‹ ŒuvresChapitre 96 sur 202 · DE L ESPBIT DES TRADUCTIONS · texte numérisé non relu

DE L ESPBIT DES TRADUCTIONS

faiseurs d'extraits d'être moins légers que de [coutume dans leur manière de lire, et de rendre compte de ce qu'ils prétendent avoir lu.

DE LESPRIT DES TRADUCTiOXS *.

Il n\v a pas de p'us éminent service à rendre à la littérature , que de transporter d'une langue à l'autre les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Il existe si peu de productions du premier rang; le génie , dans quelque genre que ce soit, est un phénomène telement rare, que si chaque nation moderne en était réduite à ses propres trésors, elle serait toujours pauvre. D'ailleurs, la circulation des idées est, de tous les genres de commerce, celui dont les avantages sont les plus certains.

Les savants et même les poètes avaient imaginé, lors de la renaissance des lettres , d'écrire tous dans une même langue , le latin, afin de n'avoir pas besoin d'être traduits pour être entendus. Cela pouvait être avantageux aux sciences, dont le développement n'a pas besoin des charmes du style. Mais il en était résulté cependant que plusieurs des richesses des Italiens, en ce genre, leur étaient inconnues à eux-mêmes, parceque la généralité des lecteurs ne comprenait que l'idiome du pays. II faut d'ailleurs , pour écrire en latin sur les sciences et sur la philosophie, créer des mots qui n'existent pas dans les auteurs anciens. Ainsi les savants se sont servis d'une langue tout à la fois morte et factice, tandis que les poètes s'astreignaient aux expressions purement classiques; et l'Italie, où le latin retentissait encore sur les bords du Tibre, a possédé des écrivains tels que Fracastor^ Politien, Sannazar, qui s'approchaient, dit-on, du style de Virgile et d'Horace; mais si leur réputation dure, leurs ouvrages ne se lisent plus hors du siècle des érudits ; et c'est une triste gloire littéraire que celle dont l'imitation doit être la base. Ces poètes latins du moyen âge ont été traduits en italien dans leur propre patrie : tant il est naturel de préférer la langue qui vous rappelle les émotions de votre propre vie, à celle qu'on ne peut se retracer que par l'étude !

La meilleure manière, j'en conviens, pour se passer des traductions , serait de savoir toutes les langues dans lesquelles ks ou-

• Article inséré dans un journal ital'.en. en 1816.

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vrages des grands poètes ont été composés; le grec, le latin, l'italien, le français, l'anglais, l'espagnol, le portugais, l'allemand : mais un tel travail exige beaucoup de temps, beaucoup de secours, et jamais on ne peut se flatter que des connaissances si difficiles à acquérir soient universelles. Or c'est à Tuniversel qu'il faut tendre, lorsqu'on veut faire du bien aux hommes. Je dirai plus : lors même qu'on entendrait bien les langues étrangères, on pourrait goûter encore , par une traduction bien faite dans sa propre langue, un plaisir plus familier et plus intime. Ces beautés naturaiiséesdonnent au style national des tournuresnouvellesetdes expressions plus originales. Les traductions des poètes étrangers peuvent, plus efficacement que tout autre moyen, préserver la littérature d'un pays de ces tournures banales qui sont les signes les plus certains de sa décadence.

Mais, pour tirer de ce travail un véritable avatange, il ne faut pas, comme les Français, donner sa propre couleur à tout ce qu'on traduit ; quand même on devrait par-là changer en or tout ce que l'on touche, il n'en résulterait pas moins que l'on ne pourrait pas s'en nourrir ; on n'y trouverait pas des aliments nouveaux pour sa peasée, et l'on reverrait toujours le même visage avec des parures à peine différentes. Ce reproche, justement mérité par les Français, tient aux entraves de toute espèce imposées, dans leur langue, à l'art d'écrire en vers. La rareté de la rime, l'uniformité des vers, la difficulté des inversions, renferment le poè'.e dans un certain cercle qui ramène nécessai.ement, si ce n'est les mêmes pensées, au moins des hémistiches semblables, et je ne sais quelle monotonie dans le langage poétique, à laquelle le génie échappe, quand il s'élève très haut, mais dont il ne peut s'affranchir dans les transitions, dans les développements, enfin dans tout ce qui prépare et réunit les grands effets.

On trouverait donc difficilement, dans la littérature française, une bonre traduction envers, excepté celle des Gcorgiques par l'abbé Delilie. Il y a de belles imitations , des conquêtes à jamais confondues avec les richesses nationales; mais on ne saurait citer un ouvrage en vers qui portât d'aucune manière le caractère étranger . et même je ne crois pas qu'un tel essai pût jamais réussir. Si les Géonjiques de l'abbé Delilie ont été justement admirées , c'est parceque la langue français3 peut s'assimiler plus facilement à la langue Litiae qu'à toute autre; elle en dérive, et elle en conserve la pompe et la majesté; mais les langues modernes

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ont tant de diversités , que la poésie française ne saurait s'y pîier

avec grâce.

