‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 121 sur 180 · D'LA · texte numérisé non relu

D'LA

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renoncé à la chimie organique, lui répondit Liebig, parce qu'avec la théorie des substitutions pour base, la chimie organique n'avait plus besoin que d'ouvriers. »

… La période de 1826 à 1848 a été la grande période de gloire de . Dumas. A la théorie des substitutions il ajoute la théorie des alcools, théorie des acides gras, les vues fécondes qui lui sont communes son grand ami M. Boussingault sur la statique chimique des êtres ants, les synthèses de l'acide carbonique et de l’eau, qui fixent en rectifiant les constantes fondamentales de la chimie organique ; il ofesse à l'École Centrale, il supplée Thenard à l’École Polytechnique au Collège de France ; il est nommé professeur et doyen à la Faculté Sciences ; il est partout et partout il exerce une influence et suscite nthousiasme dont rien ne peut vous donner l'idée. Ah! quel admiprofesseur !

rrivais du fond de ma province quand je l'entendis pour la prefois. IL avait alors quarante-trois ans. J'étais élève de l'École rmale. Nous suivions assidûment ses leçons de la Sorbonne. Longs avant son arrivée, la salle était pleine, les hauteurs couronnées jupes d’auditeurs ; les derniers arrivés étaient refoulés jusque l'escalier. À l'heure sonnante, il apparaissait. Les applaudisses éclataient de toutes parts, des applaudissements comme la jeuseule sait en donner. Toute sa personne avait quelque chose el: “habit noir, gilet blanc et cravate noire, il semblait qu'il se

leçon commençait. On sentait dès les premiers mots qu'une on claire, facile, quoique mûrement étudiée, allait se dérouler. e il cherchait à rendre la chimie populaire en France, il voulait s être compris immédiatement de tous ses auditeurs et habituer his à l’esprit d'observation. Nulle surcharge dans les détails, es idées générales, des rapprochements ingénieux, un choix ences dont l'exécution était irréprochable. Son art consistait, à accumuler les faits, mais à en présenter un petit nombre, mandant à chacun d’eux toute sa valeur d'instruction. Son respect le public était tel que si son préparateur, M. Barruel, laissait er la plus petite faute, M. Dumas était presque déconcerté. il se fût imposé à chacun de ses auditeurs pris isolément, leur ensemble le dominait. Un jour, M. Dumas, avec ce ton el, un peu théâtral qu'il prenait quand il voulait provoquer une ive attention, annonce que par le mélange de liquides contenus deux verres, qu'il tenait dans les mains, tel résultat allait se

produire. Les réactifs étaient impurs : le résultat est tout autre. M. Barruel court au laboratoire et rapporte de nouveaux liquides. M. Dumas recommence : même insuccès, et l’auditoire de sourire. Plein de confusion, M. Dumas, comme pour cacher la rougeur de son « visage, saisit un torchon qui était à portée de sa main et, essuyant machinalement la table placée devant lui, il murmure à voix basse : « Monsieur Barruel, monsieur Barruel, vous me rendez la risée du

public. » ne Tout autre professeur eût gaiement pris son parti de cette légère déconvenue ; mais M. Dumas n’admettait pas le moindre échec dans les -expériences de ses leçons si scrupuleusement préparées. al La grandeur des découvertes, le don des idées générales et des ue É. vues personnelles, le goût et la recherche des applications utiles de la science, tout un ensemble enfin de qualités maîtresses motive le rap= prochement que nous faisions sur les bancs de la Sorbonne, et que” l’histoire ratifiera, du nom de M. Dumas et de celui de Lavoisier. à M. Dumas en parlant de Lavoisier porte ce jugement : « Il avait, … -dit-il, le calme de la pensée, l’esprit logique, l'imagination brillante na et réglée ; en toutes chôses, l’art d’expérimenter, poussé à un degré Æ. -qui n’a pas été dépassé. » Dans l’énumération de telles qualités, …

