‹ ŒuvresChapitre 10 sur 87 · LETTRE DE LA MARQUISE HE CKZANES A M. DR SANCERRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA MARQUISE HE CKZANES A M. DR SANCERRE

« Je ne veux ni vous voir ni vous cnlcndre ; combien Ce fois faut-il vous le redire? Vous ne pouvez vous justifier : vos mensonges hardis ne m'en imposent plus. Vous me trompez ; je le sais, j'en suis sûre. Vous êtes un perfide, je vous hais, je vous méprise, renonce à vous, je vous laisse pour jamais. Toutes vos excuses sont révoltantes; je vous ai permis cVépouser Adela'ide, vous me répétez que je vous l'ai permis. Ah ! combien d'ingratitude dans cette espèce de reproche ! Quoi I votre oncle n'exigcoit-ilpas ce fatal mariage? Sacrifiera vos intérêts le bonlicur de vous posséder seule ; immoler toute la douceur de ma vie à voire fortune! est-ce donc vous donner le droit de me trahir? de vous livrer à la folle passion qu'un enfant vous inspire ? d'abuser de mes bontés, de ma condescendance? de manquer à vos serments? de me ravir un bien acheté si cher? de m'abandonner aux fureurs de la jalousie? enfin, de m'cxposer à perdre en un moment, dans la violence de mes transports, cette réputation acquise par tant de contrainte, paî* tant de privation, ce respect que peut-éire je méritois d'exciter avant qu'un ingrat eût égaré ma raison el triomphé de tous mes principes ?

« Je vous ai permis d"* épouser Adélaïde ; mais vous ai-je permis de lui donner un cœur dont je me croyois sûre? Vous n aimez pas madame de Sancerre^ y ous ne V aimez pas^ dites-vous? Et pourquoi donc la suivre partout, en parler sans cesse? Oser répéter devant moi qu'elle est belle, aimable, touchante?... Infidèle I Adélaïde est donc ma rivale? elle partage (]onc un cœur... Mais ce seroit peu de le partager ; elle le remplit... Ah ! puis-jc vivre et penser qu'une autre vous plaît, vous attire, vous touche!

« Quoi ! l'idéo (l'une autre peut vous être toujours présente? Quoi ! près de moi^ dans mes bras peut-être... Mais écartons ce doute, il est cruel et désespérant.

« Eh ! qu'a-t-elle donc de si touchant, celte jeune et timide personne? Est-ce sa modestie provinciale qui vous enchante? des traits réguliers, délicats, que rien n'anime? une frakheur qu'elle doit en partie à l'inaction de son esprit? de grands yeux, où le désir de plaire ne se peint jamais ? une douceur enfantine, une bonté \)eu réfléchie, une ennuyeuse égalité dliumeur, voilà les grâces naïves, les charmes décevants qui vous séduisent, qui vous entraînent sur les pas de madame de Sancerre, la font paroître touchante à vos regards. Eh ! depuis quand la froideur et la simplicité ont-elles l'art de vous loucher?

« En consentant à votre mariage, je croyoisvouslier autant par la reconnoissance que vous l'étiez alors par l'amour. Combien de larmes il m'a fait répandre ! Pendant ce long séjour chez le maréchal de Tende, que n'ai-je point souffert? de quelles douleurs mon ame s'est sentie pénétrée ! Mais je fermois les yeux sur votre conduite, sur une assiduité nécessaire; je ne me plaignois pas, je me contentois des courts instants qu'Adélaïde trompée vousaidoit à me donner ; mais à présent qui vous oblige à passer les jours et les nuits auprès d'elle?... Oui, les nuits! Avec quelle audace vous osiez hier me nier chez mon frère... Vous sortez, madame de Sancerre reste ; persuadée de votre imposture, furieuse, hors de moi-même, je l'interroge ; elle rougit, j'insiste, elle baisse les yeux, sa confusion vous dément. Je m'obstine à lui arracher cette confidence; elle rougit encore, se déconcerte, hésite, convient, avoue... Vous m'êtes odieux ! Je vous déleste ! Votre caractère est faux, votre esprit léger, votre cœur inconslant; je le répète, je ne veux plus vous voir. Je romprai tous les liens qui m'attachent à un ingrat. Ne venez pas ce soir ; non, ne venez pas, ne venez jamais.

« P. S. Je change d'idée sans changer de résolution. Plus

h20 LKTTUES DE MADÂMK DE SANCËURK.

d'une raison me portent à vous parler encore une fois. Je vous donnerai un moment, un seul moment. Venez à minuit. »

Pendant celte lecture, ma surprise, mon trouble, la violente émotion de mes sens, et le serrement de mon cœurétoient inexprimables ; je me croyois agitée par un songe révoltant et pénible. Tremblante, je confrontaile billet de madame de Cézanes avec cette lettre; je vis le môme caractère; la date m'apprit qu'on l'avoit écrite peu de temps après ma sortie de l'bôlel de Tende; je me rappelai les questions hardies de madame de Cézanes ; je me souvins de son obstination à m'interrogez chez son frère ; une suite d'observations me conduisit à penser que depuis ce jour mes réponses, moins embarrassantes pour moi, eussent sans doute été moins choquantes pour elle.

Je repoussai cette fatale cassette, je m'en éloignai ; un instant après je m'en rapprochai. Un mouvement vif et peu réfléchi me fit prendre une autre lettre, et me força de les parcourir toutes.

Vous m'accuserez d'imprudence ; mais ce mouvement indéterminé, pressant, qui nous porte à pénétrer des secrets affligeants, à vouloir approfondir, tout voir, tout connoître, ne s'élève peut-être pas, comme on le croit, d'une curiosité ardente, indiscrète, mais d'une foible espérance cachée au fond de notre cœur; espérance que le doute nourrit, soutient, anime: eh ! qui désire une triste certitude, une accablante conviction! il me sembloit pouvoir perdre la mienne en poursuivant mes recherches : j'imaginois qu'une de ces lettres alloit détruire la cruelle impression que la première m'avoit faite.

Le dépit, la jalousie, une passion intéressée, exigeante, l'ardeur la moins réprimée, se peignoient tour à tour dans ces lettres hardies, emportées; j'y étois souvent nommée, toujours avec dédain, toujours avec mépris; heureuse d'être assez favorisée de la nature pour que les railleries de madame de Cézanes tombassent seulement sur ma jeunesse, mon peu d'expérience et ma crédulité!

