » J'ai répété ces mots en me traînant sur mes genoux jusqu'au fond de la grotte. Là, elle m'a révélé un second secret qui m'est personnel. Puis, elle a disparu/ « Et qu'est-ce que tu as trouvé au fond de la grotte? — J'ai regardé après qu'elle a disparu (car pendant qu'elle est là, je ne fais attention qu'à elle, et elle m'absorbe), et je n'ai vu que le rocher, et par terre quelques brins d'herbe qui poussaient au milieu de la poussière. — Attendons, » se dit le curé.

Mais dans ce récit de Bernadette manquaient de précieux détails dont il est impossible de priver la piété du lecteur.

Pendant que l'enfant était absorbée dans le ravissement, on la vit baiser la terre, à plusieurs reprises, en montant à genoux la pente assez roide qui s'élevait en face d'elle, jusqu'au fond de la grotte, à gauche. La Sainte- Vierge lui avait dit: « Vous prierez Dieu pour les pécheurs... Vous baiserez la terre pour la conversio?i des pécheurs. » Et elle lui faisait signe d'avancer à genoux.

Bernadette, se relevant après avoir baisé la terre, cherchait l'Apparition ; elle la voyait reculer lentement et la suivait, en multipliant ses baisers humiliants de pénitence. Elle entra sous la voûte, et demeura quelques

instants immobile. En ce moment, elle voyait la Vierge de si près, qu'il lui semblait, disait-elle, qu'en se levant et en étendant le bras, elle aurait pu toucher à ses pieds.

Elle se tourna vers les spectateurs, fit avec insistance un signe qui semblait demander à la foule de s'incliner. On ne comprit pas. Alors son doigt se posa un instant sur ses lèvres, puis se dirigea, roide et impérieux vers la terre, avec une autorité et une énergie étonnantes. Le geste et le regard disaient à tous : Vous aussi, baisez la terre !

Plusieurs personnes se courbèrent à l'instant, dominées par la surnaturelle grandeur de cette chétive enfant ; et croyant obéir à un ordre de la Vision, elles baisèrent la terre.

Bernadette redescendit. à genoux encore, toujours en baisant la terre, et revint à sa contemplation devant la niche.

Au sortir de ce spectacle qui devait troubler l'orgueil humain, les sentiments des assistants étaient divers. Mais tous en emportèrent un étonnement profond; un grand nombre se retiraient avec l'impression religieuse que laissent les événements mystérieux derrière lesquels on sent que Dieu se cache; ils pensaient qu'un grand avenir se préparait dans la grotte. La Vierge leur faisait pressentir ses miséricordes.

Depuis lors, la pénitence pour les pécheurs fut redemandée à Bernadette. Elle montait et descendait une seule fois, pendant l'apparition, et toujours en silence; cette première fois seulement on l'entendit pendant sa marche prononcer ces mots; — Pénitence! Pénitence! Pénitence !

Un jour, elle fit plusieurs de ces laborieuses ascensions. Son visage était clans un continuel épanouissement de bonheur; une teinte de tristesse douce le voila par instant, et alors même le sourire y restait, mélancolique mais heureux. La Vierge souriait aussi pour les yeux de Bernadette, et couronnait sa pénitence par ce ravissant témoignage de divine joie.

On se souvient encore avec étonnement de la légèreté que l'enfant déployait dans cette difficile marche à genoux. « J'ai cru plusieurs fois, écrit un témoin oculaire, que des êtres invisibles la soutenaient pour monter et descendre si précipitamment. »

On lui demanda le premier jour: « — Mais pourquoi as-tu marché à genoux et baisé la terre ? — La Vision me l'a commandé; c'est en pénitence pour moi et pour les autres. — Pourquoi nous as-tu fait signe de baiser la terre? — La Vision voulait dire que vous devez, vous aussi, faire pénitence pour les pécheurs. »

Plus d'un an après, des ecclésiastiques qui l'interrogeaient avec beaucoup de sagacité, lui dirent à propos de cette pénitence : «Mais c'estbien étrange que la Sainte- Vierge vous ait demandé tout cela ! Ce sont des choses extraordinaires et qui ne paraissent pas raisonnables. » Elle répondit en baissant les yeux et d'un ton pénétré qui les frappa: « Ah!... pour k «conversion des pécheurs !... »

Le cœur de Marie se révélait. Les pécheurs! voilà ceux qu elle appelle par l'humiliation et la prière de Bernadette. Les pécheurs! voilà ceux qu'elle cherche aussi par les miracles qui vont s'opérer, par centaines, dans cette grotte privilégiée.

Apparition du jeudi 25 février.

Le troisième secret, et la source miraculeuse.

C'était le huitième jour de la quinzaine. Une multitude incroyable, ardente, émue, remplissait tous les terrains d'alentour. Quand la petite Bernadette parut, tout le monde se découvrit instinctivement, les sceptiques comme les croyants. La très-bonne, très-miséricordieuse -et très-admirable Vierge Marie daigna, ce jour-là comme les autres, être fidèle au rendez-vous de la grotte. Dans aucun sanctuaire peut-être, la Mère de Dieu ne multiplia ainsi ses célestes visites.

Elle commença le colloque de cette apparition par confier à sa chère Bernadette son troisième secret: *Aïa fille, lui dit-elle, je vais vous confier, toujours pour vous seule, un dernier secret ; pas plus que tes deux autres, vous ne le révélerez à personne au monde. »

Bernadette écoutait, dans la joie de son cœur, l'ineffable harmonie de cette iparole si douce, si maternelle, si tendre, qui charmait jadis, à Nazareth, les oreilles -et le cœur de l'Enfant-JÉsus.

« Et maintenant, lui dit la Sainte-Vierge après un moment de silence, allez boire et vous lavez à la source, et mangez de l'herbe qui est là. »

Bernadette étonnée regarda autour d'elle. Il n'y avait point de source dans la grotte ; il n'y en avait jamais eu.

Une masse sablonneuse et aride, embarrassée de fragments de rocher, obstruait alors l'intérieur de la grotte, et atteignait la voûte actuelle à une hauteur d'environ deux mètres. Sans perdre de vue l'Apparition, Bernadette allait se diriger vers le gave, lorsque, du regard et de la main, la Vierge lui indiqua l'endroit où elle devait se rendre. « Ar allez pas là, lui dit-elle ; je ne vous ai point dit de boire au gave; allez à la fontaine, elle est ici. » Et, étendant la main, elle montra du doigt à l'enfant ce même coin desséché où, la veille, elle l'avait déjà fait monter à genoux. C'était au fond de la grotte, à la gauche du spectateur.

Bernadette monta ; et quand elle fut près du rocher, elle chercha des yeux la source. Ne la trouvant pas et voulant obéir, elle dit, dans'un regard, son embarras à la céleste Dame. Sur un nouveau signe, l'enfant se baissa, et grattant le sol de ses petites mains, se mit à creuser la terre.

Tout à coup le fond de cette petite cavité s'humecta : arrivant de profondeurs inconnues, à travers les roches et les épaisseurs de la terre, une eau mystérieuse apparaissait sous les mains de l'enfant de Marie, et remplit bientôt le petit creux qui pouvait contenir un verre. Se mêlant à la terre, elle était toute bourbeuse, si bien que la pauvre Bernadette la porta trois fois à ses lèvres, sans avoir le courage de l'avaler. L'Apparition rayonnante dominait cette scène étrange, et suivait l'enfant d'un regard attentif. Celle-ci surmonta enfin sa répugnance, elle but cette eau boueuse et s'en mouilla le visage.

Les assistants n'y comprenaient rien: «Oh! voyez donc, s'écrièrent quelques-uns; voyez comme elle se

salit, la pauvre enfant! » D'autres se disaient: «Elle perd la tête: cela n'a pas de bon sens! » En ce moment, Bernadette, de ses doigts mouillés, cueillait et mangeait quelques brins d'herbe qui poussaient là.

Aussitôt l'eau de la source naissante franchit les bords du petit réservoir creusé par l'enfant, et se mit à couler en un mince filet, qui, durant cette première journée, ne fit qu'humecter le sable. Le ruban humide qu'il traçait sur le sol s'allongeait lentement, insensiblement, vers le gave.

De sa faible main, Bernadette venait d'ouvrir, sans le savoir, la source des guérisons et des miracles.

La Bienheureuse Vierge récompensa d'un sourire sa petite ouvrière, disparut radieuse, et la fidèle, l'obéissante Bernadette s'en retourna chez elle comme d'habitude.

Émerveillés, les assistants voulurent voir la source miraculeuse, et y tremper leurs mouchoirs. Le lendemain, la source de la Sainte-Vierge, grandissant à vue d'œil, coulait déjà de la grosseur du doigt. Àu bout de quelques jours, elle jaillissait de terre, pure et limpide, grosse comme le bras d'un enfant. Elle cessa de croître alors.

Dans la suite, on l'a mesurée avec une précision mathématique: dès les premières semaines, elle donnait

quatre-vingt-cinq litres par minute; cinq mille cent litres par heure ; c'est-à-dire, par jour, cent vingt-deux mille quatre cents litres.

Et auparavant, nous le répétons, au su et vu de tous les habitants du pays, ce roc, ces sables étaient desséchés et arides. Les esprits-/orte de l'endroit dirent et impri-

mèrent que c'était là chose toute naturelle, qu'il n'y avait pas de source, que Bernadette, la folle, l'hallucinée, avait tout bonnement mis la main sur un amas d'eau, provenant, sam doute, du suintement de la pierre!!

L'eau miraculeuse de Lourdes a été analysée par des chimistes habiles: c'est une eau vierge, toute pure; une eau naturelle, dépourvue de toute propriété thermale.

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Le vendredi, 26 février.

La première guérison miraculeuse.

Ce jour-là, l'immaculée Vierge n'apparut point à sa chère entant. Tout le monde entourait Bernadette d'hommage, de respect qui allaient jusqu'à la vénération; quand elle passait, on disait, et elle pouvait l'entendre : Voilà la Sainte!

Marie, mère de l'humilité et de la douôeur, voulut sans doute prémunir son enfant contre le danger de la vaine gloire : elle la laissait se consumer en désirs, en larmes, en prières ; elle ne voulut pas se montrer. Humiliée, désolée, Bernadette dut s'en retourner chez elle; elle pleura tout le long du chemin.

A la place de l'Apparition accoutumée, la foule pouvait voir la source, vivant témoignage de la toute-puissance de la Dame mystérieuse. Le bon curé de Lourdes avait

demandé un signe ; au lieu du très-petit qu'il avait cru devoir désigner, la Très-Sainte Vierge venait de lui en donner un très-grand et non-seulement à lui, mais à tous, mais aux mauvais comme aux bons. Le rosier fleuri n'eût été qu'un simple miracle, un miracle d'agrément, bien frêle, bien passager : la source surnaturelle était non-seulement un miracle et un grand miracle, mais un miracle permanent, une source intarissable de miracles. Ob! que la bonne Vierge s'y entend mieux que nous!

Ce vendredi, 20, l'eau miraculeuse opéra son premier prodige : miracle de premier ordre, constaté, proclamé par la science' d'abord, puis, par l'autorité ecclésiastique.

Il y avait à Lourdes un pauvre ouvrier carrier, nommé Bouriette, qui, vingt ans auparavant, avait eu l'œil horriblement mutilé par un éclat de mine. Il avait failli en mourir; malgré les soins les plus intelligents et les plus dévoués du docteur Dozous, celui-là même qui avait examiné Bernadette dans son extase, la vue du pauvre mineur avait baissé d'année en année, si bien qu'à l'époque dont nous parlons, son œil droit ne distinguait plus un homme d'un arbre. Connu et aimé dans toute la ville, Bouriette était un homme de foi, un digne chrétien. Il était marié et père de famille.

Il avait entendu parler des choses merveilleuses qui se passaient à la grotte, et en particulier de la source qui commençait à jaillir. « Va me chercher de cette eau, ditil donc à sa fille. La Sainte- Vierge, si c'est elle, n'a qu'à le vouloir pour me guérir. » Une demi-heure après, l'enfant apportait un peu de cette eau, toute terreuse encore. « Père, dit-elle, ce n'est que de l'eau bourbeuse. —

N'importe!» dit le bon Bourriette, qui se mit à prier.

Il frotte avec l'eau son œil perdu... Il pousse un grand cri, un cri de joie et de bonheur. Il se met à trembler, tant son émotion est vive ! Les noires ténèbres qui, depuis vingt ans, le privaient de la vue, avaient disparu ; il ne restait plus qu'une sorte de brume légère, semblable aux brouillards du matin.

Il continue à prier, en lavant son œil ; les brouillards se dissipaient à mesure, et le voilà qui distingue nettement les objets. Il était guéri !

« Je suis guéri ! » s'écrie-t-il en abordant le lendemain le doctor Dozous sur la place de Lourdes. — « Pas possible ! lui dit le médecin. Vous avez une lésion organique qui rend votre mal absolument incurable. Le traitement que je vous fais suivre a pour but de calmer vos douleurs, mais ne peut vous rendre la vue. — Ce n'est pas vous qui m'avez guéri, répondit le carrier encore tout ému : c'est la Sainte-Vierge de la grotte. — Que Bernadette ait des extases inexplicables, cela est sûr, fit le docteur en haussant les épaules ; je l'ai vérifié moi-même, et de près. Mais que l'eau qui jaillit à la grotte par je ne sais quelle cause inconnue, guérisse subitement des maux incurables, ce n'est pas possible. » Cela dit, il tire son agenda, et écrit quelques mots au crayon. « Tenez, dit-il à Bourriette, en lui mettant la main sur l'œil gauche ; si vous pouvez lire ceci, je vous croirai. » Les passants s'étaient groupés autour d'eux. Bourriette lut aussitôt, sans la moindre hésitation : « Bourriette a une amaurose incurable, il ne guérira jamais. »

Le docteur demeura ébahi, stupéfait. « Je ne puis le nier, s'écria-t-il; c'est un miracle, un vrai miracle, n'en

déplaise à moi-même et à mes confrères de la Faculté. Cela me renverse : mais le fait est évident; il est en dehors de tout ce que peut la pauvre science humaine. »

La guérison de Louis Bourriette était d'autant plus merveilleuse que le miracle avait laissé subsister les cicatrices et les lésions profondes de la blessure. Le car- . rier, presque fou de joie, en racontait les détails à qui voulait l'entendre.

Dès lors, l'enthousiasme, la foi vive, l'action de grâces envahirent de plus en plus les multitudes. L'évidence du miracle apparaissait de plus en plus. Vers le soir, les . ouvriers carriers, à la corporation desquels appartenait l'heureux Bourriette, se rendirent en grand nombre aux roches Massabieille, et tracèrent, à travers les escarpements, un sentier plus commode pour les pèlerins. Devant l'orifice de la source miraculeuse, ils placèrent une rigole de bois, et creusèrent, au bas de cette rigole, une sorte de petit bassin, ayant à peu près la forme et les dimensions d'un berceau d'enfant.

Le nom de la Sainte-Vierge était sur toutes les lèvres. Personne ne le savait, et cependant tous étaient assurés que c'était elle, que c'était bien elle. Après le coucher du soleil, sans que personne se fût concerté, sans qu'aucun prêtre s'en fût mêlé, des centaines de cierges illuminèrent tout à coup le sanctuaire improvisé ; et des milliers de voix se mirent à entonner avec une ferveur, une émotion indescriptibles, les Litanies de la Très- Sainte Vierge.

La grotte demeura ainsi illuminée toute la nuit.

Apparitions des derniers jours de la quinzaine.

La quinzaine sacrée approchait de son terme. La Sainte-Vierge continuait à se montrer chaque matin à sa chère petite Bernadette ; et les foules accourues de vingt à trente lieues à la ronde avaient toujours sous les veux le même prodige, de plus en plus impressionnant, de plus en plus fécond en grâces et en enseignements : la transfiguration de l'humble enfant, le saisissement d'un peuple immense.

Tout continuait à. se passer avec le plus grand ordre. On puisait à la source ; on chantait des cantiques ; on priait

Toutefois, aucune particularité nouvelle ne signala ces dernières apparitions; seulement, la source miraculeuse croissait à vue d'œil, ainsi que nous l'avons dit; et les guérisons subites, surnaturelles se multipliaient avec une telle évidence que le parti de la libre-pensée en était attéré.

En chacune de ces apparitions, Bernadette renouvelait les actes de pénitence et d'obéissance que nous avons racontés. Sur l'ordre de la Sain te- Vierge, elle allait boire à la source ; et quelquefois on l'y vit puiser à reprises multipliées.

Dans une de ces ondulations qu'imprimaient à la foule les efforts de ceux qui cherchaient à mieux voir, Pé-

glantier fut un instant ébranlé. Bernadette, tout alarmée, étendit la main et se dirigea vivement de ce côté. Ses yeux étaient baignés de larmes. « — Qui a remué le rosier? s'écria-t-elle. Oh ! n'y touchez pas! » Et elle regardait avec inquiétude dans l'excavation. L'arbuste redevenant immobile, le visage de Bernadette se rasséréna, et le bonheur y reparut avec le sourire. On s'étonna de lui entendre jeter ce cri au milieu de l'extase si profondément silencieuse.

Dans la journée, la personne qui avait touché aux bra fiches vint trouver Bernadette, et lui lit des excuses pour le chagrin qu'elle lui avait causé, « — Oh ! vous m'avez fait bien de la peine, dit l'enfant. Quand j'ai vu la ronce agitée, j'ai eu peur que la Dame ne tombât ; elle était dessus, et elle me faisait signe de la main qu'on devait laisser le rosier. »

Cette personne fut très-frappée du sentiment qui éclatait dans la parole de Bernadette. Elle ne croyait pas encore ; sur l'instant, elle donna toute sa foi à la Vision céleste. La pensée d'avoir manqué, même sans le savoir, au respect pour la Sainte- Vierge, en déplaçant les tiges sauvages où ses pieds étaient posés, la pénétra de douleur et lui laissa des regrets ; elle aima Bernadette et suivit avec une religion profonde toutes les apparitions.

Depuis la quatrième apparition, Bernadette, en arrivant, allumait chaque matin un cierge bénit et le tenait de la main gauche, tant que la Vierge se montrait. Ce fut d'abord une dame de la ville qui lui en prêta un; bientôt ses tantes lui donnèrent tour à tour leur cierge de congréganistes.

Un jour, vers la lin de son extase, Bernadette se leva

pâle encore et radieuse, se pencha vers sa plus jeune tante qui raccompagnait ce jour-là, et lui dit: « — Voulez-vous me donner votre cierge et me permettre de le laisser dans la grotte? — Oui, oui, je te le donne ; va le poser si tu veux. » L'enfant se dirigea vers le fond de la grotte. Elle enfonça dans la terre l'extrémité du cierge en l'appuyant sur le rocher et le laissa allumé, puis revint à sa place accoutumée.

Après l'apparition, sa tante lui demanda en chemin: « Mais pourquoi m'as-tu prié de te donner mon cierge, et pourquoi l'as-tu laissé là-bas? — Je voulais le laisser, en m'en allant, brûler à la grotte ; et comme il était à vous, je ne pouvais pas le faire sans votre permission. »

Déjà, nous l'avons vu, quelques personnes avaient déposé des cierges: hommage touchant, prémices de ces milliers de flambeaux qui maintenant éclairent sans fin le rocher de l'Apparition, pour glorifier et remercier la Mère de Dieu.

La dévotion des cierges est aussi ancienne que l'Église. Le cierge allumé est un beau symbole : la cire blanche et vierge dont il est formé signifie l'humanité très-pure que le Sauveur a prise dans le sein de Marie et qui, unie à la divinité, est la lumière du monde ; comme la cire du cierge, cette humanité sacrée se consumait devant Dieu en adoration, en supplications, en actions de grâces, en pénitences et en sacrifices de tous genres. La lumière du cierge, resplendissante et ardente, signifie la divinité du Fils de Marie.

Le cierge allumé représente également le chrétien, qui, éclairé, embrasé des ardeurs de la vraie foi et de l'amour de Jésus-Christ, doit, lui aussi, se consumer

devant le bon Dieu, comme une victime de pénitence et d'amour:

Le mardi, 2 mars, Bernadette se rendit de nouveau chez M. le curé de Lourdes, et lui renouvela la demande que faisait la Dame. « Elle veut, répéta l'enfant, qu'on lui élève un sanctuaire à la grotte et qu'on y vienne en procession. »

Les faits avaient marché ; la source miraculeuse avait jailli ; les miracles certains, avérés, étaient venus témoigner de la véracité de Bernadette et de la réalité des apparitions: malgré sa prudence, le digne curé était pleinement convaincu, Il avait, comme tout le monde, le sentiment intime que c'était la Sainte-Vierge qui opérait toutes ces merveilles.

« Je te crois, dit-il à Bernadette. Mais ce que tu me demandes au nom de l'Apparition, ne dépend pas de moi. Cela dépend de Mgr l'Évêque, que j'ai déjà instruit de ce qui se passe. Je vais me rendre auprès de lui et lui faire part de ce que tu me demandes. C'est à lui seul qu'il appartient d'agir. »

M. Peyramale se rendit, en effet, à Tarbes ; il exposa les faits au vénérable Mgr Laurence, qui résolut d'excéder, s'il est possible, en prudence, de laisser mûrir ce fruit et de se contenter, pour le moment, de jeter les bases d'une enquête juridique, où tous les faits, passés, présents, futurs, seraient examinés avec la plus scrupuleuse impartialité, en attendant un jugement en règle.

Le lendemain mercredi, 3 mars, l'affïuence à la grotte fut immense, malgré des cordons de troupes et de pelotons de gendarmerie que l'autorité civile avait niaisement échelonnés sur le chemin des Roches MassubieiNo,

comme si oes réunions eussent menacé de dégénérer en émeute. Les craintes, on pouvait même dire les espérances de ces hommes à courte vue, furent déçues: Tordre le plus pariait ne cessa de régner dans cette multitude durant tout le jour.

win

Merveilleuse clôture de la quinzaine.

Résurrection du petit Justin.

Le dernier de ces quinze jours pendant lesquels Bernadette faisait à la Reine du Ciel la grâce de venir à la grotte', le jour qui devait clore cette série de longues merveilles, était l'objet de conjectures universelles. Ceux qui n'avaient pas assisté au spectacle surhumain de' Massabieille et ceux qui lavaient vu déjà, voulaient se trouver à la scène finale.

C'était un jeudi de marché à Lourdes. Toute la matinée, longtemps avant l'aube, le chemin de la grotte fut encombré ; au lever du jour, plus de vingt mille personnes attendaient déjà, et il en arrivait incessamment.

Jamais avant, jamais depuis, pas même peut-être à ces grandes solennités qui ont eu un si vaste retentissement, Lourdes n'a vu (pareille affluence. Sergents de ville, gendarmes, soldats de la garnison, tout était là « pour prévenir le désordre, »

Un sentiment commun tenait en haleine cette innom-

brable assemblée : Fat tente vague de quelque grand spectacle. Il semblait à tous que la quinzaine des apparitions ne pouvait se terminer que par un événement éclatant. Quelques-uns pensaient à un miracle opéré sur Bernadette ou accompli par elle.

Selon sa coutume, Bernardette entendit la sain te messe avant de partir. Au sommet du rocher, aan gendarme l'attendait ; il marcha devant elle, le sabre nu, pour ouvrir la foule. Des planches avaient été disposées prés de la grotte pour lui faciliter le passage. Sans ces précautions, il paraissait impossible qu elle traversât les masses compactes des spectateurs.

Quand l'enfant se prosterna, tout le peuple, d'un mouvement unanime, tomba à genoux. Un silence extraordinaire régnait au milieu de cette multitude.

Bientôt l'extase commença, paisible, lumineuse, comme chaque jour. L'enfant alla boire à la fontaine, accomplit, en effleurant la terre de ses genoux et de ses lèvres, la pénitence accoutumée pour les pécheurs. Mais rien de nouveau ,ne signala encore cette apparition du 4 mars. Bernadette reçut, comme les jours précédents, l'ordre d'aller parler aux prêtres et de leur demander le sanctuaire et les processions. Elle avait prié l'Apparition de lui dire son nom : la Dame rayonnante n'avait point répondu à cette question.

Puis, par ses saluts à la Vision, Bernadette annonça que la Sainte-Vierge allait disparaître ; elle reçut son dernier adieu, son dernier sourire, vit une dernière ^fois l'éclat de son auréole pâlir et se perdre, soupira... C'était fini.

Elle reprit le bras de sa mère et se retira ; mais ce jour-

là elle eut une longue tristesse de la séparation : reverraît-elle encore la céleste, la douce Vierge ?

La foule se dispersa lentement. Toute la journée, la grotte fut l'objet d'un pèlerinage très-animé. Le soir, vers quatre heures, il y avait encore là cinq ou six cents personnes, qui examinaient, qui priaient, qui buvaient à la source, et emportaient de ce lieu sacré quelque petit souvenir.

Mais la Vierge Immaculée ne voulait point que ce jour mémorable se terminât sans une manifestation éclatante de sa bonté. Un grand miracle, un miracle maternel fut la digne clôture de la quinzaine des miracles..

Un petit enfant de deux ans se mourait dans Une pauvre maison de Lourdes. Il s'appelait Justin. Son père, Jean Bouhohorts, était journalier. Atteint dès sa naissance d'une fièvre lente, le pauvre petit n'avait jamais pu marcher ; il se mourait de consomption, malgré tous les efforts du médecin. Il était à l'agonie ; son père et sa mère, au désespoir, étaient là près de son berceau, et le regardaient mourir. Déjà une charitable voisine prépatait le petit linceul, et s'efforçait de soutenir le courage

de la malheureuse mère.

L'anl de l'enfant était devenu vitreux ; ses membres étaient roides et inertes ; la respiration n'était plus sensible.

« Il est mort, » dit le père. — « S'il n'est pas mort, dit la voisine, il va mourir, ma pauvre amie. Allez pleurer plus loin : je l'envelopperai tout à l'heure dans ce linceul. »

Mais la mère ne pleurait plus. Un espoir insensé s'était emparé d'elle. « Il n'est pas mort, s'écrie-t-elle ; et la

Sainte-Vierge de la grotte va me le guérir ! — La douleur la rend folle, » dit tristement le père.

Quant à elle, elle saisit le corps déjà roide de son enfant; elle l'enveloppe dans son tablier, et malgré les efforts de son mari et de son amie, elle s'élance, courant comme une insensée, priant à haute voix. « Je cours à la Vierge, » s'était-elle écriée en partant.

Il était près de cinq heures, et, comme nous l'avons dit, quelques centaines de personnes se trouvaient encore autour de la grotte et de la fontaine. La pauvre mère se jeta à genoux devant la grotte, pria de tout son cœur, puis, se traînant à genoux jusqu'au petit réservoir, elle prend le corps tout nu de son enfant mort ou mourant, et le plonge tout entier dans l'eau miraculeuse. Il faisait grand froid, et l'eau était glacée.

Un cri d'effroi, des murmures d'indignation éclatent autour d'elle. « Cette femme est folle ! s'écrie-t-on de toutes parts ; elle va tuer son enfant. » On cherche à • l'empêcher. Elle demeurait immobile, tenant son enfant plongé dans l'eau. « Laissez-moi, laissez-moi ! répondelle d'une voix énergique et suppliante. Je veux faire ce qui dépend de moi : le bon Dieu et la Sainte-Vierge feront le reste. » Le petit Justin était tout livide ; il ne bougeait point et ne donnait aucun signe de vie. « L'enfant est déjà mort, se disait-on. Laissons-la faire : c'est une pauvre mère que la douleur égare. » Pendant un quart d'heure, la prétendue folle tint le corps de son fils dans cette eau glaciale qui l'aurait tué en moins de cinq minutes, lors même qu'il eût été en pleine santé. Rien ne put la faire bouger, ni les cris, ni les supplications, ni même les menaces. Le corps de l'enfant était g!nc<\ sans

mouvement. Pleine de foi cependant, la mère le tira de l'eau, l'enveloppa dans son tablier et le rapporta chez elle, en continuant de prier la Sain te- Vierge.

« Tu vois bien qu'il est mort', dit le père. — Non, répondit-elle ; il n'est pas mort. La Sainte-Vierge nous le rendra ; » et elle remit l'enfant dans son berceau. Un instant après, elle se penche sur lui: • Il respire » ! s ecrie-t-elle. Le père se précipite ; son enfant respirait, en effet. Les yeux étaient fermés; mais ce n'était plus la mort, ce n'était plus l'agonie ; c'était un profond, un paisible sommeil. La Sainte-Vierge disait alors du haut du ciel à cette mère chrétienne, ce que Jésus dit jadis à l'humble et fidèle cananéenne : « Va en paix ; ta foi t'a sauvée. »

Pendant toute la nuit, la respiration continua, forte et régulière, sous les regards attendris de la mère qui, elle, ne dormit pas. Le lendemain matin, le petit Justin s'éveilla; son teint était frais et vivant, quoique la maigreur n'eût point encore disparu. Ses petits yeux pleins de vie souriaient à son heureuse mère. Il demanda le sein, et y but à longs traits. Lui, qui n'avait jamais pu marcher, il voulait sortir de son berceau ; mais la mère, . effrayée, ne pouvant croire à une résurrection aussi complète, aussi subite, n'osa le mettre à terre. La journée se passa de la sorte ; l'enfant tétait avidement et souvent ; il rattrapait le temps perdu. La nuit fut excellente.

Le lendemain matin, 6 mars, le père et la mère sortirent de bonne heure pour aller au travail. Le petit dormait tranquillement dans son berceau. Lorsqu'au bout de quelques heures la mère rentra, elle faillit s'évanouir, en apercevant son petit garçon, paralytique

jusque-là, mourant, pour ne pas dire mort Favant-veille, qui, s étant levé tout seul, marchait, trottinait çà et là dans la chambre, allait de meuble en meuble, enchanté, plein de vigueur. Elle fut obligée, pour ne pas tomber, de s'appuyer contre la porte. Oh ! quel cri d'amour et de reconnaissance dut s'échapper alors de ce cœur maternel et monter jusqu'au cœur de la Vierge-Mère !

Le petit Justin va se jeter joyeux dans les bras de sa maman, qui l'embrassa en sanglotant. « Il était guéri depuis hier, pensait-elle, puisqu'il voulait se lever et marcher; et moi, comme une impie, j'ai manqué de foi et l'en ai empoché. » Et lorsque son mari rentra : « Tu vois bien qu'il n'était pas mort, lui dit-elle ; la Sainte- Vierge Ta sauvé. »

La bonne voisine, qui, Tavant-veille, avait préparé le linceul du petit Justin, ne pouvait en croire ses yeux. Elle le regardait, le regardait encore, croyant rêver. «C'est bien lui! s'écria-t-elle. C'est pourtant bien lui! Pauvre petit Justin: » lisse jetèrent tous à genoux. La mère joignit les deux petites mains de son enfant, afin que lui aussi rendît grâce à la Mère de Dieu.