Les Anglais, dont la langue admet les inversions, et dont la versification est soumise à des règles beaucoup moins sévères que celle des Français, auraient pu enrichir leur littérature de traductions exactes et naturelles tout ensemble ; mais leurs grands auteurs nont point entrepris ce travail ; et Pope, le seul qui s'y soit consacré , a fait deux beaux poèmes de V Iliade et de VO- (1/yssée; mais il n'y a point conservé cette antique simplicité qui nous fait sentir le secret de la supériorité d'Homère.

En effet, il n'est pas vraisemblable que le génie d'un homme ait surpassé depuis trois mille ans celui de tous les autres poètes; mais il y avait quelque chose de primitif dans les traditions, dans les mœurs , dans les opinions , dans l'air de cette époque , dont le charme est inépuisable; et c'est ce début du genre humain, cette jeunesse du temps, qui renouvelle dans notre ame, en lisant Homère , une sorte d'émotion pareille à celle que nous éprouvons parles souvenirs de notre propre enfance : cette émotion, se confondant avec ses rêves de l'âge d'or, nous fait donner au plus ancien des poètes la préférence sur tous ses successeurs. Si vous ôtez à sa composition la simplicité des premiers jours du monde , ce qu'elle a d'unique disparaît.

En Allemagne , plusieurs savants ont prétendu que les œuvres d'Homère n'avaient pas été composées par un seul homme , et qu'on devait considérer l'Iliade^ et même l'Odyssée, comme une réunion de chants héroïques, pour célébrer en Grèce la conquête de Troie et le retour des vainqueurs. Il me semble qu'il est facile de combattre cette opinion , et que l'unité de V Iliade surtout ne permet pas de l'adopter. Pourquoi s'en serait-on tenu au récit de la colère d'Achille? Les événements subséquents, la prise de Troie qui les termine, auraient dû naturellement faire partie de la collection des rapsodies qu'on suppose appartenir à divers auteurs. La conception de l'unité d'un événement, la colère d'Achille , ne peut être que le plan formé par un seul homme. Sans vouloir toutefois discuter ici un système pour et contre lequel on doit être armé d'une érudition effrayante , au moins faut- il avouer que la principale grandeur d'Homère tient à £on siècle , puisqu'on a cru que les poètes d'alors , ou du moins un très grand nombre d'entre eux, avaient travaillé à l'Iliade. C'est une preuve de plus que ce poème est l'image de la société humaine ,

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à tel degré de la civilisation, et qu'il porte encore plus Temprelute

du temps que celle d'un homme.

Les Allemands ne se sont point bornés à ces recherches savantes sur l'existence d'Homère ; ils ont tâché de le faire revivre chez eux , et la traduction de Voss est reconnue pour la plus exacte qui existe dans aucune langue. Il s'est servi du rhythme des anciens, et l'on assure que son hexamètre allemand suit presque mot à mot l'hexamètre grec. Une telle traduction sert efficacement à la connaissance précise du poëme ancien; mais est-il certain que le charme, pour lequel il ne suffit ni des règles, ni des études , soit entièrement transporté dans la langue allemande ? Les quantités syllabiques sont conservées ; mais l'harmonie des sons ne saurait être la même. La poésie allemande perd de son naturel en suivant pas à pas les traces du grec , sans pouvoir acquérir la beauté du langage musical qui se chantait sur la Ivre.

L'italien est de toutes les langues modernes celle qui se prête le plus à nous rendre toutes les sensations produites par l'Homère grec. H n*a pas, il est vrai, le même rhythme que l'original; l'hexamètre ne peut guère s'introduire dans nos idiomes modernes; les longues et les brèves n'y sont pas assez marquées pour que l'on puisse égaler les anciens à cet égard. Mais les paroles italiennes ont une harmonie qui peut se passer de la symétrie des dactyles et des spondées, et la construction grammaticale en italien se prête à l'imitation parfaite des inversions du grec : les versi sciolii , étant dégagés de la rime, ne gênent pas plus la pensée que la prose , tout en conservant la grâce et la mesure du vers.

La traduction d'Homère par Monti est sûrement de toutes celles qui existent eu Europe celle qui approche le plus]du plaisir que l'original même pourrait causer. Elle a de la pompe et de la simplicité tout ensemble \ les usages les plus ordinaires de la vie ; les vêtements , les festins sont relevés par la dignité naturelle des expressions ; et les plus grandes circonstances sont mises à notre portée, par la vérité des tableaux et la facilité du style. Personne, en Italie , ne traduira plus désormais V Iliade; Homère y a pris pour jamais le costume de Monti , et il me semble que , même dans les autres pays de l'Europe , quiconque ne peut s'élever jusqu'à lire Homère dans l'original aura l'idée du plaisir qu'il peut causer, par la traduction italienne. Traduire un poëtC; ce n'est

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pas prendre un compas, et copier les dimensions de l'édifice; c'est animer du même souffle de vie un instrument différent. On demande encore plus une jouissance du même genre que des traits parfaitement semblables.