LETTRES DE ^lAOAME DE SANCEUPtE. 121

Parmi plusieurs boîles qui rcnfermoient des portraits do madame de Cézanes, j'en reconnus une; je l'avois donnée à M. de Sancerre, el sur sa parole je la croyois perdue. Sa vue me fit tressaillir; je l'ouvris avec crainte, avec effroi ; cependant je me flattois d'y retrouver mon image : celle de madame de Cézanes s'offrant à mes regards pénétra mon cœur du trait le plus douloureux. Avant cet instant, ma surprise, le trouble de mon esprit, suspendoient encore mes réflexions ; je n'aperccvois pas tout mon malheur ; mes idées se réunissoient, se fixoient sur madame de Cézanes. L'impérieuse maîtresse de mon mari me sembloit exciter seule les mouvements terribles dont je me senlois agitée. Mon portrait ôté de cette boîte ramena toutes mes pensées sur M. de Sancerre. Je me vis sacrifiée, haïe, méprisée; mes larmes commencèrent à couler, à baigner les tristes témoignages de l'intelligence de deux perfides. Renversée sur un siège, les mains jointes, la tête baissée, je m'abandonnois à toute l'amertume de mes sentiments, quand ma porte s'ouvrant brusquement, M. de Sancerre entre d'un pas précipité. A son aspect je jette un grand cri ; il approche, voit sa cassette en désordre , ses papiers épars autour de moi , son secret découvert; il frémit, la fureur se peint sur son front, dans ses regards menaçants ; je tremble, un froid mortel glace mes sens; je fais un effort, je veux fuir, mon cœur se serre, je tombe sans connoissance aux pieds de M. de Sancerre.

Revenue d'un long évanouissement, le premier objet qui s'offre à ma vue est le maréchal de Tende. Assis près de moi, encore pénétré de la crainte de me voir succomber à des foiblesses qui se sont, dit- il, succédé depuis le milieu de la nuit jusqu'à la moitié du jour; il gémit de mon état, il tient mes mains entre les siennes, il les serre tendrement. Eh ! ma fille, s'écrie ce bon, ce vénérable vieillard, eh ! quel étrange accident ! qui a pu le causer? Votre pâleur, votre abattement, l'air dont vous m'écoufez, vos soupirs, vos larmes, le nom de votre mari

Irislomcnt répété pendant les courts intervalles de vos foiblesses, m'annoncent un mystère ; je veux le dévoiler. Ordonnant alors à mes femmes de sortir, il m'interroge, il me conjure de lui répondre. Sancerre fait-il couler vos pleurs? Est-ce lui qui vous afflige à cet excès? Parlez, dit-il, parlez, ma chère nièce, ne me cachez rien, vous devez de la confiance au sentiment qui m'engage à vous en demander.

La bonté du maréchal, ses caresses, la certitude d'être aimée de lui, ouvroient mon cœur à ce désir si naturel de se plaindre, d'exciter une tendre compassion par le récit de ses peines. Je me jetai dans les bras de cet ami sensible et respectable; j'inondai son visage de mes larmes ; je voulois parler ; mes cris, mes gémissements étouffoientma voix. M. de Sancerre, répétoisje, hélas ! M. de Sancerre! Eh bien ! qu'a-t-il fait? demanda le maréclial avec vivacité; en vous unissant à lui, j'ai promis, j'ai juré de veiller à vos intérêts, à votre bonheur, de vous protéger contre lui. Manque-t-il aux égards qu'il vous doit à tant de titres? vous néglige-t-il ? vous offense-t-il? Vous pleurez; vous vous taisez, madame ; eh quoi ! n'osez-vous être sincère avec un pareni, avec un ami dont l'attachement et l'équité vous sont connus? Ne vous souvient-il plus que je me suis réservé le droit de punir le comte de Sancerre, s'il vous donnoit de justes sujets de vous plaindre de sa conduite?

Ces dernières expressions du maréchal rappelèrent à ma mémoire ce qu'il avoit dit à son neveu au moment de la signature de l'acte qui nous lioit. Je me souvins de ces deux testaments dont un me rendoit l'hérilière du maréchal; en lui parlant, j'allois le révolter contre M. de Sancerre, attirer ses faveurs sur moi seule, réduire mon mari à dépendre d'une femme qu'il n'aimoit pas ; plus il seroit en mon pouvoir de l'obliger, plus il me haïroit, peut-être! Cette réflexion blessa mon âme; elle m'enlcvoitla consolation de répandre mes chagrins dans le sein de mon unique ami, de mon ,cénércux protecteur; clic m'arracha un

cri tic douleur ; de Irisles cxclamalions, de longs soupirs, furent les seules expressions de mon cœur. En me substituant aux droils de mon mari, on m'avoit pour jamais ôlé le pouvoir de l'accuser ou de me plaindre de lui.

Le maréchal continuoit à me presser de lui montrer plus de confiance, quand, suivant ses ordres, on vint l'avertir que son neveu arrivoit de Versailles. Il se levoit pour aller le trouver; mais le comte de Sancerre le prévint; il parut à la porte de ma chambre; pale, interdit, il s'avançoit lentement; ses regards erroicnt sur son oncle et sur moi. Il cherchoit à lire dans nos yeux l'accueil qu'il devoit attendre. Enhardi par les premiers mois du maréchal ; sûr qu'il ignoroit encore l'aventure de la nuit, il se jeta à genoux devant mon lit, prit mes mains, les baisa mille fois, demanda mes femmes, se fit raconter toutes les particularilés de mon accident, en interrompit le court récit par les marques du plus grand attendrissement. Pauline lui dit que le bruit de ma sonnette l'ayant éveillée, elle étoit accourue et m'avoit trouvée froide, inanimée, mon visage et mon sein inondés de pleurs. M. de Sancerre pouvoit l'interroger sans craindre ses réponses. Sorti de ma chambre avant qu'elle y entrât, sa précaution le meltoit à l'abri du soupçon.

Le hasard ne Tamenoit pas dans cette chambre à trois heures du malin. Un valet de madame de Cézanes, en apportant son billet chez moi, avoil vu le cabinet de M. de Sancerre en feu. Le comte, parti de Versailles après le coucher du roi ; arrivé chez sa maîtresse, apprit d'elle cet accident. Inquiet de ses papiers, il se hâta de venir à l'hôtel; trouvant son cabinet à demi démeublé, sachant sa cassette dans le mien, il prit le parti d'entrer doucement, de traverser ma chambre sans m'éveiller, et de reprendre celle importante cassette; mais, prêtant l'oreille à ma porte, m'entendant pleurer et gémir, il l'ouvrit, comme je vous l'ai dit. Il me laissa mourante, sonna mes femmes, emporta sa cassclte, sortit de l'hôtel, et défendit à ses gens de dire jamais qu'il

12i LETTRKS DK MADAMK DK SANCKHRE.

y eût paru cette nuit. Il fut exactement obéi, et je n'ai su ce détai^ que longtemps après sa mort.

