XXX« LETTRE
Écoutez-moi, ne vous emportez point, je ne suis pas partie ; mais si l'apparence est contre moi, je puis aisément me justifier ; l'oncle de madame de Termes mourut subitement hier. Elk étoit chez lui, il s'entretenoit avec elle ; il lui tend la main, baisse la tête, expire à l'instant. On ne peut être plus affligée, ni plus effrayée de ce terrible événement. M'est-il possible de la quitter, quand elle pleure, gémit, s'enferme, voit seulement madame de Marligues et moi? ne lui dois-je pas de la consolation? Est-ce le temps de m'éloigner? Mon cher comte, tra itérez-vous de jwétextes mes égards pour une amie si chère?
Termes est fort touché de ce funeste accident. Il estimoit, il
aimoil cet lionnôte, ce vénérable vieillard, il lui montroit la tendresse d'un proche parent, se faisoit un devoir de l'accompagner partout, et s'honoroit de l'alliance d'un homme vertueux.
Vous savez combien le comte de Termes a de droiture dans le cœur et de justesse dans l'esprit : il ne tira jamais vanité de descendre d'une longue suite d'aïeux ; je Tai souvent entendu souhaiter que la noblesse ne tînt pas à la naissance, qu'elle fût le prix des actions. En supposant cette loi établie, que de titres honoreroient la tombeau de monsieur de Méri î Que de familles relevées par ses dons, entretenues par ses bienfaits, enrichiroient son écusson des marques de leur reconnoissance ! Eh ! qu'importe à ceux dont il faisoit le bonheur, dont les larmes, dont les tendres bénédictions, dont les cris douloureux retentissent autour de son cercueil ; que leur importe, si ses pères s'occupoient paisiblement du soin de procurer l'abondance à leur patrie, d'y amener les richesses des autres contrées, ou s'ils poitoient en troupe le ravage et la mort sur leurs pas ? Nous avons de ridicules préjugés, nous les connoissons, la raison les condamne, les rejette ; l'habitude et l'orgueil les entretiennent et les rendront toujours dominants.
Je me suis échappée un instant pour vous écrire, je retourne auprès de madame de Termes. Oh ! mon ami, qu'elle est heureuse, madame de Ternies ! Elle aime, elle est aimée, elle le dit, elle pleure en ce moment; mais une main chérie essuie ses larmes, un cœur tout à elle partage sa douleur ! Elle passera, cette douleur, le temps en effacera les traces, le plaisir renaîtra dans l'àme sensible de mon amie ! et moi, mon cher comte, j'irai à Mondelis ; j'y pleurerai seule, personne ne s'apercevra peutêtre de mon absence, M. de Montalais m'oubliera peut-être
Eh ! pourquoi ne m'oublieroit-il pas ?
J'ai vu madame de Valancé, elle m'a présenté son neveu ; hier ils soupèrent tous deux ici. Le jeune comte est d'une ligure agréable, je luicrois beaucoup de douceur dans le caractère. Votre
166 LKTTRES DK MADAME DE SANCERRE.
amie n'est pas prudente, elle tint des propos un peu légers et très-propres à persuader que j'approuvois ses projets. M. de Montalais assis prôsd*elle,lui parla deux ou trois fois assez bas ; j'ignore ce qu'ils se disoient, mais il fut triste tout le soir. Adieu, mon cher comte, aimez-moi toujours.
XXXf LETTRE
Toujours Paris.
Cette date vous révolte, sans doute, mais que puis-je faire? Un mauvais génie s'oppose à mes desseins, renverse mes projets, rien ne me retenoit plus, je partois; l'obstacle le moins prévu m'arrête, me fixe à Paris ; mon voyage devient impossible, d'un mois, de deux peut-être, il n'y faut pas songer. Après tout, c'est tant mieux; la saison s'avancera, et mon départ sera moins étrange à l'approche du printemps qu'au milieu de février.
Occupée de ce cruel départ, seule hier avec madame de Termes, prêle à la quitter et pour si longtemps, mon cœur s'est ému : un mouvement triste et tendre m'a fait jeter mes bras autour d'elle ; je l'ai pressée contre mon sein, j'allois lui parler, lui confier mes sentiments, mes craintes, lui ouvrir mon ûmc toute entière ; le comte de Piennes arrive, ouvre brusquement la porte, entre comme un fou ; Félicitez-moi, mes charmantes amies, félicitez-moi, s'écrie-t-il ; madamede Martigues veut bien, elle consent, elle daigne... Oh! pouvois-je trop acheter le plaisir que je sens?... Je l'épouse; je suis le plus heureux des hommes !
Madame de Termes s'élonne, lève les mains, l'oblige à répéter ce qu'il vient de dire. Je lui demande s'il ne se trompe [;oint. Il nous montre le portrait de madame de Martigues : Voilà, dit-il, le gage précieux de notre prochaine union : ah ! j'élois bien éloigné hier d'espérer ce bonheur! Non, elle n'est point insensible, comme on a l'injustice de le croire ; elle est capable de
tendresse, de bonté, de condescendance : eh bien ! elle m'éprouvoit; n'avoit-elle pas raison? Est ce que je la mérite? Ne me fait-elle pas grâce en se donnant à moi ? Quoi ! je l'obtiens ; elle se donne à moi; elle, madame de Martigues ! Oh! mes belles, mes chères amies, partagez ma joie, mon cœur la contient à peine, je ne puis respirer !
Il s'assied, se lève, baise ce portrait, nous embrasse, marche, s'arrête, se jette sur un siège ; il ne sait ce qu'il dit, ce qu'il fait, il est transporté ; vous n'avez jamais vu une passion si vive, si folle, et pourtant si naturelle, si vraie, si touchante. Il est d'heureux moments dans la vie î ils nous développent rapidement tout l'avantage de notre sensibilité. Ah ! la froide, la réfléchissante raison amène-t-elle jamais ces moments délicieux?
Madame de Martigues est arrivée, plus jolie, plus gaie, plus charmante que je ne puis vous la peindre. Vous a-t-il dit? Savezvous? Je suis bien bonne ^ n est-ce pas ? Madame de Termes et moi nous l'avons fort applaudie, fort caressée ; le comte exprimoit sa reconnoissance par des larmes, par des cris de joie : elle lui a confirmé sa promesse, et nous a prises à témoin de ses engagements. M. de Montalais a la gloire d'avoir enfin déterminé l'esprit le plus indécis, sur ce seul objet ; c'est à ses vives sollicitations que le comte devra son bonheur. Le temps en est fixé au dix du mois prochain, c'est un parti pris, irrévocablement décidé. Madame de Martigues sera comtesse de Piennes.
Je me suis hâtée de vous apprendre cette nouvelle, elle doit excuser à vos yeux un retard que la bienséance exige. Adieu, mon cher comte, je suis un peu moins sombre, un peu moins accablée ce malin ; c'est un grand bonheur de s'intéresser vivement à ses amis ; les événements qui les touchent partagent notre sensibilité. Si ces événements sont heureux, ils nous font apercevoir que notre cœur, abattu par la tristesse, peut encore se ranimer et s'ouvrir aux doux transports de la joie.