SUR LA TRAITE DES KÈGEES
Français : mais en 1807 quelle chance y avait-il pour que la France pût redevenir maîtresse de cette colonie , si toutefois cette chance existe maintenant? Le parti qui a déterminé l'abolition de la traite des nègres en Angleterre, c'est celui des chrétiens zélés, appelés communément méthodistes. Ils portent dans les intérêts de l'humanité les qualités de Tesprit de parti , l'énergie et l'activité ; et comme ils sont en grand nombre , ils agissent sur l'opinion , et l'opinion sur le gouvernement. Loin que les politiques ou les spéculateurs qui peuvent être jaloux de la prospérité de la France fussent pour rien dans l'abolition de la traite , ils y opposaient les mêmes arguments qu'on voit reparaître en France aujourd'hui parmi les colons et les commerçants ; ils menaçaient des mêmes maux , et néanmoins depuis sept ans que l'Angleterre a interdit la traite, l'expérience a si bien prouvé que toutes les craintes qu'on avait manifestées à cet égard étaient illusoires, que les villes maritimes de la nation sont à présent d'accord sur ce sujet avec le reste de la nation. L'on a vu , dans cette occasion , le même phénomène moral que Ton peut observer dans toutes les circonstances d'une nature analogue. Quand on propose de supprimer un abus quelconque du pouvoir, aussitôt ceux qui jouissent de cet abus ne manquent pas d'affirmer que tous les bienfaits de Vordre social y sont attachés. « C'est la clef de la voûte, » disent ils , tandis que c'est seulement la clef de leurs propres avantages ; et lorsque enfin le progrès des lumières amène la réforme long-temps désirée, on est tout étonné des améliorations qui en résultent. Le bien jette des racines de toutes parts , l'équilibre se rétablit sans efforts , et la vérité guérit les maux de l'espèce humaine comme la nature , sans que personne s'en mêle.
Quelques Français se sont irrités de ce que les ministres anglais avaient fait de l'abolition de la traite des nègres l'une des conditions de la paix : les ministres anglais n'ont été à cet égard que les interprètes du vœu de leur nation. Mais ce serait une belle époque dans l'histoire, que celle où les peuples se demanderaient mutuellement des actes d'humanité. Gïtte négociation généreuse ne rencontrera pas d'obstacle dans le cœur d'un monarque aussi religieusement éclairé que celui de la France ; mais les préjugés des pays peuvent quelquefois contrarier les lumières mêmes de leurs chefs.
C'est donc un grand bonheur pour la France, l'Angleterre et la lointaine Afrique , qu'une gloire telle que celle du duc de Wel-
596 APPEL POUR l'abolition
lington donne de la force à la cause qu'il défend. Déjà le marquis de Wellesley, son frère aine, a supprimé dans l'Inde, dont il était gouverneur, la traite des nègres , avant même que le décret qui l'abolit eût été prononcé par le parlement d'Angleterre. Les opinions de cette illustre famille sont connues : espérons donc que lord ^Vellington triomphera par la raison dans la cause des nègres, comme il a puissamment servi la cause des Espagnols par son épée ; car c'est à ce héros vertueux que l'on devrait appliquer ces paroles célèbres de Bossuet : // avait un nom qui ne parut jamais que clans des actions dont la justice était incontes' table.
APPEL AUX SOUVERALNS
RÉUNIS A PiBIS , POUPi EN OBTENIR l' ABOLITION DE LA TRAITE DES NÈGRES (1814),
Malgré la crise violente dans laquelle l'Angleterre s'est trouvée pendant vingt-cinq ans , el!e ne s'est point servie des dangers qu'elle courait comme d'un prétexte pour négliger le bien qu'elle pouvait faire. Constamment occupée de l'humanité au milieu de la guerre , et du bonheur général dans le moment même où son existence politique pouvait être menacée , elle a aboli la traite des nègres à l'époque où elle soutenait contre la doctrine d'une liberté perverse la lutte la plus acharnée. Les partis opposés parmi les Anglais se sont réunis pour un but aussi moral que religieux, M. Pitt et M. Fox y ont concouru avec une égale ardeur; et M. Wilberforce, un orateur chrétien , a mis à ce grand œuvre une persévérance dont ordinairement on ne voit d'exemple que parmi ceux qui s'occupent de leurs intérêts personnels.
L'abolition de la traite des nègres , qui a eu lieu il y a sept ans , n'a porté aucune atteinte à la prospérité des colonies anglaises. Les nègres se sont assez multipliés entre eux pour suffire aux travaux nécessaires; et, comme il arrive toujours quand il s'agit d'un acte de justice, l'on ne cessait d'alarmer les esprits sur les inconvénients que pouvait avoir cette mesure avant qu'elle fût accomplie ; mais lorsqu'elle l'a été , on n'a plus entendu parler de tous ces prétendus inconvénients. Ainsi , des milliers d'hommes