L'air pénétré qu'affectoit M. do Sancerre en me demandant la cause d'une révolution si surprenante, ses caresses, l'ingénuité de ses questions, Taudace de les répéter, me portèrent insensiblement à me recueillir en moi-même, pour m'assurer si je ne me trompois point, si un songe fantastique ne troubloit pas mon imagination ; si l'homme qui me donnoit tant de preuves (le tendresse étoit l'amant de madame de Cézanes, ou l'époux passionné dont l'ardeur paroissoit si naturelle et si vive.

La feinte de M. de Sancerre réussit ; il répéta plusieurs fois que mon évanouissement pouvoit être l'effet d'un mouvement de frayeur excité par le désordre de mes gens, par un récit exagéré du danger; le maréchal le crut, et me quitta, persuadé que son neveu n'avoit aucune part à l'état dont on venoit de me tirer. M. de Sancerre l'accompagna ; mais, rentrant aussitôt, changeant de maintien et de ton : Madame, me dit-il, mon imprudence ej votre indiscrète curiosité mettent entre vos mains la réputation d'une femme respectée, et la fortune d'un homme dont vous pouvez vous plaindre. Vous avez dû vous croire aimée; vous venez dedécouvvir qu'une liaisonformée avant de vousconnoîtro, sans fermer mes yeux sur vos agréments, ne m'a pas permis de vous donner un cœur prévenu. On m'imposa la loi d'être à vous; cette contrainte me rendit mes premiers nœuds plus chers. Je ne vous flatterai point d'un sacrifice que je n'ai pas dessein de vous faire; je ne m'abaisserai point à vous prier, à vous demander le secret ; vous me promettriez en vain de le garder, des intérêts Irop puissants vous engagent à le révéler; une femme résista-t- elle jamais à la douceur de se venger? Parlez, madame, parlez, irriiez le maréchal; perdez madame de Cézanes, envahissez mon héritage; mais, en causant mon malheur, soyez sûre deiaire le vôtre. Attendez-vous de ma parla tout cequele dédain, la haine et le ressentiment firent jamais éprouver de plus sen-

LtTTUKS DK MADA.Mt] DE SA.NCKRi;!:. 125

siblc. Je répandrai l'amertume sur tous les instants de voire vie.

Les procédés de M. de Cézanes régleront les miens à voire égard;

lout ce qu'il osera contre sa femme, je l'oserai contre vous. Eh î

fju'aurois-je à ménager? frémissez, jeune imprudente, tremblez;

redoutez pour vous-même le sort que vous préparerez à celle

qui m'est chère. Il sera le vôtre; je le jure par lout ce qui est

sacré, par tout ce qu'on révère. En finissant de me parler, il se

leva, il s'avança du côté de la porte : j'étendis mes bras vers lui;

je l'appelai d'un Ion foible, mais tendre. Ah! ne me fuyez pas,

monsieur, ne me fuyez pas, m'écriai-je, ne me haïssez point ;

je me tairai, je respecterai ce funeste secret; jamais, non,

jamais, ma bouche ne s'ouvrira pour vous nuire ou pour vous

affliger. 11 ne m'écouta point, et sortit sans me répondre.

A peine quittoit-il ma chambre, qu'une de mes femmes me présenta des papiers tombés de mon sein pendant qu'on me déshabilloit. Je vis avec surprise celle lettre de madame de Cézanes dont vous venez de lire la copie ; elle se trouvoit enveloppée dans le billet qui m'a voit servi à vérifier l'écriture. Mon premier mouvement fut d'envoyer chercher M. de Sancerre, de la remettre entre ses mains ; intimidée par la crainte d'exciter encore sa colère, de l'entendre me menacer, me parler avec celte durelé qui venoit de blesser si douloureusement mon cœur, je n'osai le faire appeler. Je serrai ces papiers; combien de fois depuis j'ai relu cette lettre ! combien de fois mes larmes ont coulé en répétant ces cruelles expressions : Vous ti'aimez point madame de Sancerre ; iwus iiel aimez point ^ dites-vous!

On s'aperçut le soir que j'avois une fièvre ardente ; des transports violents m'ôlèrenl pendant plusieurs jours la connoissance de moi-même. Quand je commençai à distinguer les objets, je vis ma sœur, le maréchal de Tende, madame de Fiers sa parente, et M. de Sancerre ; ils paroissoient fort empressés autour de moi ; je les regardois en silence ; mes idées confuses encore ne s'arrêtoient sur rien ; j'étois trisle, sans être occupée

du sujet de ma tristesse. La vue de ceux dont je me croyois aimée m'allendrissoit ; leurs moindres caresses me louchoicnt ; celles de M. de Sancerre me causoient la joie la plus vive ; je répéiois avec cmolion tout ce qu'il me disoit de doux et de consolant; le son de sa voix m'enchantoil ; s'il prenoit ma main, je saisissois la sienne, je la plaçois sur mon front, sur mes lèvres ; je l'approchois de mon sein, je la pressois contre mon cœur. Mes yeux suivoient tous ses mouvements ; et dès qu'il en iaisoit un pour s éloigner de moi, ils se remplissoient do larmes.

Pendant cette espèce d'enfance, j'élois toujours frappée de crainte. Quand une femme entroit dans ma chambre, je donnois des marques de terreur, je cacliois mon visage, je ne pouvois consentir à la regarder avant qu'elle eût parlé. En l'écoutant, je l'examinois d'un air stupide, effrayé; sa présence me gênoit, m'inquiéloit. Avec quel art, quelle noire malice M. de Sancerre osa dans la suite rappeler au maréchal cet effet d'un esprit préoccupé, d'une imagination vive, d'un cœur profondément blessé! Combien il sut tirer avantage de ces mouvements dont la cause lui étoit si bien connue !

Il partit pour l'armée avant mon rétablissement; ma convalescence fut longue et fâcheuse. A mesure que mes idées devenoient plus distinctes, ma tristesse augmentoit ; l'assurance de n'être point aimée, nul espoir de toucher un cœur prévenu pour un autre, à jamais fermé pour moi; une jalousie déchirante, toujours égale, dont le tourment n'éloit pas même varié par le doute ou l'inquiète incertitude; la nécessité de cacher mes peinesjd'en taire le sujet, tout rendoit mon état cruel et mes réflexions améres. Le naturel intéressé de ma sœur ne mepermettoit pas de chercher de la consolation dans son amitié; ladécou^ verte du secret de M. de Sancerre pouvoit doubler ma fortune, laisser entrevoir à madame de Thoré une reversion considérable pour ses enfanlSj perspective trop capable de rengager à trahir

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ma contiance. Livrée aux seules inspirations de mon à me, je cherchois dans mes principes, dans ma raison, dans l'indulgence que je devois à M. de Sancerre, des moyens de soumettre mon cœur, d'oublier mes droits, d'immoler ma tendresse, tous mes sentiments, à la douceur de convaincre un ingrat de la force de ces mêmes sentiments que je voulois lui sacrifier. Qu'il m'étoit cher alors I 0 mon ami ! l'amour offensé conserve longtemps toute son ardeur; il semble se ranimer à chaque trait dont on le blesse : la douleur ne ralentit point son activité , et dans une ame sensible, mais noble, généreuse, c'est le mépris seul qui peut l'affoiblir et l'éteindre.

