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Midi ; mais il y a quelque chose de si merveilleux dans les désordres comme dans les beautés des antiques parties du monde , qu'on en cherche avec avidité les détails et les bizarreries; et peut-être Camoens s'cst-il trop conformé, dans ses descriptions, à la théorie reçue des beaux-arts. La versification de la Lusiade a tant de charme et de pompe dans la langue originale, que non seulement les Portugais d'un esprit cultivé , mais les gens du peuple eux-mêmes, en savent par cœur plusieurs stances, et les chantent avec délices. L'unité d'intérêt de ce poëme consiste surtout dans le sentiment patriotique qui l'anime en entier. La gloire nationale des Portugais y reparaît sous toutes les formes que l'imagination peut lui donner. Il est donc naturel que les compatriotes de Camoens l'admirent encore plus que les étrangers. Les épisodes ravissants dont la Jérusalem est ornée lui assurent un succès universel ; et quand il serait vrai, comme l'ont prétendu quelques critiques allemands, qu'il y eût dans la Lusiade une couleur historique plus forte et plus vraie que dans le Tasse, les fictions du poëte italien rendront toujours sa réputation plus éclatante et plus populaire. Camoens fat enfin rappelé de son exil à l'extrémité du monde. En revenant à Goa , il fit naufrage à l'embouchure de la rivière Mecon, en Cochinchine, et se sauva à la nage, en tenant à sa main, hors de l'eau, les feuilles de son poëme, seul trésor qu'il dérobait à la mer, et dont il prenait plus de soin que de sa propre vie*. Cette conscience de son talent est une belle chose quand la postérité la confirme : autant la vanité sans fondement est misérable, autant est noble le sentiment qui vous garantit ce que vous êtes, malgré les efforts qu'on fait pour vous accabler. En débarquant sur le rivage , il commenta , dans une de ses poésies lyriques, le fameux psaume des filles de Sion en exil : Super flumina Bahjlonis. Camoens se croyait déjà de retour dans son pays natal, lorsqu'il touchait le sol de l'Inde, où les Portugais étaient établis : c'est ainsi que la patrie se compose des concitoyens, de la langue, de tout ce qui rappelle les lieux où nous retrouvons les souvenirs de notre enfance. Les habitants du Midi tiennent aux objets extérieurs; ceux du Nord, aux habitudes : mais tous les hommes, et surtout les poètes, bannis de la contrée qui les a vus naitre, suspendent, comme les femmes de Sion, leurs lyres aux saules de deuil qui bordent les rives étrangères. Camoens, de re-

* On dit que César sauva ainsi ses tdblettes ,' Ubellos), en rogagn^^nt à la nage ses vaisseaux, auprès d'Alexandrie.

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tour à Goa, y fut persécuté par un nouveau vice-roi et retenu en prison pour dettes. Cependant quelques amiss'étant engagés pour lui, il put s embarquer et revenir à Lisbonne en 1509, seize ans après avoir quitté l'Europe. Le roi Sébastien, à peine sorti de l'enfance , prit intérêt à Camoens ; il accepta la dédicace de son poème épique, et, prêt à commencer son expédition contre les Maures en Afrique , il sentit mieux qu'un autre le génie de ce poète . qui aimait comme lui les périls quand ils pouvaient conduire à la gloire; mais on eût dit que la fatalité qui poursuivait Camoens renversait même sa patrie pour l'écraser sous de plus vastes ruines. Le roi Sébastien fut tué devant Maroc à la bataille d'Alcacar, en 1578. La famille rovale s'éteîsjnitavec lui. et lePortugal perdit son indépendance. Alors toutes ressources, comme toute espérance, furent perdues pour Camoens. Sa pauvreté était telle . que . pendant la nuit, un esclave qu'il avait ramené de l'Inde mendiait dans les rues pour fournir à sa subsistance. Dans cet état, il composa encore des chants lyriques ; et les plus belles de ses pièces de vers détachées contiennent des complaintes sur ses misères. Quel génie que celui qui peut puiser une inspiration nouvelle dans les souffrances mêmes qui devraient faire disparaître toutes les couleurs de la poésie! Eofin le héros de la littérature portugaise, le seul dont la gloire soit à la fois nationale et européenne, périt à l'hôpital en 1579, dans la soixante-deuxième année de son âge. Quinze ans après, un monument lui fut élevé. Ce court intervalle sépare le plus cruel abandon des témoignages les plus éclatants d'enthousiasme ; mais, dans ces quinze années , la mort s'était placée comme médiatrice entre la jalousie des contemporains et leur secrète justice. L'édition la plus estimée de ses œuvres a paru à Lisbonne en 1579 80 , sous ce titre : Ohras de Luis de Camoens, principe dos poetas de Hespanha^ 4 tom. en 5 vol. in-l2. Idem, seconda ediçaon , ibid. , 1782-83. Le tome premier, divisé en deux parties, contient la vie de l'auteur et la Lusiade. Le dernier volume contient le théâtre et les ouvrages attribués au Camoens.

