ACTE Ij SCENE I
D'être offensé par lui j'ai de rimpatience.
Mais cependant pour vous mes soins sont superflus ;
<( Mon malheur, dit Sophie, exige ce refus. »
Et lorsqu'avec transport j'offre à ses pieds l'hommage
Des biens que la fortune a mis en mon partage,
Elle me fait connaître, à son regard glacé.
Que d'un semblable espoir son cœur est offensé;
Que mes sentiments seuls peuvent toujours lui plaire,
Et qu'elle veut l'amour, et non les droits d'un père.
LORD HENRI. Ce nom de père encore est bien peu faitpour vous... Mais ces scrupules vains céderaient à Pépoux Que son cœur choisirait. Ah! du moment qu'on aime, Un si doux sentiment parait le bien suprême; Élevant son amant à sa propre hauteur.
On croit tout lui donner en lui donnant son cœur ; Et l'on n'éprouve pas une crainte insensée, Dont jamais de soi-même on n'aurait la pensée.
LE COMTE. Mais que puis je pour vous? qu'exigez-vous de moi? Je dois lui conseiller de vous donner sa foi : Je sais que sans retour je me sépare d'elle, Qu'à Londres pour jamais votre sort vous rappelle. N'importe, son bonheur est mon premier désir, Et loin d'elle à jamais je saurai la chérir. Depuis un mois de vous je lui parle sans cesse, Et c'est depuis ce temps que renaît sa tristesse. Le voile du malheur a couvert ses beaux yeux; Je la vois repbngée en cet état affreux Qui fit trembler pour elle à la mort de son père ; Elle a de !a douleur repris le caractère.
LORD HENRI. Quoi ! l'amour un moment peut-il rendre cruel? Quand il est violent, serait- il personnel? iVon, ne lui parlez plus; toute votre éloquence Ne détruit pas le mal que fait votre présence. Ah ! Sophie, en effet, peut- elle préférer L'homme qu'à son tuteur elle doit comparer? De son indifférence, oui, vous êtes coupable; A ses yeux éclaires montrez-vous moins aimable, Vous qu'avec passion l'on est forcé d'aimer, Vous pour qui la raison apprit à s'enflammer, Et dont l'heureux talent de penser et de plaire
Unit pour vous vanter la France et TAngleterre ; Vous que vos qualités n'égarèrent jamais , Vertueux sans rigueur, et tendre sans excès ; Qui possédez enfin ce qui semble s'exclure, Tous les dons opposés qu'accorde la nature. Les préjugés pour vous sont tous anéantis ; Le plus fier des Anglais vous désirant pour fils, Rossel vint le premier vous proposer sa fille, Et crut, par un Français, honorer sa famille. LE COMTE. Ce portrait, cher Henri, ne peut me ressembler. Mais quel nouveau soupçon est venu me troubler? Je respecte en mon cœur la foi que j'ai jurée; La parole à l'honneur est à jamais sacrée. LORD HEisRi. L'amour n'a point serré ce Uen solennel. Quand vous l'avez formé, la fille de Rossel, Simple et timide enfant, n'avait pas su vous plaire : Elle a, depuis ce temps, vécu près de son père; A peine de vous voir a-t-elle eu le bonheur. De nos femmes ici vous blâmez la froideur. Vous n'avez pas le temps de pénétrer dans l'ame, Vous voulez que vos yeux aperçoivent la flamme. Partout ce qu'on nous montre il faut vous attacher; Et nous, l'on nous séduit par ce qu'on sait cacher. LE COMTE. La comtesse est aimable, et me fut toujours chère;
Je lui dois le doux nom, le nom sacré de père.
Ses charmes, ses vertus, m'attachent à jamais;
Et dans ce siècle même, au nombre des forfaits
Je compte d'un époux la volage inconstance.
Pour les femmes enfin j'aurais plus d'indulgence.
Par le sentiment seul leurs jours sont agités :
Consacrant à lui seul toutes leurs facultés,
L'histoire de leur cœur est celle de leur vie.
Mais les hommes, voués à servir leur patrie,
De mille soins divers s'occupant tour à tour,
Peuvent plus aisément s'arracher à l'amour.
Si jamais... cependant... notre pensée active
Sous les lois de l'amour était un jour captive ;
S'il savait à lui seul attirer notre cœur,
La force de notre ame accroîtrait son malheur.
Mais à trente ans encor famé est-elle enivrée ?