Aujourd'hui, Justin est un grand et fort garçon de treize ans ; depuis sa guérison, il n'a jamais eu de rechute. « C'est un bon enfant, me disait à moi-même, au mois d'avril de l'année 1870, le vénérable curé de Lourdes; c'est un bon enfant, un peu étourdi, mais qui a bon cœur et qui aime bien la Sainte-Vierge. ,

Ce miracle produisit, dans la ville de Lourdes et dans tous les pays d'alentour, un effet prodigieux. Trois médecins habiles en constatèrent la réalité. A leurs yeux, trois circonstances faisaient de cette guérison un miracle

proprement dit, un miracle de premier ordre : d'abord, la durée de l'immersion d'un petit mourant dans de l'eau glacée; puis, son effet immédiat, et qui n'a aucun rapport avec les réactions causées par les lotions ordinaires d'eau froide ; enfin, la faculté de marcher, manifestée dès que l'enfant fut sorti du berceau.

« La mère, disait le rapport de l'un des médecins, a maintenu son enfant, pendant plus d'un quart d'heure, dans l'eau de la fontaine. Elle a donc demandé la guérison de son fils à des procédés absolument condamnés par l'expérience et par la raison médicale, et elle ne l'en a pas moins obtenue immédiatement... La guérison de l'enfant a eu lieu sans convalescence, d'une façon toute surnaturelle. »

C'est ainsi que la Très-Sainte Vierge voulut couronner « sa quinzaine. » Désormais le pèlerinage était fondé, et la source de grâces, sortie du cœur de Marie, bien plus encore que des flancs du rocher, coulait, féconde et consolatrice, pour ne jamais se tarir.

Ridicules efforts de la police préfectorale pour « étouffer le fanatisme et la superstition. »

La police et l'administration rivalisèrent de zèle contre l'œuvre de Dieu, contre la Sainte- Vierge et contre le nouveau pèlerinage que tant de prodiges venaient d'inaugurer.

bK LOURDES 277

A la guérison miraculeuse de Louis Bourriette, à celle plus émouvante encore du petit Justin, quantité d'autres guérisons subites, évidemment surnaturelles, venaient se joindre pour ainsi dire chaque jour. A Lourdes môme, le restaurateur Biaise Maumus avait vu disparaître instantanément et se fondre, dans l'eau de la source, une loupe énorme qu'il avait à l'articulation du poignet. La veuve Crozat, depuis vingt années sourde comme un mur, avait soudainement recouvré l'ouïe en faisant usage de l'eau miraculeuse. Auguste Bordes, depuis longtemps boiteux par suite d'un accident, avait vu sa jambe se redresser instantanément, reprendre sa vigueur et sa forme naturelles. Ces gens et d'autres encore étaient de la ville ; tout le monde les connaissait, et chacun pouvait toucher du doigt l'évidence du miracle.

Le diable, la police, l'administration ne pouvaient tolérer un pareil état de choses. Ils s'en étaient pris d'abord, et c'est tout simple, à l'innocente enfant que la Sainte-Vierge avait choisie pour donner naissance au pèlerinage. Grâce à la protection divine, et grâce aussi au bon curé Peyramale, Bernadette avait échappé à l'orage. On ne pouvait s'en prendre à la puissance invisible qui opérait dans la grotte et causait « le scandale. » On résolut donc de s'en prendre à la grotte elle-même, à la source, aux rochers Massabieille ; et ne pouvant attraper l'oiseau, on voulut du moins briser la cage. Le diable choisit, pour ce bel exploit, la bureaucratie et l'administration préfectorales.

Le préfet de Tarbes était alors un homme animé d'intentions honnêtes, chrétien pratiquant, mais chrétien prudent, comme il y en a tant dans toutes les régions

278 LES MKUVEILLES

gouvernementales. Ces hommes-là, sans aller jusqu'à nier le miracle en théorie le repoussent prudemment dans la pratique. Pour eux, un miracle, un miracle au dix-neuvième siècle est un véritable scandale, capable de leur attirer les désagréments les plus sérieux de la part du Ministère duquel ils dépendent. — Ici, paraîtil, les intentions furent droites; mais cela ne change rien aux actes qui demeurent ce qu'ils sont, parfaitement blâmables.

Le pauvre préfet s'attaqua, sans le savoir, à la Sainte- Vierge, et fut naturellement vaincu. Il voulut faire cesser, à tout prix, des affluences populaires qu'il regardait comme « un danger pour l'ordre, » comme capables h de troubler les consciences » et de nuire « aux véritables intérêts de la religion. »

Il corrobora sa sagesse de Téminente sagesse du Ministre des cultes alors régnant, l'illustre et dévot M. Rouland ; et, éclairée de cette lumière d'en haut, sa lumière agit avec toutes les allures d'un infaillible» Il décida que les miracles de Lourdes n avaient point de réalité; et il agit en conséquence. Pauvres esprits, dont la sagesse tout humaine et la prudence très-imprudente combattent Dieu avec une bonne foi renversante ! Ils s'exposent à commettre d'affreuses iniquités à l'abri de ces honnêtes intentions dont l'enfer est pavé.

M. le préfet voulut employer un remède radical pour empêcher les multitudes d'affluer à la grotte. Quelques semaines après la quinzaine miraculeuse, il réunit tous les maires du pays, et, dans un sermon administratif plein de force et d'onction, il leur fit comprendre que tout ce qui se passait à la grotte était ridicule, que cette

superstition déshonorait le pays, que le blanc était noir, et que, de gré ou de force, il fallait que tout cela finît. En conséquence et du haut de son infaillible autorité, il excommunia la grotte, ordonna à son commissaire do police d'en enlever tous les objets de piété que « la superstition » y avait déposés, et de poursuivre comme aliénés ou propagateurs de fausses nouvelles tous ceux qui parleraient de miracles, d'apparitions, etc.

Cet arrêté n'arrêta rien. Il indigna et contrista la foule des pèlerins, qui continua d'affluer pieusement aux roches Massabieille. Le commissaire de police, que nous avons déjà vu à l'œuvre, se mit en devoir d'opérer le dépouillement de la grotte ; mais, vu la grande quantité des objets à enlever, il lui fallait une charrette et un cheval. Suivi de quelques sergents de ville, il s'adresse d'abord au maître de poste. « Je ne prête point mes chevaux pour de pareilles choses, répondit énergiquement celui-ci. Je ne veux être pour rien en ce qui va se commettre. Faites-moi un procès si cela vous convient. Je refuse mes chevaux. »

Le commissaire alla successivement frapper à la porte de tous les hôtels, de tous les loueurs de voitures : même refus, même indignation non déguisée. On le voyait aller et venir dans les rues, suivi de ses agents, vexé, contenant sa colère. Vainement offrait-il jusqu'à trente francs pour une course de moins d'un quart do lieue. Une femme avide lui loua enfin cheval et voiture, à la grande indignation de tous les habitants. <.

Ce n'était pas tout : une fois à la grotte, il fallait faire le déménagement. Or, l'opération sacrilège était gênée par les difficultés du terrain, et plus encore par latti-

tude de plus en plus menaçante de la population entière, qui s'était rendue aux roches Massabieille.

L'exécuteur des hautes œuvres de M. le préfet commença par l'argent et les bijoux oflerts à la Sainte- Vierge, et que le plus effronté bandit n'avail osé toucher jusque-là. Puis il ramassa les bouquets et fit mine de vouloir les jeter dans le gave ; mais un murmure significatif de la foule l'arrêta tout court. Ses mouvements avaient quelque chose de convulsif. Afin de hâter la besogne, il appela à son aide un petit garçon qui était là. « Tiens, lui dit-il en lui présentant un tableau, porte cela à la charette. » L'enfant étendit machinalement les mains. Mais un camarade lui cria aussitôt : « Malheureux ! que vas-tu faire ? Le bon Dieu te punirait. » Le petit recula, et aucune injonction du commissaire ne put le faire bouger. Les pauvres sergents faisaient leur office avec une répugnance qu'ils ne pouvaient dissimuler.

Quand la grotte fut dépouillée, le commissaire voulut encore enlever une balustrade de bois qu'on avait placée à l'entrée de la grotte, par un sentiment de religieux respect. Il lui fallait une hache : il alla en demander une à la scierie du moulin. Tous les ouvriers refusèrent l'un après l'autre. Un peu plus loin, un ouvrier, qui travaillait seul, n'osa point résister et laissa prendre sa hache. Il fallut que le commissaire fit lui-même la besogne : personne ne voulut l'aider. Lorsque les premiers coups de hache retentirent, l'indignation populaire faillit déborder. Le gave était près de là, et il ne fallait qu'une minute pour qu'un malheur arrivât. Le coupable le sentit. Il s'arrêta donc ; et, pâle, tout défait, il se tourna vers la foule, et d'une voix altérée par la peur,

peut-être aussi par le remords, il dit qu'il ne faisait qu'obéir, et demanda pour ainsi dire pardon des actes ignobles qu'il exécutait. Puis, tout étant consommé, il rentra à Lourdes avec les dépouilles de la Sainte-Vierge.

Le soir même, pour protester contre cette impiété, la foule se porta, plus nombreuse que jamais, au saint pèlerinage, et, en un instant, la grotte fut remplie de (leurs et illuminée do millo cierges.

Le lendemain, par une coïncidence qui n'échappa à personne, qui consola les bons et fit réfléchir les mauvais, la femme qui n'avait point rougi de prêter au commissaire son cheval et sa charrette tomba d'un grenier^et se brisa une côte, et l'ouvrier qui n'avait pas osé refuser sa hache eut les deux pieds écrasés par la chute d'une poutre.

Ces ridicules et iniques mesures de la police ne firent qu'accroître l'ardeur des multitudes qui, chaque jour, venaient prier à la grotte. Pendant tout le mois de mai, quantité de personnes pieuses vinrent y célébrer le mois de Marie. Mais, au grand désappointement de la police, pas un désordre, pas le moindre délit.

L'administration préfectorale prit alors un parti violent , qu'elle croyait décisif.

•Le 8 juin, en vertu d'un arrêté qui invoquait l'intérêt de la religion et de la santé publique, laquelle était menacée par l'usage libre et imprudent de la source qu'on faisait semblant de croire fortement minéralisée, la police, au milieu de l'indignation générale, enleva de nouveau tous les objets déposés dans la grotte et la ferma avec des planches. L'approche en fut interdite, et il y eut une prohibition formelle d'y puiser de l'eau. Au haut

du rocher, où est maintenant le chevet de la chapelle, un poteau fut fixé, portant ces mots : Dé/ense d'entrer sur cette propriété.

Les sergents de ville et les gendarmes faisaient bonne garde. On bravait la défense ; on descendait furtivement, au risaue d'être surpris. Souvent plusieurs personnes se réunissaient, et Tune d'elles restait en sentinelle sur le rocher, surveillant l'arrivée des employés, pendant que les autres priaient à la grotte. Il y eut une multitude de procès. De pauvres femmes, des ouvriers, comparurent devant le juge de paix pour contravention aux arrêtés.

Ces mesures vexatoires allumèrent dans le peuple une irritation ardente ; il courait des murmures menaçants. Les plus exaspérés surent pourtant se contenir sans le moindre essai do- violence. Le calme dans lequel la population ouvrière de Lourdes traversa cette phase d'absurde persécution, doit compter parmi lea choses étonnantes do ce temps.

On le dut, après la Sainte- Vierge, à quelques hommes influents sur "les ouvriers, qui surent les maintenir dans la patience et la légalité ; mais ce fut surtout l'honneur du digne curé de la ville, dont la parole énergique exerça au milieu de son peuple le plus salutaire empire.

Les pèlerins, quand ils voulaient prier en liberté devant cette grotte bénie, d'autant plus aimée qu'une opposition arbitraire, injuste, la disputait à leur foi, allaient, sur l'autre rive, s'agenouiller sur le gazon des prés ou sur le sable resté à sec dans le lit même du gave. La niche de l'apparition dominait les planches de la clôture. Ils plongeaient de loin leurs regards dans cette excava-

tion sanctifiée par la Très-Sainte Vierge, et se retiraient consolés d'avoir pu envoyer là leur prière.

Bientôt le nombre des personnes surprises fut trèsconsidérable, et, sur les listes de la police, il y eut des noms d'étrangers fort embarrassants. Les auteurs de ces poursuites sentirent qu'ils touchaient au ridicule et à l'odieux, avec leurs sévérités d'ailleurs impuissantes; ils se relâchèrent donc de leur rigueur et laissèrent faire.

La préfecture s'en était prise aussi à l'eau de la grotte. La Sainte-Vierge, durant la lutte des hommes, n'en continuait pas moins à guérir. Cette source, toujours plus hautement proclamée miraculeuse, favorisait « la superstition. » 11 fallait ruiner une telle croyance.

Ne pouvant contester la réalité de guérisons soudaines et impossibles par les ressources connues de la médecine, on voulut que la fontaine eût une richesse minérale . supérieure à celle de toutes les sources pyrénéennes. Par une lâche complaisance, un petit chimiste du pays lui trouva en effet des propriétés curatives très-puissantes ; et il fut publié que Lourdes possédait une source thermale sans pareille. On y crut peu et pas longtemps; et Ton recourut plus tard à d'autres expérimentateurs pour avoir la vérité. Ceux-ci conclurent à l'absence de toute substance minérale dans le liquide qui leur était présenté. M. Filhol, professeur de chimie à la Faculté de Toulouse, après avoir traité l'eau de Massabieille par tous les moyens connus, déclara, le 7 août, dans un savant rapport, que c'était simplement de l'eau ordinaire, potable, mais sans la moindre propriété thérapeutique.

Contre l'enfer et contre les hommes, la cause des appa-

ritions ne fut défendue que par elle-même et par la croyance pacifique du peuple. Le clergé ne fit rien contre * elle, mais ne la soutint pas. Tout entier il fut incrédule d'abord. Les prêtres qui purent être bien renseignés, voyant le caractère de sainteté que présentaient les visions, passèrent au doute respectueux ; un peu plus tard, ils donnèrent avec bonheur l'adhésion de leur âme. Un grand nombre continuèrent d'hésiter très-longtemps encore.

Mais, par une prudence inexplicable aujourd'hui pour les témoins de cet entraînement populaire, qui emportait jusqu'aux impies eux-mêmes, et grâce à une disposition de la Providence, qui ne voulait pas même nne apparence d'action humaine dans l'œuvre de la Vierge Immaculée, pas un prêtre ne s'est présenté avec la foule tout le temps que durèrent les apparitions.

Le pèlerinage de Lourdes fut donc l'œuvre exclusive de la bonne Vierge; seule, elle fit tout. La police fut vaincue; l'administration et le préfet furent vaincus. Un ordre formel, émané de l'autorité souveraine, rendit à la piété des pèlerins le libre accès de cette grotte bénie; et, depuis lors, aucune tentative des pouvoirs humains n'en vint troubler la paix et la douceur.

Devenu impossible dans le pays, le préfet fut nommé à la première préfecture vacante; et, par une charmante taquinerie de la Providence, il ne fut expulsé par Notre- Dame de Lourdes que pour tomber sous la coupe de Notre-Dame de la Salette : de Tarbes, il passa à Grenoble, où il mourut, quelques années après, d'une attaque d'apoplexie. Que Dieu ait pitié de son âme et que la Sainte-Vierge lui obtienne miséricorde !

Le procureur impérial de Lourdes, fcu aussi, devenu impossible, fut changé, ainsi que l'illustre commissaire, qui est devenu, dit-on, un des limiers les plus distingués de la haute police.

L'apparition du 35 mars.

« Je suis rimmaculée-Conception. »

Depuis la fin de la quinzaine, la petite Bernadette allait tous les jours à la grotte. Elle y disait son chapelet, comme les autres pèlerins ; ses yeux restaient longtemps plongés dans le creux de la roche ; mais la douce Vision n'apparaissait plus, et ses transfigurations avaient cessé.

Le temps des promesses était expiré. Cependant le peuple espérait toujours revoir la merveilleuse extase, et chaque fois que l'enfant passait vers Massabieille, on se précipitait sur ses pas. Avec elle, on croyait aller à la rencontre de la Vierge. Bernadette ne pouvait s'attendre à la trouver. La voix qui avertissait son âme, quand Marie devait venir pendant la quinzaine, se taisait depuis lors.

Le 25 mars, fête de l'Annonciation, Bernadette se sentit poussée puissamment vers la grotte par un attrait bien • connu. Elle obéit, heureuse, à l'appel intérieur, et se rendit à Massabieille. La solennité du jour, l'espérance hasardée, mais générale, que la Vision reviendrait,

avaient attiré de toutes parts une foule considérable. Bernadette fut surprise de la trouver. Elle se mit en prière, le chapelet à la main, et bientôt un tressaillement soudain et la transfiguration du visage annoncèrent que la Vierge apparaissait.

Ce fut un grand jour dans l'histoire des apparitions.

Bernadette avait déjà plusieurs fois prié la Dame mystérieuse de lui dire son nom. Elle n'avait obtenu que des sourires. Dans cette nouvelle extase, se souvenant que M. le curé lui avait recommandé instamment de le lui demander, si elle la voyait encore, elle dit: « 0 ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes, et quel est votre nom? »

La Vision parut rayonner davantage; toujours souriante, elle sourit avec plus de bénignité; ce fut sa réponse. « — Ma Dame, reprit l'enfant, voulez-vous me dire qui vous êtes? » Encore un long et plus divin sourire sur les lèvres muettes de la royale Apparition.

« 0 ma Dame, je vous en prie, dites-moi votre nom; vous devez me dire qui vous êtes?» Du sein de l'auréole, le visage virginal envoie à la chère enfant un nouveau sourire, le dernier, sans doute le plus ravissant... Puis, la Dame détache son regard de Bernadette, sépare ses « mains, fait glisser sur son bras le chapelet que tenaient ses doigts unis à la hauteur de la ceinture, élève ensemble ses mains et sa tête radieuse; tandis que ses mains se joignent allongées devant la poitrine, sa tête se fixe, et, plus rayonnante que jamais, l'œil plongé dans la gloire du ciel, elle dit: «Je suis i/Immaculée-Conception. »

Sans autre regard sur l'enfant et sans autre sourire, sans l'adieu accoutumé, elle disparut dans la même atti-

tude, laissant à l'âme de Bernadette et cette image et ce nom.

Bernadette avait hâte et grande joie d'aller dire à M. le curé le nom enfin connu de la Dame. Mais1 elle ne comprenait point du tout ce mot: Immaculée-Conception; c'était tout à l'heure, dans la splendeur de l'apparition, qu'elle l'avait entendu pour la première fois de sa vie. Et cette parole ignorée ne lui apprenait point qui était la Dame. Elle avait peur de l'oublier, et elle répéta par tout le chemin : « Je suis l'Immaculée-Conception... Je suis l'Immaculée-Conception. »

M. le curé comprit; le peuple chrétien comprit: on ne s'était pas trompé. C'était Elle, la Vierge Marie, la Mère de Dieu.

Mais on n'attendait pas ce nom de sa bouche. On ne pouvait penser qu'elle donnerait dans la grotte, à la ville de Lourdes, aux Pyrénées, à Pie IX, au monde, la joie de se faire un nom avec le privilège glorieux que, depuis quatre ans, la terre catholique, après son Père et son Pontife, célébrait dans un infatigable élan d'admiration et d'amour.

Cotte apparition, éclatant avec une magnificence et une douceur nouvelles, quand rien ne la faisait espérer

' et que les communications célestes semblaient finies, paraît être le cœur de l'œuvre de Marie à la grotte. Elle éclaire le mystère si longtemps fermé de ses quinze pre-

• mières visites. La Dame avait fait pressentir son nom; et le peuple au récit de l'enfant charmée, disait : Marie! — mais on voulait l'entendre de ses lèvres. Elle daigna descendre encore et le dire: « Je suis l Immaculée-Conception. »

Nulle part au monde et dans aucune de ses innonbrables apparitions, elle ne s'était appelée dece nom. Marie, avec sa parole inattendue, donne à la grotte de Lourdes une gloire unique, celle d'être le sanctuaire, seul marqué par le ciel, de l'Immaculée-Conception. Elle révèle toute la pensée divine sur le pèlerinage naissant. L'Immaculée- Conception en est la raison et en sera la richesse.

Les pèlerins ont en ce mot toute leur prière ; il contient le secret de leurs espérances. Dans les merveilles de Lourdes, Dieu prépare une glorification nouvelle à l'Immaculée-Conception. C'est pour l'honneur de l'Immaculée-Conception, c'est par la vertu de l'Immaculée- Conception que les guérisons jailliront de la fontaine ; et c'est encore dans la grâce de l'Immaculée-Conception, que les pécheurs puiseront les joies de la miséricorde. Les cierges allumés sous le rocher honoreront de leurs feux la pureté sans tache de Marie ; c'est l'Immaculée- Conception que les peuples viendront célébrer dans leurs processions innombrables et magnifiques, et les pierres de la chapelle demandée loueront toutes l'Immaculée- Conception.

Bernadette garda vivante l'image de la Vierge se glorifiant devant elle de son Immaculée-Conception. C'est peut-être le souvenir le plus frais qu'ait conservé sa mémoire. On lui a souvent demandé de reproduire cette scène auguste.

L'enfant se recueillait et disait : « Elle a fait ainsi... » . Et ses mains, sa tête, son regard imitaient les mouvements de la Vierge. Il y avait dans ce geste simple d'élever les mains et de les joindre allongées sur la poitrine, tant de noblesse, tant de dignité et de grâce ; son

visage était si grave et si doux ; et son regard, en cherchant le ciel, prenait une telle expressjen, qu'on entrait, à la voir, dans une admiration involontaire et un religieux respect. Souvent des larmes lui ont répondu, tant elle rendait bien ce mouvement ravissant de l'Apparition. Un jour, un homme du monde en fut si frappé qu'il se mit à dire : « Pour moi, ceci suffit. Je crois. Cette enfant a vu : elle ne pouvait jamais trouver seule ce qu'elle fait là. Ce qu'elle a vu n'est pas de ce monde. »

L'apparition du lundi de Pâques, 5 avril. Le miracle du cierge ardent.

Dix jours après, le 5 avril, lundi de Pâques, Bernadette, entourée d'une multitude de personnes qui priaient, fut encore favorisée d'une apparition de la Vierge Immaculée. Cette fois, il y eut un spectacle qui étonna plus que toutes les merveilles passées, et finit de démontrer le caractère divin des visions.

L'enfant, à genoux, tenait d'une main un cierge allumé qui s'appuyait à terre. Absorbée dans la contemplation de la Reine du ciel, elle rapprocha ses petites mains ; et, sans prendre garde à ce qu'elle faisait, elle les éleva un peu et les laissa reposer doucement sur le bout du cierge allumé. Et alors la flamme se mit à passer entre ses doigts légèrement entrouverts et à s'éle-

ver au-dessus, oscillant çà et là, suivant le faible souffle du vent.

On s'alarmait à côté d'elle, on cria : « Elle se brûle!... elle se brûle !... » L'enfant souriait, toujours immobile, toujours sereine. « Laissons faire, dit-on à des personnes qui voulaient prendre le cierge ; évidemmeut elle ne sent pas le feu. Voyons ce qui arrivera. »

Un médecin observait l'enfant. Stupéfait, il tira sa montre. La flamme continua de brûler; les mains restèrent sans le moindre frémissement, plus d'un quart d'heure. Tous les regards qui pouvaient atteindre Bernadette virent la flamme monter par-dessus les doigts entrelacés. On disait doucement : « Miracle ! miracle ! » Jamais il n'y avait eu pareil étonnement encore à la grotte. Enfin ses mains se séparèrent. Le docteur les prit et les examina : elles étaient intactes et blanches.

Après l'extase, quand Bernadette fut revenue à la vie ordinaire, un des spectateurs approcha de la main de l'enfant la flamme du cierge encore allumé. — « Oh ! vous me brûlez! » cria-t-elle, en se retournant vivement.

Un prodige si manifeste et si touchant laissa une impression profonde. C'était la dix-septième apparition, et la quinzième de celles où la Vierge avait appelé les multitudes comme témoin de ce tête-à-tête dont le mystère était à la fois si profondément secret et si admirablement découvert. Il y eut, ce jour-là, plus de neuf mille personnes autour de Bernadette.

Le spectacle divin finit pour les foules, le 5 avril. Pour la dernière fois devant elles, la Reine de la gloire fit briller le reflet de sa splendeur sur le visage angélique de l'enfant transfigurée, montra la puissance de sa

beauté dans l'extase de cette âme enlevée par un irrésistible ravissement. Elle voulut, ce jour-là, se rendre à elle-même un témoignage triomphant.

Elle revint pour apposer sur son œuvre le sceau divin et assurer la foi et la gloire de son nom par la signature inimitable du miracle.

Spectacle étonnant et gracieux ! La petite enfant contemple la Dame, prie, sourit. Elle offre ses mains tendres à la flamme. La flamme les touche, les caresse et ne les brûle pas. Ce cierge bénit, qui se consume comme une prière, respecte l'enfant, tandis qu'elle est avec Y Immaculée-Conception. Plus d'un quart d'heure, on regarde le feu lécher ses petites mains et l'enfant sourire.

C'est ainsi que la foule vit Bernadette dans la dernière apparition publique, et tel est le dernier, le divin souvenir que laissait de sa présence la blanche Dame du rosier, la Vierge de la grotte, de la fontaine des miracles, du chapelet, de la lumière, des roses, des sourires, Y Immaculée-Conception.

Bernadette devait la revoir une fois encore, mais presque seule, et longtemps après ce jour, pour être fortifiée et consolée.

Guéris on miraculeuse du jeune Henri Busquet.

Les miracles se multipliaient sous l'action de l'eau de la grotte, comme les fleurs sous l'action de la rosée du

printemps. Déjà on ne les comptait pour ainsi dire plus. Eh voici un, choisi entre cent autres, et dont l'authenticité a été proclamée par les médecins, en même temps que par l'autorité ecclésiastique.

Il y avait alors à Nay, dans les Basses-Pyrénées, un jeune garçon de quinze ans, nommé Henri Busquet,dont la santé était perdue et le sang profondément vicié, à la suite d'une fièvre typhoïde qui, deux ans auparavant, avail failli l'enlever. Un énorme abcès, d'une nature scrofuleuse très-mauvaise, s'était formé à son cou, du côté droit, et avait gagné insensiblement le haut de la poitrine et le bas de la joue. Au bout de quatre mois, à la suite d'une opération jugée nécessaire, une plaie hideuse, béante, jetant une abondante suppuration, s'étendait sur toute la partie malade. En outre, deux nouveaux engorgements des glandes s'étaient formés auprès de l'ulcère.

Tous les traitements étaient demeurés inutiles. Les eaux de Cauterets avaient fait plus de mal que de bien. L'état du pauvre enfant empirait de jour en jour.

Henri était fort pieux. Il entendit parler des merveilles de Lourdes et de la source miraculeuse. Ne pouvant s'y rendre, il pria une bonne voisine qui allait faire le pèlerinage, de lui rapporter un peu de cette eau. Il était convaincu que la Sainte-Vierge allait le guérir : pressentiment habituel chez ceux que la grâce d'un miracle s'apprête à visiter.

Le 28 avril, au soir, on lui apporta l'eau tant désirée. Il se mit à genoux avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, tous chrétiens fidèles, simples, confiants. Henri se coucha, pour procéder plus commodément aux

lotions. Le docteur avait bien recommandé que l'eau froide ne touchât jamais la plaie de son ulcère ; des complications très-graves, disait-il, en seraient la conséquence infaillible. Mais pour le pieux enfant, la bonne Vierge passait avant le médecin, et l'eau de la grotte n'était pas « de l'eau froide. »

Il enlève donc les bandages et la charpie qui couvrent son ulcère et ses tumeurs, et, avec un linge imbibé de l'eau miraculeuse, il baigne ses affreuses plaies. « Il est impossible, pensa-t-il, que la Sainte- Vierge ne me guérisse pas. » Et là-dessus il s'endort paisiblement.

Le lendemain matin, en s'éveillant, il était guéri, complètement guéri. Plus d'ulcère, plus de plaie, plus de tumeurs, plus de souffrances; comme souvenir, la bonne Vierge lui avait laissé cependant la cicatrice de son long ulcère ; mais cette cicatrice était ferme et blanche, aussi solide que si la main du temps l'eût fermée lentement. La guérison avait été radicale, soudaine et sans convalescence.

De plus, le tempérament du jeune Henri, jusque-là scrofuleux et substantiellement altéré, fut restitué du même coup dans son état normal. Depuis ce jour, en effet, Henri Busquet s'est toujours très-bien porté ; il a grandi, plein de vigueur et de santé. « C'est aujourd'hui, dit un témoin oculaire, un beau et grand garçon de vingt-huit ans, exerçant comme son père l'état de plâtrier, chantant toute la journée, non des chansons obscènes ou grivoises, mais d'honnêtes et gaies chansonnettes, ou bien des cantiques en l'honneur de son immaculée Bienfaitrice. »

Le rapport des médecins a constaté sans détour le ca-

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ractère parfaitement surnaturel de cette guérison. «Nous rangeons ce fait, y est-il dit, parmi ceux qui possèdent pleinement et d'une manière évidente le caractère surnaturel. »

Le médecin qui jusque-là avait soigné le jeune privilégié de Marie, déclara avec non moins de franchise que « cette soudaine guérison était merveilleuse et divine. »

Dix-huitième et dernière apparition de la Sainte- Vierge à Bernadette.

Nous avons dit que Bernadette devait voir encore la Vierge Immaculée et recevoir une suprême consolation de Celle qui lui avait donné de souffrir pour l'œuvre nouvelle de son amour. La pauvre enfant avait, en effet, souffert bien des persécutions, comme nous l'avons dit plus haut. Elle les avait supportées avec une grande contance, une grande douceur et une humilité très-simple.

Ce fut le soir du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Bernadette sentit le mystérieux attrait qui l'appelait autrefois au rendez-vous de la grotte. Elle en parla dans sa famille. Sa plus jeune tante s'offrit à l'accompagner. Deux personnes de Lourdes, qui avaient témoigné un vif désir de suivre un jour Bernadette dans l'espoir de voir l'extase, furent averties et toutes quatre partirent ensemble.

La grotte était alors fermée, par l'arrêté du préfet; et Bernadette, moins qu'un autre, ne pouvait aborder ce sol interdit. Elles descendirent par les prairies qui bordent la rive opposée du gave. En face de la grotte, elles s'agenouillèrent, à quelque distance d'un groupe de personnes qui priaient sans prendre garde aux nouvelles venues, et dirent des Ave Maria sur les grains de leur chapelet. C'était le crépuscule.

