‹ ŒuvresChapitre 30 sur 87 · LETTRE DE MADAME DE MARTIGUES A MADAME DE SANCERRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME DE MARTIGUES A MADAME DE SANCERRE

« Vous voilà, madame de Termes et vous, comme deux folles, n'est-il pas vrai? Je vous vois les mains levées, l'air surpris, vous regardant et vous répétant l'une à l'autre : Partie ! mon Dieu ! cela est-il possible ? Partie ! elle ? madame de Martigues ! Eh bien! oui, je suis partie. Le beau sujet de se récrier! vous ne vous accoutumez à rien, tout vous étonne.

u J'ai des raisons ; si je vous les dis, vous ne les trouverez pas bonnes ; j'aime autant les taire : il faut laisser passer vos premiers mouvements. Je suis sûre que madame de Termes essuie en ce moment les grosses larmes de ce pauvre comte,,.. Sérieu-

sèment, est-il bien triste? Je suis fâchée qu'il le soit, en toute autre occasion je partagerois sa douleur. Je suis bien éloignée d'être insensible à ses peines.... Il ne faut pas vous impatienter, il faut m'écouter et me croire.

« Si j'ai fui, c'est sa faute. Oui, madame, c'est la faute de M. de Picnnes. Je l'estime, j'aime à le voir, je me plais à l'entendre, je lui connois d'heureuses qualités : il a ma confiance, il la mérite, mais il n'est pas sans défaut. Par exemple, cette rage de vouloir m'épouser est^elle excusable? combien de fois l'ai-je prié de renoncer à cette fantaisie ! rien ne le persuade ; le titre d'ami ne suffit point à ses ardents désirs^ il s'obstine à m'aïmer, à 7yC adorer^ à vouloir être mon maii. Voyez si mon sort n'est pas fîicheux, bizarre ! Peut-être n'est-il dans le monde qu'un seul homme constant, j'ai eu le malheur de le rencontrer.

« Ma chère madame de Termes, ne vous emportez point; ma belle, ma bien-aimée madame de Sancerre, ne prenez pas votre air grave : je vous le dis dans la sincérité de mon cœur, l'idée d'un mari me feroit fuir au bout de l'univers. C'est une créature si familière, si exigeante, si impérieuse ! Comment me résoudre à donner à un homme le droit d'entrer chez moi comme chez lui? de rester là, de me gêner, de m'ennuyer, de me contrarier, de prétendre^ de vouloir^ enfin de m'imposer des lois? Je n'ai point oublié M. deMartigues, ses tons, sa hauteur, sesi/ le faiit^ madame, je le désire^ cela convient , je leveux^ cela sera: et cela étoit.

« Je préfère le comte dePiennesàtousles hommes du monde; je l'aime, oui, en vérité; mais l'espèce de sentiment qu'il m'inspire ne me donne pas la moindre envie d'être à lui, n'affoiblit point du tout la répugnance qui m'éloigne d'un lien assujettissant. Pourquoi donc aurois-je signé ce soir? dites, pourquoi? Pour ne pas causer un très-petit dérangement à ceux qui dévoient souper chez 'moi, assister à cette maudite signature, dont la seule pensée m'a presque fait évanouir. Ah! j'aurois été do

belle humeur après! c'eût été un joli souper! bien amusant! trente à table, la radoterie des vieux parents, les plates allusions des jeunes, les tendres extases de l'heureux comte.... Fil fi I de ma vie je ne veux présider à une pareille assemblée.

« Çà ! quand vous aurez bien répété toutes vos lamentables exclamations, quand vous aurez bien crié, elle est folle ! vous reviendrez tout doucement à dire : Cette folle est ma tendre, ma sincère, ma constante amie. Je parle à madame de Termes. Pour vous, ma charmante comtesse, le ciel vous doua d'un cœur paisible et indulgent. Adieu, mes compagnes chéries, je vous regrette déjà. Je vous écrirai souvent, vous m'occuperez sans cesse, je vous aimerai toujours. »

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