‹ ŒuvresChapitre 186 sur 202 · LA COMTESSE, SOPHIE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, SOPHIE

SOPHIE. Que voulez- vous de moi ? quel mystère cruel... ? LA COMTESSE. Un pareil entretien doit être solennel.

Éloignez-vous toujours l'homme qui vous adore?

A l'amour, la raison, résistez-vous encore?

A Londres, à vos parents, renoncez-vous enfin?

Et pouvez-vous sans peine en former le dessein ? SOPHIE. Si ma présence ici peut vous être importune.

J'irai dans d'autres lieux traîner mon infortune ;

Mais je jure aujourd'hui que jamais un époux.

Quel qu'il soit, en quel temps...

LA COMTESSE. Sophic, arrétcz-vous :

Avant de prononcer un arrêt si terrible. Connaissez votre cœur : sans doute il m'est horrible De venir vous ôter votre plus douce erreur ; Mais ce moment affreux peut vous rendre au bonheur. L'obstacle qui vous fait fuir les nœuds d'hy menée, Maudir d'un sort heureux la douce destinée, C'est l'amour qu'en secret votre cœur a conçu, Qui, sans vous, malgré vous, chaque jour s'est accru, Et qui, régnant enfin dans votre ame égarée. S'en est fait méconnaître en l'ayant enivrée. JNle tremble pas ainsi, pardonne, aimable enfant, Pure comme le jour, malgré ton sentiment. Quand je te vois marcher sur le bord de l'abîme. Tu fais frémir mon cœur, sans perdre mon estime. Abrégeons tes tourments, en nommant mon époux. sorniE. Lui que j'aime, madame ?ô c?el ! que dites-vous ! LA COMTESSE. Souveucz-vous cu moi de ne voir qu'une amie, Non la femme du comte. Éclairez-vous, Sophie: Maintenant il n'est pas de prétexte à Terreur, Et ce n'est plus à moi d'observer votre cœur : Si vous l'interrogez, je croirai sa réponse; Je n'examine plus, quand ta bouche prononce. SOPHIE. Quelle affreuse lumière! ô mortelle douleur! Voilà donc le secret d'un coupable malheur ! Que devenir, ô ciel? Ma généreuse amie, A genoux devant toi vois la triste Sophie :

Étouffe dans ton sein les cris de sa douleur,

Et plains encor l'objet qui doit te faire horreur. LA COMTESSE . Plus que jamais, crois-moi, je sens que tu m'es chère,

Et pour toi ta rivale a le cœur d'une mère. SOPHIE. Vous, ma rivale 1 ô ciel ! Ah! croyez que mon cœur

N'a jamais par ses vœux atteint votre bonheur.

J'aimais sans m'en douter, je m'ignorais moi même ;

Je cédais, je le sens, à l'ascendant suprême

Que ses hautes vertus, sa sublime bonté.

Chaque jour exerçaient sur mon cœur agité.

Vous portez dans mon sein une affreuse lumière,

Je rougis d'un penchant dont j'osais être fière;

Je reconnais l'amour où j'ai cru l'amitié.

Et, plus à plaindre encor, j'obtiens moins de pitié.

ACTS III , SCÈ-\E III. Tas

LA COMTESSE. Tout moii cœuf te l'accorde, ô ma sensible amie!

IN'ajoute pas toi-même au malheur de ta vie ;

IN'accuse pas ton cœur par Tombre d'un remord;

Espère tout du temps, il changera ton sort.

A votre âge jamais, croyez-moi, ma Sophie,

Un sentiment ne fait le destin de la vie.

Lorsque Ton connaît tout, l'on s'attache au bonheur,

Choisi par la raison, choisi par notre cœur.

Mais vous, vous ignorez par combien d'espérances

Nous pouvez effacer ces moments de souffrances.

