‹ ŒuvresChapitre 20 sur 87 · XXXII'^ LETTRE · texte numérisé non relu

XXXII'^ LETTRE

Voire lettre seroit très- propre à m'inquiéler, si je n'avois pas des raisons de me rassurer. Tant que je suis à Paris, vous me voyez, dites-vous, suspendue par un cheveu à cent pieds d'élévation ; un souffle peut me précipiter. Quelle idée ! Un regard, un soupir, mon embarras, mon silence même, me trahiront. Perdez celte crainte : ah ! la mienne est bien diminuée. M. de Montalais me montre à présent beaucoup de froideur.... De la froideur? Non, ce n'en est pas, c'est de l'humeur, du chagrin, une sorte de dépit : ses discours ont le ton du reproche, de la plainte ; il m'observe soigneusement, il suit mes regards, répète mes expressions ; il paroîl persuadé qu'elles renferment un sens caché ; en nous voyant ensemble, on diroit que liés plus intimement autrefois, un des deux a donné à l'autre un sujet de défiance ou do mécontentement ; notre commerce est fort extraordinaire, je vous l'assure; un peu moins de contrainte le rendroit fâcheux, peut-être ; si nous n'étions pas mutuellement en garde contre nos mouvements, nous nous querellerions, je crois.

•Un billet de madame de Comminges m'apprend à l'instant que la marquise de Montalais est dans la plus grande affliction. Elle vient de perdre son fils, âgé de cinq ans, enfant aimable et précieux ; sa vie assuroit la fortune de son père ; ainsi de ces trois héritiers que madame de Martigues reprochoit à cette pauvre marquise, il reste uniquement celui dont la naissance peut lui devenir si funeste.

Mon ami, savez-vous bien que nous sommes trop légers, trop portés à rire de tout? le tour badin de nos conversations est souvent cruel, il nous accoutume à jeter du ridicule sur les objets les moins susceptibles d'une maligne observation. Madame de Montalais expose sa vie pour donner des. héritiers à son mari,

madame de Marti gués trouva cela très-plaisant^ s' égayé sur le sacrifice, et ne songe pas à Fintention. Cependant la marquise est une femme sensible et généreuse ; elle s'immole courageusement aux avantages d'un homme qui lui est cher. Si ellemouroit à présent, de tant de riches possessions, il rcsteroit seulement au marquis une terre de douze mille livres de rente. Son père, en le forçant à se marier, fit trop peu d'attention aux articles, et les laissa diriger à un tuteur adroit, qui de ses deux pupilles favorisoil le comte de Roye ; au défaut d'enfants, il rentre dans tous les biens de sa cousine.

Je m'applaudis en vérité de ma résistance ; si j'avois écouté madarne de Comminges, madame de Thianges, vous et tant d'autres, je serois depuis deux ans comtesse de Roye; j'aurois le sensible déplaisir de penser que je pourrois un jour profiter du malheur de M. de Montalais. Ah ! ce seroit pour moi la plus triste perspective ! la seule douceur de ma vie est d'être libre. Ne vous trompez pas à cette expression, croyez-la simple, gardezvous d'étendre mes idées ; mon imagination ne s'égare point : me permet trois-je des souhaits cruels? Non, mon cher Comte, ma foiblesse n'altérera jamais mes principes. Je désire que madame de Montalais vive, qu'elle soit heureuse; ah ! bon Dieu ! je me mépriserois, si je ne le souhaitois pas sincèrement. Adieu.

P. S. Le jeune Valancé n'a point réussi chez madame deMartigues; on Ta trouvé froid et grave : sa tante déplaît beaucoup à M. de Montalais, et le comte de Piennes ne peut la supporter; elle est actuellement très-sûre que je ne serai jamais sa nièce

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