SCÈNE VIII
LA COMTESSE, SOPHIE, un laquais.
LA COMTESSE. Malgré tous mes conseils, Sophie aura parlé. SOPHIE. Jedos vous l'avouer , oui, j'ai tout révélé. LA COMTESSE. Qu'a-t-il dit?
SOPHIE. Il méprise une lettre anonyme,
Et proteste qu'il est digne de votre estime. LA COMTESSE. Ah! j'en étais bien sûre, et c'était l'offenser
Que d'exiger de lui de me le prononcer.
Parlons de vous enfin, et de cette tristesse
Qui semble vous poursuivre et vous saisir sans cesse.
A Londres votre tante est enfin de retour ;
Lord Henri l'intéresse, elle plaint son amour.
Cet Anglais, à la fois vertueux et sensible,
Vous assure à jamais un sort doux et paisible :
Pourquoi vous refuser à combler tous ses vœux ? SOPHIE. Ah ! si l'on a pitié de mon cœur malheureux ,
Que l'on me laisse en paix souffrir ma destinée;
Qu'on ne me parle plus d'amour ni d'hyménée!
Être libre à jamais, voilà mon seul désir. LA COMTESSE. Cc choix Serait bientôt suivi du repentir :
A votre âge souvent l'on ignore, Sophie,
D'un lien fortuné la douceur infinie ;
Mais un jour vous saurez ce qu'éprouve le cœur ,
Quand un vrai sentiment n'en fait pas le bonheur;
Lorsque sur cette terre on se sent délaissée ,
Qu'on n'est d'aucun objet la première pensée;
Lorsque Ton peut souffrir, sûre que ses douleurs
D'aucun mortel jamais ne font couler les pleurs.
On se désintéresse à la fm de soi même,
On cesse de s'aimer si quelqu'un ne nous aime;
Et d'insipides jours l'un sur l'autre entassés
Se passent lentement, et sont vite effacés.
jNe pensez pas non plus qu'il suffise, Sophie ,
De songer au bonheur dans l'hiver de la vie :
Celui qu'on goûte alors du passé doit venir;
Ceux qui nous ont aimés peuvent seuls nous chérir^
C'est par le don heureux des jours de sa jeunesse
Qu'on mérite l'amour jusque dans la vieillesse.
Le cœur qui fut à nous vit de ses souvenirs,
Kt les prend quelquefois pour de nouveaux plaisirs. SOPHIE. L'hj^men vous paraît donc un sort digne d'envie?
Il a semé de fleurs le cours de votre vie. LA COMTESSE. Saus doutc, j'en conviens, mon sort serait plus doux
Si l'amour près de moi ramenait mon époux,
Kt si, trouvant en moi sa femme et sa maltresse.
De la passion même il conservait l'Ivresse;
Mais être son épouse est encore un bonheur ;
Le devoir et le temps m'assureront son cœur.
.Te renonce à regret aux jours de sa jeunesse;
Mais c'est à moi du moins qu'appartient sa vieillesse.
De l'habitude alors on ressent le pouvoir;
Ce qu'on a vu souvent, on aime à le revoir,
Et le bonheur facile est celui qu'on préfère.
C'est beaucoup, croyez-moi, que le saint nom de mère;
Xotre époux nous revient par son propre penchant ;
Et quand nous l'attendons, son retour est constant. SOPHIE. Généreuse bonté ! femme tendre et sublime!
Ah ! que l'abandonner est à mes yeux un crime !
Que tu sais m'attendrir par ta haute vertu !
Relève jusqu'à toi mon esprit abattu.
UN LAQUAIS. Monsieur le comte...