11 serait fort à désirer, ce me semble , que les Italiens s'occupassent de traduire avec soin diverses poésies nouvelles des Anglais et des Allemands; ils feraient ainsi connaître un genre nouveau à leurs compatriotes, qui s'en tiennent, pour la plupart, aux images tirées de la mythologie ancienne : or elles commencent à s'épuiser, et le paganisme de la poésie ne subsiste presque plus dans le reste de TEurope. Il importe aux progrès de la pensée , dans la belle Italie, de regarder souvent au-delà des Alpes, non pour emprunter, mais pour coonaitre; non pour imiter, mais pour s'affranchir de certaines formes convenues qui se maintiennent en littérature comme les phrases officielles dans la société, et qui en bannissent de même toute vérité naturelle.

Si les traductions des poèmes enrichissent les belles-lettres, celles des pièces de théâtre pourraient exercer encore une plus grande influence; car le théâtre est vraiment le pouvoir exécutif delà littérature. A.-W. Schlegel a fait une traduction de Shakspeare, qui, réunissant l'exactitude à l'inspiration, est tout-à-fait nationale en Allemague. Les pièces anglaises ainsi transmises sont jouées sur le théâtre allemand , et Shakspeare et Schiller y sont devenus compatriotes. Il serait possible en Italie d'obtenir un résultat du même genre; les auteurs dramatiques français se rapprochent autant du goût des Itahens que Shakspeare de celui des Allemands , et peut-être pourrait-on représenter AUialie avec succès sur le beau théâtre de Milan, en donnant aux chœurs l'accompagnement de l'admirable musique italienne. On a beau dire que l'on ne va pas au spectacle en ItciUe pour écouter, maïs pour causer, et se réunir dans les loges avec sa société intime ; il n'en est pas moins certain que d'entendre tous les jours, pendant cinq heures, plus ou moins, ce qu'on est convenu d'appeler des paroles dans la plupart des opéra italiens, c'est, à la longue, une manière sûre de diminuer les facultés intellectuelles d'une nation. Lorsque Casti faisait des opéra comiques, lorsque Métastase adaptait si bien à la musique des pensées pleines de charme et d'élévation^ l'amusement n'y perdait rien, et la raison y gagnait beaucoup. Au milieu de la frivolité habituelle de la société , lorsque chacun cherche à se débarrasser de soi par le secours des autres, si vous

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pouvez faire arriver quelques idées et quelques sentiments à travers les plaisirs, vous formez l'esprit à quelque chose de sérieux qui peut lui donner enfin une véritable valeur.

La littérature italienne est partagée maintenant entre les érudits qui sassent et ressassent les cendres du passé , pour tâcher d'y retrouver encore quelques paillettes d'or , et les écrivains qui se fient à l'harmonie de leur langue pour faire des accords sans idées, pour mettre ensemble des exclamations, des déclamations, des invocations où il n'y a pas un mot qui parte du cœur et qui y arrive. Ne serait-jl donc pas possible qu'une émulation active, celle des succès au théâtre, ramenât par degrés l'originalité d'esprit et la vérité de style , sans lesquelles il n'y a point de littérature , ni peut-être même aucune des qualités qu'il faudrait pour en avoir une?

Le goût du drame sentimental s'est emparé de la scène italienne ; et au lieu de cette gaieté piquante qu'on y voyait régner autrefois , au lieu de ces personnages de comédie qui sont classiques dans toute l'Europe, on voit représenter, dès les premières scènes de ces drames , les assassinats les plus insipides, si l'on peut s'exprimer ainsi , dont on puisse donner le misérable spectacle. N'est-ce pas une pauvre éducation pour un nombre très considérable de personnes, que de tels plaisirs si souvent répétés? Le goût des Italiens, dans les beaux-arts, est aussi simple que nob'e ; mais la parole est aussi un des beaux-arts , et il faudrait lui donner le même caractère ; elle tient de plus près à tout ce qui constitue l'homme , et l'on se passe plutôt de tableaux et de monuments que des sentiments auxquels ils doivent être consacrés.

Les Italiens sont très enthousiastes de leur langue; de grands hommes l'ont fait valoir , et les distinctions de l'esprit ont été les seules jouissances, et souvent aussi les seules consolations, delà nation italienne. Afin que chaque homme capable de penser se sente un motif pour se développer lui-même, il faut que toutes les nations aient ua principe actif d'intérêt : les unes sont militaires, les autres politi jues. Les Italiens doivent se faire remarquer par la littérature et les beaux-arts ; sinon leur pays tomberait dans une sorte d'apathie dont le soleil même pourrait à peine le réveiller.

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