M. Dumas me semble revivre tout entier. :

Je ne puis me détacher de ces premières impressions. Elles ont eu sur ma vie une telle influence! C’est au bas de cette chaire que jai -éprouvé pour M. Dumas les sentiments qu’il avait éprouvés lui-même pour les grands maîtres de sa jeunesse. Cette éloquence émue, cette raison hardie mais sûre d’elle-même, ces séries de vérités inductives aujourd’hui démontrées, cet enseignement aux grands horizons, tout cela faisait de M. Dumas un de ces éveilleurs d’idées qui suscitent les vocations scientifiques. Quand je fus envoyé au loin professeur sup- | pléant de chimie, son souvenir me soutenait, m’encourageait dans ma solitude. C’est à lui que je songeais toujours, et devant un résultat heureux je me disais : Qu'en pensera-t-il? Plus tard, lorsque, devenu … moi-même de plus en plus ardent aux recherches personnelles, L j'essayais d'apporter quelques progrès dans cette science où il fut notre maître à tous, une approbation de lui me payait de toutes mes peines. Ce qu’il fit pour moi, il le fit pour tant d’autres ! Il avait l'esprit. ouvert à tout homme et à toute œuvre.

Au moment où Daguerre méconnu, presque bafoué, révait de saisir. et de fixer les images de la chambre obscure, personne ne croyait au résultat de telles tentatives. Sa famille inquiète envoya un ami chez M. Dumas pour le consulter, moins sur la valeur de ses essais qué.

. Sur l'opportunité d’une mesure décisive. On voulait faire enfermer Daguerre dans une maison de fous. M. Dumas, après avoir écouté les doléances effrayées de cet ami plein de sollicitude, plaida avec son ton

soutint, il lui té : « Courage », et, au bout de ces quinze ans, juerre arriva chez M. Dumas, ses planches à la main. Le daguerype et par là même son idée sœur, la photographie, étaient uvés.

5 Mais ce n'étaient pas seulememt 2. inventeurs qui le consultaient.

ucre. Ses succès d’orateur furent malheureusement aussi grands > ses succès de professeur. Oui, malheureusement, car la politique ait le prendre dans ses engrenages. IL était à peu près perdu pour ience et il n’avait pas cinquante ans!

Lu lendemain de 1848, les habitants de Valenciennes lui demanit d'accepter la députation et de défendre leurs intérêts induss menacés. M. Dumas ne se déroba point. Pensait-il que dans ces s troublés il pouvait rendre plus de services à son pays qu’en resnfermé dans un laboratoire? Révait-il, après avoir répandu tant ces fécondes du haut des chaires universitaires, d’en offrir aux

pe

. 11 aimait le pouvoir. C’est un goût qui n’est pas original en e, mais ce qui était original, c'était la manière dont il compre-

sans en être surpris. |

Vous l'avez dit, Monsieur, il avait le goût des grands desseins. est qu’en toutes choses il pensait grand. Ainsi que tous les hommes supérieurs, il avait le sens des idées générales. Quel que fût l’objet

d’une discussion, il l’élevait jusqu’à lui. Comme‘il avait au plus haut degré la conscience des services rendus soit par les hommes, soit par les institutions, il était toujours prêt à les défendre de son intelligence et de son cœur. À la moindre alerte, il avait l'instinct du danger et de ce qu'il fallait faire pour le déjouer.

Un jour, le Muséum d'histoire naturelle fut à la veille d’être atteint * par ce que l’Administration, avec son euphémisme habituel, appelañt un projet de réorganisation. M. Dumas, sentant que la personnalité” morale de ce grand établissement pouvait être menacée, s’écrie comme s'il s'agissait d’un attentat :

« Comment oseriez-vous porter la main sur le Muséum ? Ces belles allées, elles ont été alignées par les mains mêmes de Buffon. Cette école de botanique, elle est l’œuvre des Jussieu. Ces herbiers ont pris naissance par les récoltes de Tournefort et de Vaillant. Cette ménagerie, elle a été improvisée par Geoffroy Saint-Hilaire. Ces animaux fossiles restitués, ces innombrables types d'anatomie comparée, cette classificalion savante des animaux appartenant aux galeries de zoologie, tout cela conserve la marque ineffaçable de Cuvier. Le voyageur qui pénètre pour la première fois dans cet asile séculaire du travail et de la méditation s'étonne de n’y pas voir exposés au respect de la foule et à l’'émulation de la jeunesse les statues ou les images des illustres fondateurs de la science de la nature qui l’ont habité. »

Après l'évocation de tels souvenirs et ce ton même de prosopopée, quel ministre eût osé toucher au Muséum d'histoire naturelle, si ce n’est pour l’honorer et l'agrandir !