CLÉOPATRE , reine d'Egypte , était fille de Ptolémée XI (Aulète). Le testament de son père la laissa, à l'âge de dix-sept ans, héritière du trône avec son frère Ptolémée XII, que , suivant la coutume d'Egypte , elle devait épouser. Plus âgée que lui, elle crut pouvoir tenir seule les rênes du gouvernement ; mais le jeune

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roi j excité par ses courtisans , voulut exclure Cléopâtre du trône, et cette princesse fut obligée de se retirer en Syrie, où elle leva une armée pour marcher contre son frère. C'est vers ce temps que ce même Ptolémée fit périr Pompée; et César, quelque satisfait qu'il fût d'être délivré d'un si puissant adversaire, conçutune haine et un mépris profond pour ce prince. César avait des vertus et des passions qui l'emportaient sur ses propres intérêts , et c'est plutôt par le génie que par le calcul qu'il réussissait en toutes choses. Pto- 1 imée Aulète avait nommé le peuple romain tuteur de ses enfants; César prétendit en exercer tous les droits en sa qualité de dictateur, et se déclara le juge des différends qui existaient entre Ptolémée et Cléopâtre. Cette princesse se hâta d'envoyer quelqu'un à Alexandrie pour la défendre ; mais César lui fit dire de revenir elle-même sans délai. Comme elle craignait d'être reconnue en entrant dans la ville, elle pria Apollodore, celui de ses amis en qui elle avait le plus de confiance, de l'envelopper dans un tapis, et de la transporter ainsi sur ses épaules jusque dans la chambre de César; et cette ruse hardie lui valut le cœur de ce conquérant. Il paraît, d'après ce quen disent Plutarque, Appien d'Alexandrie et Dion Cassius , qu'elle n'était pas d'une beauté frappante ; mais son esprit et sa grâce répandaient tant de charmes dans sa figure, qu'il était difficile de lui résister. Elle parlait toutes les langues , réunissait les connaissances les plus étendues, et possédait surtout Tart de captiver. Elle tenait de l'Orient une habitude de magnificence qui subjuguait l'imagination , et ses rapports constants avec la Grèce avaient développé en elle le charme le plus pénétrant du langage et de ses séductions. César en fut tellement épris , que , dès le lendemain, il voulut que son frère partageât le trône et se réconciliât avec elle. Ce jeune prince, étonné de voir Cléopâtre dans le palais de César, et devinant bien par quel moyen elle avait séduit son juge , courut sur-le-champ à la place publique, en criant qu'il était trahi. Il excita par-là une sédition, et César ne put l'apaiser qu'en prouvant au peuple qu'il n'avait fait qu'exécuter le testament de Ptolémée ; mais Teunuque Photin, dont cet accommodement dérangeait les projets , de concert avec Achillas, général égyptien , fit avancer en secret des troupes pour surprendre César, qui avait peu de soldats auprès de lui. Quoique assiégé dans son palais, le dictateur sut s'y défendre et s'y maintenir jusqu'à ce que , ayant reçu des secours de la Syrie , il battit les Égyptiens dans un combat où périt le jeune Ptolémée, qui se noya

