ACTE II, SCÈNE VU
LE COMTE. Quelle vertu sublime , Mais trop cruelle , hélas ! vous fait hair mon crime? SOPHIE. Ah ! je n'ai pas besoin cVefforts pour le haïr;
Si la vertu l'ordonne , on lui peut obéir. LE COMTE. Mais pourquoi donc montrer cette rigueur extrême
Pour un amour jamais avoué par moi-même ? SOPHIE. Oui, dans ce pavillon vous pouvez aisément... LE COMTE. 0 ciel! vous savez tout?
SOPHIE. Quel horrible tourment î Il ne veut pas tromper..
LE COMTE. Mais quelle est cette lettre Que TOUS lisez toujours ?
SOPHIE. Je puis vous la remettre ; Vous ne redoutez pas de vous voir convaincu , Vous qui de feindre même ignorez la vertu.
LE COMTE Ut à part.
Dans quelle erreur j'étais ! quelle surprise extrême ! J'allais, dans cet instant, me découvrir moi-même; A travers les efforts du perfide d'Herbin , Je ne puis méconnaître et son cœur et sa maia. Lafleur...
( II parle bas à son domestique.)
SOPHIE. Que dites-vous?
LE COMTE. De cette lettre infâme
Je ne crains point l'effet sur le cœur de ma femme. SOPHIE. Mais l'aveu qui tantôt vient de vous échapper? LE COMTE. Vous le lui cacherez...
SOPHIE. Je pourrais la tromper !
LE COMTE. Le but de la vertu , c'est le bonheur des hommes ;
Et quand nous le troublons , c'est cruels que nous sommes.
Le sort de la comtesse au mien étant lié ,
Vouloir la détromper, c'est trahir l'amitié. SOPHIE. Oui, vous avez raison... Mais que pour votre crime
Je ressens dans mon cœur une horreur légitime !
Vous qui ne croyez pas devoir me cacher rien ,
Qui, sans doute avec moi ne sentant nul lien,
M'avez daigné choisir pour votre confidente !
O malheureuse amie ! ô peine déchirante !
Que de pleurs douloureux ton sort me fait verser ! LE COMTE. Sur mes torts gardez-vous encor de prononcer;
Ils sont enveloppés du plus profond mystère : Mais ce n'est pas à vous qu'appartient la colère. Rassurez la comtesse, et retenez vos pleurs ; Peut-être je pourrais consoler vos douleurs.
(à part.)
Je donnerais mes jours pour rompre le silence ,
Et c'est à ce seul prix que j'en ai l'espérance. SOPHIE. Mais ne puis-je savoir quel est le digne objet...? LE COMTE. Quand je n'aimerai plus, vous saurez mon secret.
Quand la mort...
SOPHIE. Arrêtez, je neveux plus l'apprendre.
Qui traça ce billet que je ne puis comprendre? LE COMTE. Si j'en savais l'auteur, je saurais l'en punir. SOPHIE. Ciel ! que me dites- vous ? Quel affreux repentir ! LE COMTE. Calmez- vous, je méprise un écrit anonyme...
De la comtesse encor je mérite l'estime.
J'ai respecté nos nœuds; cet écrit est trompeur. SOPHIE. Qu'importe la vertu quand on n'a plus le cœur? Li: COMTE. C'est ainsi que pourrait sentir une maîtresse;
Par l'oubli d'un seul jour, oui, la passion cesse.
Mais le lien auquel tout doit nous ramener
Encourage une femme à souvent pardonner.
Le cœur s'égarât-il dans ce nœud légitime ,
Rien ne doit désunir que le manque d'estime.
Mais vous m'avez promis de ne pas révéler
L'aveu que vous devez à l'art de me troubler. SOPHIE. L'art m'est bien étranger ; je haïrais les armes
Qui m'auraient découvert la source de mes larmes;
Mon cœur vous aidera, trompez-moi, j'y consens. j.E COMTE. Je ne puis ; mais sachez que mes vrais sentiments
N'ont pas été connus de celle que j'adore;
Que jamais en secret...
SOPHIE. Ah ! dites plus encore.
Ce pavillon...
LE COMTE. Adieu; par un mot débouté,
Rendez un peu de calme à mon cœur agité.
Dites que vous prenez intérêt à ma vie,
Et que je ne suis point détesté par Sophie. SOPHIE. Combien je l'aurais dit, quelques instants plus tôt!.., LE COMTE. Adieu... sans me haïr prononcez ce seul mot.