‹ ŒuvresChapitre 14 sur 87 · XX« LETTRE · texte numérisé non relu

XX« LETTRE

Quoi ! deux courriers sans une lettre de vous ! Seriez-vous malade, boudez-vous, cherchez-vous à m'inquiéter, me chagrinezvous aussi? Eh ! mon Dieu, que votre absence est longue, qu'elle m'afflige ! vous ne savez pas combien je vous souhaite, combien mon cœur auroit besoin de se répandre dans le vôtre. Je forme cent projets, j'ai mille fantaisies : souvent je suis tentée de quitter Paris ; le monde me lasse, m'étourdit et ne m'amuse point. Je voudrois aller à Mondelis, oui, je le voudrois : eh I qu'est-ce donc qui me retient? Mon voyage paroîtra peut-être extraordinaire dans une saison assez rigoureuse; n'importe, je partirai, je crois.

En vérité, mon cher comte, je sens un désir pressant de re-

voir cette paisible demeure, de me retrouver au milieu de ces bois dont la solitude est nécessaire au repos de mon esprit. Depuis un peu de temps tout m'importune, je ne goûte plus les amusements d'une société qui me plaisoit tant. Ma sœur recommence à me fatiguer de ses ennuyeux éloges du marquis de Limeuil ; elle le \ante, le protège, l'encourage à me persécuter; je n'entends parler que d'alliances, de titres, d'établissements ! madame de Comminges appuie les propositions du comte de Roye ; le maréchal de Termes me presse en faveur du chevalier ; une grande fortune élève bien des projets contre la liberté d'une femme! madame de Martigues ne me marie-t-elle pas aussi? A la vérité, c'est dans l'éloignement.

Elle devoit bien se taire, ne jamais s'ouvrir avec moi sur cette folle imagination. Je n'ajoute pas une foi entière à ses discours, elle peut se tromper, prendre un goût de préférence pour de l'amour, une amitié vive pour de la passion. Non, je ne la crois point, je ne veux pas la croire. Mais pourquoi me parler? L'imprudente ! savez-vous bien que depuis ce moment la présence du marquis m'embarrasse, me gène, me contraint ; je crains de l'entendre, je crains de lui répondre. Madame de Martigues a détruit tout le plaisir que je sentois à le voir. Adieu ; écrivezmoi donc : pouvez vous négliger la plus tendre de vos amies? et dans quel temps la négligez-vous !

Page 1