dans le Nil. C'est alors que César put sans obstacle couronner Cléopâtre ; il la plaça sur le trône , en lui faisant épouser son jeune frère qui n'avait que onze ans , et partit ensuite, quoique à regret , pour achever de soumettre les restes du parti de Pompée. Cléopâtre accoucha, peu de temps après, d'un fils qu'elle nomma Césarion. De retour à Rome (l'an 46 avant Jésus-Christ), César la reçut, ainsi que son jeune époux, dans son propre palais ; il les fit admettre au nombre des amis du peuple romain, et plaça les statues en or de Cléopâtre à côté de celles de Vénus , dans le temple qu'il érigea à cette déesse. Ces honneurs déplurent aux Romains. La reine d'Egypte retourna bientôt dans ses états, et Ptolémée ayant atteint l'âge de quatorze ans , elle le fit empoisonner, pour rester maîtresse absolue du royaume. Lorsque la mort de César donna lieu à une nouvelle guerre civile dans l'empire, on accusa Cléopâtre d'avoir fait passer des secours à Rrutus et à Cassius. Marc- Antoine partant pour la guerre des Parthes, lui ordonna de se rendre en CiUcie pour expliquer sa conduite. Il paraît qu'en entreprenant ce voyage , Cléopâtre s'occupa plutôt des moyens de plaire que de ceux de se justifier. Elle monta sur un vaisseau dont la poupe était dorée, et dont les voiles étaient de pourpre : Cléopâtre, magnifiquement vêtue, était couchée sur le tillac; des enfants à ses pieds représentaient les Amours ; ses femmes , toutes d'une rare beauté , habillées en néréides, étaient placées, les unes auprès du gouvernail, les autres près des rameurs; des flûtes et des lyres faisaient retentir dans les airs des concerts mélodieux ; l'encens était brûlé sur des cassolettes. C'est ainsi que Cléopâtre remontait le Cydnus , comme Vénus sortant de fonde, pour aller visiter le conquérant de f Asie. Un peuple immense bordait les deux rives du fleuve, et s'enivrait de musique, de parfums, et d'admiration pour la beauté. Au milieu de cet enthousiasme universel , Cléopâtre aborda à Tarse. Antoine , qui rendait alors la justice, resta seul sur son tribunal avec ses licteurs. Il fit inviter Cléopâtre à se rendre auprès de lui ; mais la reine , s'excusant sur les fatigues du voyage , le fit prier d'accepter lui-même un repas sur son vaisseau. La reine d'Egypte le traita avec magnificence , et lorsqu'il voulut à son tour la recevoir, il fit de vains efforts pour la surpasser en somptuosité. Bientôt , séduit par tant de charmes, sa passion pour elle fut beaucoup plus violente que celle de César, car elle causa sa perte. Ce qu'on doit surtout reprocher à Cléopâtre, c'est d'avoir amolli le caractère d'Antoine,

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Cette femme , qui montra de la grandeur dans quelques circonstances de sa vie . ne sut pas placer sa gloire dans celle de l'objet de son choix : elle ne cessa de se préférer à ce qu'elle aimait , et c'est pour une femme un mauvais calcul autant qu'un indigne sentiment. Antoine , renonçant pour le moment à l'expédition projetée contre les Parthes , la suivit en Egypte , où ils passèrent l'hiver dans les fêtes. Se conformant aux goûts de Marc-Antoine. la fille des Ptolémées se livrait avec lui aux plaisirs les plus délicats comme aux amusements les plus ignobles; elle le suivait à la chasse, jouait aux dés , et parcourait les rues avec lui pour entendre les propos de la populace d'Alexandrie, renommée par son talent pour la raillerie. Antoine fut enfin forcé de quitter l'Egypte ; ses démêlés avec Octave l'appelèrent en Italie , où la réconciliation des deux rivaux rendit ; pour un moment , la paix au monde; et Antoine épousa Octavie^ sans cesser d'aimer Cléopâtre. Les événements qui se succédèrent l'empêchèrent, pendant plusieurs années , de la revoir en Egypte ; mais, après sa malheureuse expédition contre les Parthes , vers l'an 36 avant Jésus- Christ, dans laquelle il fut sur le point d'éprouver le sort de Crassus, Cléopâtre vint le chercher en Phénicie, où il avait ramené les débris de son armée , et les deux amants reprirent ensemble le chemin de l'Egypte. Oubliant tout ce qu'il avait promis à Octave , tout ce qu'il devait à son épouse , Marc-Antoine se livra de nouveau à la débauche, et aux caprices de Cléopâtre. Voulant lui donner le spectacle d'un triomphe, et s'étant, par artifice, rendu maître de la personne d'Artabaze, roi d'Arménie , il le présenta enchaîné à Cléopâtre , assise sur un tribunal comme un magistrat romain. C'est à cette occasion qu'il donna au peuple d'Alexandrie un repas dans le Gymnase, où il avait fait dresser plusieurs trônes d'or, deux des plus élevés pour Cléopâtre et pour lui ; les autres pour ses enfants. Il y fît proclamer Césarion roi d'Egypte et de Chypre avec sa mère ; et , disposant même des royaumes qu'il devait conquérir, il désigna les états qu'il remettait aux enfants qu'il avait eus de la reine. Comme elle se piquait de protéger les savants, il fit apporter à Alexandrie la riche bibliothèque qu'Eumène avait fondée à Pergame , composée de deux cent mille volumes. Toutes ces dispositions d'Antoine, aicsi que sa conduite , lui attirèrent beaucoup d'ennemis à Kome. Auguste surtout, irrité de l'appui que prêtait Cléopâtre au parti de son rival ; fit décider la guerre contre elle dans l'assemblée du peuple.