Pendant ma maladie, madame de Cézanes avoit fait un voyage en Provence. On Tattendoit à Paris vers le milieu de Pautomnc. Décidée à ne jamais la revoir, mais soigneuse de ne point marquer une rupture entre elle et moi, je résolus de ne recevoir personne. J'annonçai le dessein de m'appliquer à des études commencées, dont le grand monde pouvoit me distraire ; et ma porte cessa d'être ouverte, excepté à mes parents et à ceux de M. de Sancerre.

Madame de Cézanes ignoroit la découverte de son intrigue ; je reçus plusieurs lettres d'elle, et n'y répondis point. Revenue à Paris, elle se présenta pour me voir, et ne fut point distinguée des autres ; elle s'en plaignit aigrement à M. de Sancerre. Loin de me savoir gré de ma modération, il partagea le ressentiment de sa maîtresse; son ingratitude et son injustice me révoltèrent enfin, et causèrent celte séparation dont on a tant et si diversement parlé.

La fin de la campagne ramena M» de Sancerre à Paris* 11 re^ parut à mes yeux avec un air libre j ouvert ; il ne blâma point ma retraite ; il ne s'informa point de ses motifs. Dans les premiers jours on eût dit que rien n'avoit troublé notre intelligence : sa conduite devint la règle de la mienne; il ne lui échappoit aucune expression capable de rappeler un événement qui dcvoit

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nous être si présent à tous deux : je semblois l'avoir oublié ; bienlôt M. do Sancerre nie montra plus de froideur ; une pénible attention sur moi-même me fit retenir les mouvements qui pouvoient déceler ma tendresse et la rendre importune. Peu à peu je me regardai dans ma propre maison comme une élrangére, traitée avec indifférence, mais avec politesse. Le temps, la résignation et l'habitude adoucissent enfin nos peines ou diminuent noire sensibilité : peut-être me serois-je accoutumée à mon malheur ; mais M. de Sancerre devint trop exigeant; il me força de lui prouver que si je pouvois contraindre un juste ressentiment, conserver par mon silence la réputation d'nne femme indigne de mes égards, garder un secret utile aux intérêts de l'homme dont j'avois tant à me plaindre, celte bonté réfléchie, compatible avec l'honneur, ne me rendoit pas capable d'une basse condescendance. Ces distinctions délicates ne frappent pas tous les esprits; mon mari croyoit m'inspirer de la crainte, devoir mon silence à ses menaces ; eh ! comment m'auroit-il crue généreuse? connoissoit-il la bonté? Mon ami, je mC permettrai de le dire, son cœur ne pouvoit juger du mien.

Dés sa plus tendre jeunesse, M. de Sancerre s'étoit étudié à déguiser ses penchants, à paroître différent de lui-même ; sans principes, sans âme, intéressé, faux, ingrat, la dissimulation et la finesse furent les seules qualités qu'il jugea nécessaire d'acquérir et de perfectionner : obstiné dans ses fantaisies, constant dans ses vices, mystérieux dans ses démarches, il aimoit à nuire, à brouiller des amis, des parents, des époux ; à pénétrer des intrigues cachées, à les rendre publiques ; fastueux et pourtant avare, il se montroit libéral et magnifique quand mille témoins éclairoient ses actions ; mais jamais ses mains ne s'ouvrirent en secret pour le soulagement d'un malheureux. Incapable d'un fort attachement, s'il aima longtemps madame de Cézanes, ce fut avec plus de foiblesse que de véritable passion ; il ne sacrifia rien à son amour, ou du moins il y sacrifia seule-

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ment mon bonheur et ses devoirs. Ce portrait vous étonne peutêtre? Soyez sûr qu'il est fidèle ; je me reprocherois d'en altérer les traits; la mort de M. de Sancerre, le temps, mes sentiments actuels, m'ont rendue capable de la plus grande impartialité sur son caractère.

Deux mois s'étoient écoulés depuis son retour, quand une bien légère cause anima contre moi madame de Cézanes, excita son dépit, éleva sa fureur, et porta M. de Sancerre à me ravir cruellement l'estime et l'amitié du maréchal de Tende, la seule douceur de ma vie, l'unique consolation de mon cœur affligé.

En sortant un matin de mon appartement, je rencontrai le marquis de Cézanes qui alloit chez M. de Sancerre. Je ne pus me dispenser de m'arrêter un moment avec lui. Cet homme honnête et respectable me fit des plaintes de ma longue retraite, de ma froideur pour la marquise, dont il me vanta Famitié ; il s'étendit sur la bonté de son caractère, sur son mérite reconnu; comment avois-je pu renoncer à la voir, lui fermer ma porte ?

Pendant qu'il parloit, je cachois avec peine une violente émotion ; ce mari si prévenu, si bassement trompé, m'inspiroit la plus tendre compassion ; peut-être un retour sur moi-même la rendoit-elle plus vive. Je soupirai, des larmes m'échappèrent : il en fut surpris, il en fut touché. M. de Sancerre, venant au-devant de lui, laissa paroitre du trouble et de l'inquiétude : je m'en aperçus ; et pour le rassurer, je me hâtai de dire au marquis que si je me rendois jamais à la société, madame de Cézanes seroit la première personne dont je culliverois l'amitié. A présent, ajoutai-je, les dispositions de mon esprit me portent à chérir ma retraite, à goûter les amusements qu'elle me procure, et je dois fuir un monde où j'introduirois peut-être [la tristesse et l'ennui qu'il m'inspire.

Mes expressions, rendues à madame de Cézanes, élevèrent d'èliangcs soupçons dans le^cœur inquiet et passionné do cfilte nir.. 9

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l'emme. Je cher issois ma retraite^ j'y goûtois des plaisirs ! Et quels amusements pouvoit-elle me procurer, si M. de Sancerre ne me les donnoit pas? Elle l'observa; il lui parut moins empressé, moins ardent ; elle s'étonna de n'avoir pas remarqué plutôt son refroidissement; elle pensa qu'il étoit changé pour elle depuis son voyage et ma longue maladie ; en me voyant mourante, le cœur de mon mari n'avoit-il pu s'ouvrir à la compassion, au repentir, peut-être môme à l'amour? oui, sans doute; il m'aimoil, il m-adoroil ; il me forçoit à vivre pour lui seul ; un sentiment jaloux l'engageoit à me soustraire à tous les regards. Un infidèle Téloignoit de sa niaison, évitoit ses justes reproches ; il se déroboit aux plaintes d'une femme trahie, sacrifiée à la honte d'avouer le ridicule penchant où il s'abandonnoit. Vous pourrez lire vingt lettres de madame de Cézanes, où ces mêmes expressions, et de plus fortes encore, sont répétées cent fois.