Les mains jointes de Bernadette se séparent et descendent tout à coup comme par un mouvement de surprise. Ses compagnes soupçonnent l'extase. Aux dernières lueurs du jour, elles voient son visage blanchir, son œil briller. En ce moment, une femme approche avec un cierge allumé et s'agenuuille, non loin de Bernadette, sans se douter de la merveille. La clarté se refléta sur le visage transfiguré de l'enfant. Une fois encore, et la dernière, la tante de Bernadette contempla sa nièce dans sa pâleur radieuse, dans la béatitude de son regard perdu au sein des beautés et de la gloire de la Vierge Marie. Ravies d'admiration, les deux compagnes regardaient en silence; et l'heureuse enfant, oubliant la terre, s'enivrait des délices que Marie lui portait du Paradis pour la dixhuitième fois.

Après un quart d'heure environ, l'extase cessa. Bernadette avait reçu le dernier adieu

Elle parla de la Vision avec une profonde impression de bonheur. Aux premiers rayons qui l'annoncèrent, elle n'avait plus rien vu, ni gave, ni barrière. C'était comme à la grotte : la Vierge, rien que la Vierge et sa blanche robe, et son voile, et sa ceinture bleue, et son auréole, et son doux regard, et ses sourires Seulement

la Mère de Dieu n'avait jamais apparu si glorieuse. Son visage semblait à l'enfant plus beau et plus rayonnant encore; la lumière, plus magnifique que jamais.

Cette apparition presque solitaire a té to ute pour l'enfant. On l'a peu connue, et elle n'a eu aucune influence sur la croyance du peuple.

La pauvre petite Bernadette avait rempli sa mission avec une simplicité pleine de courage, avec un dévouement plus fort que toutes les épreuves. Pour la Dame du rocher, elle avait combattu, elle avait souffert; elle devait souffrir et combattre encore. Le retour inespéré de la Sainte-Vierge témoigna qu'elle était contente de son enfant; et, dans les ineffables joies de ce quart d'heure du ciel, elle lui porta la récompense du passé avec la force de l'avenir.

Bernadette, depuis les apparitions

L'humble et bienheureuse petite fille que la Sainte- Vierge avait choisie pour faire, par elle, de si grandes choses, demeura, après les visites célestes ce qu'elle était auparavant; la Sainte-Vierge la garda dans toute sa simplicité, dans sa modestie, dans sa naïveté. Rien d'extraordinaire ne parut jamais depuis en elle, si ce n'est cette tranquille et douce humilité, avec laquelle elle bravait, pour ainsi dire, la vaine gloire et d'incessantes curiosités.

A l'école, elle jouait, sautait, s'amusait, faisait la ronde, comme les autres petites filles. Son intelligence était restée tout à fait ordinaire ; elle fut longtemps avant de savoir lire et écrire. Elle était pieuse, édifiante ; mais rien ne la distinguait des autres enfants pieux. Elle parlait peu ; son langage était assez incolore ; tout son mérite se résumait dans ce qui avait charmé la Reine des Anges : l'innocence d'un vie pauvre et obscure, la candeur de l'esprit, la droiture de la conscience.

Bernadette fit sa première communion en cette même année 1858, le 3 juin, jeudi de la Fête-DiEu. On s'attendait, pour ce jour-là, à quelque chose d'extraordinaire : il n'y eut rien ; rien qu'une bonne petite fille, faisant pieusement une bonne première communion.

Pendant deux années encore, Bernadette fréquenta l'école. Quelques mois après sa première communion, elle fut admise dans la congrégation de la Sain te- Vierge, où elle continua d'édifier tout le monde, sans étonner personne. En 1860, les Sœurs de la Charité de Nevers, qui desservaient l'hospice de Lourdes, en même temps quelles dirigeaient l'école, lui offrirent chez elles un abri tutélaire, et, à partir de ce jour, elle demeura sous leur toit. Elle était toujours la même ; sa santé était toujours débile, fatiguée par l'asthme, et, on peut bien l'ajouter, par les incessantes visites des pèlerins et des curieux.

Cette affluence augmentait de jour en jour. Fidèle à la grâce de publicité qui avait été le caractère des miracles de la grotte sacrée, Bernadette ne se dérobait aux regards, aux questions, aux indiscrétions même de personne. D'elle-même, elle ne parlait jamais des faveurs surnatu-

relies dont elle avaitété l'objet ; interrogée, elle répondait brièvement, avec beaucoup de netteté, et, chose étonnante, sans laisser percer la moindre émotion. C'était tout simplement un témoin, simple et sincère, qui disait ce qu'il avait vu, qui répétait ce qu'il avait entendu ; rien de plus, rien de moins.

Quand elle s'apercevait que les personnes qui l'interrogeaient avaient le parti pris de ne point la croire, elle évitait toute contestation. « Voilà ce que j'ai vu et ce que je sais, disait-elle sans amertume et presqu'avec indifférence; si vous ne voulez pas me croire, qu'y feraisje? » Et elle se taisait.

Dans les commencements, quand on la menaçait et quand on essayait de lui faire dire qu'elle mentait, elle répondait avec une fermeté au-dessus de son âge : « Faites tout ce que vous voudrez; moi, plutôt que de dire que mes paroles ne sont pas vraies, j'irai en prison. »

Le bon Dieu faisait cependant rayonner d'une manière inexplicable cette pure vérité des paroles de Bernadette; il lui donnait une puissance irrésistible, et cette enfant qui naturellement n'avait rien de ce qu'il faut pour convaincre et pour toucher, convainquait et touchait presque toujours. Un magistrat protestant, savant jurisconsulte, alla visiter un jour Bernadette avec un ecclésiastique do sa connaissance. Tous deux l'interrogèrent. Le protestant écoutait avec un intérêt profond ; peu à peu l'émotion le gagna, et il se mit à pleurer. «Monsieur l'abbé, dit-il en sortant, on peut contester, on peut essayer d'expliquer les prodiges de la grotte : pour moi, la force de conviction est ici ; cette enfant m'étonne et me touche. Il y a là quelque chose. »

Devant les contradictions sincères, Bernadette trouvait toujours avec un étrange bonheur la répartie qu'il fallait. Elle ne trouvait un peu de saillie que dans ces moments, où il s'agissait de défendre l'honneur de la vérité et par conséquent l'honneur de la Sainte-Vierge. Un excellent chrétien, feignant de ne pas croire que la . Sainte- Vierge se fût exprimée en patois béarnais, disait à Bernadette : « Tu te trompes, mon enfant. Le bon Dieu et la Sainte-Vierge ne comprennent pas ton patois ; ils ne savent pas ce misérable langage. — S'ils ne le savaient pas, monsieur, répondit doucement la petite fille, comment le saurions-nous nous-mêmes? Et s'ils ne le comprenaient pas, qui nous rendrait capables de le comprendre?...

« Comment la Sainte-Vierge a-t-elle pu t'ordonner de manger de l'herbe? lui dit une autre fois un esprit-fort, Elle te prenait donc pour une bête? — Est-ce que vous pensez cela de vous quand vous mangez de la salade? » repartit aussitôt l'enfant, avec un sourire.

Nous l'avons dit, ni Bernadette, ni ses pauvres parents, n'ont jamais rien voulu accepter des innombrables visiteurs qui, soit par bonté de cœur, soit pour les tenter, leur firent mille fois les offres les plus séduisantes. Les refus de l'enfant furent toujours si fermes, si accentués, que plusieurs ont cru que c'était là une des trois recommandations secrètes, adressées par la Sainte-Vierge à sa petite privilégiée.

Une dame connaissant la rigueur de sa délicatesse et en même temps la misère où vivaient ses parents, glissa furtivement un jour, dans sa poche, deux pièces d'or. Bernadette le sentit ; sa main retira vivement les deux

pièces, et avec un sentiment de dignité blessée, elle dit : « Madame, je vous remercie; mais je ne garderai pas votre or. — Mais, mon enfant, vos parents sont pauvres, reprit la dame avec tendresse ; je vous donne cela de tout mon cœur. Pauvre petite, vous n'avez peut-être pas toujours du pain. — Eh ! madame, pas toujours ; mais il m'en faut si peu ! » La généreuse dame dut reprendre son or.

Un autre jour, un bon prêtre, tout ému, lui offre une pièce d'argent. Elle refuse; il insiste; elle refuse encore. « Prenez, de grâce, dit le prêtre ; ce ne sera point pour vous : ce sera pour les pauvres. Vous aurez le plaisir de faire l'aumône. — Faites-là vous-même à mon intention, M. l'abbé, répondit Bernadette; cela vaudra mieux que si je la faisais moi-même. »

Cependant Bernadette devenait une jeune fille. A mesure qu'elle avançait dans la vie, elle se sentait de plus en plus dégoûtée du monde et du bruit, et elle résolut de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Après avoir été la messagère et l'apôtre de la Vierge Immaculée pendant les premières années du pèlerinage de Lourdes, après avoir fait ainsi un bien immense, incalculable, elle entra, en juillet 1866, au noviciat des Sœurs de la Charité de Nevers, elle y fit ses vœux, le 30 octobre 1867, sous le nom de Sœur Marie-Bernard. Elle avait alors un peu plus de vingt-trois ans.

Elle était toujours cette même petite Bernadette, simple, humble, douce, toujours sonffrante, toujours digne des regards immaculés de la Sainte-Vierge. * Sa physionomie, dit une personne qui a eu le bonheur de la voir tout récemment, sa physionomie a conservé le ca-

ractère et la grâce de l'enfance. Elle possède un charme incomparable, un charme qui n'est point d'ici-bas; sa vue seule élève l'âme; et on la quitte tout embaumé du parfum de l'innocence. D'ailleurs, rien d'extraordinaire, rien qui la signale aux regards et qui puisse faire deviner les faveurs sublimes dont elle a été l'objet. Dieu la visite encore, non plus par des apparitions radieuses, mais par l'épreuve sacrée de la souffrance. Elle est souvent malade et a le bonheur de beaucoup souffrir. Elle supporte ses douleurs avec une patience douce et presqu'enjouée. Plusieurs fois on l'a crue à la mort : « Je ne mourrai pas encore, » disait-elle en souriant.

Comme jadis, à Lourdes, à moins qu'on ne l'interroge, elle ne parle jamais des prodiges dont elle a été l'instrument. Elle ne cherche que la retraite, le silence et le recueillement.

« C'est toujours une bien charmante enfant, écrivait de son côté une Religieuse de la Communauté; elle est pieuse comme un ange, douce comme un agneau, simple comme une petite colombe. Que le bon Dieu daigne nous la conserver! Elle fait tant de bien à voir! »

Le jugement épiscopal et l'institution canonique du pèlerinage.

Dès les premiers mois, le vénérable Monseigneur Laurence, alors Èvêque de Tarbes, averti par le curé de Lourdes, s'était vivement préoccupé des événements extraordinaires dont la grotte de Massabieille avait été et continuait d'être le témoin. Le 28 juillet 1858, il avait nommé une commission composée d'ecclésiastiques doctes et prudents, de médecins et de savants aussi respectés pour leur savoir que pour leur caractère.

Longtemps, trop longtemps, ce semble, Mgr Laurence fit attendre sa décision. La Providence le voulait ainsi; elle voulait que le pèlerinage de Lourdes se fondât de lui-même, surnaturellement, et sans le concours d'aucune puissance terrestre, même de la plus divine de toutes, de celle de l'Église. Seule, la Sainle-Vierge Immaculée devait être l'âme de cette incomparable merveille, d'abord par ses apparitions mystérieuses à la petite Bernadette, puis par les incessantes et miraculeuses effusions de miséricorde dont la renommée s'étendait déjà dans toute la France.

Le jugement du prudent et pieux Évêque ne fut donc pour rien dans rétablissement et dans la gloire de Notre- Dame de Lourdes. Lorsque l'Évêque parla, le pèlerinage était fondé; il resplendissait de tout son éclat; et le dé-

cret de l'autorité ecclésiastique ne fit que certifier, que confirmer ce qui était. Avant de le porter, Mgr Laurence voulut voir et interroger lui-môme la jeune Bernadette. Dans une séance solennelle de la commission d'enquête, il la fit comparaître devant lui, et une dernière • fois elle renouvela son récit, répondant à toutes les interrogations que dictait à ces hommes la conscience du grand acte qu'ils préparaient. Lorsque, racontant l'apparition du 25 mars, Bernadette imita l'attitude et le geste de la « Dame » au moment où elle disait : « Je suis r Immaculée-Conception », on vit deux grosses larmes descendre sur le visage austère du vieil Évêque. Après la séance, il dit, encore tout ému : « Avez-vous remarqué cette enfant? » et il ne chercha point à dissimuler l'impression profonde qu'il avait éprouvée.

Enfin, la lumière étant pleinement faite, toutes les objections possibles ayant été consciencieusement discutées et complètement résolues, la foi, la saine raison et la science sérieuse ayant dit leur dernier mot, l'Évêque publia, le 18 janvier 1862, près de quatre ans après la première apparition, un décret portant jugement sur les apparitions de la grotte de Lourdes.

Le dispositif de ce décret solennel était ainsi conçu :

a Après en avoir conféré avec nos vénérables frères les Dignitaires, Chanoines et Chapitre de notre Église cathédrale ; le saint nom de Dieu invoqué ;

« Nous fondant sur les règles sagement tracées par Benoît XIV pour le discernement des apparitions vraies ou fausses ;

« Vu le rapport favorable qui nous a été présenté par la commission chargée d'informer sur l'apparition à la

grotte de Lourdes et sur les faits qui s'y rattachent;

« Vu le témoignage écrit des docteurs-médecins que nous avons consultés au sujet de nombreuses guérisons obtenues à la suite de l'emploi de l'eau de la grotte ;

« Considérant d'abord que le fait de l'apparition envisagé, soit dans la jeuue fille qui l'a rapporté, soit surtout dans les effets extraordinaires qu'il a produits, ne saurait être expliqué que par l'intervention d'une cause surnaturelle ;

« Considérant en second lieu que cette cause ne peut être que divine, puisque les effets produits étant, les uns, des signes sensibles de la grâce (comme la conversion des pécheurs), les autres, des dérogations aux lois de la nature (comme les guérisons miraculeuses), ne peuvent être rapportés qu'à l'Auteur de la grâce et au Maître de la nature ;

« Considérant enfin que notre conviction est fortifiée par le concours immense et spontané des pèlerins à la grotte, concours qui n'a point cessé depuis les premières apparitions, et dont le but est de demander des faveurs ou de rendre grâces pour celles déjà obtenues ;

« Pour répondre à la légitime impatience de notre vénérable Chapitre, du clergé, des laïques de notre diocèse, et de tant d'âmes pieuses qui réclament depuis longtemps de l'autorité ecclésiastique une décision, que des motifs de prudence nous ont fait retarder ;

« Voulant aussi satisfaire aux vœux de plusieurs de nos collègues dans TÉpiscopat, et d'un grand nombre de personnages distingués, étrangers au diocèse;

« Après avoir invoqué les lumières du Saint-Esprit et l'assistance de la Très-Sainte Vierge.

« Avons déclaré et déclarons ce qui suit :

« Nous jugeons que I'Immàculée Marie, Mere de Dieu, a réellement apparu à Bernadette Soubirous, le II février 1858 et jours suivants, au nombre de dix-huit fois, dans la grotte de Massabieille, près la ville de Lourdes : que cette apparition revêt tous ks caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire certaine. »

Mgr Laurence ajoutait qu'il soumettait ce jugement au jugement suprême du Pontife Romain; il autorisait pour son diocèse le culte de Notre-Dame de Lourdes et, poursuivait-il, « pour nous conformer à la volonté de la Sainte-Vierge, plusieurs fois exprimée lors de l'apparition, nous nous proposons de bâtir un sanctuaire sur le terrain de la grotte, qui est devenu la propriété des Évêques de Tarbes. » Et, à cet effet, le pieux Évêque faisait appel à la charité de tous les fidèles jaloux de la gloire de l'Immaculée-Conception.

Quelques années après, sans porter un jugement proprement dit sur les apparitions sacrées de la grotte, le Souverain-Pontife confirmait indirectement la sentence de l'Évêque de Tarbes. Dans un beau Bref, adressé le 4 septembre 1869, au célèbre historien de Notre-Dame de Lourdes, le Pape le félicitait de ce qu'il venait « de prouver et d'établir la récente apparition de la trèsmiséricordieuse Mère de Dieu ; et cela, d'une telle manière, que la lutte même delà malice des hommes contre la miséricorde divine sert précisément à faire ressortir avec plus" de force et d'éclat la lumineuse évidecc dn fait. » On peut donc désormais graver sur le rocher do Massabieille, avec la signature auguste de Pie IX, ces paroles que l'Esprit de Dieu a dictées à son cœur : « L'ap-

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parition de Flmmaculée-Conception dans la grotte de Lourdes est un fait d'une vérité éclatante. »

L'appel du vénérable Évêque fut entendu. Un magnifique plan d'église fut adopté : il devait coûter des millions; il offrait des difficultés prodigieuses; Mgr Laurence ne consulta que sa foi ; il ne voulut se préoccuper que de la gloire de la Vierge Immaculée. Les travaux commencèrent au mois d'octobre 1862, et quatre ans après, le 21 mai 1866, la sainte Messe fut célébrée pour la première fois dans la crypte qui devait porter le nouveau sanctuaire.

Mais auparavant, une première solennité avait déjà célébré les gloires de Notre-Dame de Lourdes, et réalisé le désir dont la petite Bernadette avait été jadis la messagère : « Je veux qu'on vienne ici en procession, » Il s'agissait d'inaugurer et de bénir la statue de Notre- Dame de Lourdes dans la grotte, dans l'excavation ovale, à l'endroit même où l'Immaculée avait daigné apparaître tant de fois. Le 4 avril 1864, six ans après les miraculeuses apparitions, Mgr Laurence, entouré d'un nombre immense de prêtres et de fidèles, bénit solennellement la statue de marbre que le talent et la foi d'un artiste lyonnais avaient tâché de rendre ressemblante.

Cette statue représente la Sainte-Vierge au moment où elle a dit à Bernadette, le 25 mars : « Je suis l'Immaculée-Conception. » Elle a été sculptée d'après les indications précises de Bernadette, et représente, aussi peu imparfaitement que possible, la vérité des lignes et des détails. Mais, hélas ! que peut la main de l'homme, lorsqu'il lui faut reproduire, avec des éléments matériels, les choses célestes et divines? Lorsque la bonne Ber-

nadette vit cette belle statue, elle dit : « Ah ! c'est bien beau ! mais... ce n'est pas Elle ! La différence est comme de la terre au ciel. »

Le jour de l'inauguration de la crypte, Bernadette eut le bonheur de voir de ses propres yeux le triomphe de son immaculée Bienfaitrice. Toute la ville de Lourdes, tout le diocèse était en fête; et le souvenir de ce jour est encore vivant dans tous les cœurs.

Les terrains environnants, achetés par l'évêché, ont été appropriés aux besoins du pèlerinage. Le sol de la grotte a été nivelé, et l'eau miraculeuse qui jaillit au fond, à gauche, est reçue maintenant dans un bassin de marbre blanc, d'où elle s'écoule dans le gave. La grotte demeure telle qu'elle était lors des apparitions. La crypte et l'église sont posées au-dessus des roches Massabieille, comme une splendide couronne offerte à l'Immaculée- Conception. La flèche s'élève à trois cents pieds au-dessus de la grotte. •

Les besoins du pèlerinage ont nécessité la fondation d'une maison spéciale de missionnaires, qui reçoivent les processions, accueillent les pèlerins, entendent les confessions et distribuent aux fidèles la sainte Eucharistie et la parole de Dieu.

Les miracles de Notre-Dame de Lourdes.

Des miracles de tout genre s'opèrent sans discontinuer pour ainsi dire, soit à la grotte même, soit au loin, par l'usage de l'eau de la Sainte- Vierge, ou même par la seule invocation de Notre-Dame de Lourdes, a II y en a tant que nous ne les comptons plus, » me disait naguère l'excellent Supérieur des missionnaires.

Lorsque Mgr Laurence porta son jugement, il fit publier en même temps le récit de sept guérisons, toutes de la seule année 1858, et qui avaient été reconnues absolument miraculeuses par les médecins de la commission. Déjà nous en avons raconté trois: la guérison subite de l'œil du pauvre Louis Bouriette; la quasi-résurrection du petit Justin; la guérison instantanée des plaies béantes et des infirmités incurables du jeune Henri Busquet. Voici les quatre autres :

Blàisette Soupenne, de Lourdes, avait aux yeux une maladie invétérée qui résistait depuis trois ans aux médicaments et à l'usage des eaux thermales. Une opération chirurgicale était reconnue indispensable. Blàisette se lava deux jours à la grotte, et aussitôt ses yeux devinrent parfaitement sains.

Catherine Latapie-Chouat, de Loubajac (Hautes-Pyrénées), gardait, des suites d'une luxation, son bras droit très-faible, deux doigts roides et fermés. Obéissant à

une inspiration pressante, elle va plonger sa main dans l'eau de la fontaine. Soudain les doigts s'ouvrent et restent souples. Le bras reprend toute sa vigueur.

Madame veuve Madeleine Rizan, de Nay, à la suite d'une violente attaque de choléra, en 1834, s'était trouvée tout estropiée: elle boitait; sa main gauche était douloureuse; ses membres toujours glacés; elle mangeait à peine, ne digérait pas, vomissait habituellement, tombait en de fréquentes défaillances. En 1858, on crut quelle allait mourir. Elle se mit à cracher le sang; ses membres très-enflés se contractèrent; tout mouvement dans son lit lui était impossible.

Elle boit de l'eau de la grotte ; instantanément elle sent sa main guérie ; on promène l'eau sur les parties malades de son corps : le mal disparaît de partout, successivement et soudainement chassé par l'eau miraculeuse. La malade se lève, mange du meilleur appétit et recommence à vivre, comme les personnes qui jouissent de la meilleure santé.

Mademoiselle Marie Moreau, de Tartas (Landes), était, depuis deux mois, atteinte d'un mal d'yeux, et le traitement le plus habile, pas plus que les bains de mer, n'en arrêtaient le progrès. La jeune fille allait inévitablement et bientôt se trouver aveugle. Sa famille, apprenant, la prodigieuse guérison de madame Rizan, commence une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes.

Le premier soir, la jeune malade se couche avec des compresses d'eau de Lourdes sur les yeux. Le lendemain, à son réveil, sa vue lui est entièrement rendue.

Durant les quatre premières années, cent quarantequatre miracles de premier ordre furent constatés et

enregistrés, sans compter des centaines, des milliers d'autres, tout aussi réels, quoique moins saillants.

A la gloire de la Vierge Immaculée, pour la consolation de la foi et de la piété des fidèles, pour l'encouragement des pauvres malades, des infirmes, de tous ceux qui souffrent, pour la confusion des esprits forts et des médecins impies ou lâches, nous rapporterons encore quelques-uns de ces beaux prodiges qui se sont opérés depuis lors. Ils manifestent avec une évidence irrésistible la vérité de la foi catholique, et d'une manière toute spéciale la légitimité, la fécondité divine du culte de la Sainte-Vierge et de la dévotion au mystère de l'Immaeuiée-Conception.

Observons-le cependant: quelque nombreux, quelqu'incessants que soient les miracles de Lourdes, il ne faut pas oublier que là, comme dans tous les autres sanctuaires de Marie, le miracle n'est et ne peut être que l'exception. Qui dit miracle dit intervention extraordinaire de la toute-puissance divine au milieu des choses humaines. Il serait donc ridicule de s'imaginer qu'il suffit de boire de feau de Lourdes, ou de faire une neuvaine, ou même d'aller en pèlerinage à la grotte miraculeuse, pour être infailliblement délivré d'une infirmité, d'une maladie.

La confiance en Y Immaculée-Conception ne saurait certes être trop grande, trop entière; mais il faut que cette confiance soit toujours dominée par un profond amour de la volonté de Dieu et par la soumission la plus absolue aux voies secrètes par lesquelles nous conduit la Providence. Toujours, entendez bien ceci, toujours la Mère de miséricorde accueille et exauce nos prières;

mais elle les exauce à sa façon, non à la nôtre; elle les exauce divinement, nous accordant ce qui est le mieux, le plus sanctifiant pour nous. La souffrance est si souvent la grâce des grâces et le plus réel de tous les biens! Si la Sainte-Vierge ne juge pas à propos de guérir les maux de notre corps, toujours, n'en doutez pas, elle obtient, elle accorde des grâces de résignation, de foi vive, plus utiles mille fois que toutes les guérisons.

Allons donc à la Vierge Immaculée de Lourdes avec ces sentiments élevés, seuls dignes de cœurs chrétiens ; et parce que nous n'aurons pas été, comme tant d'autres, l'objet d'un miracle, ne soyons pas assez simples pour croire inutile cette neuvaine, cet usage confiant de l'eau de la grotte, ce pèlerinage long et pénible, que n'a point couronné une guérison ardemment demandée, impatiemment attendue. Ce qui est hors de doute, c'est que jamais Ton n'implore en vain la Mère de Dieu, et qu'on ne saurait trop recourir à son cœur maternel.

Guérison subite d'un protestant libre penseur.

Je tiens à rapporter tout d'abord un charmant petit miracle, empreint d'une certaine originalité, et qui m'a été raconté à moi-même par un des pieux missionnaires de Lourdes, lequel en a été le témoin oculaire. Il s'est .opéré sur un libre-penseur, protestant, qui pensait si

peu à le demander, qu'il en fut non-seulement stupéfait, mais vexé.

C'était un artiste, M. Max M..., assez connu dans un des principaux rendez-vous d'eaux thermales des Pyrénées. Il y dirigeait avec un véritable talent, durant la belle saison, l'orchestre d'un grand casino-concert. Il était très-affecté depuis quelque temps, en voyant croître sur sa main droite une loupe dont la médecine et la chirurgie ne pouvaient arrêter les progrès. En 1866, cette loupe, vainement comprimée par une plaque de plomb, était presque grosse comme un œuf; déjà elle empêchait le pauvre artiste de fermer la main et de se servir librement de son archet.

Sa femme était catholique; jusqu'à quel point? je l'ignore; mais enfin, elle n'était ni protestante ni librepenseuse. Une amie fort pieuse ayant décidé cette dame à l'accompagner à la grotte de Lourdes, M. Max M... consentit à être de la partie, qu'il regardait, cela va sans dire, comme une excursion curieuse et non point comme un pèlerinage.

Quand ils arrivèrent devant la grotte, il n'eut pas même le bon goût de se découvrir et de laisser là son cigare. Debout, la casquette sur la tête, fumant au milieu de tout un peuple de pèlerins pieusement agenouillés, il regardait froidement et dédaigneusement les détails de la grotte.

L'amie de sa femme s'approcha de lui : « Monsieur Max, lui dit-elle, il faut que la Sainte-Vierge vous guérisse. Venez avec moi et buvez de l'eau miraculeuse. » D'abord l'artiste résista et leva les épaules ; mais la pieuse dame insistait. «Qu'est-ce que cela vous fait? lui disait-elle.

Faites-le pour moi. Buvez de cette eau; elle est trèsfraîche et excellente. » »

« Au fond, pensa le libre-penseur, si cela ne me fait pas de bien, cela ne me fera pas de mal ; et il s'approcha de la source, un peu en ricanant. La dame lui présenta un verre, qu'il avala d'un trait... La loupe avait disparu. « Ah, mon Dieu ! » s'écria-t-il en pâlissant et en se rapprochant vivement de sa femme qui priait à genoux. « Ma chère, lui dit-il tout ému, je suis guéri. — Laissemoi donc ! lui répartit-elle avec un peu d'humeur. Ce n'est pas bien de te moquer toujours ainsi de mes convictions. — Mais je ne me moque pas. Tiens ; regarde : ma loupe n'y est plus. »

La pauvre femme ne pouvait en croire ses yeux. La plaque de plomb flottait sur la main, dont la peau, les articulations, les chairs étaient subitement revenues à leur état normal. Avec son amie, elle se jeta à genoux en fondant en larmes.

Quant à lui, pâle comme un mort, il ne savait quelle contenance prendre. Il s'était découvert instinctivement ; il avait jeté le cigare, et ne pouvait s'empêcher de dire, de répéter tout haut : « Je suis guéri, guéri tout de bon. La Vierge m'a guéri. » Le Père missionnaire, qui était là, lui demanda de laisser en ex-voto, pour être suspendue à la grotte, la petite plaque de plomb, avec les attaches qui comprimaient la loupe disparue. Il y consentit; et aujourd'hui encore, ce modeste ex-voto se voit à la grotte.

M. Max M... s'en alla guéri, mais non converti. Espérons qu'il tirera quelque jour les conséquences logiques de sa guérison si évidemment miraculeuse, et que l'Im-

maculée Vierge de Lourdes le débarrassera tôt ou tard de l'énorme loupe de l'hérésie qui jusqu'ici Ta empêché d'ouvrir les yeux à la céleste lumière de l'Évangile et de l'Église.

Les miracles ne convertissent pas toujours : témoins ceux que Notre-Seigneur accumulait devant les scribes et les pharisiens ; mais quand ils ne convertissent pas, ils condamnent sans rémission. On peut dire des miracles ce qui est dit de l'Eucharistie : « Vita bonis, mors malis. Pour les bons, c'est la vie ; pour les méchants, c'est la mort. » Pour croire, même après un miracle, il faut être sincère et humble.

Les yeux du petit Pierre Estournet.

Madame Estournet, de Tarbes, avait, en J 864, un petit garçon, nommé Pierre, qu'elle nourrissait et qui commençait un mal d'yeux. Pensant que ce n'était qu'un de ces bobos accidentels auxquels sont sujets les tout jeunes enfants, elle ne s'en préoccupait pas. Un jour qu'elle portait l'enfant sur son bras, un médecin, ami de la famille, l'arrête pour voir le petit Pierre, a II a un peu mal aux yeux, dit-elle. — Oh ! vous avez là un superbe enfant! Mais ce mal aux yeux? qu'est-ce donc? dit d'un air préoccupé le docteur en retournant les paupières du petit. Malheureuse! cet enfant va devenir aveugle 1 »

La pauvre mère fut effrayée. « Ce n'est point sérieuse-

ment que vous me dites cela? Est-ce bien vrai? » Pour toute réponse, le médecin lui montra les yeux de Pierre. L'intérieur en était hideux : une boule de chair d'un rouge vif, trempée d'une sorte de pus. Madame Estournet s'en alla désolée. Bientôt une forte pensée de foi vint la ranimer : elle songea à l'eau de la grotte.

Elle montra cependant son fils à un autre médecin. « Le mal est grave, bien grave, lui dit celui-ci ; vous avez fort à craindre que l'enfant ne devienne aveugle ; il est trop tard peut-être. Pourquoi donc avez-vous attendu jusqu'à cette heure? — Oh! mon Dieu! je ne soupçonnais pas ceci ! » s'écrie en pleurant la pauvre mère. Une ordonnance est écrite. Il fallait tous les jours verser sur le mal une goutte de liquide très-énergique qui devait rapidement consumer ces chairs.