Mais quelque reconnaissance que doivent à M. Dumas les institutions et les savants qu’il ne cessa de protéger et d’honorer durant vingt-deux années de politique active, on ne peut se défendre d’un amer regret en songeant à ce grand espace de vie perdu pour la science. Ce regret, je l’ai senti plus vivement que personne quand, au lendemain de la chute de l'Empire, M. Dumas me demanda, avec un mélancolique sourire, de venir travailler dans mon laboratoire.

Malgré ses soixante-douze ans, il n'avait rien perdu des qualités qui avaient fait de lui un grand investigateur. Outre l’imagination qui, par les idées qu’elle éveille, est l’inspiratrice de toute recherche, il possédait encore dans sa force entière le don d'observer, d'interroger l'expérience et cet esprit de critique ingénieuse et décisive qui sait enfermer les faits dans une explication théorique. L'étude qu'il publia en 1872 sur les fermentations mérite de prendre place à côté de ses lointains mémoires précédents. Et en travaillant près de lui, avec lui, je retrouvais, moi son élève vieilli, toutes mes émotions et tous mes

enthousiasmes de jeunesse. Ah! pourquoi la politique l’avait-elle éloigné de la science ? Pourquoi faut-il que cette accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d’entre nous? Un de vos prédécesseurs, Monsieur, Rat ici même, il y a deux ans, à la place où vous êtes :

« Quand je songe à l'attrait impérieux, irrésistible des sciences et des lettres et que je rencontre un écrivain ou un savant, en un mot un penseur, qui se fait homme politique, j’admire son abnégation. Sacrifier paix auguste du laboratoire, la féconde solitude du cabinet au voir de l’homme d’État dans le tumulte et le bruit de la vie publique est un héroïsme devant lequel je m'incline. »

Héroïsme, soit, dirai-je à mon tour, lorsque, pour me servir d’une xpression familière, on ne peut pas faire autrement, lorsque le pays ous appelle à son secours dans un jour de désastre, Mais que de … sauveurs en disponibilité passent leur temps à offrir leurs secours “ que personne ne réclame! La vraie conduite de la vie consiste à disrner dans quelle mesure on contribuera le mieux à la fortune blique. Ne peut-on pas servir utilement et glorieusement son pays is prétendre à la solution de problèmes qui ne ressemblent pas, Monsieur, à ceux que vous aimez? Dans les problèmes politiques la euve est si difficile à donner! Ce que la politique a coûté aux lettres, ittérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même t faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d’autre, ibien de forces déviées de leurs cours vont s’abimer inutilement s des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles un monceau de sable !

En plus d’une circonstance d’ailleurs, M. Dumas a laissé percer le timent de tristesse que lui causait ce long détournement de sa vie : . Le vrai bonheur, disait-il il y a peu d'années dans une sorte men rétrospectif de sa propre carrière, le vrai bonheur m'appasous la forme du savant consacrant ses jours et ses veilles à pénéles secrets de la nature et à découvrir des vérités nouvelles. e, Cuvier, Candolle, Brongniart, ajoutait-il en se reportant ; ses premiers et meilleurs souvenirs, ont connu la vie heureuse. més de l'amour de la vérité, indifférents aux jouissances de la ne, ils ont trouvé leur récompense dans l'estime publique. »

Les dernières années de M. Dumas furent remplies par les fonc- S de présidences de commissions internationales, présidences lamées, qui étaient autant de solennels hommages rendus par les ants du monde entier à sa supériorité. II y apporta ce don suprême éments et de lumières que l’Académie française se plaisait à

