‹ ŒuvresChapitre 107 sur 202 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Sans écouter son fils , blâma ses vœux secrets ; Pembroke, qui m'aimait , pouvait alors s'attendre Que ma mère bientôt le choisirait pour gendre : Moi , je m'y soumettais par raison , par devoir, Et tâchais d'oublier que j'eus un autre espoir ; J'empruntais le secours de la philosophie. Elle dit qu'il n'est pas de vrais biens dans la vie : Langage consolant pour un malheureux cœur, Et qui le fait douter quelquefois du bonheur ! D'un mal désespéré dans un instant saisie , Ma mère dans mes bras perdit bientôt la vie : Ton absence rendit cet instant plus affreux , Et mon cœur porta seul ses regrets douloureux. Le chagrin quelque temps sut absorber mon père ; MaiS; de l'ambition poursuivant la carrière, Lui-même le premier désira de m'unir A l'époux que mon cœur avait osé choisir ; Du fier Northumberla?id il oublia l'offense , Il obtint son aveu : quelle douce espérance , 0 ma mère , un moment suspendit mes regrets ! Pardonnez à l'amour ces souverains effets ; Il se charge à lui seul du destin de la vie, Devant son avenir le temps passé s'oublie. Mon cœur put sans rougir adorer ses liens ; Que la paix au bonheur sait ajouter de biens ! Le céleste repos d'une douce innocence De la passion même accroît la jouissance. Je chéris le penchant que la vertu permet : Ah ! de chaque moment quel puissant intérêt Me fait sentir le prix et goûter tous les charmes ! Le bonheur de l'amour s'exprime par des larmes. Reconnais-les , Clarice , en cet heureux instant : Au lever du soleil, alors qu'en m'éveillant, Je retrouve mon ame et recommence à vivre, A sentir mon bonheur quelque temps je me livre ; J'éprouve le plaisir de m'apprendre mon sort : J'y pense lentement : ma voix nomme Guilfort ; Je ne m'occupe pas de remplir ma journée , Je le verrai , celui qui fait ma destinée : Kien ne peut ajouter à ma félicité ,

632 JAINE GRAY.

Et de son excès seul nait son égalité.

cLAEicE. Quoi ! rien ne te distrait de l'objet de ta flamme ? Jamais l'ambition n'a régné dans ton ame ?

JANE GKAY. Ce u'est pas seulement l'ascendant du bonheur Qui de l'ambition a détaché mon cœur ; Il ne peut adopter une telle chimère : Sœur et veuve de roi , l'Europe a vu ma mère , Alors qu'elle eut perdu son noble époux Louis, Revenir avec joie au sein de son pays , Préférer un sujet de la cour de son frère , Suffolk , à tous les rois qui gouvernaient la terre : Henri fut mécontent , mais il lui pardonna , Et ce fut son bonheur qui la justifia.

cLARicE. Souvent Tambition a gouverné ton père.

JANE GRAY. C'cst Ic scul déplaisir qu'ait éprouvé ma mère : Peut-être que mon choix est encor plus heureux. Un sort comme le mien me permet-il des vœux ? Non , de Northumberland craignant le caractère , Aux intérêts du temps je me montre étrangère ; Je ne vois que Gui I fort : s'il me quitte un moment , Je \is du souvenir qui me le rend présent. J'aime avec passion les plaisirs de l'étude , Seuls ils embellissaient jadis ma solitude ; Ils me sont chers encore; ils calment dans mon cœur Les mouvements trop vifs que cause le bonheur; Mais depuis que ma vie est pour jamais tracée , Sans crainte mon esprit laisse errer ma pensée. L'imagination , dois-je la redouter ?

Elle-même à mon sort ne pourrait ajouter. Je lis avec plaisir les plus douces chimères , Je n'en pourrais trouver aucunes mensongères ; Les lois de la morale excitent des remords , Moi , mon amour m'entraîne où tendent les efforts ; Et ce divin Platon, que je relis sans cesse , De la religion prévenant la promesse , Croyant par son génie à l'immortalité , Ajoute un long espoir à ma félicité.

Ah ! par l'enchantement d'une seule pensée Notre vie est remplie et notre ame est fixée , L'on n'a plus qu'un seul but ; et le même plaisir,

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