Avec un naturel plus honnête, M. de Sancerre eût préféré l'aveu de la vérité à tant de bas détours où il s'embarrassa pour continuer de cacher à madame de Cézanes que leur intrigue m'éloit connue ; déterminé à calmer son cœur, à détruire ses soupçons, il prit une route plus difficile el moins sûre. 11 lui jura de me forcer à reparoitre dans le monde, à la revoir, à lui rendre la liberté d'éclairer sa conduite et la mienne.

Mais comment m'amener à cette complaisance? Il ne pouvoit l'exiger sans s'exposer à de longues contestations, sans risquer de lasser ma douceur, d'irriter mon esprit, de s'exposer à un éclat capable de lui faire perdre le fruit de sa contrainte et de sa dissimulation ; mon extrême docilité pour les moindres avis du maréchal de Tende lui persuada d'employer sa médiation ; mais de quel vil artifice il se servit! Mon ami, j'entre avec regret dans ces détails; j'ai peine à me retracer la bassesse d'un homme qui lut si cher à mon cœur.

M; de Sancerre affecta de la tristesse en présence de soil oncle. 11 se montroit rêveur, inquiet, paroissoit dévoré d'un

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chagrin secret. Bientôt le maréchal s'intéressa au changement de son humeur ; il voulut en connoître la cause ; il le pressa de lui ouvrir son cœur ; cédant peu à peu îi ses instances, excitant sa curiosité par des discours adroits, M. de Sancerre eut enfin l'audace de m'accuser d'êlre l'objet de toutes ses peines, de toutes les amertumes de sa vie. 11 lui dévoila ce qu'il appeloit le mystère de ma conduite; elle fut représentée comme l'effet d'un caprice insupportable ; il se plaignit de mon humeur, d'une aigreur de caractère naturelle; rien ne pouvoit l'adoucir, ses complaisances l'augmentoient ; il me peignit soupçonneuse, défiante, haïssant les femmes, les évitant, les fuyant, voulant les bannir de chez moi ; toutes m'éloient suspectes, toutes me paroissoient des rivales dangereuses. Parmi celles qui excitoient mes craintes, il osa nommer madame de Cézanes ; il eut la hardiesse d'appuyer ses odieuses imputations sur le ridicule d'une jalousie si mal fondée ; ma maladie, cet effroi que la présence d'une femme m'inspiroit, mes larmes, mon obstination à rester seule au fond de mon appartement, ma continuelle langueur, tout lut attribué à celte dévorante inquiétude; elle empoisonnoit mon bonheur, ellefaisoit le supplice d'un cœur tendre, dont j'étois pastiionnément aimée.

Une suite de tracasseries, de querelles, d'aventures imaginées en imposèrent au maréchal, et lui persuadèrent que je rendois son neveu très-malheureux. Il le croyoil sincère, sensible, généreux; comment auroit-il douté de ses discours? Il observa que depuis le retour deM.de Sancerre ma tristesse n'étoitpas diminuée. Jeluiparlois moins; sa présence ne répandoit plus dans mes yeux ni l'intérêt ni le plaisir. S'il m'abordoitd'un air caressant, s'il m'udressoit un langage flatteur, mes mouvements portoienl plutôt le caractère de la surprise que celui de la reconnoissance ou de l'amitié. M. de Sancerre ajouta plusieurs particularités à ces remarques du maréchal ; et pour rendre sa compassion plus vive, il feignit de se reprocher un aveu capabla d'affliger un

lô^i " LKlTUtS DE MADAME DE SANCEKRE.

parent si tendre ; il devoit se taire, disoit-il, ne jamais lui donner le déplaisir d'apprendre qu'une femme reçue de sa main avec lant de confiance dans son choix, d'espérance d'être heureux par elle, loin de remplir sa juste attente, sembloit destinée à troubler son repos, à le tourmenter sans cesse, à le priver de tous les agréments de la vie, eniin à lui ravir le plus grand des biens, le pouvoir de faire et de partager son bonheur.

Le maréchal, trop vrai pour n'être pas crédule, se sentit pénétré du chagrin de son neveu. Le silence que je gardois sur la cause de ma tristesse donnoit de l'apparence aux accusations de M. de Sancerre ; la jalousie, passion active et sombre, souvent méprisée, toujours haïe, est un sentiment que la crainte et la honte accompagnent; on s'offense de l'inspirer, on rougit de le ressentir. Si tout autre sujet eût fait couler mes larmes, me serois-je refusée la douceur de me plaindre?

Le maréchal assura M. de Sancerre d'un profond secret sur sa confidence ; il lui promit de m'arracher à cette vie retirée, peu convenable à mon âge ; je reverrois, à sa prièie, toutes celles qu'un malheureux caprice me portoit à fuir ; lui-même meconduiroit chez madame de Cézanes ; une femme si respectable méritoit les plus grands égards. Ma douceur, mon attachement à mes devoirs, ma tendre amitié pour celui que je nommois mon père, me rendroient bientôt au monde et à moi-même. Il le pensoit : ah ! mon cher comte, il avoit bien raison de le croire ! Pourquoi me vis-jedans la dure nécessité de tromper son attente, de blesser son cœur par mes refus, de paroître manquer au respect, à la vénération qu'il m'inspiroit? Combien j'ai gémi d'une désobéissance si révoltante à ses yeux î

Ce fut d'abord avec tous les ménagements de l'amitié que le maréchal entreprit de ramener mon esprit. Comme je ne comprenois rien à ses premières insinuations, jen'y répondois pus. Ses instances -pour me faire changer de conduite ne me détci-

minant point, il devint pressant; le peu de succès de ses sollicitations l'irrita ; il avoit cette vivacité, cette espèce de brusquerie qui caractérise assez ordinairement l'extrême franchise ; son impatience, sa colère, lui firent un jour oublier le secret promis à M. de Sancerre. Ses plaintes, ses reproches, me décx)uvrirent le méprisable artifice de mon mari.