Et:

goûter en lui et ces autres qualités dont chaque semaine, à l’Académie des sciences, nous étions les témoins émerveillés. Avec quelle hauteur de vues, avec quelle modération et quelle sagesse il intervenait dans les discussions ! Souvent quand, emporté moi-même dans une lutte vis-à-vis de confrères que j'estime et que j'aime profondément, je me laissais cependant entraîner, pour la défense de la vérité, à une expression trop vive (je n'étais pas alors de l’Académie française), un regard presque suppliant de M. Dumas s’arrêtait sur moi et s’efforçait de calmer mon animation. Partageant encore ce dernier trait de ressemblance avec Lavoisier, M. Dumas n'était pas un homme de discussion, mais un homme de persuasion. Sa sérénité dominatrice s’étendait sur toute une assemblée.

On raconte qu’à la mort du grand Cuvier, Arago s’écria :.

« Cette mort nous rapetisse tous. »

Vo. Monsieur, qui avez été pendant plus d'un quart de siècle le confrère de M. Dumas, qui avez partagé avec lui la direction des travaux de l’Académie des sciences, vous ne me démentirez pas si je dis à mon tour que la mort de M. Dumas nous a tous diminués.

Et maintenant que vous et moi nous avons rendu, selon les touchantes traditions de l’Académie française, un double hommage à cette grande figure, permettez-moi, dans ce dernier adieu que j’envoie à celui qui fut mon maître et mon ami et dans ce souhait de bienvenue que je vous adresse, de rapprocher un instant vos deux noms et vos

deux destinées. De bonne heure vous avez eu l’un et l’autre les ambi-

tions généreuses qui font les hommes de progrès et de force nationale. L’un et l’autre, par une somme étonnante de travail, vous avez exercé sur le développement des études une influence heureuse et durable. En vivant dans la familiarité intellectuelle des grands esprits disparus, vous vous êtes, l’un et l’autre, inspirés de leurs méthodes et de leurs idées directrices. Vous avez eu l’un et l’autre la gloire d’ajouter à leur propre gloire. Rien n’a manqué à l'éclat de vos deux destinées et vous avez reçu dans leur plénitude les témoignages de reconnaissance qui vous étaient dus. |

S'il m'était permis de terminer par une de ces idées générales qu'aimait M. Dumas, je dirais que vous et lui vous êtes la personnification de ce que peuvent atteindre à notre époque les existences laborieuses. Le vrai mérite dans la vraie démocratie, voilà ce que vous représentez tous deux. |

La vraie démocratie est celle qui permet à chaque individu de donner son maximum d'efforts dans le monde. Un commis de pharmacie d’Alais s’élevant, par son travail, à la présidence des savants

réantir l'individu dans l’État ; Cette fausse Hosts a le goût, . s dire le culte de la médiocrité. Tout ce qui est supérieur lui . En renversant le sens d’une phrase célèbre du général on purs définir cette démocratie : la ligue de tous ceux qui

DISCOURS PRONONCÉ, LE 16 MARS 1886, A L'ASSEMBLÉE GÉNERALE DE L'ASSOCIATION GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS DE PARIS (1)

Mes chers amis,

Je ne sais comment exprimer ce que j'éprouve en ce moment. Je crois que c’est une de mes vertus, si je puis prétendre en avoir, d’avoir toujours aimé la jeunesse, et surtout cette jeunesse studieuse dont vous formez l'élite. Il me semble que vous êtes animés, ce soir, de cet enthousiasme fécond qui ne se trouve que dans la jeunesse. Vous savez ce que signifie le mot enthousiasme. L’enthousiasme est un dieu intérieur. Dans les grandes occasions de la vie, appelez ce souffle divin, qui, d’après les Grecs, commande les actions viriles. Ayez non seulement le culte de la patrie, mais le culte de ce dieu intérieur qui sera votre guide.

Je vous remercie de votre bon accueil. Je suis heureux de constater

ce qu’il y a de généreux dans votre Association. Il me semble que vous êtes pour l'avenir une des forces de la patrie. Il y a de grands résultats à obtenir. Je fais des vœux pour le succès de vos efforts et, encore

une fois, je vous remercie.

1, In : Discours aux étudiants. Paris, sans date, A. Colin, in-12; p. 181-182.

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