Madame Estournet était douée d'une rare désision de caractère et d'une foi très-vive. Son parti fut pris sur-lechamp. Elle se tourne vers la Sainte-Vierge et lui dit : « Pas de remède ! C'est vous, ô Marie, qui guérirez mon enfant par l'eau de la grotte. » Et elle jeta au feu l'ordonnance du médecin.

Elle examine de nouveau les yeux de son pauvre enfant; ils lui parurent plus profondément atteints qu'elle n'avait su le voir encore. Hors d'elle-même, elle tombe à genoux devant une statue de la Vierge, et longtemps dit à haute voix : * Guérissez-le moi ! oh ! guérissez-le moi! »

Puis, toute tremblante, elle fait couler sur les yeux du petit Pierre quelques gouttes de l'eau miraculeuse. La paupière remue à peine. Une sorte de désespoir s'empare de la mère. «Oh! ce n'est pas possible, se disait-elle;

non, non, il ne guérira pas : je ne mérite pas un miracle. »

Un peu plus tard, ne pouvant contenir son impatience, elle ôte l'enfant du berceau, lave encore ses yeux avec l'eau de la grotte ; puis le prend entre ses bras pour voir s'il regardera. Son beau-père et une femme de la maison étaient là. Elle appelle Pierre et le caresse pour le provoquer à regarder. L'enfant ouvre faiblement les paupières et, les yeux à peine dessillés, tourne lentement la tête du côté où on l'appelle. « Oh ! il sera aveugle, dit la mère d'un accent désolé. — Mais non ; voyez, madame, dit la voisine, il vous regarde ! » La mère troublée ne savait point l'apercevoir. Mais sa confiance en Marie domina ses frayeurs ; elle se remit à espérer.

Trois jours se passèrent dans l'angoisse et la prière. « 0 Notre-Dame de Lourdes ! ô Vierge de la grotte, guérissez mon enfant ! » C'étaient là à tout instant les paroles de son cœur et de ses lèvres ; elle les répéta des milliers de fois.

Elle versait chaque jour sur les yeux malades des gouttes de l'eau de la grotte, sans employer aucun remède. Le troisième jour, elle venait d'essuyer les paupières du petit; elle les regardait, inquiète. Mais voici que l'enfant ouvre les yeux, les fixe doucement sur sa mère, sourit, regarde encore ; les yeux étaient clairs et brillants. «Je devins folle de joie ! disait-elle au missionnaire à qui elle a raconté le fait. Je tombai à genoux devant la Vierge. Puis, que fis-je? je n'en sais trop rien. Ce que je sais, c'est que je sautai au cou de la Vierge, et qye je la couvris de baisers. Ah ! elle me rendait mon enfant ! »

Le médecin arriva. Madame Estournet lui présenta son petit Pierre en disant : « Je suis contente ; je le crois guéri. Mais examinez-le bien, que vous en semble? — 11 esl guéri, dit le docteur après un moment d'observation attentive; le remède a été heureusement rencontré, n'est-ce pas? — Mais dites, est-il bien guéri? m'en répondez-vous ? — Oui. — Eh bien , docteur, ce n'est point votre ordonnance qui l'a guéri. Il faut que je vous l'avoue, je l'ai mise au feu. — Malheureuse! — Quand vous l'écriviez, déjà je pensais : Je n'en ferai rien; j'ai un meilleur remède. Savez-vous, docteur, ce qui a guéri mon petit Pierre? c'est l'eau de la grotte, et elle seule. »

On n'a pas rapporté la réponse du médecin.

Aujourd'hui, en 1871, le petit Pierre Estournet a sept ou huit ans, beaucoup de vivacité et des yeux magnifiques,

Une jeune mourante instantanément ressuscitée

En 1858, mademoiselle Broca, demeurant à Bordères, près Tarbes, était malade depuis vingt mois, à la suite

de grands chagrins de famille. On n'espérait guère plus de la médecine. Son confesseur lui conseilla une neuvaine à la Vierge de la grotte. Mademoiselle Broca se récria : « Que me demandez-vous là, mon père? Est-ce que vous y croyez , vous ? » Elle se souvient encore de

ces paroles. Certes, ce n'était pas l'impiété qui les lui dictait ; tcuite sa vie, elle avait été très-pieuse et elle aimait tendrement la SainterVierge. Mais les apparitions de Lourdes étaient fort contestées alors, et autour d'elle on n'y croyait guère.

Il fallut un commandement pour la décider. Sa servante alla donc chercher de l'eau à la source de Massabieille. La malade en but pendant neuf jours. Au terme de la neuvaine, on lui porta le Saint- Viatique ; et pendant la messe offerte à son intention, elle se trouva soudainement soulagée ; le soir, elle sentit que le mal était arrêté; le lendemain, elle quittait son lit. Sa foi en Notre- Dame de Lourdes devint profonde et aimante. Ce n'était cependant là qu'un petit échantillon des grâces qu'elle devait recevoir plus tard. La convalescence dura trois mois, et il resta à la jeune fille une fatigue habituelle. Au fond, elle n'était pas guérie.

Elle avait promis à la Vierge de l'aller remercier à Lourdes. Depuis ce temps, parmi les préoccupations douloureuses qui affligeaient son existence, le souvenir de son engagement et le désir de voir la grotte devinrent, sa pensée dominante. Mais sa faiblesse constante et d'autres raisons encore entravèrent son projet. En octobre 1862, une grave maladie vint en rendre l'exécution absolument impossible.

Le 1er janvier 1863, mademoiselle Broca était clouée dans son lit. Le médecin parla de phthisie. La poitrine et les reins de la malade étaient rongés par une douleur sourde qui souvent devenait aiguë. La fièvre la minait en même temps, et pendant toute une année la jeta dans de très fréquents délires. Sa faiblesse était extrême.

La pauvre malade n'avait pris ni viande, ni bouillon depuis 1858. Il lui était presque impossible de manger, et elle s'en allait lentement. Les sens se perdaient un à un; et ce qui exaspérait ses souffrances, presque jamais elle ne trouvait un instant de sommeil. On lui administra l'Extrême-Onction au mois d'août.

Elle ne mourut pas ; elle ne vivait pas non plus, est-il écrit dans le rapport fait à Mgr l'Évêque de Tarbes. Il lui était permis de se tenir levée environ une heure par jour ; mais on peut dire que la mort était commencée dans tous ses organes. Elle entendait à peine; elle voyait très-peu ; son gosier n'avait plus de son ; quelques pas très-lents l'essoufflaient; son corps voûté semblait se tordre; sa nourriture était, à peu près exclusivement pour deux jours entiers, un verre de lait. La tête s'affaiblissait aussi, et la mémoire s'engourdit si bien, que mademoiselle Broca perdit entièrement le souvenir de ses prières vocales. De toutes les ruines qui s'étaient faites en elle, celle-ci fut la plus désolante pour son âme profondément chrétienne. La piété était l'unique douceur de sa vie, ou, pour mieux dire, sa vie même.

Dans cette multitude de douleurs physiques et morales, un souvenir se présentait souvent à son esprit, et la peinait vivement. C'était le remords de n'avoir point accompli, quand il était possible encore, le pèlerinage de Lourdes, et la crainte que sa maladie ne fût un châtiment du ciel. Elle souffrit beaucoup de cette pensée, et peu à peu le dessein d'exécuter à tout prix sa promesse remplit son âme et devint comme un besoin. Mais aller à Lourdes était une chose impossible; le vouloir, une folie.

Elle tremblait d'en faire la demande ; sa conscience le lui fit oser au mois de novembre 1864. Son confesseur renvoya le pèlerinage au printemps. Mais le moment venu, en 1865, comme l'état de la malade se trouvait aussi grave, il n'osa prendre sur lui la responsabilité d'une telle décision, et il demanda le conseil d'un vicaire-général du diocèse. La foi de mademoiselle Broca et sa confiance héroïque en Notre-Dame de Lourdes l'emportèrent sur la prudence. Il fut répondu : « La confiance de la malade suppléera aux forces qu'elle n'a plus. »

Le jour est fixé; une neuvaine commence et se continue au milieu de la fièvre, des douleurs de poitrine et de tête, au milieu de la plus alarmante faiblesse. Depuis dix-sept jours, la malheureuse jeune fille n'avait avalé qu'une petite quantité d'eau, et encore avec bien de la peine. On craignait de ne pas la voir revenir vivante de son pèlerinage ; elle-même était persuadée qu'elle allait à Lourdes pour y mourir.

Avant le jour du départ, elle fit ses dispositions suprêmes. Elle dicta son testament, désigna le lieu de sa sépulture, se confessa comme pour la dernière fois, recommanda à la charité de son directeur une vieille et fidèle servante, et attendit le lendemain en disant : « Je mourrai ; mais ce sera en accomplissant ma promesse à la Sainte-Vierge ; je mourrai heureuse. »

Le 22 avril, une voiture entrait dans la cour de la maison. Deux personnes qui devaient accompagner mademoiselle Broca la soutiennent pour descendre. Au bas des escaliers, elle entre en défaillance : on la fait asseoir, et enfin on la pose comme une mourante sur des cous-

sins, dans l'intérieur de la voiture. Le conducteur effrayé se repentait d'être venu ; il pensait devoir ramener un cadavre. La servante et l'amie de la malade furent pendant la route dans des transe? continuelles : la pauvre infirme resta tout le temps comme en agonie. Elles lui faisaient respirer de l'éther ; elles s'ingéniaient pour lui épargner les cahots. La voiture marchait avec une extrême lenteur; le conducteur dut arrêter trois fois : la malheureuse, fatiguée par l'ébranlement, s'évanouissait.

On arrive enfin. Les chevaux avancent aussi près que possible du rocher. A cette époque, le large quai par où l'on aborde aujourd'hui la grotte n'existait pas encore, et il n'y avait, du point où la voie tourne et suit le gave, qu'un sentier, étroit et difficile.

La malade, enlevée de la voiture, est posée sur une chaise, Un ouvrier s'offre à la porter sur ses bras ; mais, dans sa modestie, elle avait demandé à ne .pas être touchée par des hommes, quoi qu'il pût arriver. Ses deux compagnes la soulèvent donc avec sa chaise et, • Tune d'elles marchant à reculons, elles avancent avec peine et tremblantes vers la grotte. Aux premiers mouvements, mademoiselle Broca avait perdu connaissance.

La chaise est placée devant la grotte : la pâmoison durait encore. La servante courut à la voiture chercher les coussins, tandis que sa maîtresse moribonde retrouvait lentement ses sens. L'amie restée avec elle puisait de l'eau en priant.

Mademoiselle Broca, engourdie encore, avait à peine repris le sentiment de son existence, que son amie lui dit : « Buvez. » Elle avala une gorgée sans s'en rendre ix. • 2\

compte; puis une seconde. A la troisième, soudainement, une douleur inimaginable, un ébranlement surnaturel semble broyer tous ses membres. Ce fut rapide et terrible, comme si la foudre traversait son corps.

Elle lève les yeux, aperçoit la blanche statue. Toute douleur était passée ; un bonheur immense pénètre son âme et son corps. La première parole de son cœur éperdu fut: c< 0 Marie !... Je ne le mérite pas!... Guérie! guérie!... Oui, je suis guérie!» criait-elle en son cœur, tandis que l'émotion remuait les profondeurs de son âme. Oh! Makie! pourquoi?... pourquoi?... » Elle se perdait dans le sentiment profond de son indignité et dans une douceur inconnue. En même temps une éblouissante clarté illuminait son âme, et peut-être ses yeux (elle ne sait pas le dire). Moment du ciel! il dura quelques secondes à peine ; mais sa vie n'en a pas connu de pareil. Cependant, elle n'avait point encore parlé. .

Tout à coup, encore assise, d'une voix sonore etfré- • missante, les yeux sur la Madone, elle dit: « Rcgina cœli, lœtare»... Sa mémoire retrouvait soudainement cette prière. Quand elle l'eut achevée, elle se lève. Son amie ne respirait pas. Elle voyait une résurrection. Mademoiselle Broca tombe sur ses genoux: depuis un an, elle n'avait pu les ployer.

Elle demeura longtemps immobile. Tout son être nageait dans un calme doux et profond; son âme était sereine, sans bruit, et possédait la pleine paix. Bientôt les larmes coulèrent; son amie, silencieuse et ravie, pleurait à côté d'elle. Elles récitent ensemble le chapelet des sept douleurs. Mademoiselle Broca qui, depuis un

an, n'avait pu arrêter les yeux sur un livre, lit les mystères.

Elle se lève: son amie voit se dresser de toute sa hauteur ce corps si longtemps et tout à l'heure encore ployé sur lui-même. La chère ressuscitée marche sans nulle difficulté, avec l'entière liberté de ses mouvements. Toutes trois vont s'asseoir. Mademoiselle Broca mange un œuf dur et du pain. C'était une multiplication de prodiges.

En ce moment, M. le curé de Lourdes arrivait à la grotte. On lui raconte l'événement, et il tire de sa poche un journal, pour éprouver les yeux de mademoiselle Broca. Elle lit rapidement et sans la moindre hésitation.

Cependant, le moment de partir était arrivé. On imagine la ferveur des trois voyageuses prosternées pour demander une nouvelle bénédiction, et l'attendrissement du dernier regard de mademoiselle Broca sur l'image de Celle qui venait de lui rendre la vie.

Elle passe d'un pas ferme et sans soutien d'aucune sorte dans ce sentier où, une heure auparavant, on la portait à demi-morte. Le voiturier ne la reconnaît pas, et n'en veut pas croire ses yeux. Elle monte seule en voiture. Les coussins étaient devenus inutiles, et le conducteur donna l'allure qu'il voulut à ses chevaux. Pas la moindre incommodité, pendant tout le voyage. Arrivée chez elle, à Bordères, mademoiselle Broca traversa la cour, et monta très-aisément les escaliers. Là, elle rencontra une amie: « Bonjour! » lui dit-elle. A cette voix, l'amie regarde, stupéfaite. « Quoi! s ecrie-t-elle... c'est toi? — Mais oui, c'est bien moi! » Et les deux amies s'embrassent avec transport. Quand la jeune personne

s'est bien assurée que mademoiselle Broca est guérie, elle s'écrie: « Je ne voulais pas croire... je crois! je crois ! »

Le lendemain, dimanche de Quasimodo, mademoiselle Broca faisait, devant la moitié de la paroisse, la sainte communion à la première messe. Le bruit de la guérison avait commencé à se répandre, la veille au soir. A. partir de ce moment, ce fut la conversation du bourg entier, et la malade qui hier succombait de douleurs et de faiblesse, eut à se donner tout le jour en spectacle. Sa chambre ne désemplissait pas. Elle parla sans cesse, jusqu'au soir, pour raconter ce que la Vierge Immaculée venait de faire à la grotte. De sa terrible maladie, il ne lui restait que de la pâleur.

Dès le lendemain, elle reprit ses occupations interrompues depuis trois ans ; ses couleurs revinrent bientôt, et quelques jours plus tard, elle put faire à pied de longs trajets.

Au bout de deux semaines cependant, le bon Dieu voulut éprouver sa fidélité, en lui retirant subitement la faculté de lire. Mais sa guérison demeura entière, et sa santé s'est maintenue habituellement bonne.

L'étonnement fut grand dans le pays. La foi en Notre- Dame de Lourdes gagna les indifférents et conquit des esprits hostiles; la confiance s'accrut, et la prière se tourna avec plus d'espérance que jamais vers la grotte miraculeuse. Un homme du monde fut touché jusqu'à la conversion entière. Il ne fréquentait pas les sacrements; la guérison de mademoiselle Broca le rendit catholique fidèle, et le prépara à la plus édifiante mort.

Plusieurs médecins avaient vu la malade durant ses

longues souffrances. Leur pensée à tous était qu'elle ne pouvait guérir. Celui de Bordères, découragé, avait depuis longtemps cessé de la visiter, donnant pour raison que son art n'avait rien à faire sur une personne impuissante à prendre un remède quelconque. Après le prodige de la grotte, l'un d'eux, homme grave et distingué, dit: « Rien n'est impossible à Dieu; il peut sauver quand la science humaine est à bout. » Un autre s'écria avec dépit: « Cette dévote a dû se mettre d'acord avec les prêtres. »

Depuis sa guérison, mademoiselle ftroca vient, toutes les années, à la grotte, le 22 avril, célébrer pieusement son bel anniversaire. Elle y vient avec l'amie qui partagea, en 18G5, les angoisses et les joies du premier pèlerinage.

Par un sentiment facile à comprendre, elle se refusa d'abord à livrer à la publicité les précieux détails qu'on vient de lire; elle ne s'y décida qu'en vue de la plus grande gloire de la très-sainte et tout immaculée Vierge Marie, qui avait daigné faire en elle et pour elle de si grandes choses.

Guérison subite d'un ancien gendarme.

Jean-Marie Fosses, originaire de Trébons (Hautes-Pyrénées), gendarme en retraite et aujourd'hui aubergiste à Arzacq (Basses-Pyrénées), a été guéri soudainement

d'un mal incurable, le 11 novembre 1867, à la grotte de Lourdes.

Le premier jour du mois d'août 1807, Fosses, convalpcoont d'une longue maladie, était assis devant la porte d*i >a maison, et respirait l'air frais du soir. Tout à coup il sentit une vive chaleur lui monter au visage; puis, une sueur froide; et son cou se roidit. Bientôt une atroce douleur se mit à fouiller sa tête avec une sorte de rage. A partir de ce moment, le pauvre homme ne connut plus de repos. Les nuits surtout étaient désolantes ; pendant plusieurs. heures, toujours les mêmes, le supplice devenait intolérable, étrange. Il lui semblait qu'à l'intérieur sa tête était traversée dans toutes les directions, tandis qu'elle était rongée et comme hersée à la surface.

Le médecin essaya de combattre ce mal affreux ; mais sans aucun succès. Pour comble d'ennui, le pauvre malade se repaissait d'imaginations sombres et fatigantes; l'inquiétude, l'impatience le gagnèrent; il entra dans une exaspération permanente. Sympathique autrefois, bon, aimant, maître de son humeur, Fosses gémissait de se trouver, malgré lui, presque constamment irrité et brutal. L'impuissance de se dominer le rendait encore plus malheureux.

Il acceptait toute sorte de remèdes. Mais les médicaments se multiplaient, les semaines s'écoulaient, et jamais, jamais un apaisement.

Au mois d'octobre, il ne mangeait presque plus. Dévoré par son incessante douleur, privé de sommeil, il dépérissait à vue d' œil, et se trouvait dans un délabrement affreux.

Pensant bientôt mourir, il fit revenir, pour les em-

brasser une dernière fois, son fils et sa fille alors absents. Quelques jours après, celle-ci ayant dû retourner chez sa grand'mère : « Adieu, ma pauvre enfant, lui dit en pleurant le malade ; adieu, je ne te reverrai plus. »

Découragé, irrité, Fosses ne voulut plus essayer d'aucun remède. Le médecin insista inutilement. « Vous êtes, vous, bon et dévoué, lui dit énergiquement le pauvre malade; mais, de tous vos remèdes, pas un ne ma soulagé ; ils me tuent; inutile que vous en ordonniez encore. »

Sur ces entrefaites, un colporteur s'arrêta à l'auberge. Fosses était au coin du feu, silencieux et abattu. Il lui raconte sa triste histoire et son découragement. « Eh bien! dit le voyageur, j'ai été comme vous ; comme vous, bien malade ; comme vous, désespéré. J'ai consulté les médecins, fait des remèdes trois années entières : tout en vain. Et je suis guéri. Mais ce ne sont pas les hommes qui m'ont guéri, je ne dois rien aux hommes. J'avais au cou une vieille plaie alTreuse d'où coulait une suppuration abondante. Je souffrais cruellement. Mon état et mon peu de ressources me forçaient à voyager, Dieu sait avec quelles peines. J'ai été aux eaux de Cauterets, de Bagnères-de-Bigorre, de Bagnères-de-Luchon ; j'ai dépensé beaucoup d'argent. Argent et courses inutiles.

« On m'avait parlé de Notre-Dame de Buglose et de ses miracles. N'attendant plus rien des hommes ni des eaux minérales, je voulais me tourner du côté do la Sainte- Vierge. Je tentais à Barèges un dernier essai des eaux, lorsqu'on me fit connaître le pèlerinage de Lourdes. Ce que j'entendis me donna une très-grande confiance, et me décida à rester deux jours dans cette ville. Quand je

vis les foules qui allaient à la grotte, ma confiance redoubla. Les eaux de Barèges avaient laissé ma plaie tout aussi hideuse. J'allai à la grotte, je priai, je bus, je me lavai. A l'instant , je pus ôter l'appareil qui couvrait mon mal; les chairs étaient rapprochées; la suppuration, tarie; la douleur, disparue. Je recommençai le lendemain; c'est à peine s'il resta un peu de plaie. J'étais guéri. Imaginez mon bonheur. J'allai néanmoins à Bugîose. Là, ma plaie sécha entièrement.

« Et voyez, ajouta-t-il en découvrant son cou tout à fait sain, y a-t-il là quelque mal? Eh bien, là, là, était ma. vieille et horrible plaie... Ayez confiance en Notre- Dame de Lourdes ; je peux vous le dire, moi. Allez à la grotte, allez-y. »

Ce fut le message du ciel. Fosses était un fidèle chrétien ; et toute sa vie, il avait aimé et invoqué la Sainte- Vierge. Quand le voyageur eut parlé, quand il eut fait palper le miracle, le malade crut à sa guérison par Notre-Dame de • Lourdes, avec une confiance immense qui le pénétra de joie.

Un pèlerinage à la grotte fut résolu. Mais quand partir ? et comment arriver? Il se sentait si faible! Les souffrances étaient si cruelles! Sa tête pourrait-elle supporter le cahotage des voitures? Ces craintes affaiblissaient sa joie et faisaient un peu fléchir son espoir.

La Sainte-Vierge lui envoya un autre message.

Un maître de pension d'Arzacq, M. Dussau, lui raconte par hasard un pèlerinage qu'il avait fait à Lourdes. « Je sais, moi aussi, dit-il, ce que peut et ce que fait la Sainte- Vierge à la grotte de Lourdes. J'étais dans la ville pour y prendre quelques jours de repos chez des

parents. Voyant les étrangers affluer vers la grotte, j'y allai aussi. Ces jours-là, je traînais une indisposition, sans gravité il est vrai, mais qui me fatiguait beaucoup. Devant la foi des pèlerins qui buvaient et se lavaient à la fontaine, le cœur me dit de les imiter ; j'avoue que je demandais mon soulagement sans grande ferveur. Mais je bus et je me lavai. A l'instant même, mon malaise disparut. Ce fut soudain, comme si je me dépouillais d'un vêtement et le jetais là. Mon cher Fosses, je suis votre ami, croyez-moi. Les médecins ne vous guérissent pas : adressez-vous à la Sainte- Vierge, allez à Lourdes. »

Cette fois, le pèlerinage fut décidé, et malgré un redoublement de souffrances et d'accablement, le pauvre Fosses se mit en route avec sa femme, le 10 novembre 1867.

Ce voyage fut affreux. Sans énergie et sans ressort, le malade, courbé dans le fond de la voiture, laissait tomber sur sa poitrine sa pauvre tête, qu'il était impuissant à soutenir et qui branlait à tous les mouvements de la course. Son corps et son âme étaient dans le plus profond accablement; il n'avait pas la force d'articuler une syllabe.

Arrivé à Lourdes, il se reposa quelques instants, et, soutenu par sa femme, il s'achemina péniblement vers la grotte. En le voyant partir si pâle, si délabré, on se disait : « Ce malheureux n'arrivera pas à la grotte ; ou du moins, il n'en reviendra pas. » .

Fosses avançait avec une sorte de respect, a Si près ! si près du lieu où la Sainte- Vierge s'est montrée! >/ se disait-il tout ému.

La grotte s'ouvre devant son regard ; il aperçoit la

statue de la Vierge. 11 voit, il ente.jd la source miraculeuse. Il s'arrête; il regarde, immobile. Quelque chose de solennel se passait en son âme.

Longtemps après, quand il racontait son histoire, les souvenirs de ce moment le faisaient palpiter encore. « Je fus pris, disait-il, d'une émotion indicible. J'étais là, saisi; j'étais joyeux; j'étais tremblant. Je sentais un grand respect, plus que dans un palais et plus que dans une église. En même temps, j'avais une crainte, mais très-douce. J'étais comme ébloui. Mais, ajoutait-il, d'une voix qui s'altérait, je ne sais pas le faire comprendre ; si c'était quelque chose de naturelle pourrais l'expliquer ; j'aurais des mots; ceci, je ne peux pas le dire... »

Il ploya ses genoux devant la Vierge. Mais il ne pouvait prier; dans son émotion, il ne trouvait pas de paroles. Tout priait en lui, sans qu'il le sentît.

La fatigue l'obligea bientôt à se relever, et il lava à la fontaine sa tete et son cou, si malades. Aussitôt il éprouva un allégement sensible. Il essaya encore de prier. Le souvenir de l'apparition remplissait son cœur. «La Sainte-Vierge ici! pensait-il; oh! bienheureuse l'enfant qui l'a vue! Je guérirai! je le sens. Mais pourtant, je suis si malade! et puis, je suis si indigne! » Et il s'humiliait ; et il priait de tout son cœur.

Pour se rendre un peu moins indigne des faveurs de Marie, il alla se confesser. « Il me semble que j'ai plus de force, disait-il à sa femme en revenant à Lourdes. Oh ! je crois bien que la Sainte- Vierge me guérira. — BahM. répondait sa femme, c'est que tu as cette idée. » Elle espérait peu.

Le lendemain matin, à cinq heures et demie, Fosses

entendait la messe dans la crypte et faisait la sainte communion. Puis, descendant à la grotte, il se prosterna sur les dalles et pria un bon moment, non autant que son cœur l'eût voulu, mais à la mesure de sa faiblesse. Il but à la fontaine avec une entière confiance en la bonté de Marie. « On m'aurait crié qu'il y avait du poison, disait-il depuis, j'aurais bu sans crainte, tant je me confiais à la Sainte-Vierge. »

Il entre dans l'un des cabinets de bain, et se dispose à se plonger dans le bassin. Sa femme était là, tremblante. C'était le 11 novembre ; le soleil se montrait à peine au sommet des collines ; une gelée profonde avait durci les bords du gave; a bise soufflait dans les alentours de la grotte un froid mordant.

L'ancien gendarme descend résolûment dans le bain : le froid lui coupe la respiration ; il s'enfonce néanmoins ; l'eau couvre sa poitrine ; elle étreint son cou-comme un cercle de fer aiguisé ; il était glacé ; il cherche à respirer, à calmer le tremblement de ses membres*. Haletant, ne pouvant articuler un mot, il disait intérieurement à la Saint-Vierge : « Oh ! vous me guérirez! »

« Femme, dit-il, d'une voix étouffée, prie; aide-moià prier. » Devant ce courage, celle-ci se sent, elle aussi, pénétrée de confiance. « Il sera guéri ! » pensait-elle.

Et cependant, comme le pauvre homme changeait de couleur: « Oh! lève-toi,» lui dit-elle. Mais Fosses resta dans l'eau glacée pour prier encore. Il grelottait. Prenant un linge pour s'essuyer, il regarda encore le bassin. « Il faut, pensa le brave gendarme, il faut que je t-moigne encore une fois ma confiance à la Sainte- V.erge ; » et le voilà qui, malgré sa femme, se replonge

jusqu'au cou dans le terrible bain, en priant toujours.

Un instant après, il sort; il s'essuie ; mais en dépit de toute son énergie de soldat et de chrétien, il ne pouvait comprimer le frémissement de ses membre, ni le claque- • ment de ses dents. « Je souffrais affreusement, disait-il encore, oui, affreusement; et cependant, jamais je n'ai eu pareil moment de bonheur. A peine essuyé, je sentis passer dans mon corps, je ne sais quoi de doux et de fort, qui inondait mes membres ; je ne puis dire ce que c'était, quelque chose comme une liqueur de vie. Oui, la vie pas- • sait en moi. Je guérissais; j'étais guéri... Mon visage tremblait; il me vint un sourire involontaire, naturel, doux ; tout me paraissait beau, je regardais le rocher, avec extase ; — je souriais à ma pauvre femme ; je lui « disais: Mais je suis guéri !... je suis guéri!...

« Je palpais ma tête si sensible, qu'un instant avant je ne pouvais toucher, et je disais : « Mais, ma chère, je ne sens plus de douleur! » A la base de la nuque, j'avais, depuis quelques jours, un gros bouton, fort douloureux, très-alarmant ; il avait à peu près disparu. « Tiens, dis- je à ma femme; il n'y a presque plus rien; et nulle souffrance. » Ma femme, émue, frémissante, me regardait, m'aidait à m 'habiller, ne savait que dire. Moi, je sentais, je savais que j 'étais guéri, je bénissais la Sainte- Vierge ; je me hâtais pour l'aller remercier à la grotte. »

Il sort , en effet ; il s'agenouille , il prie , il prie longtemps. Sa femme le presse ; il se relève, il va boire à la fontaine, il prie encore ; son âme était inondée de joie. « Je ne pouvais pas m'en aller, disait-il en racontant sa guérison; je partais; je revenais encore. Une voix me parlait au-dedans : < Reste ici, reste ici, * et j'aurais voulu

rester, rester toujours, être le gardien de la grotte. Ma femme m'entraîna enfin ; je me retournai encore ; je regardai si longtemps que je pus. »

L'heureux Fosses marchait, alerte et vigoureux. Depuis plusieurs mois, ses pieds ne pouvaient se ployer ; pour se mouvoir, il était obligé de les lever brusquement et à plat, et de les poser de même. Le moindre heurt du talon lui donnait le supplice d'aiguilles embrasées, traversant la moelle épinière et la tête. Maintenant la souplesse des pieds était parfaite; et il marchait avec l'aisance de ses jeunes années. Pour vérifier l'intégrité de sa guérison, il frappait fortement du talon sur le sol congelé : pas un élancement, pas un contre-coup douloureux.

Sa poitrine dégagée puisait à pleins poumons l'air glacial du matin. Il faisait à dessein des aspirations profondes, pour essayer le jeu nouveau de ses organes restaurés. Il tremblait de ressentir les douleurs aiguës qui, hier encore, le torturaient quand il avait besoin d'absorber une plus grande quantité d'air : c'était comme une scie qui traversait son corps ; et souvent il s'était terhi de longues heures courbé sur lui-même, haletant, avec le souffle pressé de l'agonie. Maintenant, il respirait à pleins poumons, et se rassasiait d'air avec volupté.

En retournant vers la ville, il répétait à sa femme: « Je suis guéri î... oh ! mais entièrement guéri... J'ai une force toute nouvelle. — Ne te vante pas trop, et sois sage, répondait-elle. » Ils étaient arrivés à une petite montée, tout près de Lourdes. « Eh bien ! dit le gendarme, pour te montrer que je suis guéri, veux-tu voir comme je cours? » Et ce malade tout à l'heure chancelant, effrayant

encore de lividité et de maigreur, ce maïaae se précipite et court agilement. Sa femme, de plus en plus étonnée, lui crie : « Oh ! vraiment tu es guéri ! Mais pas de folies; arrête. » Il n'en courut que plus fort, une trentaine de pas.