Ainsi le nom d'une femme retentissait dans le vaste empire des Romains. Tout annonçait une guerre civile; Antoine s'y prépara, assembla une armée , et quitta TÉgypte. Cléopâtre le suivit en Grèce. Athènes décerna les plus grands honneurs à cette princesse , et Antoine se plut à paraître devant elle comme citoyen de celte ville, pour lui porter le tribut des hommages de ses habitan's. Horace appelle Cléopâtre un fatal prodige. Son ascendant sur Antoine était absolu, et même elle s'en servait pour satisfaire ses passions haineuses, en faisant périr à Ephèse sa sœur Arsinoé, dont elle était jalouse. Cependant Antoine ne voulut jamais l'épouser, soit qu'il ne pût se résoudre à sacrifier sa femme Octavie , ange médiateur entre Octave et lui , soit qu'il ne voulût point encourir l'animadversion des Romains , qui ne pouvaient souffrir qu'un de leurs concitoyens épousât une étrangère. On a même des lettres d'Antoine, dans lesquelles il parle légèrement de sa liaison avec Cléopâtre , croyant dissimuler ainsi , par une feinte insouciance, le pouvoir qu'elle exerçait réellement sur lui. Enfin arriva le jour où ce funeste pouvoir devait se manifester. A la bataille d'Actium , entre Marc- Antoine et César- Octave , lorsque, suivant l'expression de Properce, « les forces du monde luttèrent ensemble, » Cléopâtre, accoutumée à la mollesse de l'Orient , ne savait plus braver les périls , bien qu'elle eût encore l'énergie nécessaire pour se donner la mort : l'effroi s'empara de son ame au milieu du combat. Elle fit revirer de bord son vaisseau , et les soixante galères égyptiennes, placées dans les rangs, imitèrent le mouvement de la sienne. A cette vue , Antoine troublé ne put s'empêcher de suivre Cléopâ're et de monter sur le vaisseau qui l'emmenait ; mais à peine y fut-il, qu'accablé de honte et de regrets , il se plaça près du gouvernail, la tête dans sa main , et fut trois jours sans vouloir parler à celle pour laquelle il avait tout sacrifié. Mais arrivé à Alexandrie , il se plongea de nouveau dans les délices que Cléopâtre ne cessait de préparer pour lui. On les appelait, eux et leurs amis, la bande de la vie inimitable ; mais ils changèrent ce nom contre un mot grec qui signifie ceux qui sont résolus à mourir ensemble. Cléopâtre jugeait très bien la situation d'Antoine, et les succès toujours croissants d'Octave ne lui permettaient aucune illus'on sur l'avenir. Ainsi donc, tandis qu'elle passait sa vie dans les festins, et qu'elle prodiguait à Marc- Antoine tous les plaisirs du luxe et des beaux-arts, elle faisait essayer sur les animaux et même sur les esclaves divers poisons,

