XL« LETTRE
Le pari que vous offrez de faire est bien désobligeant pour madame de Martigues. Elle ne se mariera pas, dites-vous ? Ce propos répété me blesse, il me fâche d'autant plus que madame de Thianges me les tenoit hier. Son frère la querella, il n'a pas le moindre doute, ni moi non plus : un amant se trompe-t-il aux dispositions de sa maîtresse ? Le jour est pris pour la signature du contrat. Madame de Martigues se mariera, avec un peu d'humeur, peut-être, mais elle se mariera, soyez-en sûr.
J'apprends à l'instant que madame de Montalais est un peu mieux. Jamais le printemps ne fut plus riant, plus agréable : ses douces influences agissent sur tous les êtres ; puissent-elles ranimer la marquise, la rendre aux vœux d un mari qui sans doute lui est attaché. Un naturel tendre et généreux, l'habitude et l'assurance d'être aimé, forment des liens plus' forts que l'on ne pense. Mon ami, un triste égarement n'a pas rétréci mon cœur, ne m'a point fait concentrer en moi-même toute ma sensibilité; j'ose le dire, je suis juste encore, j'aime à m'assurer que je ne désire point un événement.*. Maispourquoi cette vaine apologie de mes sentiments? je ne sais. Ma tête est foible encore, je crois. J'achèverai ma lettre ce soir.
Neuf heures du soii'.
Madame de Thémines me q^uitte à l'instant ; elle est d'une colère épouvantable contre son mari ; elle pleure, elle crie^ s'emporte; elle ne lui pardonnera jamais, dit-elle, un défaut
de complaisance, dont à sa place je me plaindrois peut-être aussi. Thémines veut absolument que la jeune marquise accompagne sa mère à Bourbon, où elle va prendre les eaux : cette mère impatiente, dans la crainte de perdre des moments précieux pour sa santé, s'avise d'avancer son voyage, et part précisément le jour de la signature du contrat de madame de Martigues. Tout le monde s'est révolté contre cet arrangement ; on a pressé Thémines d'accorder une semaine à sa femme, de lui permettre d'assister au mariage de son amie, et qu'elle iroit ensuite retrouver sa belle-mére.
Thémines est froid, exact, rigide même; il n'a cédé ni aux pleurs de la marquise, ni aux prières de madame de Martigues. Malheureusement le comte de Piennes éloit présent, il n'a pris aucun parti dans cette contestation ; sa douceur naturelle la lui rendoit très-désagréable ; il se taisoit de crainte de ranimer la querelle en s' efforçant de l'apaiser. Son silence a fâché madame de Martigues, et la mauvaise humeur que lui donnoit Thémines, est fort injustement tombée sur le comte. Vous aviserez-vous, monsieur, de me donner des ordres, de me contraindre, de me traiter avec cette dureté? éprouverai-jc vos caprices ? lui a-t-elle demandé d'un ton fier et chagrin. Etonné de la question, interdit, troublé, il n'a pas répondu assez vite, assez bien; madame de Martigues s'est élancée hors du salon, a traversé l'appartement comme un trait, a volé de l'escalier à son carrosse, où elle s'est jetée sans regarder Piennes qui couroit après elle. Ce pauvre comte! Il est accouru ici; à sa prière, madame de Termes va souper chez madame de Martigues pour négocier un traité de paix. Adieu, mon ami, aimez-moi toujours.
XLl« LETTRE
J'ai passé deux jours à Neuilly chez ma sœur; il y avoil trop de monde. Rien ne me plait^ rien ne m'amuse, rien ne m'atta-^
180 LLTTKES DE MADAME DE SANCERUE.
clie; il me semble que le plaisir habite la solitude; j'aimerois un simple ermitage, situé au pied d'une montagne, à Tabri du tumulte et du bruit. Qu'y ferois-je? Ce que je fais au milieu de Paris, j'y reverois.
Madame de Monlalais est très-mal. On la croit sans espérance. Mon Dieu 1 comme le cœur me bat en écrivant ces mots, sans espérance! Eh \ d'où \ient? eh! pourquoi? La connois-je assez pour prendre un intérêt si vif à son tort? Hélas ! elle est jeune, elle étoit heureuse ; une grande fortune, une illustre naissance, un mari si aimable, si distingué par ses qualités personnelles, capable de tant d'égards, d'attention, de complaisance! elle Tadoroit : n'avoit-elle pas raison?... Ah qu'elle doit regretter la vie! Je la plains du fond du cœur... Mais laissons ce sujet, laissons-le bien vite, je ne veux pas, je ne dois pas m'en occuper à présent.