Avec un appétit inconnu depuis neuf mois, il fit un anondant déjeuner. Les gens de l'auberge émerveillés n'en pouvaient croire leurs yeux. Il partit pour Arzacq, ivre de joie.

L'allégresse rentra avec lui dans sa demeure. Il tendit les bras à son fils. Le jeune homme voyant marcher, plein de force, ce pauvre père que la veille il avait laissé défaillant et dans des souffrances désespérées, fut pris d'une joie d'enfant et se mit à bondir par la chambre, en répétant : a Oh ! père ! père ! vous êtes guéri ! vous êtes guéri !... »

La merveilleuse guérison de Fosses fut bientôt connue dans tout le bourg. Les amis, les curieux remplissaient sa maison. Il racontait à tous ce qui était arrive. « Tenez, dit-il à un certain moment, je me trouve si bien guéri, que je me crois capable d'exécuter encore les tours "d'agilité de ma jeunesse. Je veux essayer, comme vous me l'avez vu faire autrefois, de franchir un bâton, en tenant de ma main l'extrémité de mon pied. » Et il sauta, en effet, avec une étonnante légèreté.

Sa santé générale est redevenue florissante. Point de convalescence ; et depuis lors, pas une pointe de névralgie ; l'appétit, le sommeil, le bien-être se sont soutenus. Plus d'humeur noire. « J'étais devenu inabordable, disait-il ; j'étais sans cesse chez moi à leur faire des carillons. J'avais des cauchemars affreux : je ne suis

plus cet homme ; tout m'est bon, et je me retrouve ainant et joyeux comme auparavant. Pendant plus de ois mois, j'ai souffert horriblement. Le médecin m'avait déclaré que j'en avais au moins pour trois ans avant de recouvrer ma santé. Les remèdes m'ont dévoré : j'avais laissé les remèdes. A Lourdes, par un bain de quelques minutes, j'ai été guéri instantanément, radicalement, et depuis neuf mois ma guérison est persévérante, »

Au mois de juin 1808, Jean-Marie Fosses est revenu à Lourdes : on ne le reconnaissait pas. « C'est moi, disaitil en riant, c'est moi qui ai été guéri en novembre, l'an dernier, au bassin de la grotte. » Un médecin étranger, après avoir interrogé Fosses, disait hautement, à la grotte même, qu'une telle guérison, instantanée, sans convalescence, radicale, ne s'explique pas en dehors du miracle.

Depuis son miracle, Jean-Marie Fosses est tout plein de Dieu et de sa sainte Mère. Le souvenir du bienfait habite en son âme, vivant, attendri. A tout instant, il remercie la Sainte-Vierge. « Auparavant, j'avais des vivacités, disait-il au Père missionnaire de Lourdes qui a relaté tous les détails de cette histoire ; je n'y faisais seulement pas attention. Maintenant, une grande idée m'arrête : la Sainte-Vierge ne serait pas contente!... Ça me retient ; et, s'il m'arrive un coup de promptitude, je lui demande pardon. »

Le bon Fosses ne fait plus qu'un rêve en ce monde : c'est de posséder un jour une petite aisance qui lui permette de s'établir à Lourdes, pour pouvoir tous les jours bénir et prier sa Mère bien-aimée, en cette grotte ou

elle l'a guéri, et qu'il habite, en attendant, par ses pensées et par son cœur.

Guérison instantanée d'une jeune ouvrière à l'agonie.

Dans cette même année 1867, Notre-Dame de Lourdes avait manifesté sa miséricordieuse puissance au petit village de Maquens, situé aux portes de Carcassonne. Une jeune ouvrière, nommée Françoise Pailhès, âgée de vingt et un ans, fut l'objet de cette faveur de Y Immaculée-Conception. C'était une bonne fille, douce, laborieuse, d'une piété solide. A quatorze ou quinze ans, sa santé avait été altérée par le travail malsain d'une fabrique de draps. Elle traîna pendant seize mois, et, à partir de Noël 1866, elle dut garder le lit, en proie à d'atroces souffrances. Le siège de son mal était le cœur. Des crises* très-douloureuses, des convulsions 'a réduisirent bientôt au plus pitoyable état. Pendant quatre mois, elle ne put prendre qu'un peu de bouillon.

Au mois d'avril, son état devint tout à fait alarmant. Tout le monde regardait sa mort comme prochaine. Seule, Françoise espérait ; elle puisait cette confiance dans sa dévotion à la Sainte-Vierge ; sa prière constante, la seule que lui permît sa faiblesse, était la célèbre invocation : « O Marie, conçue sans péché, priez pour nom qui avons recours à vous! » Elle était convaincue que la

Vierge Immaculée la tirerait de là. Au commencement du mois de Marie, elle se fit arranger par un de ses frères une sorte de petit autel de la Sainte-Vierge, devant son lit, avec une pauvre statuette de plâtre et quelques Heurs. Françoise regardait souvent la sainte image ; elle se sentait alors plus de courage ef d'espérance.

Elle était si faible, qu'elle ne pouvait se retourner dans son lit. Dans ses convulsions, qui devenaient de plus en plus effrayantes, elle était comme folle : une fois, son frère dut employer, pendant trois heures, toute la force de ses bras pour la maintenir au lit. La mort approchait à grands pas.

Ce 6 mai, une Sœur de charité vint la voir, et lui raconta, pour la consoler, les apparitions de Lourdes et les miracles qu'opérait l'eau de la grotte. « Certes, disait depuis la bonne Sœur, je croyais à Notre-Dame de Lourdes ; mais alors je n'avais pas même la pensée d'une guérison, tant la mort de cette pauvre fille me paraissait irrévocable et prochaine ! — 0 ma Sœur ! dit Françoise de sa voix presque éteinte, envoyez-moi vite de cette eau; elle me guérira. » La Sœur se retira, pensant lui dire un dernier adieu, et demandant pour elle une sainte mort.

« Oh ! si j'avais de cette eau! » Ce fut dès lors la pensée fixe de la pauvre mourante. Le lendemain, les crises prirent un tel caractère, que l'excellent curé du village s'empressa de donner à Françoise les derniers sacrements. Une lente et douloureuse agonie commença. A plusieurs reprises, la pauvre Françoise perdit connaissance, et on la crut morte. La nuit entière et la journée suivante se passèrent dans ces horribles alternatives ix. * 22

de mort momentanée et de résurrections toujours plus fragiles. Le village entier, que le bon curé avait amené à la piété par la dévotion à la Sainte-Vierge et la communion fréquente, était en prières pour l'infortunée jeune fille. Celle-ci, dans les rares intervalles que lui laissaient ses crises, faisait effort pour dire, pour répéter : « La Sœur n'envoie donc pas l'eau?... Elle me guérirait. »

Depuis le commencement de son agonie, la pauvre malade ne pouvait plus prendre la plus légère boisson. Le médecin, cédant à de pressantes instances, vint, le jeudi 9 mai, par pure complaisance, déclarant que sa visite serait entièrement perdue. Il essaya de faire avaler quelques gouttes de liquide à la malade, en ouvrant le gosier avec une cuiller. La souffrance fut si cruelle pendant cette tentative, que le médecin détourna la tête, n'en pouvant supporter la vue. Tout fut inutile, et le docteur se retira en disant: « Je le savais bien; elle est condamnée sans espoir. »

Deux amies de Françoise, allant à Carcassonne, passèrent chez elle dans la journée.

« Oh! dites à la Sœur, murmura la mourante, dites à la Sœur qu'elle ne m'a pas envoyé l'eau de la grotte... Ne revenez pas sans me l'apporter... Oh! comme je vais l'attendre! »

Le soir, quand on lui présenta la petite bouteille de l'eau miraculeuse, elle rassembla ses forces broyées par l'agonie et saisit convulsivement la fiole. Elle l'ouvre et se recommande à Marie; quelques gouttes de l'eau merveilleuse coulent, fraîches, dans sa bouche ; elle fait un long et fatiguant effort pour avaler ; elle attend, s'efforce encore... La gorge se refuse. « Je ne puis pas... »

murmura tristement l'agonisante. Les assistants se regardèrent en se disant tout bas : « Il fallait un miracle ; il n'y aura pas de miracle. »

Françoise, cependant, s'obstinait à garder la fiole dans sa main. Le soir, pendant que l'on faisait le mois de Marie, on vint dire à M. le curé: «Hâtez- vous; Françoise va trépasser ; peut-être n'aurez-vous pas même le temps de lui faire les dernières prières. » Il courut ; la crise qui semblait devoir amener la mort cessa bientôt, aggravant la détresse de la moribonde. Ses frères, rentrant de l'usine, la trouvèrent si faible, qu'ils crurent être arrivés à peine pour le dernier adieu. Étouffant de larmes, ils ne purent souper.

La pauvre jeune fille était dévorée par une inflammation insupportable. Elle s'acharnait à l'espérance. La nuit entière et tout le jour suivant, elle tint la fiole dans sa main. De temps en temps, elle la déposait pour la faire refroidir, et, sentant bien qu'elle ne pourrait réussir à boire, elle l'introduisit fermée dans sa bouche brûlante, pour se donner un rafraîchissement passager. Ses lèvres, presque sans ressort, balbutiaient lentement les syllabes aimées : 0 Marie, conçue sans péché!

S'apercevant une fois, au milieu de son affreuse agonie, que ses pauvres parents pleuraient, elle put leur dire : «Ne pleurez pas... La Sainte-Vierge me guérira avec cette eau. »

Son père, homme plein de foi, brisé par le mal de sa fille, mais soumis à la volonté de Dieu, n'alla point au travail le vendredi, afin de recueillir le dernier soupir un dernier regard de cette chère enfant. Le jour se passa et pour lui à courir du chevet de la mourante à 1 église.

Désolé par les douleurs insupportables de Françoise, il priait ardemment pour obtenir un soulagement ou la délivrance par une mort prompte qui devait^ pourtant fendre son cœur. Tout le village attendait à chaque instant le son du glas; on s'étonnait de la longueur de cette agonie, on plaignait la chère enfant.

Vers deux heures après midi, une défaillance profonde fit croire à l'approche des derniers moments, Françoise balbutia:

a Je n'en puis plus!... Je vais mourir!... Je veux voir mon frère. » Le jeune homme arrive bientôt. Sans articuler une parole, il serre en pleurant la main de sa sœur et s'enfuit avec sa douleur vers l'usine.

Les Enfants de Marie préparaient leurs robes blanches pour l'enterrement. Françoise elle-même , quelques jours auparavant, malgré ses espérances opiniâtres, avait demandé à une de ses tantes d'aller chercher sa robe de congréganiste, pour qu'on pût l'en revêtir dès qu'elle serait morte. Et la robe était venue, et Françoise l'avait vue ; elle avait indiqué la place de l'armoire où sa tante devait la mettre pour la dérober aux regards de sa mère.

Vers quatre heures du soir, M. le curé lui faisait sa troisième visite de la journée. Françoise, d'une voix haletante, l'œil ardent de fièvre, lui dit: « Oh ! monsieur le curé, je brûle!... je brûle!... Ah! si je pouvais boire un peu d'eau ! Monsieur le curé, vous devriez me guérir!.. — - Pauvre enfant, je ne le puis pas, moi ; il n'y a que Dieu ! Ayez confiance en Marie ; offrez-lui vos douleurs ; priez. Je vais à l'église prier aussi pour vous.

Françoise voulut prier. Mais ceux qui l'assistaient la

voyaient s'enfoncer de plus en plus dans la mort.

La sœur du curé, qui depuis longtemps était assise au chevet de la malade, se retira un moment. Elle s'était arrêtée à la porte d'une voisine, parlant de Françoise, quand, tout à coup, une voix émue et vibrante l'appelle. C'était la mère de Françoise. Elle comprend que le moment suprême est venu et se hâte pour arriver au dernier soupir.

Au seuil, la mère, toute tremblante, lui dit d'un accent vif et pénétrant: «Françoise a bu; montez.» Elle arrivait à peine au bout de l'escalier, quand un cri joyeux part du lit où elle avait laissé l'agonisante: « Guérie, Marguerite! je suis guérie! » En effet, elle voit Françoise assise sur son lit, rayonnante, heureuse, l'œil brillant d'allégresse, qui répète d'une voix sonore : «Oui, guérie ! bien guérie! Voyez, Marguerite; voyez, c'est cette eau; c'est la Sainte-Vierge! Courez donc dire à M. le curé qu'il vienne. »

Lorsque, l'instant d'avant, la sœur du curé avait disparu, Françoise, exaltée par la douleur, avait ramassé le reste de son énergie pour dire à sa mère: « Oh ! je n'en puis plus!... Je brûle! Je brûle!... Mère, de l'eau fraîche! il faut que je boive! » Sa mère la pressait d'essayer avec quelques gouttes de tisane. « Non, je veux de cette eau de la grotte. Il faut qu'elle me sauve ou m'achève ! Oh ! la Sainte-Vierge me guérira. »

La mère emplit de la fiole une cuiller à café et soulève la moribonde. Françoise se rafraîchit la bouche de cette goutte d'eau ; elle lève la tête pour l'aider à pénétrer dans la gorge... Sa tête retombe un instant sur sa poitrine. Soudain, sous la touche de la Vierge Immaculée,

ce corps mourant se ranime comme par un coup électrique,latête se redresse, le visage s'ouvre, l'œil s'allume, la contenance affaissée se raffermit, la voix, presque râlante tout à l'heure, éclate joyeuse et vibrante: « Je suis guérie, ma mère ! je suis guérie ! De l'eau encore, je veux la boire toute! » Et elle vida elle-même la fiole dans sa bouche. « Oui, guérie, bien guérie, répéta-t-elle encore ; je pourrais me lever. » Dès les premières gouttes, elle avait senti une inondation de forces et de bien-être couler dans tous ses membres.

Il était cinq heures et quelques minutes ; c'était le vendredi, 10 mai 1867.

Françoise bénissait Dieu, et répandait son âme en actions de grâces envers la Sainte-Vierge qui venait de la sauver.

Le père arrive, regarde son enfant, tombe à genoux, et quand il peut dominer son cœur : a C'est un miracle ! un grand miracle! crie-t-il, remercions la Sainte-Vierge.» Et il pria jusqu'à ce que le besoin d'embrasser sa fille ressuscitée le relevât.

Le bon curé vint mêler son admiration et ses prières à cette scène de joie. « J'ai espéré, lui dit Françoise; j'ai cru; j'ai prié; j'ai bu quelques gouttes d'eau; je suis guérie. Et si je disais que le moindre bout du doigt me fait encore mal, je mentirais. »

Cependant les deux frères ne savaient encore rien. Le prêtre courut à l'usine. En le voyant arriver, les pauvres gens se sentirent défaillir ; évidemment leur sœur était morte. Ils ne purent croire qu'après avoir vu. Et alors, quelles joies! quelles larmes! quels cris de bonheur!

Les voisins accouraient; bientôt il y eut comme une

procession à la maison bénie. Françoise disait à tous: « C'est la Sainte-Vierge qui m'a guérie ; et voilà la fiole qui contenait l'eau de la grotte de Lourdes. »

Quand le groupe des visiteurs était nombreux, elle disait d'une voix dont la force excitait l'étonnement général : « Ce n'est pas pour moi seule que ce miracle s'est opéré ; c'est aussi pour vous. Moi, je ne pourrai jamais l'aimer assez, la Sainte-Vierge! Mais vous, il faut que vous l'aimiez aussi. Tous, tous, nous devons l'aimer. »

Sans la résistance de ses parents, Françoise se serait levée ; elle en sentait la force. Elle prit sans la moindre difficulté une grande tasse de bouillon. Pendant la nuit, elle causait, elle riait avec ses compagnes; après un trèsdoux sommeil, elle mangea des oranges et quelque pâtisserie; puis, le lendemain, du pain et de la viande, elle qui, depuis trois mois, n'avait rien pu avaler de solide.

Son frère, revenant avant midi, la trouva levée, embellissant un peu ce Mois-de-Marie qui l'avait tant aidée à prier et à souffrir.

Tout le samedi, tout le dimanche, on vint et on revint voir l'enfant du miracle. Elle était joyeuse, alerte, pleine de vigueur.

La guérison fut annoncée au médecin. Il n'y voulait pas croire. Quand le doute ne lui fut plus possible, il dit à une personne qui lui racontait ces détails : « Mais, qu'est-ce donc que cette eau? En vérité, elle fait des miracles. Mais bah ! une crise viendra sans tarder, et la fille et le miracle s'en iront ensemble. — Donc, si la guérison persiste, lui répondit sa mère, tu croiras? — Eh bien! oui. »

La guérison persista, évidente, splendide ; il vit Fran-

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çoise qui, à deux ou trois jours de là, vint elle-même, à pied, le remercier à Carcassonne. Il vit, il examina, il palpa ce corps déclaré par lui irrévocablement perdu. « Vraiment, dit-il, vous n'avez plus le moindre mal ; vous êtes parfaitement guérie. »

Il vit, il dit tout cela; et, à l'exemple de tant d'autres savants, il se déclara renversé (c'est leur style), mais il n'osa point avouer le miracle. Ils en sont tous là : devant le surnaturel, leur prétendue science recule tout effarée ; et alors, pour échapper à l'évidence qui les empoigne, qui les écrase, ils se réfugient bravement dans l'absurde ; alors deux et deux ne font plus quatre ; le blanc est noir, le certain est impudemment nié. Oui, disons-le bien haut, sur dix médecins placés en face d'un miracle qui crève les yeux, il y en a neuf qu'une insigne mauvaise foi ou la peur empêche de rendre gloire à Dieu.

J'en ai connu un, chrétien pratiquant, qui, devant un fait évidemment surnaturel, me disait ceci : c Comme chrétien, je dis que c'est un miracle ; comme médecin, je dis que c'est inouï, inexplicable. — Et comme médecin-chrétien, lui demandai-je, que dites-vous?» Il ne répondit rien : il avait peur de la Faculté.

Deux mois après la miraculeuse guérison de Françoise Pailhès, le digne curé de Maquens terminait ainsi son rapport officiel : « Depuis le jour de son admirable guérison, Françoise travaille tous les jours, et elle jouit d'une très-bonne santé. De sorte que nous pouvons certifier, et toute la paroisse certifierait avec nous, que la guérison de cette jeune fille a été subite, radicale et persévérante. »

A force d'économies sur ses journées de travail, la bonne Françoise put enfin faire, en actions de grâces, le pèlerinage de Lourdes. Le 29 avril 1808, à la tombée du jour, elle se prosternait devant la grotte sacrée, ivre de bonheur, pleurant d'amour.

Merveilleuse guérison d'un jeune garçon de quinze ans, muet et paralytique

Le samedi, 18 juillet 1868, vers six heures du soir, un spectacle touchant excitait à Lourdes la pitié publique. Deux étrangers portaient par les rues une chaise, chacun d'une main. Sur la chaise, un enfant de quinze ans était assis, appuyant ses bras au cou des porteurs. L'un de ces hommes était son père. L'enfant se tenait avec peine, sa tête était branlante, ses jambes pendaient sans ressort , balancées au mouvement de la marche. Où allaient-ils ? Tout le monde à Lourdes le devinait : « Ils vont à la grotte, disait-on. Pauvre en- . fant! pauvre père! »

Us y allaient, à cette grotte où courent les misères désespérées ; où la Sainte-Vierge attire, parce qu'elle aime à y exercer la puissance de sa bonté.

Cet enfant, Jean Pucheou, était originaire de Gouze, canton de Lagor, arrondissement d'Orthez (Basses-Pyrénées). Il avait toujours été d'un naturel tranquille, doux, aimant, droit. Depuis près de deux ans, sa santé dépé-

rissait. Il éprouvait d'étranges et invincibles répugnances pour la nourriture ordinaire. Il maigrissait à vue d'oeil, et sa faiblesse devint très-grande.

Le jour de Pâques, 12 avril 1868, avant vêpres, Jean, debout en ce moment, s'affaissa tout d'un coup sur luimême et tomba. Il ne put pas se relever. Sa mère le prit entre ses bras et le posa sur un lit. Depuis lors, le pauvre enfant ne fut guère qu'un cadavre. Ses jambes fléchissantes se refusaient à le porter; sa tête roulait sur ses épaules sans pouvoir ordinairement se soutenir; les avant-bras avaient seuls gardé leur mouvement ; selon l'expression de son père, tous ses membres étaient « dénoués. » Il fallut le porter comme lorsqu'il était au berceau. Dans ce triste état, il devint un fardeau, aimé sans doute, mais bien lourd pour ses parents, dont le travail est la seule ressource. Son père ou sa mère durent se constituer prisonniers auprès de lui. Il ne pouvait rester au lit pendant le jour, et on le plaçait sur un petit fauteuil de paille. Mais là, il lui était impossible de se soutenir sur son épine dorsale. Il se courbait sur luimême, et l'on devait s'asseoir à coté de lui pour lui donner un appui.

Un jour, le visage du malade bien-aimé prit une expression étrange. Sa bouche s'ouvrait; il semblait faire un effort pour parler; il ne sortait de son gosier qu'un bruit saccadé d'haleine, poussée fortement. Sa langue s'était subitement pelotonnée au fond de la bouche. Pauvre enfant! déjà paralytique, il devenait muet!

Ses parents furent navrés. C'était leur fils aîné ; il avait eu toujours pour eux une rare tendresse. Ces braves gens n'ont ni terres, ni maison, ni métier; le père est

simplement ouvrier des champs ; sa femme n'a jamais appris que les travaux de ménagère. Le jeune garçon, en âge de se suffire et d'aider sa famille, devait être bientôt placé comme domestique. L'avenir devenait bien sombre.

L'intelligence, cependant, n'avait pas été atteinte. Jean put se mettre en communication avec ses parents par des signes et par les expirations violentes qu'il faisait pour attirer sur lui l'attention. Mais son mutisme, en affligeant leur cœur, rendait les soins plus difficiles et alourdissait une charge déjà si pesante.

Le jeune malade était souvent tourmenté de douleurs aiguës dans le ventre. Quand elles devenaient bien fortes, il les sentait monter dans son corps et arriver jusqu'à la tête. La souffrance de la tète lui faisait oublier tout. C'était alors pitié de le voir. Son souffle bruyant et harassé, la seule plainte possible pour lui, désolait le cœur de ses parents. Ne sachant que faire pour obtenir un apaisement à son mal, il frappait son front de ses poings restés libres. Si la crise durait longtemps, à un certain moment, il portait avec des marques de détresse sa main sur la poitrine, et faisait signe vers son lit. On le prenait promptement et on retendait. Il restait immobile, les yeux fermés, râlant, la bouche entrouverte, pendant dix ou douze minutes ; puis, revenu à lui-même, il indiquait son fauteuil de paille où on l'établissait de nouveau. Ceci se présentait une ou deux fois par jour.

A l'attitude du médecin qui le visita, les parents s étaient persuadé qu'il ne comprenait rien à ce mal singulier et si grave, et qu'il n'avait pas le moindre espoir de sauver l'enfant. La mère avait préparé le linge pour

l'ensevelissement, que tous croyaient prochain. Cette espèce d'agonie dura plus de deux mois.

Vers la fin de juin, l'enfant appelait souvent par le bruit de son souffle, et se mettait à faire une gesticulation très-animée, qui dérouta l'intelligence de ses parents. Il faisait signe d'un lointain qu'on ne pouvait deviner ; puis, il manœuvrait ses deux bras comme s'il se fût aspergé d'eau, figurait l'action de boire, joignait ses mains comme pour une prière en se recueillant, et, avec une vivacité extraordinaire, indiquait ses jambes, imitait la marche par ses gestes, puis agitait ses lèvres pour simuler la parole. Pendant toute cette pantomime, il témoignait une joie inexplicable. Ses parents, qui interprétaient ses besoins et ses pensées de tous les jours, étaient désorientés devant les manifestations impuissantes d'idées closes pour eux. Quand, après avoir suivi d'un œil attentif, ils lui disaient : « Je ne comprends pas, » l'enfant se chagrinait et montrait un profond découragement. *Le père et la mère se demandaient souvent quel pouvait être le désir du cher petit malade.

Un jour, après le renouvellement de cette scène pénible, l'un d'eux eut tout à coup la pensée de lui dire : « Peut-être que tu veux aller à Notre-Dame de Lourdes? » Une joie immense éclata dans l'être tout entier de l'enfant. Il était enfin deviné, il triomphait. Il agita longtemps sa tête, il sourit, il exhala son bonheur en haleinées^ bruyantes. « Que veux-tu aller faire à Lourdes ? » Il répondit par ses signes : « Me laver, boire, prier. — Pourquoi? » Son geste dit : « Je pourrai marcher; je pourrai parler... Si je n'y vais point, je ne guérirai pas. » Il faut dire que le nom de Notre-Dame de Lourdes est

populaire dans ces religieuses contrées, et qu'avant sa maladie l'enfant avait ouï parler des guérisons qu'opère l'eau de la grotte.

Depuis qu'il avait été compris, le pauvre Jean réitéra tous les jours et plusieurs fois dans la journée sa demande de pèlerinage. On eut la pensée de lui poser cette question : « Qui t'a dit d'aller à Lourdes pour guérir? » L'enfant, sans hésitation, leva son doigt vers le ciel. « Est-ce la Sainte-Vierge qui te Ta dit? » Il fit un signe d'assentiment. Depuis son infirmité, personne ne lui avait parlé de Notre-Dame de Lourdes. C'était une inspiration entièrement surnaturelle, d'autant plus remarquable que cet enfant avait l'intelligence peu ouverte.

On lai promettait de le porter à Lourdes sans que l'intention en fût bien arrêtée. La foi n'était pas encore venue dans l'âme des parents. Mais l'insistance de l'enfant augmentait chaque jour ; la prière devenait plus attendrissante dans son regard, et quelquefois ses gestes étaient pressants et vifs jusqu'à l'impatience. Son père réfléchit alors à une espérance qu'il traitait d'enfantillage. 11 se dit : « L'enfant a toujours été sage; il s'est gardé innocent : la Sainte-Vierge l'exaucera. » Et le voyage de Lourdes fut résolu dans son cœur. Il fixa le jour à son fils. Ce fut une allégresse ; l'enfant donna des démonstrations animées de confiance en sa guérison, et depuis lors, à chaque instant, il faisait signe pour dire ; « Nous irons !... et je serai guéri !... »

Mais le jour convenu arrivé, le père dit qu'il était impossible de partir. Le pauvre garçon, vivement contrarié, roula de son fauteuil à terre. On recula ainsi plus d'une fois, et cet accident se renouvela toujours.

Enfin le voyage fut arrêté pour le samedi, 18 juillet, et on loua une carriole. Jean ne se posséda pas de joie en apprenant que son pèlerinage était bien certain. Il n'en put dormir de toute la nuit du vendredi. A plusieurs reprises, il réveilla son père du bruit violent de son haleine, et ce ne fut pas sans peine qu'on le maintint au lit jusqu'au matin. Quand il fut installé dans son petit fauteuil dans la voiture, sa jubilation fut au comble.

La carriole approchait de Lourdes, lorsque, non pas une voix, mais une haleine articulée dit : « Papa! Papa î... » Le père regarda Jean. « Papa, répéta l'enfant, je vais guérir?... » Et il allongea sa langue hors des lèvres. Le père tressaillit et se sentit rempli d'espérance. Il remercia le bon Dieu de cette première bénédiction. L'enfant n'avait pas plus de mouvement que la veille, sa gorge ne donnait aucun son; mais il articulait son souffle, il remuait sa langue, et il paraissait ravi. Depuis ce moment, il pria en prononçant les mots, en joignant les mains avec ferveur. De temps en temps il s'interrompait pour dire, toujours de la même manière : « Papa, je vais guérir... la Sainte-Vierge va me guérir... je marcherai, je parlerai. » Chacune de ces paroles accroissait la confiance du père.

On arrive enfin à Lourdes. Le pauvre petit estropié est porté sur son fauteuil par les mains de son père et du voiturier. Beaucoup de personnes rencontrèrent ce cortège de douleur. Devant la grotte, une fois le fauieuii posé à terre, les deux porteurs s'agenouillèrent et ils prièrent tous trois avec ferveur. L'enfant murmurait Notre Père et Je vous salue, Marie. Les entrailles du pauvre père criaient vers la Vierge miséricordieuse. L'infirme

est transporté sur son siège dans Tun des cabinets qui renferment la piscine de l'eau miraculeuse. Les deux hommes le déshabillent, et son père le prend entre ses bras, plus inerte qu'un enfant qui vient de naître, disloqué, se ployant en tout sens. Il le plonge dans Teau, et le maintient sur son séant. L'enfant prie, son père prie, plein d'anxiété et d'espérance. Pendant sa prière, il jette de l'eau sur la tête de Jean. Peu de minutes après, un mot éclate, sonore clair. « Papa!... » A cette voix, qu'il n'avait pas entendue depuis deux mois, le pauvre père est étourdi de bonheur. Il ne peut d'abord que pousser un cri étouffé : a Oh ! mon Dieu? ~ Papa, dit la voix, tu peux m'ôter : je suis guéri. »

L'enfant avait senti la vie renaître dans ses jambes; elles se roidissaient ; elles faisaient ressort sur le fond du bassin; en même temps le reste du corps se raffermissait; il parla sans y penser, d'instinct. Il se soulève, porté par l'eau ; il se dresse sur ses jambes. Deux grandes larmes tombent des yeux du père dans cette eau qui lui rendait son enfant tout entier. Jean s'assied sur le bord du bassin.

« J'avais le cœur verrouillé, disait son père ; les larmes m'empêchaient de voir mon fils. » Il le prend par la main; et l'enfant, pour la première fois depuis trois mois, est là, debout devant lui, se tenant seul, parlant et souriant. L'enfant s'habille et se chausse lui-même. Le voiturier, sorti quelque temps, rentre en ce moment : « Mon Dieu ! s ecrie-t-il ; oh ! ceci est un miraclo !! »

Ils vont tous s'agenouiller devant la sainte grotte ; et bientôt l'enfant, sans être soutenu, gravit le rocher, et arrive à la maison des missionnaires.

Quand le missionnaire qui a recueilli ces touchants détails, dit au père : « Vous êtes bien heureux? » celui-ci ne put répondre que par un son inarticulé ; sa parole et son regard restèrent un moment perdus dans les larmes. L'émotion étouffait à chaque instant sa voix pendant qu'il racontait la maladie et la guérison de son fils. Ce qu'il ne pouvait exprimer, c'était sa reconnaissance envers Celle qui le sauvait du deuil et de la misère.

L'enfant semblait être à la première surprise du réveil après un sommeil fatigué. Il rentra en ville à pied, sans le secours d'aucun bras. Le mouvement de ses jambes extrêmement grêles était lent et peu assuré. Le lendemain, il fit encore à cinq heures et demie le trajet de la ville à la grotte. Il se confessa et communia. Il était heureux et tout souriant.

