‹ ŒuvresChapitre 101 sur 202 · ADÈLE ET EDOUARD · texte numérisé non relu

ADÈLE ET EDOUARD

niPBIMÉE E>- 1793, A Li TÈTE DU RECCEIL DE MORCEÀLX DÉTACHÉS.

Cette l'pitre a été écrite sous la tyrannie sanglante qui a déchiré la France ; il r.e p3ut être trop tard pour la publier. De pareils événements ne seront point tffacés par les siècles; et nous est-il déjà permis de ne compter nos douleurs que parmi nos souvenirs?

Je ne puis, ô malheur, repousser ton image: Par quel effort lutter contre ton ascendant, Et d'un esprit captif reconquérir Tusage? Je ne vois que toi seul ; et j'accrois mon tourment, Si je veux me soustraire à ta sombre puissance. Non, à te contempler il est plus de douceurs, Et celui qui ne peut oublier sa souffrance Vit de cette pensée, et se nourrit de pleurs.

Est-ce dans les foyers de l'heureuse Helvétie Que Ton doit consacrer ce culte douloureux? De la tranquille paix ô dernière patrie! Qui souffre dans ton sein est donc bien malheureux. Souvent, les yeux fixés sur ce beau paysage, Dont le lac avec pompe agrandit les tableaux, Je contemplais ces monts qui, formant son rivage, Peignent leur cime auguste au milieu de ses eaux : Quoi ! disais-je, ce calme ou se plaît la nature Ne peut- il pénétrer dans mon cœur agité ? Et 1 homme seul, en proie aux peines qu'il endure, De l'ordre général serait-il excepté ?

France, de tes destins le souvenir horrible

Dans tous les lieux pour nous entrouvre des tombeaux ;

Ton orage obscurcit l'azur d'un ciel paisible.

Le sang que tu répands teint le cristal des eaux.

Ces Alpes dont au loin la Suisse est hérissée.

Ces monts qui des enfers sépareraient les cieux,

îS'e peuvent arrêter l'élan de la pensée,

Et la douleur partout est près du malheureux.

622 EPITRS AU MALHEUR^

0 malheur! les Français ont fondé ton empire ; On luttait contre toi, tu règnes maintenant; L'espoir de t'échapper paraît un vain délire, Et la raison n'est plus que le choix du tourment. Oui, je veux t'effrayer de ta propre puissance, Et de ses longs effets te tracer le tableau. La mort est le plus doux des fléaux de la France ; Les Français sans regret descendent au tombeau, Préparés au trépas par Thorreur de la vie. Mais ces derniers instants ne sont plus solennels, Et du tribut des pleurs la douceur infinie Là n'accompagne plus les malheureux mortels. C'est aux cris redoublés des transports d'allégresse Que de leur char funèbre on conduit chaque pas ; On est près d'exiger qu'ils partagent l'ivresse Qu'à ce peuple féroce inspire leur trépas. L'amour au désespoir est réduit au silence, Ou, pour donner des pleurs, il doit braver la mort. Serait-ce par pitié, décemvirs de la France, Qu'unissant à la fois dans un semblable sort Et le père et le fils, et l'amant et l'amie, Du cœur qui sait aimer vous devancez les vœux ?

A travers tant d'horreurs, mon ame anéantie Veut faire un choix cruel dans des objets affreux. Barbares, non jamais ni la mort ni l'histoire Ne pourront dignement venger tous vos forfaits; L'excès de vos fureurs ne pourra plus se croire : Vos crimes , des tableaux surpassent les effets. Ah ! que du moins ce cri d'une douleur mortelle De ce règne de sang renouvelle l'horreur : Puisse -t-il inspirer une haine éternelle, La préserver du temps, de l'oubli du malheur I

Un jeune homme innocent^, même des nouveaux crimes Qu'une loi tyrannique exprime vaguement, Pour sauver l'assassin, et non pas les vict'mes. Près d'Adèle, Edouard vivait obscurément. Tant qu'il fut une France, il l'avait bien servie ; Mais quand sous les tyrans on la vit s'avilir,

< Ce iÀi e^t de la plus exacte vérité.

ou ADKLE ET ÉDOLABD. 623

Respectant même eucor l'ombre de sa patrie,

Aux drapeaux étrangers il n'alla point s'unir.

Son épouse sensible, et que la crainte glace.

Eût voulu Tentrainer loin du pouvoir sanglant

Qui, semblable à la mort, à toute heure menace

La faiblesse et la force, et le père et l'enfant :

Mais il chérit les lieux témoins de sa constance,

Où l'hymen a remis son Adèle en ses bras ;

Il ne peut s'éloigner de cette triste France,

Il espère un héros dont il suivra les pas.

Souvent il répétait à la beauté qu'il aime :

« Que ce ciel et ma voix rassurent ta frayeur!

(( Regarde la nature, elle reste la même,

fi Et l'amour est encor plus constant dans mon cœur.

« — Ahl dit-elle en pleurant, sous ce joug détestable

(I Qui te préservera du sort d'un criminel?

« L'air que nous respirons peut te rendre coupable ;

« Vivre, penser, aimer, expose au ftr mortel.»

Cependant, par degrés, le courage d'Adèle

Renaît, en écoutant l'objet de ses amours.