La fausseté de M. de Sancerre, son ingratitude, sa bassesse, révoltèrent mon cœur. Dans mon indignation, je me levai précipitamment ; je fis deux pas vers mon cabinet, tentée, fortement tentée de livrer au maréchal la lettre de madame de Cézanes, de celte amie dont il osoit me vanter les vertus, qu'il me pressoit de revoir, d'aimer ! Ma foiblesse pour un ingrat, la réflexion, modérèrent ce premier mouvement.

En me donnant de nouveaux sujets de plaintes, M. de Sancerre abusoit de ma bonté : mais en détruisoit-il le principe? Ne me repentirois-je pas d'avoir parlé? Un cœur noble goûtet-il longtemps le plaisir de la vengeance? En rompant le silence, je ramènerois le maréchal vers moi ; il puniroit le comte ; il me rendroit sa confiance, son amitié ; mais me rendroit-il ma première position, les douceurs de mon premier état? Me rendroitil le cœur de mon mari? Ah ! quand il le forceroit d'abandonner sa maîtresse, de me traiter avec plus d'égards, son retour feint ou véritable feroit-il mon bonheur? J'avois trop examiné M. de Sancerre; je le connoissoistrop pour espérer d'être heureuse vcc lui, ni par lui.

Pendant que ces idées m'occupoient, muette, interdite, con-; fuse, mon désordre et ma rougeur me perdoient dans l'esprit du maréchal, confirmoient son erreur, donnoient delà force nux accusations de M. de Sancerre; il alloit me retirer sa tendresse; quelle consolation me resteroit? Oh! mon cher comte, le moment le plus douloureux de la vie est celui où l'on regarde autour de soi, snns espoir de rencontrer les yeux d'un ami.

Je me laisois, je soupirois, mes larmes couloient abondamment. La prévention du maréchal ferma son cœur à la pitié ; il exigea la plus prompte obéissance, et m'ordonna de nommer le jour où je cônsentirois à l'accompagner chez madame de Cézanes. Ah ! jamais, jamais, m'écriai-je, ma vie dépendît-elle de celle honteuse démarche, je ne la ferois pas. Ce refus formel m'attira les plus dures épithètes. Traitée d'insensée, de visionnaire, de femme aveuglée par une folle passion, qu'un caractère odieux enlevoit à la société, rendoit insupportable à ses parents, au plus complaisant des maris, j'éprouvai combien la raison et la bonté peuvent être altérées par la colère. Le maréchal sortit furieux de ma chambre ; mais, revenant sur ses pas : Madame, me dit-il, ou vous ouvrirez votre maison à ceux que leur rang et leurs mœurs doivent y admettre, ou vous irez dans un couvent vous livrer en liberté à toutes les extravagantes imaginations dont votre esprit égaré se plaît à se remplir. Je vous donne un mois pour déterminer le choix que vous voudrez aire.

Une querelle si vive, des expressions si peu ménagées, une alternative si choquante, portèrent mes chagrins à l'excès, et m'ôtérent la force de les dissimuler. On ne me vit plus qu'abattue et pleurante ; je devins incapable de reparoître dans ce monde où l'on vouloit m'engager à vivre. La plus légère marque d'intérêt, une simple question sur le sujet de ma langueur, de ma tristesse, me faisoient répandre des larmes amères. L'horrible fausseté de M. de Sancerre révoltoit continuellement mon amo. Toujours empressé, toujours caressant en présence du peu de personnes qui nous voyoient ensemble, comment l'auroit on soupçonné d'être l'auteur de mes peines? Il s'y montroit si sensible ! le dédain et le mépris qu'il m'inspiroit éclatoit dans mes yeux, souvent dans mes expressions : on commença à dire que je le haïssois ; on le plaignit, on me blâma ; une semblable aversion n'étoit pas naturelle, on en chercha la cause ; bientôt on

LETTRES DE MADAME DE SANCERRE. ir)5

crut ma raison altérée ; une tristesse si profonde, une haine si injuste ne pou voient naître que de l'égarement de mon esprit.

Sans conseils, sans amis, livrée à mes seules réflexions, je voyois écouler le temps fixé pour déclarer mon choix. J aurois voulu contenter le maréchal, peut-être même M. de Sancerre, par tous les sacrifices que mon cœur ne se seroit point reprochés ; je pouvois consentir à me nuire, à m'affliger ; mais devois-je m'avilir, céder sur un point où la décence, où l'honneur étoient intéressés? Le couvent dont on me menaçoit devint insensiblement l'objet de mes plus consolantes pensées. En perdant l'espérance du bonheur, on s'attache naturellement à celle du repos ; mais cette retraite ne paroîtroit-elle point forcée? Quoi ! laisserois-je penser que M. de Sancerre me bannissoit de sa maison? Peu à peu toutes mes idées se tournoient vers Mondelis. Ces lieux où j'avois passé mes premières années dans une si douce tranquillité se peignirent à mon imagination comme le séjour de la paix ; je me flattai d'y voir renaître le calme de mon esprit et l'indifférence de mon cœur. Mon ami, je me trompois : cette indifférence est un bien dont on ne peut jouir deux fois ; jamais on ne le recouvre dans toute son étendue. Quand on a aimé, un sentiment douloureux, inquiet, je ne sais quel regret, se mêle à la certitude de n'aimer plus et livre notre âme au danger d'aimer encore.

Uniquement occupée du désir d'aller à Mondelis, d'y fixer ma demeure, j'osai m'arrêter au seul moyen qui pouvoit engager M. de Sancerre à remplir ce désir ardent ; je me crus permis d'employer une fois rarlifice, de faire servir la lettre de madame de Cézanes à me tirer de la malheureuse situation où cette femme hardie se plaisoit à me réduire. J'étois bien éloignée de méditer une vengeance basse et cruelle; mais mon mari me connoissoit-il assez pour ne pas me craindre? Peut-être en le menaçant, en me montrant prêle à repousser l'insulte, parviendrois-je à m'affranchir de l'oppression et de la tyrannie.

lôO LETTRES DK MADAME DE SANCERRE.

Après une mûre délibération, je lui écrivis et renfermai dans ma lettre une copie de celle de madame de Gézanes. Pour ne pas lui laisser l'espoir de m'obliger par la force à lui remettre celte preuve de leur intelligence, j'allai de grand matin à Tresnel, (lélerminée à n'en point sortir, si la réponse de M. de Sancerre ne remplissoit pas mon attente. Voici ma lettre :

« L'art et la finesse ne guident pas sûrement, monsieur : votre conduite me l'apprend ; vous risquez trop en abusant de ma douceur ; et quand je puis vous nuire, me venger, vous devriez penser qu'il est un point où la générosité cède à la nécessité d'une juste défense, un moment où l'on cesse de s'immoler soimême à l'intérêt d'un homme capable de jouir des plus grands sacrifices, sans les apprécier ni les reconnoître.