En voyant un ouvrier apporter au missionnaire une belle aumône pour la construction de la chapelle, le père de Jean regardait avec une sainte jalousie les pièces d'or qui brillaient sur la table : « Ah ! dit-il, ils sont heureux ceux qui peuvent donner! Je voudrais donner, moi aussi, pour la bonne Sainte- Vierge... mais, pauvre journalier, je n'ai rien! »

Comme la veille, Jean revint à Lourdes, sans aucun soutien. Les pèlerins remontèrent en voiture, et à onze heures du soir, ils arrivèrent devant la porte de leur maison. Tandis qu'au bruit de la carriole, la mère qui attendait impatiente, allumait un flambeau et venait recevoir les voyageurs, Jean descendait à peine aidé. La mère arrivant le trouve devant elle. En face de son enfant debout, elle s'arrête. « Maman, je suis guéri ! » dit Jean. La pauvre femme se sentit défaillir et crut tomber.

Cette périlleuse émotion passée, elle regardait silencieuse ; elle n'en pouvait croire ses yeux. C'était pourtant lui, mais sortant des bras d'une autre mère, la Sainte- Vierge.

Au bruit de la carriole, à la voix de la mère, dont les premières paroles furent des cris de bonheur, plusieurs voisins se levèrent et vinrent prendre leur part de cette joie. Eux non plus ne pouvaient se figurer que l'enfant qui marchait, parlait, riait sous leur regard, fût l'enfant parti la veille paralysé et muet, voué à une mort prochaine. En quelques jours, toute cette contrée savait la guérison de l'enfant de Gouze, et bénissait Notre-Dame de Lourdes.

Environ deux mois après, le petit Jean revint à la grotte. Déjà il avait fait de longues courses ; déjà il commençait de petits travaux. Sa gaieté, sa bonne santé, son bonheur charmaient son père.

Jean aime bien la Sainte-Vierge et se plaît à la prier. Il quitte quelquefois son repas et disparaît. Son père le cherche, et le trouve avec admiration dans un coin, agenouillé et priant. La main puissante et douce qui a guéri le corps a laissé son empreinte dans cette âme innocente.

Que l'on ne s'étonne pas de voir ces faveurs miraculeuses, accordées presqu'exclusivement aux petits de ce monde, aux enfants, aux pauvres : c'est Tordre trèséquitable de la douce Providence. Les riches ont les médecins et les apothicaires ; ils peuvent se promener à Cauterets, à Barèges, à Luchon, aux Eaux-Bonnes, à tous les bains de mer : 1 s p uvres et les petits n'ont que le bon Dieu, la Sainte- Vierge et les miracles. Quant aux mères et aux jeunes vierges , on conçoit pourquoi la

Vierge-Mère aime à les traiter en privilégiées, même lorsqu'elles sont riches.

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Guérison d'une mère de famille atteinte d'un cancer à la langue.

Le 2 novembre 1869, il y avait, devant la grotte de l'apparition, un groupe de pèlerins qui demandaient avec instance à la Vierge Immaculée la guérison d'une jeune mère de famille, dont la position était presque désespérée, et dont la perte eût été la mort de toute une famille. Deux prêtres avaient voulu se joindre à ce pieux pèlerinage, et priaient avec ferveur, agenouillés au milieu de leurs amis.

L'existence de Marie Lassabe, de Montfaucon (Hautes- Pyrénées), était, en effet, menacée par un mal cancéreux très-alarmant. Elle était jeune encore, fille unique, très-aimée de tous les siens, et mère d'un beau petit enfant.

Tout d'abord, madame Lassabe avait éprouvé au fond de la gorge la bizarre sensation de l'enveloppe d'un grain de blé, dont la vive arête se serait engagée dans la chair. Elle souffrait beaucoup par moments, et ne pouvait plus manger régulièrement. Sa langue se gonfla, devint douloureuse, dure surtout d'un côté, et prit cette couleur inquiétante qui révèle le cancer. Elle ne la remuait qu'avec la plus grande peine ; elle ne pouvait

guère parler, et éprouvait une extrême difficulté pour manger : au 3 novembre, elle avait passé dix-sept jours sans avoir pu rien avaler de solide ; sa vie était soutenue avec du potage, de la bouillie et autres aliments de ce genre. Rien ne fut négligé pour combattre le mal. Des médecins la virent et ordonnèrent les remèdes conseillés en ce cas. Mais, en dépit des médicaments, l'état s'aggravait.

La langue était si grosse, et si pressante était la nécessité d'en atteindre toutes les parties avec les liniments, qu'il fut question d'arracher les dents pour la dégager.

Accompagnée de son médecin, madame Lassabe alla consulter les médecins de ïarbes. Les uns parlaient de cautériser la langue, si elle venait à s'ouvrir ; d'îiutres indiquèrent d'autres moyens. Mais tous furent unanimes à reconnaître la gravité du mal. Ils ne purent suffisamment dissimuler leur impression, et la pauvre malade s'aperçut très-bien qu'ils craignaient pour sa vie.

Au sortir de ces- visites, madame Lassabe passa chez une de ses amies et parla de son mal avec toute l'émotion que lui avaient communiquée les préoccupations trop transparentes des médecins. « Eh bien, dit cette dame en prenant un flacon dans une commode, puisque vous en#êtes-là, ayez confiance en Notre-Dame de Lourdes et buvez de cette eau ; elle vient de la grotte. » Il était expressément recommandé à la malade de ne rien avaler de froid. Elle prit l'eau courageusement, et, bientôt après, se trouva quelque peu soulagée. Mais ce n'était là qu'un petit encouragement donné par la Sainte-

Vierge ; car, deux jours après, une recrudescence du mal raviva toutes les inquiétudes.

On commença à reconnaître que les moyens humains seraient tous impuissants ; l'idée d'aller chercher à la grotte de Lourdes une guérison à peu près désespérée avait déjà occupé vaguement l'âme de Marie Lassabe et celle de M. le curé de Montfaucon. Devant l'aggravation, elle devint un projet arrêté, et le pèlerinage fut fixé au 3 novembre. La veille, le bon curé demandait à l'un des médecins : « Cette maladie peut-elle guérir subitement? — Non, répondit-il. — Et si la malade guérit demain tout d'un coup, que direz-vous ? — Ah! je dirai que la guérison ne vient pas de nos remèdes. »

Ce jour-là, 2 novembre, la malade se trouva plus mal que jamais. Sa souffrance s'était aiguisée; elle put à peine prendre quelques liquides. Elle eut envie d'un grain de raisin ; il lui fut impossible de l'avaler.

Le mercredi, au moment du départ, rien n'était changé: mêmes douleurs, même faiblesse extrêmement pénible. Tout le long de la route, madame Lassabe dut garder le silence ; on évitait de la faire parler, pour lui épargner la douleur que lui causait chaque parole. Quand elle disait un mot, sa voix, très-diminuée, se faisait à peine entendre.

Les deux prêtres qui venaient l'aider de leurs prières célébrèrent la messe, vers dix heures et demie, dans la crypte. Pendant le Saint-Sacrifice, Marie soufirait horriblement, plus que jamais. Il lui semblait qu'on lui arrachait la langue. Pleine de foi et d'énergie, elle reçut cependant la Sainte-Communion ; mais son embarras fut extrême. Tous les efforts de sa volonté ne réussirent pas

à remuer sa pauvre langue, et elle ne peut dire quand elle a avalé la sainte Hostie.

Depuis le commencement de son mal, ses jambes étaient habituellement endolories; à ce moment, elles pouvaient à peine la porter, et ce fut bien péniblement qu*elle descendit à la grotte.

Là, elle pria longtemps avec une confiance sans réserve. Elle avait dit auparavant : « Je guérirai ; j'y crois. » Malgré la recrudescence de ses douleurs, malgré le caractère fatal de sa maladie, elle gardait cette même fermeté d'espoir.

Après sa prière, elle se leva pour boire un verre de reaumiraculeuse.il lui fallut bien du temps; elle ne pouvait avaler à la fois qu'une très-petite gorgée, et encore, en souffrant un vrai supplice. Elle s'agenouille ses compagnes priaient tout haut à deux chœurs. La pauvre malade priait silencieuse. On commence les Litanies de la Vierge ; ne pouvant faire plus, elle s'y unit de cœur. Vers le milieu, un frisson rapide parcourt tous ses membres. Elle sent que sa langue se délie et s'allège; elle répond aux Litanies : « Priez pour nous ! Priez pour nous!... » Sa langue jouait. Émue, incertaine, elle n'ose prononcer un son. Mais les invocations achevées, une voix claire et ferme articule librement ces mots : « Donnez-moi un autre verre d'eau ; je veux boire, encore. » C'était la voix de Marie Lassabe ! Ses compagnes regardent, étonnées; elles lui présentent un verre, qu'elle avale d'un trait, sans la moindre difficulté.

La première surprise devient une immense joie. Toute douleur avait disparu; à la langue, à la tête, aux jambes, plus de souffrance nulle part!

Tout le monde était à jeun; il était tard. Madame Lassabe éprouvait un besoin inaccoutumé de nourriture. On étale donc les provisions sur l'herbe, et on présente à la chère malade les aliments liquides préparés pour elle. Elle n'en veut pas ; elle prend du pain et le mange. Elle prend de la viande ; elle la mâche, elle l'avale sanfr la moindre souffrance, et elle affecte de mâcher du côté le plus attaqué de sa langue. On se rappelle que, depuis dix-sept jours, son estomac n'avait pas reçu un seul aliment solide, et que la veille il lui avait été impossible d'avaler un grain de raisin.

Sur ces entrefaites, les deux prêtres revinrent à la grotte. Le père marche à eux. «Eh bien!... dit M. le curé. — Elle est guérie! répond le père. — Est-ce possible? Vous vous moquez ; vous ne devriez pas plaisanter ici. — Monsieur le curé, ma fille est guérie; elle a mangé ; venez la voir. » Le bon curé avance, n'osant pas croire encore. La jeune femme le reçoit, allègre et souriante; elle parle, elle raconte avec émotion le moment de sa guérison et, en riant, son vaillant déjeuner, a Elle est guérie! s'écrie le curé, des larmes de bonheur dans les yeux ; elle est guérie ! »

Madame Lassabe va s'agenouiller devant la grotte pour remercier la Très-Sainte Vierge. Un moment après, tous entendaient sa voix sonore et vibrante. Chose inexplicable! elle parlait ainsi, quoique sa langue fût restée épaisse : elle paraissait dure encore et comme cicatrisée. On ne comprenait pas comment, avec la lourdeur de cet organe, son articulation était si rapide et si nette.

Les prières à haute voix recommencèrent; elles furent longues devant la grotte, longues encore à la crypte :

Marie Lassabe les présida toutes, et ce fut à sa voix, entendue seule, que les autres répondirent. Animés parce qui venait de se passer, les heureux pèlerins ne se lassaient pas de bénir la Vierge, et, une prière finie, ils en demandaient une autre. La chapelle les retenait comme malgré eux. Enfin la caravane partit. Madame Lassabe, en s'en allant, laissa ses- boucles d'oreilles en ezvoto.

Les pèlerins sont revenus à la grotte, en novembre d'abord, puis en décembre. Il n'y a pas eu le moindre retour de l'horrible mal, ni une hésitation dans la santé de madame Lassabe : plus de souffrances, plus de pesanteur ni de gonflement à la langue, plus de traces de décomposition. En outre, depuis les Litanies récitées à la grotte, elle est totalement délivrée d'un violent mal de tête, qui, pendant la maladie, ne lui avait point laissé un instant de répit. Les couleurs de son visage et toutes ses allures témoignent d'une santé florissante, d'un tempérament pur et vigoureux.

Guérison subite d'une petite pensionnaire menacée de perdre la vue.

Le dimanche 28 octobre 1869, les Religieuses de Saint- Joseph, établies rue de l'Étoile, à Toulouse, ont été les heureux témoins de la guérison subite d'une de leurs

élèves, à la suite d'une neiivaine à Notre-Dame de Lourdes.

Depuis près d'un an, la jeune J. E. était menacée de perdre la vue; et, vers le milieu du mois de janvier, elle fut obligée d'interrompre le cours de ses études. Traitée successivement par deux habiles oculistes de Toulouse, elle n'avait obtenu aucune amélioration; les deux hommes de l'art avaient déclaré qu'il n'y avait pas de guérison à attendre. Le premier avait assuré qu'elle serait aveugle ; le second affirmait que les ulcères ayant produit comme une sorte de brûlure qui avait dévoré une partie essentielle de l'œil, il n'était pas possible de réparer ce mal déjà fait. Tout au plus pouvait-on songer à en arrêter les progrès.

Au mois d'octobre, à la rentrée des classes, la pauvre enfant avait obtenu et sollicité de ses parents la satisfaction de reprendre sa place, avec sa sœur aînée, sur les bancs de la pension ; mais tout son travail consistait à écouter les leçons et à écrire à tâtons quelques devoirs qu'il eût été impossible de lire. Découragée par l'insuccès des remèdes, elle avait, depuis plus de deux mois, abandonné toute sorte de traitement médical, et le mal empirait chaque jour.

Le samedi 20 novembre, elle arriva avec sa sœur, toute triste, à la pension : elle avait avoué à ses parents qu'elle n'y voyait plus, et la désolation de la famille était à son comble. Les deux sœurs pleuraient; et leurs compagnes, aussi bien que leurs maîtresses, en furent vivement émues: uneneuvàine à Notre-Dame de Lourdes fut résolue et commencée le jour même, et, à chaque exercice, la ferveur du petit troupeau paraissait redou-

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bler en priant Celle qu'on n'a jamais invoquée en vain.

C'était le dimanche 28quejla neuvaine se terminait. La petite infirme, sa sœur, plusieurs élèves et toutes les Religieuses de la maison firent la Sainte-Communion, dans le dessein de faire au ciel une sainte violence. Après le Saint-Sacrifice, une des Religieuses se rendit auprès de la pauvre enfant pour lui baigner les yeux dans l'eau de Lourdes. Elle la trouve appuyée sur une table, pleurant et tremblant de tous ses membres. «J'y vois, s'écria la petite fille; après la communion, j'ai vu qu'il faisait grand jour, et j'ai eu peur; depuis, ce jour continue. » Son émotion se traduisait par des larmes et par un tremblement général.

Ce ne fut qu'un cri de joie dans toute la maison : sa sœur, ses maîtresses, ses compagnes, pleuraient en l'embrassant et en la félicitant. Le vénéré pasteur de la paroisse, qui avait si bien partagé la douleur de sa petite paroissienne, accourut pour prendre part à la joie générale, et put constater par lui-même la vérité du fait, car la petite infirme de la veille put lire en sa présence dans des livres choisis exprès d'un caractère très-fin.

Depuis ce jour, l'heureuse enfant suit ses classes au milieu de ses compagnes émerveillées : elle étudie ses leçons en tenant le livre à la portée ordinaire de la vue et sans se fatiguer. Une neuvaine d'actions de grâces a été commencée pour remercier l'Immaculée Vierge- Marie, Salut des infirmes.

Guérison d'un garde-barrière, racontée par lui-même.

Guillaume Jaffard , garde-barrière de la station de Lespouey-Laslades, sur le chemin de fer du Midi, dans les Hautes-Pyrénées, a eu le bonheur d'être miraculeusement guéri par la Vierge de Lourdes, le 23 avril 1869. Voici comment il a raconté lui-même au missionnaire de Lourdes ce qui lui est arrivé. Nous ne changeons rien au style :

« J'ai été toujours robuste; mais des travaux prolongés au mauvais temps me donnèrent, il y a plus de sept mois, des douleurs qui m'empêchèrent bientôt d'agir. Le médecin dit que c'était un rhumatisme chronique. Je restai au lit, incapable de bouger, trois mois entiers. Quand je voulais remuer une jambe, j'appelais ma femme ou un de mes petits enfants, qui montaient sur le lit. Mes souffrances étaient atroces. Je pus enfin me lever et marcher à l'aide de béquilles, mais c'était avec grand'peine; je me traînais en faisant glisser mes pieds par terre.

« La position était cruelle. Rien que notre travail pour vivre, et point de journées. Ma femme gagne dix francs par mois à la barrière ; nous avions trois enfants tout petits. Un jour, ils demandaient du pain; il n'y en eut pas... Je me suis vu là! J'ai fait plus de mauvais sang

pour eux que pour mes douleurs. La charité m'a aidé. M. l'abbé me donnait du bouillon et, de temps en temps, quelques pièces de quarante sous, qui venaient à propos toujours; le château m'a fourni de bois l'hiver, et le chef de station, de pain depuis longtemps; sans cela, que serions-nous devenus? Ah! j'ai souffert!...

« Je sortais donc un peu depuis trois mois. Un chef cantonnier, qui lit les Annales, me parlait de Notre-Dame de Lourdes, d'un gendarme guéri en se baignant dans l'eau de la grotte ; mon barbier me raconta que sa sœur, institutrice, avait laissé son mal d'yeux à la fontaine. Mes collègues de la ligne me disaient: « Jaffard, il y a « un Être suprême ; vous êtes malheureux; il faut prier; « et aller à Lourdes. Si vous n'avez pas confiance, n'y « allez pas ; mais Dieu peut tout; ayez confiance, et allez « avec ca. »

« Autrefois, je ne pensais pas à Dieu; je ne priais pas. Mais quand le malheur vous tombe dessus, on s'en souvient. Tout cela me faisait réfléchir; j'avais de l'espoir, et je me mis à prier Dieu, et nous fîmes prier les petits enfants. Quelquefois je me décourageais. « Ce n'est pas « possible, pensais-je ; tu ne guériras jamais, tu es con- « damné* au malheur. » Mais la bonne idée reprenait le dessus et je me disais : « Nous savons qu'il y a un Être « suprême; ayons confiance. » Je résolus de partir; quelque chose me disait: Tu seras guéri.

« Deux ou trois jours avant, je ne faisais que réciter des Je vous salue. Enfin je pars ; je faisais pitié à tout le monde, à la gare de Lourdes. On m'avait donné un peu d'argent : une voiture me porta à la grotte.

«Je priais, je pensais: « Cette petite fille qui vit la

« la Sainte-Vierge est bien heureuse; ça ne me serait pas « arrivé, à moi ; je ne vaux pas assez. » Je voulus mettre mes pauvres pieds dans l'eau de la grotte. Un homme m'aida ; j'étais incapable de me déchausser. Il me soutint pour me plonger dans le bassin. Oh! que je priai donc! je croyais laisser là mes béquilles. J'éprouvai peut-être un peu de soulagement, presque rien. Cela ne me découragea pas. Je dis: « Eh bien! je reviendrai. » En me voyant revenir avec mes béquilles encore, ma femme fut triste.

« J'avais emporté une bouteille d'eau de Lourdes. Avant d'aller nous coucher, nous en mîmes dans un vase, et ma femme m'en baigna les pieds. Je priais, vous pouvez le croire. Quand ce fut fini, j'essaye de me lever. Je me tiens debout. Alors je me lance à marcher; je marche facilement. Je crie: « Femme, je suis guéri! » Ma pauvre femme était là étonnée; elle regardait. Enfin elle dit : a Ah ! pauvre Sainte-Vierge ! il y en a qui ne veulent pas y croire. Oh ! Elle est bonne ! » Elle se mit à pleurer de contentement.

« Alors, tant j'étais heureux, je lui dis : Il faut que « j'aille chez le voisin. — Mais tu tomberas? — Non, je « marcherai aussi bien que toi. » Je pris ma lanterne de service, et nous voilà partis. Ma femme me dit : « Et tu « veux que nous laissions les enfants ? — La Sainte- « Vierge les gardera ! » Nous arrivons chez le voisin, à 200 mètres de chez moi, par un mauvais chemin. Ils se levèrent ; jugez s'ils furent supris ! il fallait voir ! ! Ce sont des gens très-bons et religieux; je leur fis boire à tous un peu de l'eau que j'avais emportée. Le lendemain, j'arrivais sans bâton à la station de Lespouey ; j'avais fait deux

kilomètres. En me voyant, la dame du chef cria : « Est-ce possible? Voilà Jaftard; il marche! Oh! c'est un grand miracle! » Tout le monde s'étonna. J'allai aux environs sur la ligne. Mes camarades me regardaient; ils ne pouvaient pas croire que ce fût moi. Ils me disaient: « Vous « avez bien fait d'aller à Lourdes, Jafïârd ; on peut dire ce « qu'on voudra ; il y a un Être suprême. La confiance «c est tout. Vous en avez eu à la Sainte-Vierge. Voilà un « miracle! »

« J'avais promis de venir rapporter les béquilles; j'arrive aujourd'hui.

« Les collègues m'ont félicité sur toute la ligne. A Lourdes, quand ils m'ont vu avec les béquilles dans ma main, ils ont dit : « Voilà Jaffard qui porte ses béquilles à la grotte. » Pas un n'a eu un mot de travers. La première fois,* on m'avait dit que je ferais mieux de partir pour l'hôpital de Valence-d'Agen, dans mon pays. Je ne Fécoutai seulement pas. J'ai marché depuis la ville, en portant mes cannes à la main.

« Je souffre encore un peu ; je ne suis pas bien leste, mais j'espère . Mes pieds étaient énormes : les voilà désenfîés. Je ne pouvais pas du tout courber le dos ; j'étais raide comme un pieu : tout à l'heure je me suis jeté dans le bassin, et depuis, je me plie jusqu'à terre. Voyez plutôt ! Oh ! la Sainte-Vierge me mettra en état de gagner ma vie et de nourrir ces pauvres enfants. Maintenant je prierai toujours; et il ne faudra pas nous dire, à ma femme et à moi, je vous en réponds, de faire nos devoirs de bons chrétiens. Oh ! je guérirai entièrement, et tous les ans je reviendrai ici. »

m LES MERVEILLES

Guérison instantanée d'une jeune paysanne poitrinaire

Quelques jours après avoir guéri le brave garde-barrière que nous venons d'entendre , la Sainte-Vierge rendait la vie à une jeune paysanne de Julos (Haute- Pyrénées), nommée Madeleine Latapie. Cette bonne et pieuse jeune fille semblait avoir tout ce qu'il fallait pour charmer les regards de l'immaculée Vierge et obtenir un miracle.

Vers la fin de l'année 1866, Madeleine Latapie, alors âgée d'environ quinze ans, était déjà dans un tel état de langueur et de souffrance, qu'on la croyait perdue. Elle était poitrinaire. Courbée sous le poids de ses douleurs, pâle et languissante, elle put encore, pendant quelques mois, se traîner péniblement jusqu'à l'église. De sa maison, on y arrive en deux minutes : elle mettait une demi-heure* pour faire ce trajet. On fut bientôt obligé de la porter à l'église. A la fin, ses forces trahissant son zèle pour le bon Dieu et son amour pour la Sainte-Vierge, elle dut garder le lit d'où, au dire des parents, des amis, des médecins, elle ne devait plus sortir. C'était vers la lin de juin 1867.

« Durant cette maladie, qui se prolongea jusqu'en septembre, écrivait son confesseur, je lui portai, tous les dimanches, la très-sainte communion. Alors plus que

jamais, elle édifiait tous ceux qui, accompagnant le Saint-Sacrement, venaient prier au pied de son lit. « Je voudrais mourir, me disait-elle quelquefois, parce que je suis à charge à tout le monde. »

t Sans nourriture, car son pauvre estomac ne supportait rien, elle est restée quatre mois entre la vie et la mort. Un médecin étranger fut prié, par le père de Madeleine, de venir visiter la pauvre malade. Il vint, et d'accord avec le médecin de l'endroit, sur l'étendue de son mal : « Cette fille n'a pas quatre jours à vivre, » ditil en sorlant. Le lendemain Madeleine reçut les derniers sacrements, a Pauvre enfant! disait le père de la mourante ; pauvre enfant ! mourir si jeune ! » Mais Dieu, qui se joue de la science des hommes, avait d'autres vues sur cette enfant.

Madeleine elle-même croyait qu'elle allait paraître devant le bon Dieu. Sa confession lui donna une paix profonde. La grâce remplit son âme du seul désir d'aimer Jésus-Christ toujours. Elle avait seize ans ; la pensée du monde l'effrayait. Craignant de pécher en revenant à la vie, elle demanda de mourir, et promit à la Sainte- Vierge de se faire Religieuse, si elle en réchappait.

Au mois de mai 1868, elle se -fit porter à la grotte de Lourdes ; mais il ne lui fut pas même accordé de soulagement, et la pauvre jeune fille continua de traîner sa « mourante vie » dans les souffrances, soutenue par les seules consolations de la piété.

Vers le commencement de l'année 1869, un songe mystérieux vint réjouir son âme et lui donner du ressort contre sa langueur. Une personne très-connue lui disait : « Va à la grotte : tu seras guérie. » Le son de cette voix

pénétra tout son être, et un sentiment de joie profonde lui faisait redire, dormant encore : «Je serai guérie. »

Elle se réveilla, et toutes ses douleurs avec elle : la fatigue de la noitrine, l'oppression du souffle, la faiblesse des membres. Mais l'impression de la promesse restait, très-sensible et très-douce. Le souvenir du rêve et la parole : « Va à la grotte, tu seras guérie » lui revenaient sans cesse à la mémoire, et laissaient en son cœur une singulière espérance. Ce n'était pourtant qu'un songe. Mais les songes ne viennent-ils pas quelquefois de Dieu ?

Quelques jours après, la malade demanda timidement à ses parents de lui permettre un pèlerinage à Lourdes. On lui en fit une vague promesse pour le jour où une occasion favorable viendrait s'offrir. En l'attendant, son désir grandissait et devenait un de ces besoins impatients, si ordinaires aux malheureux que la phthisie dévore.

Madeleine avait une amie chère et dévouée, l'institutrice du village, son ancienne maîtresse, à qui elle devait ses habitudes de piété. Ce fut elle qui voulut être sa compagne de pèlerinage. Après avoir renvoyé de jeudi en jeudi, leur décision se fixa définitivement pour le 29 avril.

La pauvre poitrinaire fut placée sur une ânesse, pendant que l'institutrice suivait à pied avec une autre amie, nommée Pauline. Madeleine était joyeuse; la voix du songe dont l'écho résonnait encore dans son cœur, ne la laissait presque pas douter de sa guérison. Mais bientôt l'allure tranquille de sa monture l'eut fatiguée. Le voyage dura une heure et demie au plus. Arrivée à Lourdes, ses forces étaient à bout, et il fallut traverser les rues avec

une grande lenteur. Elle descendit devant la porte de la ville, et entreprit à pied le chemin jusqu'au rocher. Appuyée au bras de son amie, haletante et la poitrine endolorie, elle mit peut-être une heure à franchir une distance de dix minutes. Sa fatigue extrême ne put empêcher dans son âme une impression de bonheur et d'espérance, à la vue des murs de la chapelle.

La première visite fut pour la crypte. Dans un repos d'une heure, tout occupe par la prière, Madeleine sentit vivement l'ennui du monde avec le désir de le quitter, renouvela son vœu de vie religieuse, et demanda sa guérison, mais à la condition qu'elle dût favoriser le salut de son âme.

Une circonstance fit qu'elle eut à descendre seule les sentiers de la grotte. Malgré la lenteur de ses pas, elle arriva harassée et s'agenouilla. Dès les premiers regards vers l'image de la Vierge, un attendrissement très-doux remua son cœur et lui arracha des larmes. Elle pria longtemps et s'offrit de nouveau pour le voile à Marie Immaculée. Le besoin de manger arracha les trois compagnes de la grotte ; et sans avoir encore bu à la fontaine, elles allèrent faire leur repas sur un banc de pierre, au milieu de l'herbe.

Il était environ midi, quand elles revinrent devant le rocher. Madeleine pria encore, mais pas longtemps cette fois, et se dirigea vers la source. Pendant ces quelques pas douloureux, qu'elle faisait toute courbée par la faiblesse et le malaise de sa poitrine, elle se disait presque sans y penser : « C'est maintenant ! »

Elle but deux verres de l'eau miraculeuse avec je ne sais quelle impression tranquille. Il n'y eut dans son

être ni secousse, ni vive émotion. Seulement elle se sentit aussitôt délassée. Ce bien-être soudain l'étonna. Elle ne dit pourtant rien et s'agenouilla encore pour continuer la prière avec ses compagnes.

Vers deux heures, la pluie les chasse de la grotte. L'institutrice dit à Madeleine : « Partez la première; je vous joindrai en quelques pas. » La poitrinaire obéit.

Un instant après, elle se retourne. « Mais je suis

guérie! je marche !...,. Vous ne m'atteindrez pas. »

L'institutrice, empêchée par le bruit de la pluie et du vent n'entendit pas ces mots ; mais elle vit Madeleine sourire, se retourner vivement et repartir d'une allure légère. Préoccupée, elle se demandait vaguement : « Verrais-je un miracle? »

Madeleine montait , montait rapidement. Elle était comme étourdie, et ne pouvait fixer sa pensée ; elle ne se reconnaissait pas. Nulle douleur, nulle fatigue, la poitrine dilatée, la respiration facile, un bien-être entier et profond, le cœur débordant d'une joie inconnue ! Et elle montait. Enfin, il se fait comme une grande secousse en son âme ; elle fond en larmes. « 0 ma Mère, vous m'avez guérie ! » s'écrie-t-elle ; et, précipitant sa marche, elle va, remerciant la Sain te- Vierge.

Ses deux compagnes s'étaient attardées. Arrivant à la crypte, elles trouvent leur poitrinaire agenouillée et la laissent pour prier. Madeleine pleurait. L'émotion d'un bonheur soudain, immense, et l'amour de la Vierge Marie fondaient son cœur. Elle ne pouvait articuler une syllabe ; mais son âme bénissait Notre- Dame de Lourdes, et se redonnait à sa céleste Mère par le vœu de religion, qu'elle savait maintenant

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bien agréé. L'heureuse Madeleine pleura longtemps.

L'institutrice se lève enfin et va dire à son amie : «J'envoie Pauline chercher l'ânesse. — Oh! non, répondit vivement Madeleine, je n'en ai plus besoin. Pauline montera dessus. » L'institutrice fit un geste qui voulait dire : « Allons donc, folle enfant! » EHes sortent bientôt. L'institutrice prend le bras de la jeune fille; elles descendent les sentiers, à côté de la maison des missionnaires , et s'asseyent sur la muraille qui bordent le grand chemin. Après un moment, Madeleine, dit avec émotion : « Mademoiselle, il faut que je vous le déclare ; je suis guérie, bien guérie. Je n'ai plus de mal ; je marcherai jusqu'au village. La Sainte-Vierge me rend lavio! » Et elle se jette dans les bras de son amie.

