‹ ŒuvresChapitre 32 sur 87 · LETTRE DE MADAME DE MARTIGUES AU MARQUIS DE THEMINES · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME DE MARTIGUES AU MARQUIS DE THEMINES

« Il ne faut pas soupçonner madame de Thémines d'une secrète intelligence avec la coupable : il ne faut pas bouder, monsieur, encore moins faire de durs reproches. Avec toute la raison, toute l'équité dont vous vous vantez, vous êtes souvent très-injuste : vous avez de l'humeur, des volontés, et beaucoup d'obstination. Si le comte de Piennes se plaint de moi, il a tort. C'est de vous qu'il devroit se plaindre, devons seul, mon cher marquis. En exilant votre douce, votre soumise compagne, en lui parlant d'un ton absolu, en résistant à ses prières, à ses larmes, vous m'éclairâtes sur le danger où je m'exposois : vous me rappelâtes à moi-même : je frémis en songeant que dans peu

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de jours M. de Piennes auroil le pouvoir d'exciter mes pleurs et de les voir couler sans émotion. Je vous suis tout à fait obligée d'avoir été si inflexible, si maussade, si haut, si insupportable : je vous en aime mieux, et vous devez compter sur ma roconnoissance.

« On tient à Paris de bien mauvais propos, n'est-ce pas? Dites à Saint-Maigrin de m'écrire des nouvelles, et de commencer par les caquets dont je suis l'objet. La sage madame du Lugei, la sentencieuse madame de Thoré, l'imbécile maréchale... Oh ! les vieilles bégueules ! elles doivent bien m'aimer ! Comme ma petite histoire va les faire courir, se chercher, causer, mentir, tracasser ! Qu'elle va ranimer, égayer l'insipide cercle ! Que de commentaires ! Qu'elles diront de platitudes ! Comme j'en

rirai

« A propos, consolez le comte de Piennes ; assurez-le de mon estime, de ma plus tendre amitié. Dans ses premiers mouvements, il vous enverra promener, il n'écoutera rien. Savez-vous qu'il est déraisonnable, et même ingrat? oui, ingrat. Eh! je vous prie, si le soin de son bonheur ne m'intéressoit pas, pourquoi depuis deux ans refuserois-je de l'épouser? Craindrois-je de le voir malheureux, ce pauvre comte? il se /chagrine, il pleure, dit-on: s'il étoit mon mari, il se désespéreroit peutêtre. Eh! mon Dieu, je fais tout pour le mieux, croyez-m'en. Adieu. Ne vous avisez pas de quereller madame de Thémines, elle ignoroit mon dessein, je vous le proteste. Si vous en doutez un instant, je me brouille pour toujours avec vous. »

Quel style ! que de légèreté ! Elle ne songe pas combien de cœurs sensibles sont intéressés à sa conduite : jamais la gaieté ne fut plus déplacée... On vient de la part de madame de Comininges...TJn billet d'elle, un de son mari... Hélas ! ilsm'appren-

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ncnt... Madame de Monlalais... Quelle nouvelle! Mon ami, madame de Montalais est morte. Oui, celte nuit, à trois heures, dans les bras de son mari, la tête penchée sur lui, le comblant des plus tendres bénédictions, et lui faisant de tristes, de déchirants adieux. Ma main se refuse à vous tracer les expressions de Comminges... Que je suis touchée !

Oh ! cet humain, ce sensible, ce généreux Montalais ! recevoir les derniers soupirs, entendre les derniers accents... De quelle amertume son cœur doit être pénétré ! Comminges étoit avec lui, il attendoit ce moment fatal pour l'enlever de cette maison ; il le mène au Plessis ; madame de Comminges part, elle va trouver son mari et consoler son aimable parent : les droits du sang l'autorisent à prendre ce soin, triste mais doux. Pourquoi l'amitié n'ose-t-elle ce que l'alliance la plus éloignée rend honnête et naturel. Ah ! que ne suis-je parente du marquis, que ne suis-je sa sœur ! Je pourrois le voir, lui parfer, partager ses peines, mêler mes larmes avec les siennes. J'ai mille fois souhaité qu'il fût mon frère; vous ne le croirez pas peut-être? eh bien ! rien n'est plus vrai : que je me serois trouvée heureuse de pouvoir lui dire, sans rougir de cet aveu : Vous m^êtes cher, je vous aime !

Frappée de cette mort, attendrie, je pleure... Un sentiment vif s'élève dans mon âme; je ne le connois pas, je ne puis le définir. Jamais je n'éprouvai... Mon cher comte : eh ! d'où vient, d'où vient que je pleure? Dites-moi donc pourquoi je ne puis retenir mes larmes? elles sont abondantes, mais elles ne sont point amères, je sens une sorte de douceur à les répandre. Peutêtre la tristesse qu'excite en nous la compassion est-elle sans trouble, sans agilation ; elle ne nous emporte point loin de nousmêmes, au contraire elle nous ramène... Que veux-je dire? je ne sais. Adieu, je voudrois vous parler... mais... Je ne puis plus écrire.

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XLÏII" LETTHE

Jo pars dans un inslant pour Bourbon. M. de Termes y vient avec moi, nous marcherons sans nous arrêter. Le pauvre comte de Piennes est en danger, il a la fièvre, un transport terrible ; il refuse tous les secours, il brusque, il chasse tout ce qui l'approche. Sa sœur est désespérée : il nomme sans cesse madame de Martigues, il croit la voir, lui parler; il lui fait de doux reproches, il lui demande pardon de l'avoir forcée à s'éloigner de lui, il la conjure d'oublier son amour, il promet de ne jamais l'en importuner : ensuite il s'exhale en plaintes amères, il veut courir après elle, la ramener, l'épouser ou se poignardera ses yeux. Quatre de ses gens ont peine à le retenir dans son lit.

Son état me perce le cœur : il peut mourir. Eh! grand Dieu ! si le plus triste événement suivoit son imprudente fuite, quelle douleur, quels remords empoisonneroient les jours de madame de Martigues ! la bonté de son cœur m'est connue, elle est étourdie, mais elle n'est pas cruelle ; je vais la chercher. Un exprès, des lettres ne lui persuaderoient point de revenir : toute autre auroit moins de crédit sur son esprit. Je dois cette démarche à l'amitié... Mais on m'avertit. Termes est prêt, il faut vous laisser. Adieu.

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