« Vous m'avez ôté le seul ami dont la tendresse soutenoit mon cœur abattu ; vous avez prévenu son esprit, vous m'avez ravi son estime, sa protection; vous vous êtes flatté qu'il n'écouteroit plus mes plaintes; qu'il ne seroit plus sensible à mes larmes ; vous vous reposez sur vos artifices, vous ne me craignez point ; vous voulez m'assujettir à de dures lois, donner à madame de Cézanes le plaisir cruel de me contempler dans l'humiliation, dans la douleur, dans l'avilissement. Votre confiance vous trompe. Irritée de son impudence et de votre hardiesse, maîtresse de sa réputation et de votre fortune, je puis couvrir cette femme de confusion, et vous faire perdre le prix que vous attendez d'une longue feinte et de la plus basse dissimulation.

« Trop vraie pour vous cacher l'extrême mépris que m'inspire votre caractère, je vais m'exprimer sans détour : Je ne veux plus vivre avt^c vous, monsieur ; la fille du comte de Dammartin n'est pas née pour être votre esclave, pour se soumettre à de lâches complaisances : jouissez des avantages qui vous firent obtenir

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de madame de Cézanes la permission de m' épouser ; disposez de ma fortune ; le revenu de Mondelis et la somme destinée à mes amusements suffiront à ma dépense. Tous mes vœux se bornent à passer le reste de mes jours dans ma terre; si vous me l'accordez, monsieur, j'oublierai qu'un lien fatal nous unit ; sans curiosité, sans intérêt sur vos démarches, je ferai à votre égard comme si je n'existois plus.

« Pour donner de la force à ma prière, je joins ici la copie d'une lettre de madame de Cézanes. L'original vous manque, vos recherches peuvent vous en convaincre. Déposé par moi-même en des mains sûres, votre refus ou votre condescendance décideront de l'usage qu'on en doit faire. Si vous hésitez à remplir mes désirs ; si vous n'accordez pas ma demande aujourd'hui, demain M. de Cézanes recevra de ma part cette preuve de la fidélité de sa femme, et le maréchal de Tende saura qui de vous ou de moi peut se plaindre avec justice.

« Maître d'éviter un éclat si fâcheux, vous le serez aussi d'inventer des raisons plausibles de mon séjour à Mondelis ; un éternel silence sur vous, sur madame de Cézanes, vous permettra de m'accuser de la bizarrerie de cette séparation ; je vous engage ma foi de*ne jamais démentir vos plus fausses imputations, en supposant pourtant qu'elles n'attaqueront point mes mœurs. J'attends votre réponse, elle réglera ma conduite ; je ne sortirai point de cette maison sans être instruite de vos intentions : prête à confirmer mes ordres sur la lettre de madame de Cézanes, ou à les révoquer, si ma demande est accordée.

« Pour ne vous laisser, monsieur, aucune objection, je vous fais part des mesures que j'ai déjà prises. Dès ce soir, une consultalion sur le loible état de ma santé me prescrira d'aller respirer mon air natal; madame de Fiers quittera Tresnel pour m'accompagner à Mondelis. En vivant sous les yeux de votre plus proche parente, d'une femme respectable, chère au maréchal de Tende, distinguée de toute votre maison, je paroîtrai

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toujours dépendre de vous, monsieur, et mon séjour chez moi sera regardé seulement comme la suite du dégoût que le monde m'inspire depuis si longtemps. »

Après avoir envoyé cette lettre, mon agitation fut extrême pendant trois heures d'attente. Je commençois à me repentir de cette démarche hardie ; des craintes vagues, une triste inquiétude s'emparoient de mon cœur, troubloient mon imagination, quand on m'apporta ce billet de M. de Sancerre :

« Vous serez toujours maîtresse de vos démarches, madame ; vos bontés, vos vertus, l'attachement que vous méritez, mon T'espect, doivent vous faire tout attendre de ma complaisance. Désespéré de vous être odieux, affligé du parti que vous prenez, je n'ose m'opposer à vos désirs ; je ne me priverois jamais de la douceur de vous voir, si vous ne m'assuriez positivement que vous souhaitez de me quitter. En tout temps, madame, en toute occasion, j'approuverai ce que vous jugerez convenable, ce qui pourra contribuer au repos, à l'agrément de votre vie, et vous avez la liberté de suivre les arrangements dont vous venez de me faire part. »

Ce consentement si désiré adoucit l'amertume de mes chagrins. Je hâtai les préparatifs de mon voyage ; je regardois mon départ comme la fin de mes peines, d'une passion si tendre et si malheureuse ; je croyois perdre à Mondelis le sentiment qui me forçoit à m'y retirer. J'éprouvai dans ma solitude que si l'éloignement affoiblit la haine, il rend souvent à l'amour toute sa vivacité.

M. de Sancerre partoit pour se rendre à l'armée. Son absence me permettoit de passer plusieurs mois à Mondelis, sans élever des soupçons dans l'esprit du maréchal de Tende ; rien ne pouvoil lui faire envisager ce voyage comme le commencement d'une

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élenielle séparation entre son neveu et moi; il en espéroit le retour de ma santé et le calme de mon esprit. Je m'abandonnai à la plus vive douleur en lui disant adieu ; je ne le verrai plus, me répétois-je en pleurant, je l'embrasse pour la dernière fois. L'idée que je lui laissois de mon caractère, celle qu'il en prendroit dans la suite pénétioit m,on cœur. Ah ! ne me haïssez pas, mon père, ne me haïssez jamais, lui criai-je en baignant ses mains de mes larmes, je vous aimerai, je vous respecterai toujours! Avec quelle peine je m'en séparai ! je ne me rappellerai jamais sans amertume que j'ai pu raftliger. Pour éviter à M. do Sancerre de feints regrets et d'inutiles démonstrations de tristesse, je devançai l'heure fixée par moi-même, et partis sans le voir.