Après des baisers, des larmes et des rires de bonhcuV, elles s'acheminèrent rapidement vers Lourdes. L'institutrice était bouleversée ; la ci-devant poitrinaire faisait des choses impossibles quelques heures auparavant ;

elle la savait guérie, et elle doutait encore. Madeleine fui t

forcée par ses compagnes de monter sur l'ânesso pour traverser la ville; mais vis-à-vis la gare, elle sauta à terre et se mit à marcher d'un pas agile. L'institutrice, persuadée comme tout le village, que la mort de la jeune phthisique était proche, et familière avec cette pensée, luttait depuis le départ de la chapelle contre l'évidence de la guérison. Elle la voyait de ses yeux, la touchait de ses mains et ne pouvait en croire ni son amie, ni ellemême. Mais à ce spectacle, elle n'y tint plus. « Oh ! Madeleine ! s'écria-t-ello ; Madeleine ! vraiment la Sainte- Vierge vous a guérie ! »

Madeleine arriva à pied jusqu'à Julos. Le lendemain,

elle allait aux champs, et, pour la première fois de sa vie, se courbait sur la terre pour travailler avec ses parents. Il y eut dans le village une admiration et une joie unanimes.

Depuis lors, pas la moindre oppression et pas une ombre de douleur dans la poitrine de Madeleine.

Peu de semaines après sa guérison, elle faisait encore à pied, avec l'institutrice, un pèlerinage d'action de grâces, où, toute joyeuse, elle descendit une pente en courant. « Madeleine a dix-huit ans, dit un missionnaire qui la vit alors. Sa taille est élevée, et semble avoir atteint tout son développement. La couleur très-naturelle de son visage atteste une santé ferme. Elle court, sans s'essouffler plus qu'une autre. Enfant, elle n'avait guère pu travailler ; aujourd'hui elle fait, sans avoir à se ménager , tous les travaux d'intérieur d'une nombreuse famille de paysans. Son amie l'a accompagnée dans sept ou huit voyages au rocher de Massabieille, faits à pieds sans lassitude. Elle croit ne pouvoir jamais remercier, autant qu'elle le devrait, Notre-Dame de Lourdes. EU pourtant, que sa prière paraît recueillie et ardente à la grotte, et comme la pure et heureuse enfant semble aimer là cette Madone qui lui a redonné la vie ! »

Voici la déclaration du médecin qui a suivi toutes les phases de sa maladie :

« Je soussigné, déclare que Madeleine Latapie, de la commune de Julos, âgée de dix-huit ans, atteinte d'une extrême anémie et de phthisie au deuxième degré, depuis quatre ans, se trouvait dans un état tel de prostration, que les ressources de l'art étaient impuissantes ù

enrayer le mal, ainsi que l'ont déclaré plusieurs médecins d'accord avec moi.

« Sans savoir par quelle cause je la revois subitement guérie ; j'affirme que cette guérison excite mon étonnement au plus haut degré,, ainsi que celui de toute la commune.

« Adé, le 19 mai 1869.

« C. Larré. »

• Franchement, il y avait là de quoi s étonner.

Touchantes guéri s on s d'enfants, opérées tout récemment par l'eau miraculeuse de Lourdes.

Nous le disions tout à l'heure : la douce et maternelle Vierge de la grotte semble avoir un faible pour les enfants : c'est par une enfant, la pauvre petite Bernadette, quelle a voulu se révéler aux roches de Massabieille ; et c'est encore sur les enfants, vivantes images de son Enfant-JÉsus, qu'elle répand de préférence ses miraculeuses faveurs. Aussi bien fait-elle alors d'une pierre deux coups, guérissant le cœur d'une mère, par la même puissance qui guérit le corps d'un enfant.

Voici, groupés ensemble, comme un petit bouquet de boutons de roses, cinq beaux miracles, bien évidents, bien lumineux, que nous déposons avec amour dans la

sainte grotte, aux pieds de Celle qui a daigné les opérer. Ces petites roses sont toutes fraîches, les grâces que nous allons raconter ayant à peine deux ans de date.

Le premier de ces miracles eut lieu au mois de juin 1809, à Clermont-Lodève, dans le diocèse de Montpellier, sur un petit garçon de six ans, nommé Henri Michel.

Ce pauvre enfant avait été pris d'une terrible fièvre pernicieuse, qui, dès les premiers moments, mit sa vio en danger. Les deux premiers accès étaient passés, et les médecins attendaient le troisième avec anxiété. Il se présente, désespérant. Le petit Henri entra dans un abattement qui semblait déjà l'immobilité de la mort. La figure était cadavéreuse. Le grand-père d'Henri était mort d'une semblable fièvre, dans la prostration qui suivit le troisième accès.

Le médecin avait déjà dit à la sœur aînée : « Il est perdu ; » et à la Religieuse qui soignait le petit moribond, il venait de dire confidentiellement : « Allez trouver Madame; préparez-la; et comme vous pourrez, annoncez-lui que tout à l'heure l'enfant ne vivra plus. »

La pauvre mère éperdue s'était retirée dans sa chambre où elle était en prière depuis trois heures, attendant que la Sieur vînt lui porter la nouvelle redoutée. Tout d'un coup elle se sent inspirée de faire un vœu à Notre- Dame de Lourdes; étoile promet un pèlerinage avec l'enfant, si la Vierge Immaculée daigne le sauver. Elle se lève ensuite en disant à sa fillo : « Maintenant, la volonté de Dieu soit faite ! je vais donner à Henri de l'eau de Lourdes. C'est la première chose qu'il ait bue en nais-

sant ; ce sera la dernière avant sa mort. » Le jour même, tout danger avait disparu.

Trois mois après, accomplissant son vœu, cette pieuse dame racontait devant la grotte ce que la Sainte-Vierge avait fait pour son cher enfant; et lui-même, le bon petit Henri, était là, frais, vigoureux, tout souriant d'entendre son histoire. « Maman, dit-il, j'ai récité trois fois ma prière à la Sainte-Vierge. Que dois-je faire maintenant? » Sa mère l'entraîna dans la grotte, où la famille récita le chapelet, avec une ferveur facilo à concevoir.

Costa Toulouse que la bonne Vierge a voulu cueillir la seconde rose de notre petit bouquet ; et voici comment un pieux enfant de Saint-François, le Père Marie-Antoine, rapporta le fait au directeur des Annales de- Lourdes.

« Pendant que je prêchais le Jubilé dans une des grandes paroisses de Toulouse, une jeune mère de famille s'est présentée à moi, me parlant avec une vive émotion de Notre-Dame de Lourdes et me disant qu'elle voulait se confesser pour faire une communion en son honneur et s'acquitter d'une dette de reconnaissance. Elle m'a raconté la délicieuse histoire que voici. Il sera très-utile de la publier pour le bien des âmes, parce qu'on y verra combien Notre-Dame de Lourdes tient à la pureté de la conscience et qu une confession et une communion bien faites sont les moyens par excellence pour obtenir ses faveurs.

« Voici les faits à la lettre :

* Les époux Montcassin, habitant Toulouse, ont un jeune enfant, appelé Louis, né le 25 juillet 1867, et in-

firme depuis sa naissance. Cette infirmité qui, d'après les médecins, provenait d'une grande faiblesse des reins, l'avait tellement épuisé qu'il allait toujours dépérissant. Bien qu'âgé d'environ trois ans, non-seulement il ne pouvait se soutenir sur ses jambes, mais il ne pouvait même les appuyer à terre sans pousser des cris de douleur.

« Après beaucoup de soins, les médecins avaient renoncé à le guérir; cependant, sur le conseil de l'un d'eux, sa mère le porta aux eaux de Bigorre. Là, au lieu de s'améliorer, sa maladie ne fit que s'accroître, et le médecin-inspecteur des eaux donna encore moins d'espoir pour sa guérison que les médecins de Toulouse.

« La mère désolée tourne alors toutes ses pensées et toutes ses espérances vers Notre-Dame de Lourdes ; mais, en mère véritablement chrétienne, elle ne veut pas demander à la Sainte- Vierge une faveur, sans la mériter autant que possible en purifiant son âme de tout péché pour faire une communion fervente en l'honneur de Marie. Toutefois son confesseur étant absent, elle se vit obligée de remettre sa communion au retour.

« Elle part pour Lourdes, avec sa sœur et l'enfant; elle y entend la messe avec la plus grande dévotion, fait brûler un cierge à la grotte pendant la messe, et en laisse un autre pour brûler ensuite ; elle plonge l'enfant deux fois dans le bassin, une fois avant la messe, et une seconde fois après. Pas de guérison ; mais ce qui la frappa vivement et ce qui étonna avec elle tous les pèlerins qui en ce moment étaient en grand nombre autour du bassin, c'est que le petit infirme, plongé cependant à plusieurs reprises dans l'eau jusqu'à la tête, n'en était pas

même mouillé, et n'en éprouvait aucune sensation, quoique l'eau fut très-froide et son corps très-délicat.

« Étonnée, mais ne cherchant pas à expliquer ce mystère, la mère fait sa provision d'eau de la grotte et s'en revient à Bigorre.

•« Le lendemain, dès le matin, elle fait boire de l'eau à l'enfant, lui en frotte les reins et va se confesser. Elle reçoit l'absolution et, malgré son impatience de voir le miracle qu'elle espérait après la communion qu'elle avait promise, elle crut mieux faire d'attendre au lendemain. Le soir, le lendemain matin, elle fait encore boire de l'eau à l'enfant et lui en frotte les reins; puis, remplie de confiance en la Sainte-Vierge, elle va faire sa , communion avec toute la ferveur possible. C'était le dimanche 26 septembre. Elle est inondée de consolation dans cette communion, et elle revient vers son cher enfant, avec la certitude qu'il sera guéri.

« A peine est-elle sur la porte de sa maison, qu'elle entend son enfant crier après elle et venir en marchant tout seul, d'un pas ferme et rapide, au-devant d'elle, en ouvrant ses petits bras et en lui criant avec joie : « Venez, maman ; venez ! ! » En voyant le miracle, la femme qui gardait le petit pendant l'absence de sa mère et des bras de laquelle il s'était échappé, tomba à genoux et se mit à crier, à pleurer. La mère pleurait encore plus, et, elle aussi à genoux, elle levait les yeux et les mains vers Marie. « 0 Notre-Dame de Lourdes ! ô Notre-Dame de Lourdes ! que vous êtes grande ! que vous êtes bonne ! » et l'enfant sautait de joie et répétait : « Maman, moi, baiser à la Sainte-Vierge. » Et depuis lors il ne cesse de répéter ces paroles quand sa mère lui parle de la Saiulô-;

Vierge, ou qu'il voit n'importe quelles statues. Toutes pour lui sont la Sainte-Vierge, et il veut toujours les baiser.

« Son infirmité a complètement disparu; la guérison a été instantanée, radicale ; il se porte à merveille, et il marche mieux que tout autre. Je l'ai vu moi-même marcher, et j'ai admiré son agilité et sa grâce.

« L'heureuse mère écrivit immédiatement la bonne nouvelle à son mari; elle porta l'enfant guéri à l'autel de la Vierge des Carmes, et l'enfant lui échappa des mains pour aller vers Marie, qu'il voulait embrasser ; la mère mit à son cou, au pied de l'autel, la médaille de Notre-Dame de Lourdes, que l'enfant ne cesse de baiser avec amour. Elle fit la promesse de le porter aussitôt que possible à Lourdes, en actions de grâces, et d'y faire une communion fervente, qu'elle sait maintenant par expérience être si agréable à Marie Immaculée.

a Voilà les faits, écrits sous la dictée de la mère, et dont je garantis l'authenticité. »

Notre troisième rose est la plus épanouie des cinq. C'est la rose du milieu de notre petit bouquet de miracles. Elle y représente une bonne et aimable enfant de quatorze ou quinze ans, sœur d'un jeune élève du collège des Pères Jésuites, à Amiens, lequel raconte luimême, ainsi qu'il suit, comment Notre-Dame de Lourdes a visité sa petite sœur, le 15 do juillet, de Tannée 1870.

« Ma sœur se nomme Marie. Étant tombée du haut d'un meuble à l'âge de quatre ans, elle se fit un léger mal à la jambe. Mais bientôt, le mal ayant empiré, malgré tous les traitements, malgré les tortures qu'on lui

fil souffrir sans discontinuer, elle fut condamnée par la docte Faculté à boiter toute sa vie !

« Onze ans se sont écoulés depuis. Il y a trois semaines, comme elle était au pensionnat de Lambersart (près de Lillej, elle commença à ressentir des douleurs de plus en plus vives : aussitôt mes parents vinrent la chercher. Plusieurs médecins furent de nouveau consultés ; mais, au bout de huit jours de traitement, un abcès commença à se former. Rien ne pouvait être plus fâcheux, paraît-il, et déjà Ton commençait à désespérer. Ma mère, ayant entendu parler de l'efficacité de l'eau de Lourdes, fit venir une bouteille de l'eau miraculeuse qui a jailli sous les pieds do la bonne Vierge.

« Ici, je copie textuellement la lettre que m'a envoyée mon excellente mère ;

a Nous commençâmes hier vendredi (15 juillet) notre « neuvaine, qui consistait en trois chapelets, litanies et u invocations à Notre-Dame de Lourdes. Le matin, pre- « mier chapelet et friction sur la jambe. A deux heures, « second chapelet; je recommenco la friction... Oh! mi- « racle! je sens la jambe de ta sœur s'allonger; ladoua leur disparaît; Marie fait des mouvements; elle re- « mue sa jambe en tous sens, elle veut descendre de son « lit. Voyant son instance, je la laisse aller. Elle marche « sans douleur; sa jambe est souple. Elle va, vient, « court autour de sa chambre. Nous pleurons tous, et tu « peux comprendre avec quels sentiments nous remer- « cions Dieu et la Sainte-Vierge, si bonne pour nous. « Je n'en pouvais croire mes yeux ; car qui mieux que « moi connaît la grandeur du miracle que Dieu opère « en notre faveur? »

« Quelques personnes demanderont peut-être des témoignages, ajoute le jeune frère. Je les prie de croire qu'ils ne manquent pas : plus de dix médecins, dont plusieurs ont acquis une renommée très-étendue, et deux pensionnats, dont l'un a eu ma sœur pendant quatre ans. N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour attester que ma pauvre petite sœur était boiteuse et incurable?

« Et maintenant, que puis-je faire autre chose que de vous remercier de tout cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces, ô Vierge Immaculée, qui obtenez tout de votre divin Fils, et dont la bonté égale le pouvoir ! Oui, je vous le jure, ô bonne Vierge, tant que je vivrai, je serai lier de me dire votre enfant et votre serviteur totalement dévoué. »

La guérison de la jeune boiteuse a été comme tant d'autres, subite, sans transition, et n'a laissé aucune trace d'une infirmité qui, au su et vu de tout le monde, durait depuis onze ans.

La Sainte-Vierge a trouvé moyen de cueillir notre quatrième fleur dans un jardin protestant. Le lundi 4 juillet de cette même année 1870, elle a guéri surnaturellement, sans convalescence, à Mornac, paroisse mixte du diocèse de la Rochelle, un pauvre petit enfant de deux mois, qui était atteint du millet.

La bouche, les lèvres, la gorge du pauvre enfant étaient couvertes d'innombrables petits boutons purulents, qui tournaient rapidement à la gangrène. Ce n'était plus qu'une horrible plaie qui exhalait une odeur infecte.

Sans plus tarder, on transporte l'enfant chez un mé-

decin. Celui-ci ne se trouve point chez lui; sa femme déclare que le mal lui semble très-grave, et que, malgré des soins empressés, malgré l'application des meilleurs remèdes, deux ou trois enfants d'une commune voisine venaient de succomber à ce même mal.

Quelle douleur pour les pauvres parents! De retour chez eux, ils ne savent que faire pour soulager au moins celui qu'ils n'ont pour ainsi dire plus d'espoir de sauver.

Dans sa désolation, la tante du petit moribond le prend, le porte dans quelques maisons pour demander du secours. Elle entre chez une dame catholique, et là, cinq ou six personnes sont témoins du triste état du pauvre petit.

« Aussitôt , écrivait cette bonne dame, je pense à Notre- Dame de Lourdes; mais comment en parler à une protestante? « Voulez-vous, lui dis-je, que nous fassions « prendre à l'enfant une eau que j'ai ici, et qui le rafraî- «chira? — Oh! oui, s'écrie-t-elle, je le veux bien, et de « suite, s'il vous plaît ! » Je lui en donne une petite cuillerée, qu'il savoure; puis une autre, et déjà il ouvre les yeux ; un changement visible s'opère en lui.

« La tante s'en va chez elle, emportant de cette eau, dont elle lui humecte de temps en temps les lèvres. Prodige admirable! le mal disparaît à vue d'œil; l'enfant commence à reprendre la nourriture ordinaire qu'il avait refusée depuis quelques jours. Le lendemain il était guéri, si bien guéri, que sa petite bouche, entièrement saine et vermeille, ne présentait plus la moindre trace de l'affreuse plaie de la veille.

« Ravie d'étonnement et de joie, la protestante promènô partout le petit ressuscité, le montrant à qui veut le voir,

et disant à qui veut l'entendre que c'est l'eau seule que je lui ai donnée qui l'a guéri, puisqu'elle ne s'est servi de rien autre chose et que le médecin n'est pas môme venu le visiter.

« Espérons, ajouta la bienfaitrice catholique, que la Sainte-Vierge achèvera son œuvre, et que, tôt ou tard, elle amènera à la vraie foi ce pauvre petit, en guérissant son âme comme elle a guéri son corps ! »

Cinquième bouton de rose, également de 1870, année aussi féconde en prodiges de grâces et de miséricorde qu'en manifestations terribles de la justice divine sur les peuples.

C'est encore une tante, mais cette fois une tante bien catholique, bien pieuse, qui va nous donner le récit d'un double miracle opéré sur son neveu, par l'eau mille fois bénie de la grotte de Lourdes.

« Ce cher enfant, écrivait-elle au Supérieur des missionnaires du pèlerinage, est âgé de dix ans. Atteint tout à la fois d'un épanchement séreux au cerveau et d'une albuminerie aiguë, il en était réduit à une telle extrémité, que, le samedi 11 juin, les deux médecins qui le traitaient avaient formellement déclaré que tout était fini pour lui, et qu'à moins d'un miracle la guérison n'était plus possible.

« Le dimanche matin, 12 juin, après qu'il eut fait en Viatique sa première communion et reçu les derniers sacrements, tandis que son père, sa mère et moi, nous attendions son dernier soupir, je me sentis intérieurement inspirée d'invoquer Notre-Dame de Lourdes ; je lui adressai donc dans mon cœur cette courte et simple

prière : « 0 Marie, conçue sans péché, Notre-Dame de « Lourdes, puisqu'il faut un miracle, ne pouvez-vous pas « le faire ! Guérissez cet enfant, je vous en prie. » Puis, prenant un flacon de l'eau miraculeuse qu'une de mes parentes m'avait donné, j'en fis avaler quelques gouttes à notre cher petit mourant; j'en frictionnai, à trois reprises différentes, son visage affreusement tuméfié ; à chaque fois l'enflure diminuait visiblement, et disparut bientôt tout à fait. Dès lors, un mieux extraordinaire se déclara; la nuit fut très-calme. Le lundi matin, au grand étonnement des médecins, qui ne pouvaient en croire leur yeux ni leurs oreilles, l'enfant demandait à manger, et mangeait, en effet, sans en éprouver la moindre indisposition.

« Pourtant la guérison n'était pas complète; dans le cours de sa maladie, l'enfant avait perdu la vue, au point de ne plus distinguer le jour de la nuit. Encouragée par les miracles que nous avions déjà obtenus, et bien convaincue que Notre-Dame de Lourdes ne voudrait pas laisser son œuvre incomplète, je continuai de frictionner avec de l'eau miraculeuse les yeux du pauvre petit aveugle, et le mardi matin, en s'éveillant, le cher enfant s'écriait, tout joyeux: « Je vois comme je voyais avant d'être malade. »

• Aujourd'hui il est complètement rétabli. »

Si, après cela, les mères et les enfants n'aiment pas Y Immaculée Conception, la bonne Vierge de Lourdes, je, ne sais pas, en vérité, ce qu'elle devrait faire de plus pour leur gagner le cœur.

Un ouvrier de soixante ans subitement guéri

d'ulcères et de varices déclarés incurables

M. l'abbé Coux, vicaire de Saint-Alain, à Lavaur (diocèse d'Albi), adressait au Père Supérieur des missionnaires de Lourdes la relation suivante qui se recommande tout spécialement aux libres-penseurs.

« Lavaur, 20 septembre 1871.

« Mon Révérend Père,

« Le surnaturel déborde de tous côtés dans notre siècle aveugle; le voici constaté par la science médicale.

« François Macary, menuisier à Lavaur, est âgé de soixante ans. Depuis la moitié de sa vie, trente ans environ, il était affecté aux jambes d'énormes et cruelles varices. Le mal se compliquait fréquemment de larges et profonds ulcères. Les jambes, pressées par de nombreuses bandelettes, étaient enfermées dans des guêtres en peau de chien. François, obligé souvent à un repos absolu, a reçu, nous dit- il lui-même, à raison de ses fréquents et longs chômages, plus de mille francs de la société de Saint-Louis, dont il est membre.

« Il a consulté tous les médecins de Lavaur, quelquesuns de Toulouse, entr autres le docteur Laviguerie; tous lui ont répondu : « Voire mal est incurable. »

« Son âme n'était pas moins malade. Le pauvre Macary avait abandonné toute pratique religieuse ; il n'assistait à d'autres messes qu'à celles prescrites par la société de secours mutuels ; et durant les longues nuits d'insomnie causées par d'atroces douleurs, tandis que sa pieuse femme pleurait et priait, Macary, furieux, blasphémait.

« En juillet dernier, cloué sur son fauteuil, il s'ennuyait à mourir. Il avait ouï parler de Notre-Dame de Lourdes et du livre de M. Henri Lasserre. La pensée lui vint de lire ce livre pour se distraire.

« Il le lut en deux jours, ému souvent jusqu'aux larmes.

« Sa femme eut d'heureux pressentiments ; lui-même sentit son cœur ulcéré s'ouvrir à l'espérance.

« Le soir du 16 juillet, une agitation extraordinaire le saisit ; il ne peut plus rester sur son fauteuil : « Femme, il nous faut sortir. — « Mais, c'est imprudent. — N'importe, sortons ; je ne puis plus y tenir. »

« Il sort appuyé sur le bras de sa femme, sans savoir où il va. Au lieu d'aller vers les promenades, à quelques pas de sa demeure, il se traîne en ville et entre dans la maison d'une de ses sœurs, près de l'église de Saint- Alain.

« Vicaire de cette paroisse, j'entre moi-même dans la même maison. « Demain, dis-je aux personnes qui se « trouvaient là, je vais à Notre-Dame de Lourdes, et je « me chargerai avec plaisir de vos commissions. »

« Vous allez à Lourdes ? s'écria Macary. Eh ! bien, je c vous en supplie, dites à la Vierge de là-bas qu'il y a à a Lavaur un pauvre diable d'ouvrier qui a ses jambes

ix. 25

« malades, nourries; que je ne puis résister à la souf- « france. Qu'elle me guérisse ou me tue ! »

« Avouez que vous me donnez là une commission sin- « gulière : demander à la Sainte-Vierge de vous tuer! « Elle n'aurait garde de m'écouter. »

« Alors Macary, d'un ton sérieux, me demanda de vouloir bien prier pour lui, et de lui porter un peu d'eau de la Grotte. Je le lui promis ; et trois jours après, je lui faisais remettre un petit flacon d'eau- de la fontaine miraculeuse.

« Écoutons maintenant François Macary.

« Quand j'eus entre les mains cette eau bénie, je me « hâtai de me traîner à ma chambre. Là je me mets à « genoux et je fais à la Vierge une prière courte, mais « fervente. J'ôte mes. guêtres, mes bandages; versant de « l'eau dans le creux de la main, j'en lave mes pauvres « jambes; je bois l'eau qui reste dans le flacon; je me « mets au lit, et je m'endors.

« Vers minuit, je me réveille; je ne sens plus aux « jambes aucune douleur ; je les touche de mes deux a mains ; les varices avaient disparu.

« Ma femme était dans une pièce voisine communi- « niquant par une porte. — Femme, lui criai-je, je suis a guéri. — Tu deviens fou; allons, dors...

<( Un sommeil, comme je n'en avais pas goûté depuis «. longtemps, s'empara de moi. Le lendemain, à mon « réveil, je m'empresse de regarder mes jambes : va- « rices, ulcères, tout avait disparu. La peau était plus « lisse que celle de mes deux mains, comme vous les « voyez tout à l'heure. »

« Deux jours après, Macary me disait : Maintenant, je

<( vous appartiens ; la Vierge a guéri mes jambes ; à « vous de guérir mon àme. »

« Le 18 septembre, jour de la procession de Castres, vous avez vu, mon Révérend Père, François Macary à la Grotte, portant en ex-voto ses guêtres, maintenant suspendues à la Grotte. Il vous a montré ses jambes parfaitement saines. Vous l'avez vu pleurer 4 la Grotte et à la Sainte-Table, où il. venait s'asseoir pour la quatrième fois depuis sa guérison. La paroisse l'a vu accompagnant le Saint-Sacrement, heureux et fier de porter le dais.

« Voici maintenant trois médecins honorables qui vont rendre témoignage au miracle. Vous remarquerez surtout l'irrésistible démonstration du savant docteur Bernet. Pour nous, avec le bon François Macary, avec toute la population de Lavaur et des environs, nous rendons grâces à Y Immaculée-Conception de Lourdes, qui a daigné donner#au monde cette nouvelle preuve de sa puissance et de sa bonté. Puisse-t-elle ouvrir les yeux endurcis!

J. COUX, prêtre,

Vicaire de Saint-Alain, à Lavaur (Tarn).

« Je soussigné, déclare que depuis environ trente ans le sieur Mate cary* (François), menuisier, était affecté de varices aux jambes. « Ces varices, qui étaient de la grosseur du doigt et entremêlées de

* cordons noueux et iluxueux très-développès, ont nécessité jus- « qu'à ce jour une compression méthodique, exercée soit à l'aide « d'un bandage roulé, soit a l'aide d'une guêtre en peau de chien. x Malgré ces précautions, des ulcérations se déclaraient fréquemment

* aux deux jambes, et nécessitaient chaque fois un repos absolu et « un traitement assez long. Je l'ai visité aujourd'hui, et quoique ses « membres inférieurs fussent libres de tout appareil, je n'ai pu « apercevoir que quelques traces de ses énormes varices.

«Ce cas de guérison spontanée me parait dan tant plus sur-

« prenant que les annales de la science ne mentionnent aucun fait « de cette nature.

« Lavaur, le 16 août 1871.

« SÉOUR, doct.-méd.

« de la société de secours mutuels de Saint-Louis.

« Vu pour légalisation de la signature de M. le docteur Ségur, « Lavaur, le 3 septembre 1871.

« Le maire, Ét. de VOISIN.

« Vu pour légalisation de la signature de M. Etienne de Voisin- « Lavernièrc, maire de Lavaur, apposée d'autre part, «A Lavaur, le 5 septembre 1871,

« Le Sous-Prèfct,

« CELLIÈRES. »

« Je soussigné, certifie que depuis trente ans environ, le sieur Ma- « cary, menuisier à Lavaur, était atteint de varices aux jambes avec « nodosités énormes, se compliquant fréquemment de larges ulcè- « res, malgré la compression constante exercée par des guêtres ou « bandages appropriés ; que ces accidents ont disparu tout à coup, « et qu'aujourd'hui il ne reste qu'une nodosité sensiblement dimi- « nuée à la partie interne et supérieure de la jambe droite. « Lavaur, le 25 août 1871.

« ROSSIGNOL, doct.-méd. P.

« Vu pour la légalisation de la signature ci-dessus : « Lavaur, le 3 septembse 1871.

«Xe Maire, Ét. de VOISIN.

« Vu pour légalisation de la signature de M. Etienne de Voisinci Lavernière, maire de Lavaur, apposée d'autre part. 0 ' « A Lavaur, le 5 septembre 1871.

« Le Sous-Préfet,

« CELLIÈRES. »

« Macary François, âgé de soixante ans, menuisier à Lavaur, « membre de la société de Saint-Louis, nous consulta il y a environ « vingt ans, pour des varices qui occupaient le creux poplitié et la « partie interne du genou et de la jambe gauche. — On observait « alors vers le tiers inférieur de ce membre un ulcère variqueux à « bords calleux, avec engorgement considérable et douloureux des

« tissus. — Il existait en outre, en dehors et en dedans de la partie « supérieure du mollet, deux larges et anciennes cicatrices qui n'a- « vaient rien de commun avec l'affection qui nous occupe, et qui « étaient le résultat d'un coup de feu reçu par le malade, vingt ans « auparavant. Les veines dilatées l'étaient en si grand nombre et à « un si haut degré, que, pour nous, les moyens chirurgicaux <t que l'on oppose à cette maladie étaient formellement contre-in- « diqués.

« Macary nous parut donc voué à une infirmité perpétuelle, et « nous ne conseillâmes que les moyens palliatifs, que, du reste, « avaient déjà conseillés plusieurs de nos confrères.

« Dix-huit ans plus tard, il y a deux ans, Macary se représenta à « notre consultation. — Le mauvais état de sa jambe avait beau- « coup empiré. — Nous lui confirmâmes notre premier pronostic, a et lui déclarâmes qu'il était urgent, pour amener l'ulcère à cica- « trisation, de se soumettre, comme uuique moyen, au repos absolu t et prolongé au lit, et à l'application de pansements môtho- « diques.

« Aujourd'hui, 15 août 1871, Macary se présente pour la troisième « fois. — L'ulcère est parfaitement cicatrisé. Aucun appareil ne « comprime la jambe, et pourtant il n'existe pas l'ombre d'un en- « gorgement. — Ce qui nous frappe surtout, c'est que les paquets « variqueux ont entièrement disparu ; qu'à leur place la palpation « fait percevoir des cordons petits, durs, vides de sang et roulant « sous les doigts. La veine saphine interne a sa direction et son vo- « lume normal. — L'examen le plus attentif ne fait découvrir aucune « trace d'opération chirurgicale.

« D'après le récit de Macary, cette cure radicale se serait produite « dans l'espace d'une nuit, et sous la seule influence de l'applica- « tion de compresses imbibées d'eau puisée a la source de la Grotte a de Lourdes.

« Nous concluons, qu'abstraction faite du récit de Macary, la « science est impuissante à expliquer ce fait ; car les auteurs ne ci- « tent aucune observation semblable ou analogue. — Ils sont tous « d'accord sur ces points que les varices abandonnées à elles-mêmes « sont incurables ; qu'elles ne guérissent pas par les moyens pallia- « tifs et encore moins spontanément; qu'elles vont sans cesse en « s'aggravant; et qu'enfin on ne peut espérer la cure radicale, en « faisant courir de graves dangers au malade, que par l'application « de procédés chirurgicaux. — Ainsi, le fait affirmé par Macary ne

« serait pas prouvé par des témoignages authentiques pris en dehors « de lui, qu'il n'en resterait pas moins pour nous un fait des plus « extraordinaires, et, tranchons le mot, un fait surnaturel, a En foi de quoi nous signons le contenu du présent, a A Lavaur, ce 15 août 1871.