Le monde vous attend, et vivre est un plaisir

Qui dans les premiers ans se fait encor sentir. SOPHIE. Vous me connaissez mal ; le désespoir m'accable,

Je me sens malheureuse, et je me crois coupable.

Mais vous n'avez pas même ébranlé mon dessein ;

Et, connaissant mon cœur, je refuse ma main. LA co-MïESSE. Quoi ! VOUS vouIcz toujours. . .

SOPHIE. Ah ! si j'étais aimée !

Oui, je me flatte encor d'être assez estimée,

Pour que vous sachiez bien que je mettrais la mer

Entre mon triste cœur et l'objet qui m'est cher.

Mais que fait mon malheur à votre destinée?

Pourrait-il, un seul jour, vous rendre infortunée?

J'ai peu de temps à vivre, et dans ces lieux mon cœur

Succombera plus tôt sous le poids du malheur ;

Mais le supplice lent d'une pénible absence

Surpasse les efforts que conçoit ma constance.

Je veux mourir ici. ne m'en arrachez pas ;

Que sa main me conduise aux portes du trépas!

Di bonheur de le voir que la douceur dernière

Charme mes tristes yeux en perdant la lumière ! LA COMTESSE. Mais pouvez-vous penser qu'un pareil sentiment

Puisse long-temps laisser le comte indifférent ? SOPHIE. Lui m'aimer? juste ciel ! Ah ! je ne puis plus feindre.

Non, de ce sentiment vous n'avez rien à craindre.

(à part. )

Quand lui-même m'a dit... Ah ciel ! dans quelle erreur Me laissai -je entraîner !..

LA COMTESSE. Achcvcz. Quoi ! son cœur... SOPHIE. Non, non, ne craignez rien ; c'est à vous d'être heureuse:

Malgré mes torts affreux, montrez -vous généreuse ; jNe me bannissez pas pour jamais aujourd'hui. Ah! je vous entendrai, si vous parlez de lui; Si votre main se plaît à tracer son image, Qui pourra mieux que moi partager cet ouvrage ? S'il ne vous aimait pas, s'il vous ôtait sa foi. Qui saurait ressentir vos chagrins mieux que moi? De la raison jamais je n'aurai le langage; Les pleurs qu'on fait verser consolent davantage. Ah ! vous seriez plus calme en voyant ma douleur, Et l'on sent moins son sort près d'un autre malheur. C'est la vie ou la mort qu'à vos genoux j'implore ; Ne nous séparons plus, tant que je vis encore. Renvoyez lord Henri, dites oui, j'y consens; Mon sort est dans vos mains, mes jours sont en suspens. LA COMTESSE. Ccsscz dc m'implorcr ; vous l'emportez, Sophie; Suivant vos vœux enfin ordonnez votre vie. Il ne m'appartient pas de décider pour vous, Vous pouvez maintenant refuser un époux. Au fond de votre cœur quand je vous ai fait lire, Votre esprit éclairé doit reprendre l'empire. Au jeune Henri je vais arracher tout espoir ; Mais n'importe, il le faut, je sais que son devoir L'appelle près d'un père au déclin de sa vie ; Loin de moi je ne puis repousser mon amie. Ma maison est la sienne, et je laisse à son cœur, A sa raison surtout, à voir si le bonheur Est pour elle en ces lieux. Gardez-vous, ma Sophie, D'immoler l'avenir de votre jeune vie Au présent qui vous fait; c'est le dernier conseil Que j'ose vous donner...

( Elle sort. )

SOPHIE , seule. Que devenir? 0 ciel I Faudrait-il pour toujours le quitter? Malheureuse ! Ah ! pourquoi m'imposer cette douleur affreuse? Quand il ne m'aime pas, que puis-je redouter? Quelle loi, quel devoir me défend de rester? Non, tu me Tas promis, ma généreuse amie , Ne nous séparons plus. 0 toi , notre ennemie , Toi , l'objet inconnu de ses plus tendres vœux,

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