PRÉFACE POUR UN OUVRAGE
des pauvres nègres. On criait à l'anarchie contre ceux qui ne voulaient pas qu'on excitât la guerre entre les peuples d'Afrique, pour faire leurs prisonniers esclaves ; on appelait jacobins les hommes qui n'avaient pour motifs de leurs actions que la religion et rhumanité. Mais dans un pays tel que l'Angleterre, les lumières sont si universelles, et la circulation des idées si libre, qu'on peut calculer avec certitude le temps très court qu'il faut pour qu'une vérité s'établisse dans l'opinion.
M. Wilberforce renouvela toutes les années la même motion , qui avait été d'abord écartée; et cette persévérance faisait gagner chaque fois du terrain à la raison. Les hommes les plus religieux de l'Angleterre secondèrent les efforts de M. Wilberfoce ; M. Clarkson, M. Macaulay, plusieurs autres encore, doivent être nommés dans cette honorable lutte : on fit une souscription pour établir dans la Sierra-Leone tous les moyens propres à civiliser les nègres, et cette honorable entreprise coûta plus de deux cent mille livres sterling aux particuliers qui s'en chargèrent. On ne voit guère comment l'esprit mercantile que l'on reproche aux Anglais pouvait expliquer de tels sacrifices : les motifs qui décidèrent l'abolition de la traite des nègres sont d'une nature tout aussi désintéressée.
C'est en 1807 que ce grand œuvre d'humanité fut accompli. On avait délibéré vingt ans sur ses inconvénients et sur ses avantages. M. Fox et ses amis étaient alors ministres; mais le ministère changea dans l'intervalle du projet de loi à sa sanction. Toutefois les successeurs adoptèrent à cet égard les mêmes principes; car parmi les nouveaux ministres , M. Perceval , M. Canning et lord Harrowby , tous les trois amis de M. Pitt , s'étaient montrés les champions ardents de cette belle cause. M. Fox , en mourant , l'avait recommandée à son neveu lord Holland , et l'on permit à ce noble héritier, bien qu'il ne fût plus ministre, de porter luimême avec ses amis la sanction du roi à la chambre des pairs. Un rayon du soleil , dit Clarkson , perça les nuages au moment ou le décret qui supprimait la traite des nègres fat proclamé. En effet, cet acte méritait la faveur du ciel : et dans quel moment eut-il lieu? lorsque toutes les colonies étaient entre les mains des Anglais , et qu'ainsi leur intérêt , vulgairement considéré, devait les porter à maintenir l'indigne commerce qu'ils abjuraient.
Aujourd'hui l'on se plaît à soutenir que les Anglais craignent le rétablissement de la colonie de Saint-Domingue au profit des