« D. BERNET, doct.-médecin de la « Faculté de Paris.

« Vu pour légalisation de la signature ci-dessus : « Lavaur, le 3 septembre 1871.

« Le Maire, Êt. de VOISIN.

o Vu pour légalisation de la signature de M. Etienne de Voisin- « Lavernière, maire de Lavaur, apposée ci-contre.

« A Lavaur, le 4 septembre 1871.

« Le Som-Prèf'tit,

« CELLIÈRES. »

Le Séminariste de Liège.

Le Mercredi-Saint, 13 avril 1870, un jeune et pieux séminariste du diocèse de Liège, en Belgique, était guéri instantanément, au premier usage de l'eau de Lourdes, d'une maladie d'épuisement qui le conduisait rapide- . ment au tombeau. «Il était sous-diacre, et se nommait Henri-Joseph Grenier. Voici comment il raconte luimême, au Supérieur des missionnaires de la sainte grotte, et sa maladie et sa miraculeuse guérison

« Après une maladie d'épuisement d'environ trois

mois, j'ai été guéri subitement au premier usage de l'eau de Lourdes, le Mercredi-Saint, 13 avril, à huit heures et demie du soir.

« Dès le commencement de janvier, je souffris d'une toux que je négligeai pendant tout un mois. J'étais pris souvent de faim canine, de vertige stomachal ; la respiration devenait pénible. Au commencement de février, je compris la nécessité où j'étais de me soigner. Le médecin ne voyant d'abord qu'un catarrhe, fut étonné de me trouver si faible. Il combattit les dérangements d'estomac; mais ma toux dégénéra en une inflammation de poitrine; je fis une fièvre catarrhale, qu'il fallut chasser par une abstinence complète assez longue. La fièvre passée, je pus manger; comme je ne souffrais plus, je me crus guéri, et dès lors j'essayai immédiatement de reprendre mes études ; mais j'étais épuisé, et je n'y pus tenir : faim canine, vertiges, faiblesses, maux de tête, digestions douloureuses, tout avait reparu : les oppressions étaient presque continuelles.

«Je traînai au Séminaire, jusqu'au 13 mars, une vie de plus en plus pénible. Je rentrai alors dans ma famille, au village d'Hermalle, à deux lieues de Liège, pour m'y refaire par le repos et un régime fortifiant. Durant à peu près trois semaines, l'appétit se soutint sans que les forces me revinssent le moins du monde. Après plus de quinze jours de régime tonique, le médecin me jugea plus faible encore qu'à mon retour.

« Dès le 3 avril, cet appétit factice disparut : je sentis bientôt que la vie s'en allait avec mes forces. Le 10 avril, j'abandonnai les drogues du docteur, qui m'inspiraient une extrême répugnance, et cédant aux instances de

mes parents désespérés, je consentis à recourir à l'eau de Lourdes. v

« Nous résolûmes de commencer une neuvaine le Mercredi-Saint, 13 avril, au soir. J'avoue que je me décidai avec peine à recourir à ce moyen ; jamais je n'avais demandé ma guérison au bon Dieu, et mon avis, à moi, était de le laisser faire à sa manière. Ce mercredi, 13 avril, j'étais, sous tous rapports, plus faible et plus misérable que jamais. Je m'étais fait violence pour me confesser, et j'avais l'intention de communier en Viatique, le lendemain. M. le curé disait, entre sept et huit heures du soir, que j'étais « un oiseau pour le chat; » la persuasion commune était, qu'après avoir langui quelque temps, je passerais doucement à l'éternité. A huit heures et quart, la famille était réunie pour commencer la neuvaine. « 0 Vierge Immaculée, dis-je intérieurement, je crois que si vous le voulez, vous pouvez me guérir : si vous me guérissez, j'irai en pèlerinage à Montaigu (à 14 lieues de notre village).

« Les prières terminées, je pris quelques gouttes d'eau de Lourdes dans une cuillère à café. Aussitôt, sans crise ni douleur, je sentis en moi un bien-être parfait; au lieu de la lassitude mortelle de tout à l'heure, c'est une fraîcheur, c'est une agilité nouvelle que je me sens aussitôt le besoin d'éprouver ; je ne pouvais pas croire encore : je laisse mes parents en prières, et je descends lentement l'escalier de ma chambre; mais je sens que je suis tout changé, que j'ai descendu facilement. Je remonte, je vole comme un trait, et je tombe dans les bras de ma famille foudroyée et comme anéantie. Et je saisis le livre de M. Lasserre, et respirant à pleins poumons, j'y fais

tout haut une longue lecture, et je récite le chapelet d'une voix pleine et sonore, moi qui la veille avais essayé vainement de réciter un demi Ave Maria! Puis, je cours apprendre la bonne nouvelle à M. le curé, et je reviens manger, écrire, prier, etc. Vers onze heures et demie, je m'endormais d'un sommeil paisible, profond et parfait; et l'on vint m'éveiller à dix heures du matin. Depuis plusieurs années, je n'avais pu reposer ainsi.

« C'était le Jeudi-Saint. J'allai faire mes Pâques, chanter à jeun à la grand'messe et, sans la moindre fatigue, j'observai l'abstinence de ces trois derniers jours de carême. Mes seuls moments de loisir furent pour la récitation de mon bréviaire, que j'avais dû laisser depuis si longtemps. Toutes les misères, toutes les faiblesses avaient subitement disparu, dès le premier jour de la neuvaine, à la première goutte d'eau.

a La guérison se maintient on ne peut mieux. Depuis le 13 avril, j'ai fait une série de journées qui, en temps de pleine santé, m'auraient rendu malade: le 19 avril, j'entrepris à pied le pèlerinage de Montaigu, et, au retour, après avoir fait vingt-huit lieues, j'étais frais et dispos comme au départ.

« Gloire à Dieu ! mais gloire aussi à l'Immaculée-Conception, qui ne remue ainsi le monde que pour le changer, que pour le convertir. »

Guérison instantanée et radicale d'une jeune villageoise qui se mourait de convulsions.

A la suite d'un accident insignifiant en apparence, une bonne fille de Trébons (Hautes-Pyrénées), nommée Marie Housse, fut prise d'une maladie cérébrale qui mit bientôt ses jours en danger. Marie avait environ vingt ans. Elle était douce et pieuse; toute sa famille était profondément chrétienne; le père surtout avait une foi à transporter les montagnes.

Dès qu'elle était couchée, la pauvre Marie était prise de convulsions terribles, qui duraient jusqu'à l'entier épuisement do ses forces. Quelques semaines s'écoulèrent ainsi ; la famille n'était pas encore trop inquiète : on croyait à une de ces maladies de nerfs très-douloureuses, mais sans péril pour la vie, qui s'en vont comme elles viennent, et qui ne laissent point de traces dans l'organisme. Cette sécurité s'évanouit bientôt. Le mal acquit un caractère organique très-grave. Marie ne prenait presque plus de nourriture; sa faiblesse devenait excès- % sive, et son cerveau était le siège d'une douleur permanente et aiguë.

Deux médecins la voyaient, parfaitement d'accord sur la nature du mal et sur le traitement. Mais leurs remèdes n'obtenaient que des soulagements momentanés et insi-

gnifiants. La vie s'en allait, et l'on craignit que la pauvre fille ne fût soudainement emportée par une de ces crises qui lui tordaient les membres. La pauvre enfant montrait une grande résignation.

Les prêtres de la paroisse l'avaient déjà plusieurs fois visitée. Le danger étant imminent, on lui donna le Saint- Viatique et l'Extrème-Onction. Tout le village s'intéressait à cette jeune fille ; son excellent caractère et l'édification de toute sa vie l'avaient fait aimer; ses vingt ans accroissaient les regrets. On attendait le son de l'agonie, et de tous ceux qui l'avaient vue, pas un ne conservait d'espoir.

Son père était dans une affliction profonde ; chaque fois qu'il revenait du chevet de sa fille, ses larmes coulaient plus amères. Presque sans espérance, il alla un matin consulter encore à Bagnères l'un des deux médecins qui avaient traité la malade, et il emporta un remède nouveau. » Qu'en ferai-je? se disait-il en chemin. •Quand tous les médicaments n'ont rien produit, que pourra celui-ci, maintenant que cette enfant vit à peine? » Et il pleurait.

Tout à coup, une forte pensée de foi s'empara de son ^cœur : « J'irai à Lourdes. Le remède est là. Seulement que Dieu me donne le temps d'y arriver ! »

Dès ce moment, sa journée ne fut qu'une prière. Il revient à la maison et dit à sa fille : « Je porte un autre remède. Mais, écoute, Marie; désirerais-tu de l'eau de la grotte? Je veux t'en aller chercher. — Oh ! oui, » murmura la pauvre mourante d'une voix bien faible, mais où s'entendait l'accent de la confiance et de l'espoir.

Le père venait de faire, à pied, huit kilomètres ; il re-

partit, sans s'être assis, pour en parcourir deux fois seize ou dix-sept ; et sa marche était rapide. Dans les côtes qu'il eut à gravir, il ne prenait pas garde qu'il montait. Il n'avait qu'une pensée : revenir à temps ! Continuellement son ccour et ses lèvres imploraient la Sainte-Vierge. « Ce que fut sa prière, quand il ploya les genoux devant la grotte, il faut pour le comprendre, avoir vu ses yeux se mouiller, entendu sa voix trembler quand il en parle encore, » dit le missionnaire de Lourdes à qui ce brave homme s'est adressé.

Après ses supplications à la Mère de Dieu, en qui sa confiance était sans bornes, il remplit une bouteille de l'eau miraculeuse et reprit son chemin. Son cœur était plus léger dès les premiers pas. La prière l'avait consolé, et il se sentait comme porté par l'espérance. Sans s'arrêter, sans réparer ses forces, ni s'apercevoir de la longueur de sa route, il revint au village.

Sa chère mourante se trouvait dans une prostration profonde. Elle n'était guère capable d'émotion. Ce fut,pour le pauvre père, un moment plein d'angoisses. Il attendait un miracle : dans sa pensée, aucun remède humain ne pouvait lui rendre sa fille. Mais le remède divin était là. « Eh bien ! dit-il doucement; voici l'eau, Marie ; aie confiance en la Vierge de la grotte ; et je l'ai bien priée ! »

Marie fit effort pour prier un peu. Son père lui fait boire une petite cuillerée d'eau miraculeuse, et lui en applique une compresse sur le front... A l'instant même, 1 apaisement se fait dans tous ses membres; son œil se ranime ; elle sourit... Sans secousse, les douleurs étaient tombées ; elle avait retrouvé toute sa vie ! Elle se met

sur son séant. « Je suis guérie ! s'écrie-t-elle. — Mais, dit le père, rien ne te fait mal? ta tête ? tes nerfs?... — - Rien ! plus rien ! » On voit d'ici le bonheur de l'excellent père, le bonheur de toute la famille.

Bientôt après, Marie mangea. C'était le soir. Le lendemain elle se leva. Il restait un peu de faiblesse ; mais de ses douleurs, pas la moindre impression; et pas un frémissement ne se fit sentir à ses membres. La maladie avait été enlevée comme avec la main.

Ceci se passa dans les premiers jours d'octobre. Six mois après, aucun symptôme de ce mal si violent et qui allait être mortel n'a reparu ; la jeune villageoise a joui du bien-être le plus constant, et a vaillamment et vigoureusement travaillé. Elle ne se souvient d'avoir été aux portes au tombeau, que par le bonheur de savoir que Notre-Dame de Lourdes l'en a ramenée.

La Sainte-Vierge a ainsi magnifiquement récompensé la foi du père. Aussi le vénérable curé de la paroisse a-t-il dit, plus d'une fois depuis, à la bonne Marie Rousse : « La Vierge de Lourdes t'a sauvée, ma fille; mais ce n'est pas à cause de toi ; tu n'y es pour rien, je crois; car tu ne pouvais pas grand'chose dans ton état. Marie, c'est à ton père que tu le dois, à sa grande foi, à ses prières, à ses larmes. »

Guérison miraculeuse de Pierre Hanquet maître-maçon à Liège.

Malgré mon désir de ne pas fatiguer le lecteur par des répétitions, je ne puis m'empêcher de rapporter ici un dernier miracle de la* Vierge Immaculée de Lourdes, opéré tout récemment en Belgique, et dont le retentissement a été immense dans ces catholiques provinces.

Voici comment M. Pierre Hanquet, maître-maçon à Liège, raconte lui-même sa merveilleuse guérison.

« La main levée vers le ciel, je jure de ne dire ici que la vérité.

» Ma maladie date de plus de dix ans ; mais ce n'est qu'en mai 1862, que je m'aperçus de l'abandon presque total de mes forces. J'étais alors âgé d'un peu plus de quarante et un ans. Il me fallut renoncer à toute fatigue et surtout au mouvement des bras. Plusieurs fois j'essayai de reprendre mon train de vie; mais la chose n'était pas possible. C'était donc clopin-cl opant que j'atteignis la fin de cette année 18G2. J'avais consulté deux médecins ; mais je dois avouer que c'était avec le partipris de ne me soumettre à aucun traitement régulier. J'espérais en effet que l'hiver me remettrait sur pied, cumme cefa avait eu lieu précédemment.

» Au printemps de Tannée 1863, ne voyant aucune amélioration dans mon état, je résolus de prendre l'avis

de M. Michotte, médecin renommé. Il constata un ramollissement de la moelle épinière, et m'ordonna des frictions trois fois par jour.

A la lin de décembre de cette même année, mon mal redoubla, et je reçus, pour la première fois, la Sainte- Communion dans ma chambre. J'avais entièrement perdu l'appétit. On délayait, une fois par jour, un peu de farine dans du lait, et ce fut là ma nourriture pendant quelques semaines.

» A partir du mois de février 1861 jusqu'en juillet, sauf un peu de thé ou de café, je ne pris rien ou presque rien. Jusqu'alors, je pouvais encore quitter le lit et me tenir quelque temps assis ; mais après le 0 juillet, ce fut impossible. Je passai donc sur mon lit de douleur les trois années suivantes, sans pouvoir me tourner ni à droite, ni à gauche. Seulement, lorsque l'air était trèspur, je parvenais à me mouvoir quelque peu ; mais c'était bien rare. Il faut bien qu'on me permette de dire ce qui aggravait extrêmement ce triste état : c'était la cessation complète, pendant quinze, vingt, voir même trentesix jours, d'une certaine fonction tout à fait nécessaire à la vie.

» Cependant à l'aide des nouvelles prescriptions de M. le docteur Gilkinet, j'obtins quelque soulagement et je pus me nourrir un peu mieux. Je finis même par prendre un léger repas chaque jour. Cela me sustentait suffisamment, sans toutefois me donner la force de bouger du lit. La vie alors me devint supportable.

« C'est dans cet intervalle que M. le docteur Termonia vint aussi me donner ses soins, avec un dévouement dont je suis encore touché. Il me fit, entre autres, deux

longues visites, à la suite desquelles il ne put s'empêcher de m 'avouer que j'étais atteint d'une foule de maladies. « J'en constate de toutes les espèces, » me dit-il amicalement. Et avant de partir, il dit à mes parents, avec tous les ménagements possibles, que sa présence serait désormais inutile.

« Au bout des trois premières années que je passai dans mon lit, d'anciennes tumeurs hémorroïdales dégénérèrent en horribles abcès. Pendant cinq à six mois, ces abcès se succédèrent sans relâche, et me forcèrent à me tenir sur le côté. J'y trouvai du moins le petit soulagement de ne plus être nuit et jour couché sur le dos.

« Les abcès firent place, en 1867, à un érésipèle qui s'aggrava de jour en jour, et me causa de continuels tourments, surtout la nuit. Cette nouvelle maladie, jointe à la phthisie, fit de mon corps un foyer brûlant. Même en hiver, ma poitrine ne pouvait rester couverte que d'un drap de lit. Quant à mes jambes amaigries et privées de sang, elles ont dû être, pendant six ans, même au cœur de l'été, constamment réchauffées au contact de boules d'eau chaude.

« Pendant les deux dernières années, mon dos était courbé comme un cercle de tonneau. On ne pouvait me descendre du lit pour plus de cinq ou six minutes, et seulement tous les dix, quinze ou vingt jours ; c'est-àdire lorsqu'il le fallait nécessairement pour le remuer un peu et changer les draps.

« A partir du mois de février de cette année 1800, le mal empirait de jour en jour et gagnait du terrain; mon pauvre corps succombait à la pourriture. Plus un instan^ de repos, ni le jour, ni la nuit ! Je compris enfin qu'il me

fallait rendre mon âme à Dieu, et ce fut là désormais le terme de mes vœux. Calculant ce qui me restait encore de force, je me persuadai que le mois de décembre viendrait opérer ma délivrance. Mes parents, à mon insu, étaient dans la même persuasion. Le ciel en avait décidé autrement.

« Le 15 octobre dernier, un de mes frères m'apporta, pour me distraire, l'ouvrage récemment paru de M. Lasserre : Notre-Dame de Lourdes. Ce jour-là, je terminais une neuvaine dont le succès me semblait plus éloigné que jamais. J'en étais donc à désespérer presque d'être exaucé, quand mon frère, qui ne savait rien de ma neuvaine, vint m'apporter ce livre admirable.

« Je me mis aussitôt à le lire, et j'en fus remué jusque dans les dernières fibres de mon être. Chaque fois que j'en parcourais quelques pages, mes yeux se remplissaient de larmes. Je me couvrais alors le visage pour les cacher. Mais il m'était impossible de dissimuler mon émotion. Lorsque j'en vins aux guérisons racontées dans ce volume, j'entendis trois fois une voix intérieure qui me disait : « Toi aussi, tu seras guéri! »

« Quelques jours après, mon frère me demanda s'il y avait moyen de se procurer de cette eau de Lourdes. — Sans doute, lui répondis-je. — En ce cas, dit-il, nous en aurons ; » et il se mit à écrire à M. l'abbé Peyramale, curé de Lourde?.

« A peine la lettre fut-elle partie, que je tombai dans un grand doute : « Crois-tu, me disais-je, qu'une gorgée « d'eau et qu'une simple lotion puissent guérir tes ma- « ladies invétérées? Çomptes-tu que la Sainte-Vierge va « faire un miracle pour toi? Mais à quoi bon ! SerMt-ee

« pour ta famille? Mais ne peut-on pas facilement se « passer de toi! » Cependant toutes ces pensées disparurent à la vue de la bouteille d'eau do Lourdes, laquelle nous arriva le 27 novembre. Lorsqu'on la déposa sur mon lit, je me mis à la baiser. « Il me semble, disais-je, qu'elle me parle. »

<( Vers six heures du soir, mon frère vint me demander si l'on ferait les lotions ce jour-là. « Oui, lui « dis-je, mais plus tard, lorsque tous se seront retirés, u sauf mon père, vous et moi. » Ma confiance était de nouveau ébranlée, et j'avais peur des moqueries. Ce n'est qu'à dix heures et demie? du soir que nous fûmes seuls et tranquilles. Mon frère alluma alors un cierge bénit et dit à haute voix les Litanies de la Vierge Immaculée.

« Peu auparavant, j'avais fait, dans le secret de mon cœur, un acte d'entière résignation à la volonté de Dieu. « Vierge sainte, avais-je dit, je ne puis guère prier; « mais daignez demander pour moi à votre divin Fils « la grâce qui me convient le mieux : ou mourir ou « souffrir, ou guérir, pourvu que ce soit à la plus grande « gloire de Dieu, d'où dépend mon plus grand bien. « Vienne maintenant l'opération.

a Mon frère débouche la bouteille et m'en verse un verre que je bois d'un trait. Il prend un linge qu'il imbibe de cette eau miraculeuse. « Commencez, lui dis- « je, par la nuque, et lotionnez l'épine dorsale et tous « les os jusqu'aux pieds. » Quand il arriva aux régions du cœur, je perdis la parole et me mis à pousser des gémissements douloureux. Je râlais comme un homme à l'agonie. Mon bon frère se pressait et répétait à chaque

membre qu'il touchait: « Notre-Dame de Lourdes, priez « pour nous. » Mais au fond de son âme, il pensait que ma dernière heure était venue, et qu'il n'allaitplus avoir entre les mains qu'un cadavre.

« Il se hâta donc de rajuster mes linges et voulut me couvrir. Je repoussai le drap de lit; car mes douleurs étaient trop aiguës. Je mis en ce moment le bout du pied par terre; puis, toujours en gémissant, j'y mis le second pied. Eusuite, me cramponnant de mes mains au lit, je me soulevai en criant de plus en plus fort, jusqu'à ce que je me fusse entièrement redressé. En ce moment solennel, mon frère m'abandonne un instant pour saisir une bouteille d'eau de Cologne; mais je lui fis signe de la tête que je n'en voulais pas. C'est alors que mes cris cessèrent.

Mon vieux père qui, au commencement de l'opération, s'était placé dans un coin de la chambre pour réciter son chapelet, était là devant moi, avec mon frère, dans une stupéfaction toujours croissante.

« Tout à coup: « Ne voyez-vous pas, m'écriai-je, que « la vie me remonte? — Mais oui, répondit mon frère; « il y a bien des années que je ne vous ai vu aussi droit.»

« Quelques secondes après, je m'élançai dans la chambre ; je revins vers mon lit; j'endossai un paletot et je repris ma course.

« Ma chambre me parut trop petite, j'allai faire le tour de la chambre voisine. Oh! je me souviendrai toujours des cris de bonheur qui s'échappaient alors de ma poitrine : « Vous voyez, disais-je, que la Sainte- Vierge est « toute-puissante ; vous voyez qu'il faut l'aimer et l'ho- «rnorer; vous voyez que les impies sont des impos-

teurs;» et autres paroles semblables. J'étais fou de joie.

« En présence d'un pareil miracle, dit mon frère, «nous ne pouvons rester seuls ici; » et il partit pour chercher toute la famille.

«J'oubliais d'indiquer le temps : il fallut environ cinq minutes pour faire les lotions. Quant à ma guérison, qui suivit immédiatement, j'estime qu'elle s'est opérée dans l'espace d'une minute et demie.

« Mon frère rentra vers onze heures, avec mes deux autres frères Henri et Auguste, avec mon neveu Henri. Ma chambre fut bientôt remplie de parents et d'amis.

«L'un de mes frères, apercevant un fusil de garde civique : « Pierre, me dit-il, puisqu'il en est ainsi, il faut « que vous fassiez vous-même l'exercice; » et voilà qu'à trois reprises on me fait manier l'arme; ce que j'exécute avec facilité et même, dit-on, avec dextérité.

« Nous restâmes sur pied jusqu'à trois heures du matin. Deux fois nous nous étions prosternés pour rendre grâces à Dieu et à la Vierge Immaculée. J'avais bu un petit verre de liqueur et un verre de vin ; j'avais de plus fumé une délicieuse pipe.

« Je dormis fort peu. A sept heures et demie, j'étais debout. L'idée me vint alors d'aller faire le revenant chez ma belle-sœur et ses enfants. Il fallait pour cela monter un escalier de dix-sept marches, ce que je fis lestement. Je descendis pour aller, par un autre escalier, réveiller mon excellent vieux père, âgé de près de quatrevingts ans. Lui seul, à ce que j'ai appris depuis lors d'une parente, avait eu la conviction que je guérirais miraculeusement, et, depuis longtemps, il priait tous lus jours pour m'obtenir cette grâce. Mais au moment

où je leveillai en frappant à sa porte, il crut probablement qu'il avait été le jouet d'un songe; car il se garda bien d'ouvrir, même après m'avoir demandé mon nom. Il ne recoanaissait pas ma voix. La vie m était vraiment rendue.

« Déjà le monde affluait pour me voir. Le vieux paletot que j'avais endossé la veille était depuis longtemps l'unique pièce de mon trousseau; tout le reste avait été donné aux pauvres. Il fallut donc que mes frères et mon neveu se missent en devoir de me prêter des pantalons, des souliers, etc.

ci Je restai sur pied cette première journée, jusqu'à sept heures et demie du soir. Alors, d'après les conseils de mes amis, j'allai me coucher. Je dormis encore un peu. A deux heures du matin, je quittai le lit, parce que la faim me gagnait. Heureusement il y avait là tout près de quoi manger. J'attendis donc que le jour vînt, en mangeant, en lisant, et surtôut en priant la Sainte- Vierge.

« Le matin, je fis un bon déjeuner à la fourchette, ce qui ne m'empêcha pas de faire encore trois repas semblables avant le soir. Le monde affluait de plus en plus. Je reçus entre autres MM. les docteurs Termonia et Davrcux. Je me retirai à huit heures et je dormis parfaitement.

« Tous mes maux se sont évanouis en un instant, comme un songe. Courbure, plithisic, ércsipèle, gonflements et autres tortures du corps et de l'âme, tout a disparu. C'est à peine si je me reconnais moi-même.

« Le mardi, je reçus encore plus de monde que les deuxjours précédents. Nous convînmes en famille d'aller

tous communier le lendemain en actions de grâces. Le mercredi, nous étions donc réunis, mes parents, quelques amis et moi, dans l'église de Saint-Denis, où j'avais le bonheur de recevoir mon Dieu et d'assister, pour la première fois depuis si longtemps, à ïa célébration du Saint- Sacrifice. Une heure après, nous rentrions au logis; je me jetai dans les bras de mes chers parents et nous nous mettions à table, pleins de gaieté.

« Pendant les onze premiers jours, j'ai reçu, dit-on, plus de cinq cents personnes, à qui il fallait tout raconter et expliquer jusque dans les moindres détails.

« Voilà quinze jours que je suis guéri. Je dors sept à huit heures d'un seul somme; mon appétit est excellent; je devrais remonter de vingt ans le cours de ma vie, pour trouver un bien-être semblable à celui dont je jouis.

« Plus que jamais j'honorerai et j'aimerai Marie., la Reine du ciel et de la terre. C'est pour lui être agréable et pour lui payer un léger tribut de reconnaissance que j'ai fait cette relation. Que son nom soit à jamais béni !

« Liège (Belgique), (rue Chcravoie, 17), le 12 décembre 1869.

« P. J. HANQUET. »

Suivent deux certificats, très-explicites, des docteurs Termonia et Davreux, constatant, d'une part, l'état effrayant, incurable de M. Hanquet, et de l'autre, le caractère instantané, inouï, absolument inexplicable au point de vue de l'art, de sa guérison complète et radicale.

Répétons-le, en terminant ces récits : les miracles se multiplient sans nombre à la grotte sacrée de l'Imma-

culée-Conception; et l'eau miraculeuse de Lourdes, envoyée chaque jour aux quatre coins de la France et plus loin encore, est fréquemment la messagère bénie de guérisons, de faveurs surnaturelles, dues à la trèssainte, très-puissante, très-miséricordieuse et trèsimmaculée Vierge Marie.

Que conclure de toutes ces merveilles au point de vue de la foi?

Devant cet ensemble resplendissant de miracles, accumulés pour ainsi dire les uns sur les autres, et dont l'évidence s'impose à la bonne foi la plus vulgaire, réjouissons-nous d'être les enfants de la sainte Église catholique, que Dieu ne cesse de visiter, et à laquelle il continue de donner le témoignage divin par excellence, le témoignage des miracles. À l'origine, le miracle était la grande preuve de la vérité de la foi ; quoiqu'il ne soit plus nécessaire aujourd'hui , le miracle n'en est pas moins utile à notre intelligence, et l'expérience montre avec quelle puissance il ranime, il console notre foi.

Mais si la foi est divine et absolument certaine, soyons conséquents avec nous-mêmes : pratiquons -la fidèlement, pra'iquons-la énergiquement,, coûte que coûte, sans marchandrr. Nous sommes dans la vérité, nous possédons la vraie lumière et la vraie vie: soyons chrétiens, soyons fervents.

En second lieu, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, concluons de toutes ces merveilles, non-seulement la légitimité, mais en outre l'excellence du culte de la Très-Sainte Vierge. Nous vivons dans un temps de demirationalisme où beaucoup de chrétiens eux-mêmes sont remplis de préjugés à l'égard de la piété: ne nous laissons pas entamer par ce demi-protestantisme, et, en vrais enfants de l'Église catholique, servons, aimons, honorons de toutes nos forces la Très-Sainte Vierge, Mère de Dieu et Reine des élus. Pourvu que nous ne Y adorions pas (car l'adoration, chacun le sait, est due à Dieu seul), pourvu que nous ne l'adorions pas, nous sommes toujours au-dessous de ce que nous lui devons: quel est, dites-moi, le chrétien qui aimera, qui honorera la bienheureuse Vierge, autant que l'a aimée, que l'a honorée son divin Fils, Notre-Seigneur?

En troisième lieu, tirons de la contemplation des merveilles de Lourdes un renouvellement d'esprit de foi et de dévotion ardente au mystère de llmmaculée-Conception. Ce mystère est la perle précieuse de notre siècle, et le bouclier de l'Église dans les luttes des derniers temps qui approchent.

Qu'est-ce, en effet, que la grâce du mystère de l'Immaculée-Conception, sinon la grâce du triomphe total de la Sainte-Vierge sur Satan ? Elle lui brise la tète, et, à cause de cela, il ne peut rien contre elle. De Marie, cette grâce d'innocence et de victoire découle sur l'Église, afin que l'Église, elle aussi, puisse triompher totalement du vieux f SerpenL qui, depuis six mille ans, séduit le monde. Armée de la grâce de Flmmaculée-Conception, assistée de sa Reine, l;i Vierge M\un- conçue sans péché, l'Église

écrasera la tête du serpent et triomphera de l'Antéchrist. Nous tous, catholiques fidèles, enfants de Marie, membres vivants de Jésus, armons-nous de cette même grâce, marchons à cette lumière, et, suivant les traces bienaimées de l'Immaculée, de la Vierge sans tache, menons une vie innocente et pure, forts dans la foi, fidèles à l'Eucharistie, fervents dans la prière.

Le grand miracle de Lourdes, unique en son genre, est comme le couronnement céleste de la définition dogmatique du 8 décembre 185 i; il semble en être l'écho, le reflet divin. La Vierge Immaculée et Pie IX, le mystère de l'Immaculée-Conception et celui de l'infaillibilité pontificale, ne doivent être séparés ni dans notre esprit, ni dans notre amour.

La consolante évidence de la foi catholique, l'excellence du culte et de l'amour de la Sainte-Vierge, la fidélité à la grâce souveraine du mystère de l'Immaculée-Conception : telles sont donc, au point de vue de ia foi, les trois premières conclusions qui jaillissent, comme vrois rayons de lumière, des merveilles que la miséricorde de Dieu a fait éclater dans ces dernières années, à la grotte de Lourdes. *

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