Pendant la route, je conservai l'espérance de me trouver heureuse en arrivante Mondelis. Mon attente fut cruellement trompée ; ces lieux si chers à mon enfance n'offrirent à mes regards qu'un vaste désert. Ils rappelèrent douloureusement à ma mémoire cette mère si tendre, dont les soins et les bontés m'en rendoient autrefois le séjour si agréable. 0 mon cher comte ! que sa prudence, que ses conseils m'eussent été nécessaires ! Dans une situation fâcheuse, embarrassante, combien il est consolant de suivre les inspirations d'une amie éclairée, intéressée à nous guider sûrement, à nous faire éviter les écueils que la passion nous cache ! quel malheur d'être livrée trop jeune à soi-même, de douter, d'hésiter sans cesse, de craindre de s'égarer en suivant ses propres mouvements, d'ignorer s'ils s'élèvent de l'orgueil ou d'un sentiment naturel et raisonnable ! N'osant consulter personne, n'écoulant que mon cœur, mon ressentiment, j'avois cru pouvoir m'armer contre M. de Sancerre de celte lettre que le hasard laissa dans mes mains ; en gardant le silence sur son intrigue, sur la bassesse de son caractère, je croyois remplir à son égard tous mes engagements ; peut-être lui devois-je davantage? Le lien qui nous unissoit exigeoit

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peut-être un entier renoncement à moi-même, à mes désirs, à ma volonté, une soumission plus aveugle; peut-être n'élois-je pas à l'abri de tout reproche ; mais, mon ami, quelle loi dans la nature, dans la simple équité, peut obliger un sexe à supporter, à ne jamais s'aflranchir d'un joug cruel ? Eh ! comment et pourquoi la même chaîne s'étendroit-ellc, devicndroit-elle légère pour l'un, quand elle se resserre et s'appesantit pour l'autre? Je termine ici, et ce qui me reste à vous dire est peu intéressant : je vous l'écrirai pourtant. Adieu.

XVll' LETTRE

J'ai reçu vos deux lettres, elles ont dissipé mon inquiétude. Je suis charmée de n'avoir point blessé votre cœur par un récit que je craignois tant de vous faire: mais quel aveu, mon cher comte, combien de réilexions il élève dans mon esprit! Quoi! la fausseté de madame de Cézanes, l'indécence de ses penchants vous.étoient connues et vous l'aimiez ? et sa mort vous arracha des soupirs, vous fit répandre des larmes améres? et vous m'en parliez avec attendrissement, avec douleur? Eh î bon Dieu! si les pleurs d'un honnête homme honorent la mémoire d'une femme méprisable, quel prix obtiendra donc la vertu? quel espoir la soutiendra dans seseftorts? quels hommages rendra-t-ou à la modestie, à la candeur? Excepté M. de Sancerre, dont l'intrigue se lia pendant votre séjour à Malte, vous avez, dites-vous, connu tous les amants heureux de madame de Cézanes. Yous fûtes du nombre, sans doute? Mon ami, je voudrois que vous eussiez moins regretté cette femme ; vous ne deviez pas la pleurer ; non, en vérité, vous ne le deviez pas ; mais je veux résister au désir de vous faire une querelle, et continuer ce que vous appelez mon histoire.

Je ne vous fatiguerai point du détail de ma vie solitaire, ni

dus persécutions que j'éprouvai pendant longicmps. \ous le savez; le maréchal de Tende, ma sœur, tous ceux qui s'étoient cru du pouvoir sur mon esprit, tentèrent vainement de me ramener à Paris. Constante dans mes refus, rien lie put vaincre ma résistance. M. de Sancerre affecta la douleur la plus vive ; il se plaignit partout d'être haï d'une femme qu'il adoroit : on partagea ses chagrins ; le maréchal voulut le dédommager d'une union si mal assortie, par le don de toute sa fortune. Six mois après lui avoir assuré son héritage, il mourut, et peut-être ne fut sincèrement regretté que de celle dont la désobéissance excitoi( sa colère et sa haine.

Comme les événements les plus extraordinaires occupent peu de temps un monde avide de nouveautés, après un an de séjour à Mondelis, je me vis oubliée des parents de M. de Sancerre, abandonnée des miens, et réduite à la seule amitié de madame de Fiers. En compatissant aux peines de mon cœur, elle en respecta le secret ; si ma conduite à l'égard de M. de Sancerre ne lui parut pas répondre aux sentiments qu'elle me connoissoit, aussi discrète que sensible, elle ne s'efforça point de pénétrer ce mystère. C'est d'elle que j'appris l'histoire cachée des amours de madame de Cézanes : la comtesse de Fiers possédoit un détail fort?étendu de ses intrigues. Un de ses neveux, favorisé et trompé par la marquise, s'étoit plu longtemps à suivre ses démarches, à gagner ses femmes, à rechercher l'amitié de ses amants, leur confiance; à s'assurer "des lieux où elle se trouvoit avec eux. Spirituel et vindicatif, il avoit rédigé ses ohservations en un petit mémoire, à dessein d'en répandre des copies parmi ses amis. Madame de Fiers le détourna d'une vengeance si noire et s'empara de l'ouvrage. Vous y étiez nommé ; mais on n'y parloit point de M. de Sancerre.

L'uniformité de ma vie, le soin d'embellir ma retraite, le temps, le mépris que m'inspiroit le caractère de mon mari, l'éloignement de tous les objets capables d'entretenir un peu-

l-il> LKTTUKS l)K MADAME liK SANGEHKE.

chant dont je rougissois, les amusements simples et variés de la campagne calmoient déjà les agitations de mon cœur, quand madame de Marligues vint mêler les charmes de son agréable gaieté à ces heureux commencements d'une paix si vainement rech.crchée au milieu du monde. Mon ami, croyez-m'en, on n'en goiite à Paris que l'apparence; non, je ne suis point ici comme j'élois à Mondelis.

Le comte de Marligues, retiré de la cour et du service, établit alors sa résidence à Monfernai, terre contiguë à la mienne. Marié depuis deux mois, il se hâtoit de dérober à tous les yeux la jeune et charmante compagne qu'il s'étoit donnée. M. de Méri, oncle de madame deMirande, et tuteur de mademoiselle de Marsei, en assurant la fortune de sa pupille, crut assurer son bonheur. Il venoit de l'unir à l'homme du monde dont le caractère convenoit le moins à l'enjouement et à la vivacité du sien. Avec des qualités estimables, des vertus solides, un mérite réel, M. de Marligues ne plaisoit à personne. La gravité de sa contenance, l'austérité de ses principes, cette justice exacte mais dure qui traite la clémence de foiblesse, un air sombre, un ton impérieux, assez d'aigreur dans la dispute, prévenoient contre lui, et porloient plutôt à l'éviter qu'à l'exammer assez pour connollre la bonté de son cœur et l'honnêteté de ses sentiments.

Vous imaginez combien l'esprit et le feu de madame de Martigues s'accordoient mal avec le sérieux de son mari. Privée de tous les amusements qu'elle aimoit, contrariée dans ses goûts, dans ses moindres désirs, adorée, mais contrainte, faut-il s'étonner de son éloignement pour de nouveaux liens? Le comte de Piennes veut en vain la rassurer contre le danger d'un second engagement ; l'esclavage et un mari se présentent ensemble à son idée ; ce n'est pas la légèreté dont on l'accuse, c'est sa proptc expérience qui la rend si difficile à persuader*

Madame de Martigues, élevée dans la même abbaye où la comtesse de Fiers vivoit depuis son veuvage^ vint la voir à Monde-

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