Tout-à-cûup elle apprend qu'une atteinte cruelle

A menacé son père au déclin de ses jours ;

Elle part, son époux se condamne à l'absence ;

Par des soins importants ses jours étaient remplis.

Mais le père d'Adèle échappe à la souffrance.

Elle peut revenir : en traversant Paris,

Seule , elle se livrait à la douce pensée

De retrouver bientôt son époux , son ami.

Près d'un palais de sang, une foule empressée

Attire ses regards ; son cœur est attendri :

« Sans doute, disait-elle, en ce moment horrible ,

« D'un mortel innocent on prononce la mort j

(( Peut-être il est aimé , peut-être il est sensib'e :

« Plus je me trouve heureuse, et plus je plains sou sort. »

A travers ce tumulte un nom se fait entendre ;

Il vient fi-apper ses sens , avant d'atteindre au cœur;

Elle écoute long-temps sans pouvoir le comprendre ;

L'instinct, pour un moment, repousse la douleur.

Mais de la vérité la lumière effrovable

624 épItre au malrel'R ,

Perce jusqu'à son ame ; elle s'avance enfin. Des acclamations la voix impitoyablCj A grands cris, d'Edouard annonçait le destin : Saisi , jugé , proscrit , et conduit au supplice , Un instant menaçait et condamne ses jours. Quand le temps nous prépare au plus grand sacrifice , Le désespoir lui-même est calme en ses discours ; Mais d'un coup imprévu la raison égarée Croit trouver des secours dans sa propre fureur. Adèle est loin des pleurs; à sa rage livrée , Elle appelle, elle attend , elle veut un vengeur. Sa voix n'a réveillé que l'espoir de la haine , Et ses cris n'ont atteint que Tame du méchant : Devant le tribunal on la cite , on la mène ; Par un autre chemin son époux en descend. Adè!e avec transport suit la main qui l'entraîne. Eile arrive; on la place à ce fauteuil fatal Que venait de quitter cet époux qu'elle adore ; Elle voit ses bourreaux rangés en tribunal , Leur prodigue l'insulte, et la recherche encore ; Le geste et le regard, la parole et l'accent , Rien ne peut satisfaire à son ame irritée ; Sa faiblesse est alors son plus affreux tourment. A ces grands mouvements dont elle est agitée , Le calme qui succède étonne tous les yeux. Les juges, sur sa plainte , à mort l'ont condamnée ; Ils sont moins criminels, ils ont rempli ses vœux. « Ah! dit-elle, hâtez-vous; dans notre destinée « Un instant est beaucoup : je pourrai le revoir ; (( Il saura que la mort aussi nous est commune. >) Les juges , sans délai , satisfont son espoir ; Ils pensaient d'Edouard accroître l'infortune. Elle court, elle atteint le cortège fatal; Jamais char de triomphe, en un jour de victoire, Ne fut tant désiré par un guerrier rival. Edouard , jusqu'alors attentif à sa gloire , Étonnait par son calme un peuple curieux , Insensible au malheur comme aux traits du courage. Sur ce qui l'environne il promène ses yeux, D'Adèle au même instant reconnaît îe visage ,

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Et croit que la douleur l'entraîne dans ces lieux. Il veut la repousser ; la garde l'environne : Il apprend tout enfin par ce spectacle affreux. Sa raison à Imstant, sa force l'abandonne; Son teint prend la couleur de la mort qui l'attend. Elle veut lui parler, il ne peut plus l'entendre : « Omon cher Edouard , dit-elle en l'embrassant, « Écoute cette voix dont l'accent est si tendre ! « Est-ce donc leur arrêt qui me donne la mort? « Crois-moi, s'ils m'avaient pu condamnera la vie, « C'est alors qu'il fallait t'effrayer de mon sort. « Cette chaîne sanglante à mon époux me lie : G C'est encor de Thymen , c'est encor de l'amour. « Vois ce ciel, dont le calme invite à l'espérance: « En nous laissant tous deux périr au même jour, ft II va m'unir à toi pour prix de ma constance; « Jusques à tes vertus ma mort peut m'élever. » Edouard est glacé; sa main est insensible : Il commence des mots qu'il ne peut achever. Adèle, c'en est fait! de cet état horrible La mort seule à présent peut sauver ton époux ; Tu le retrouveras dans le séjour céleste. Sa douleur du trépas a devancé les coups. Comment fixer, ô ciel ! cet instrument funeste Où le fer, contenu dans des ressorts nouveaux, Tombe sur la vertu de tout le poids du crime ; Où l'art, obéissant au signal des bourreaux , Par un bras invisible égorge les victimes? D'Adèle et d'Edouard le sang pur a coulé ; Il se rejoint encor dans ses flots qui bouillonnent. De leur sort un moment le peuple était troublé ; Bientôt des décemvirs les soldats l'environnent. Leurs cris vont aux enfers, repoussés par le ciel. Ainsi l'on vit périr une famille auguste; Ainsi tant d'innocents, aux pieds de l'Éternel, Ont porté les douleurs et les plaintes du juste. Le jour de la pitié descendra-t-il sur nous?

Les Français échappés aux tourments de la France Vont'peut-ètre m'offrir un spectacle plus doux.

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