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afin de bien connaître celui qui causait le moins de douleur. Il y a beaucoup d'exemples chez les anciens de ce mélange de sérieux et de frivolité qui faisait jouir voluptueusement de l'existence en se préparant à la mort. Comme ils n'avaient point d'espérances au-delà du trépas, ils épuisaient la coupe de la vie, et ne cherchaient point à se préparer, par le recueillement intérieur, à l'immortalité de l'ame. La coquetterie était chez Cléopâtre un "grand art , qui se composait de tous les moyens que la politique, la magnificence royale et la culture poétique de l'esprit peuvent donner. Ce qu'elle avait de force dans l'ame se retrouvait dans les hasards que lui faisait courir son ambition de plaire ; elle s'exposait à l'amour comme un homme à la guerre, et, telle qu'un chef intrépide, elle se préparait à mourir, si la fortune ne favorisait pas sa hasardeuse destinée. Quelques historiens ont prétendu que Cléopâtre était en négociation secrète avec Octave, et qu'elle trahissait Antoine. Il est impossible de supposer qu'une personne qui disposait entièrement d'un caractère aussi dévoué que celui d'Antoine pût souhaiter de voir à sa place l'astucieux Octave : mais il est probable qu'elle a cherché à s'assurer d'avance quelques ménagements de la part du vainqueur. Il eût été plus noble de n'en vouloir aucun: mais elle avait des enfants, et souhaitait de leur conserver le trône ; d'ailleurs, le caractère de Cléopâtre était personnel; elle faisait servir à son ambition tous les dons que la nature lui avait prodigués. On sait par quels motifs elle fut d'abord attachée à Jules-César; elle se rendit ensuite favorable à Sextus- Pompée , qui fut pendant quelques instants maître de la mer. Elle mit ses soins à plaire à Marc -Antoine, et obtint tout de sa faiblesse. Sicile avait trouvé les mêmes dispositions dans Octave, il est probable qu'elle ne se serait pas donné la mort. Elle conçut le projet gigantesque de faire arriver ses vaisseaux par terre à travers l'isthme de Suez jusqu'au golfe Arabique , d'où elle aurait pu s'embarquer pour l'Inde ; quelques uns de ces vaisseaux passèrent, mais ils furent aussitôt brûlés par les Arabes. Pendant ce temps. Octave s'avançait en Egypte parla Syrie. Cléopâtre fit bâtir, près du temple d'Isis, à Alexandrie, un monument où elle cacha tous ses trésors, et dont elle voulait faire son tombeau. C'était un besoin de l'ame, chez les rois égyptiens , que de lutter contre la mort , en préparant sur cette terre un asile presque éternel à leur cendre. Lorsque Antoine fut défait dans la dernière bataille qu'il livra a Octave , Cléopâtre se renferma dans le bâti-

ment qui contenait toutes ses richesses, et fit répandre le bruit de sa mort, afin que l'amour d'Antoine ne l'attaciiat plus à la \ie. En effet, à cette nouvelle, il se poignarda; mais comme il n'expira pas à l'instant, il eut le temps d'apprendre que Cléopâtre vivait, et il se fit porter dans l'asile qu'elle s'était choisi. Mais Cléopâtre , égoïste encore même dans son tombeau , ne voulut point qu'on ouvrît les portes, de peur que les satellites d'Octave ne s'en emparassent, et trouva le moyen d'introduire Antoine mourant, à l'aide de cordes qu'elle et ses femmes tiraient par la fenêtre. Elle prod'gua les soins les plus tendres à Marc-Antoine , et , de ces illustres infortunés , l'un des deux eut du moins la douceur de mourir dans les bras de l'autre. Octave attachait beaucoup de prix à prendre Cléopâtre vivante, pour qu'elle suivît à Rome son char de triomphe. A force de ruses, il vint à bout de faire pénétrer ses soldats dans le monument où elle s'était retirée. Dès qu'elle le sut, elle voulut se tuer; mais les soldats romains veillèrent avec un soin barbare sur sa vie. Elle fit demander à César-Oi!tave la permis ion de rendre des honneurs funèbres à Marc-Antoine; il y consentit. E!le épuisa, pour les rendre plus magnifiques, tous les trésors qui lui restaient, et, prodiguant le plus cher de tous, sa beauté, elle se meurtrit le sein et le visage sur le tombeau de Marc-Antoine. C'est dans cet état qu'Octave vint la voir ; elle était couchée sur un lit sans parure, ses joues étaient livides , ses lèvres étaient tremblantes. A la vue du maître du monde , elle se ressouvint du grand ^César, qui avait été soumis à ses charmes , et rappela ce souvenir à son successeur. Il y a chez de certaines femmes , comme chez les ambitieux , une sorte de persistance dans le besoin de plaire qui survit à tout. Il se peut donc que Cléopâtre éprouvât le désir de captiver Octave , malgré ies regrets sincères qu'elle donnait au souvenir d'Antoine. Ce n'était point une femme ni tout-à fait sensible, ni tout-à-fait trompeuse ; un mélange de tendresse et de vanité faisait d'elle une personne à deux caractères , comme la plupart des êtres fortement agités par les passions de la vie. Quoi qu'il en soit, les charmes de Cléopâtre échouèrent contre Octave ; car il n'avait rien d'involontaire dans l'ame, et c'était par la prudence qu'il maintenait ce que César avait acquis par l'audace. Octave s'entretint long-temps avec Cléopâtre, mais ni ses prières ni sa grâce n'ébranlèrent les cruels desseins qu'il avait formés contre elle. Il tâcha seulement de les lui cacher, et, de son côté , elle lui dissimulait la résolution

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