On signe ce soir à six heures l'acte qui va combler les longs, les ardents désirs du comte de Piennes. Je vous écris pendant que madame de Termes arrange ses pierreries et les miennes, elle est heureuse de pouvoir s'amuser de ce soin frivole.
Je vais donc me parer? paroître au milieu d'un cercle nombreux? Que cela me gêne et me fatigue! il est des moments où la négligence et la retraite conviendroient à la situation de notre ame... Quel spectacle s'apprête pour ce sensible Montalais ! Ah ! que fait-il à présent ? Peut-être en ce moment son visage inondé de larmes... Je ne puis retenir les miennes : eh ! comment me le peindrois-je affligé sans partager sa douleur... Mais qu'entends-je, quel bruit, c'est Saint-Maigrin, Comminges, Thémincs. Que disent-ils?... Ah I juste ciel ! cela se peut-il?
Qualrc heures du soir.
Quelle confusion! quel désordre ! puis-je le croire. La surprise et la colère me mettent hors de moi-même. Comment vous dire, vous exprimer... Madame de Martigues... On ne la trouve
point, on ne sait où elle est. L'imprudente I manquer à sa famille, à celle du comte de Piennes; tromper l'attente de tous ses nmis, partir!... Oui, elle est partie ce matin à neuf heures, au grand trot de six chevaux, dans sa berline de campagne, une seule de ses femmes avec elle, et trois de ses gens courant devant sa voiture : où sa marche est dirigée? le ciel- le sait. Je ne respire pas; cette bizarre fuite est une extravagance si grande, si choquante... jamais, jamais on ne l'oubliera... Ah! tou| ce qu'on va dire! eh ! comment la défendre?
Six heures.
Piennes me quitte à l'instant, M. de Termes l'emmène; il ne l'abandonnera pas dans cette intéressante occasion. Sa douleur est inexprimable, on ne peut le regarder sans mêler des larmes à celles qui coulent abondamment de ses yeux... Ah ! madame de Martigues a-t-elleun cœur? a-t-elle une âme? Est-il possible d'affliger, d'offenser si sensiblement l'homme qu'on avait promis de rendre heureux? La cruelle ! pénétrer de tristesse et d'amertume son amant, ses amis... On m'interrompt à chaque instant.
Huit heures.
Tout le monde envoie ici ; tout le monde arrive ici ; on accable madame de Termes de questions; on m'interroge, nous nous regardons tristement, nous n'osons lever les yeux sur les autres.
Vingt-deux personnes invitées à souper ce soir à l'hôtel de Martigues ont reçu ce matin un billet circulaire. 11 les avertit simplement qu'une affaire importante et imprévue oblige la comtesse à se priver du plaisir de les recevoir aujourd'hui.
Madame de Thianges est furieuse; voilà toute une maison qui se trouve insullée par cet étrange procédé. On s'exhale en plaintes, on lient des discours fâcheux: que dire, que répondre?
Ah ! si l'on peut négliger les bienséances, s'exposer sans crainte à de justes reproches, oublier le monde, dédaigner ses conjectures malignes, enfreindre les lois qu'impose la société, ne devroit-on pas être retenue par des égards plus naturels, par des liens plus intimes? Faut-il affliger ses amis, leur ôter les moyens de justifier leur attachement?... Un courrier, des lettres... c'est de madame de Martigues... c'est de madame de Thémincs... Quoil elles sont ensemble... et la \ieille comtesse de Thémines a pu se prêter!... n
Dix heures.
Je n'ai pas la force de copier ces lettres. Le chevalier de Termes veut bien en prendre la peine. Vous les aurez de sa main. L'inconséquente femme! Elle n'imagine pas le chagrin qu'elle cause. Piennes en mourra, je ne m'en consolerai point... Eh! M. de Montalais, que va-t-il penser? Elle lui avait tant promis... Oh! mon ami, quelle idée prendra-t-il de la compagne assidue d'une femme si légère, si inconsidérée, si étourdie ! il me croira, peut-être... Adieu, j'ai le cœur serré... Et cette maussade madame du Lugei, quel triomphe pour elle.