ACTE l, SCÈNE
Qu'au lieu d'amour, enfin, il m'accorde des pleurs. LORD HE^■RI. Ses malheurs à mes yeux la rendront-ils moins belle?
Mais n'importe, parlez, vous m'entretiendrez d'elle. LE COMTE. Son père Mortimer hérita de grands biens;
L'amour lui fit former le plus doux des liens ;
Mais l'objet de ses vœux , la mère de Sophie ,
En lui donnant le jour perdit bientôt la vie.
Mortimer éloigna sa fille de ses yeux ;
Ce malheureux enfant lui devint odieux ;
Ses traits , lui retraçant l'image de sa mère,
Le frappaient de terreur, loin de pouvoir lui plaire.
La voix du sang ne put triompher de son cœur;
Il remit son enfant dans les mains de sa sœur,
Qui, dès long-temps livrée à sa douleur profonde,
Seule, s'en nourrissait loin du bruit et du monde ,
Et gardait dans les pleurs le profond souvenir
D'un chagrin dont son cœur ne voulait pas guérir.
Ainsi, dans les douleurs et la mélancolie,
Durant quinze ans entiers elle éleva Sophie,
Ma femme, qui, l'été, non loin d'elle habitait ,
Seule pendant ce temps quelquefois la voyait.
Cette éducation , lugubre et solitaire ,
De son impression frappa son caractère;
Elle ne croyait plus dès l'enfance au bonheur,
Et l'on avait trop tôt peut-être ému son cœur.
Elle en pourra souffrir, mais son charme en augmente.
Qui saurait imiter cette grâce touchante?
Elle conserve encor, déjà dans son printemps,
La vérité qu'à peine on retrouve aux enfants;
Et, dans les mouvements de cette ame si pure,
On apprend à connaître, à sentir la nature. LORD HE>iRï. De me la peindre, hélas ! épargnez-vous le soin ;
Ah ! c'est de l'oublier que mon cœur a besoin. LE COMTE. Son père cependant, guéri de sa tristesse,
De tous les faux plaisirs goiîtait la folle ivresse ;
Un vain amour du faste alors le dominait :
Il perdit en quinze ans tout ce qu'il possédait.
Et résolut enfin de venir vivre en France,
Pour fuir les lieux témoins de sa magnificence.
Dans ces tristes moments d'ennuis et de douleur.
L'image de sa fille apparut à son cœur. Dès que ce sentiment fut connu de Sophie, Elle voulut voler vers fauteur de sa vie, Et crut lui devoir tout quand il fut malheureux. Elle vint à Paris, et ses soins généreux D'un père infortuné soutinrent l'existence ; Enfin il succomba sous sa longue souffrance. Ma femme, alors absente, en apprenant sa mort. Se hâta de m' écrire, et me peignit le sort De cette jeune fille à sa douleur livrée, De son pays, des siens, par les mers séparée. Elle daigna me voir ; son aspect douloureux Toujours depuis ce temps est présent à mes yeux. La mort décolorait déjà ce beau visage. N'opposant au malheur ni force ni courage , Par ennui delà vie elle voulait la mort, Et rien ne rattachait à prolonger son sort. Mais quand les premiers mots d'un intérêt plus tendre A ce cœur déchiré purent se faire entendre. Sans crainte dans mes bras elle vint se jeter, Et crut, pouvant aimer, qu'il est doux d'exister. LORD HENRI. Ah ! saRs doutc je sais que de son ame entière Les plus doux sentiments...
LE COMTE. Je lui tiens lieu de père.
Mais si depuis trois mois elle est dans ce séjour, C'est que depuis trois mois j'attendais chaque jour Ma femme, qui n'osait s'éloigner de son père : Libre, hélas! par sa mort, de quitter f Angleterre, Elle arrive aujourd'hui; sans doute elle obtiendra,..
LORD HEXRi. Sophic à SCS consci's jamais ne cédera. Quand vous ne pouvez rien, vous voulez que j'espère; A mon amour, à moi sans doute elle est contraire. Il faut...
LE COMTE. Vous VOUS trompcz ; c'est le nom d'un époux Que son timide cœur repousse seul en vous. D'autres soins jusqu'alors je l'avais délivrée, La rage de d'Herbin contre moi s'est montrée.
LORD HENRI. D'Hcrbiu jusqu'à Sophie osa lever les yeux?
LE COMTE. Il pense que c'est moi qui m'oppose à ses vœux. Me menace en secret de sa noire vengeance.