‹ ŒuvresChapitre 33 sur 87 · XL1Y« LETTRE · texte numérisé non relu

XL1Y« LETTRE

J'arrivai hier assez tard ; en rentrant chez moi, j'y trouvai un billet de M. de Montalais : c'éloit la réponse à une politesse d'usage, je n'en devois pas douter ; cependant ces caractères connus, mon nom écrit de sa main, me causoicnt une émotion si grande, qu'à peine mes doigts tremblants pouvoient briser le cachet. Lisez la copie de ce billet :

LETTRKS DE MADAME DE SA.NCEllUE. 18'J

LE WAHQUIS DE MONTALAIS \ MADAMi: DE SANGl^RHE

« La part que vous daignez prendre à mon affliction, madame, est bien capable d'en adoucir l'amertume. Quelle consolation pour moi de recevoir des marques de votre souvenir, de vos bontés ! Quoi! vous me plaignez! Vous, madame ! ah ! conservez cette généreuse compassion, depuis longtemps je mérite de vous en inspirer. Me sera-til permis un jour... Oseiai-je, madame... Non, mon cœur n'ose encore exprimer que les sentiments de la reconnoissance et du lespecr. »

Oui, sans doute, il lui sera permis d'exprimer tous les sentiments de son ame : avec quel plaisir j'en entendrai l'aveu! N'est-il pas digne de toute ma tendresse? Sûr d'élre écouté, ah ! qu'il parle, et mon cœur et ma main seront le prix de sa conslante affection. Non, mon ami, non, je ne lui ferai point acheter par de tristes incertitudes le bien que je lui destine. Je méprise les petits détours de l'amour-propre, je hais la femme capable d'affliger ce qu'elle aime, quand l'honneur ne lui défend pas d'être sincère et de le rendre heureux. Je puis dire à M. de Mon- (alais, je mets mon honheur à combler le vôtre. Mais parlera-t-il ? Osera-t-il parler? Il me croit si fière^ si indifférente... Eh! quelle crainte? pourquoi m'y livrer? Quelle penle naturelle ai-je à m'inquiéter?

Je suis bien fatiguée de mon voyage; j'ai ramené madame de Marligues. Surprise de me voir, frappée du sujet de mon arrivée, touchée de mes reprociies, elle n'a pas hésité à me suivre. Son impatience sur la route, son abattement, ses craintes en entrant dans Paris, ont assez prouvé qu'elle n avoit eu dessein de chagriner ni ses amis, ni son amant. Sa présence, ses larmes, de consolantes promesses ont produit l'effet que nous en attendions. Le plaibir de la revoira rendu le comte de Tiennes à lui-même;

il ne veut plus mourir, il reçoit aYidement les secours qu'il relusoit; sa fièvre est considérablement diminuée, respérance le ranime, et dans peu de jours il sera convalescent. Adieu ; je vais chercher un repos dont j'ai besoin. Madame de Comminges m'écrit que le marquis de Montalais est très-triste, très- solitaire. Il forme, dit-elle, des jjrojels bizarres. Qu'entend-ellc par celte expression? Adieu.

XLY« LETTRE

Je ne puis souffrir dans un homme raisonnable une injuste prévention. Vous avez une très-fausse idée des sentiments de madame de Martigues; elle aime le comte de Picnnes, elle craint réellement de le rendre malheureux en se donnant à lui. H m'aime depuis si longtemps, me disoil-elle hier, il m'a tant désirée, il a pris une si grande habitude de chercher à me plaire, de s'occuper des moyens de vaincre ma résistance ; son imagination lui exagère si fort les charmes de son triomphe, que cet amour si tendre, si passionné, aura peut-être le destin de ces souhails vifs et ardents, dont l'accomplissement paroît toujours au-dessous de l'idée qu'on s'en formoit. Eh ! comment remplir le vide que laissera dans son âme la perte de tant d'aimables illusions? Il cessera de m'aimer ; accoutumée à régner sur son cœur, supporterai-je son indifférence? Je le haïrai, s'il ose me la montrer. Nous serons à plaindre tous deux, l'ennui le dévorera, le dépit et la vanité me rendront une furie. Voilà le sort que nos amis désirent pour nous. Allons, vous serez tous contents, je me marierai, mais vous verrez si vous ne vous repentirez point de vos pressantes sollicitations.

Mais laissons madame de Martigues, parlons de moi, mon cher comte, je vais bien vous étonner. Je m'amuse^ devinez à quoi? à entretenir mon homme d'affaires. Ces papiers si en-

riuyeux, qu'on ne pouvoit m'engager à lire avant de les signer, sont rassemblés autour de moi ; je me plais à calculer mes revenus ; ils sont augmentés par les soins et l'habileté de l'honnête Raymond, et je vous remercie de me l'avoir donné. En traitant mes fermiers avec douceur, en relâchant beaucoup de mes droits, je jouis actuellement de deux cent dix mille livres de rente. Oh I que je deviens intéressée I On ne connoît le prix des richesses qu'en désirant de les répandre, de les partager, d'en faire la possession d'un autre. Pour la première fois de ma vie, je me suis dit avec complaisance, avec délices môme : Ma fortune est considérable, elle est indépendante, je puis en disposer.

M. de Montalais doit bientôt revenir à Paris ; il est bien étonnant que madame de Martigues ne me parle point de lui. Ils s'écrivent pourtant, je le sais. Elle m'en entretenoit dans un temps où le silence eût été plus convenable. A présent qui la retient?... Mais la maladie du comte de Piennes l'occupe, cela est bien naturel. Mon Dieu, que je suis émue en pensant à ce retour du marquis 1 Quoi ! je le re verrai ? il me parlera ? lui 1 Eh ! que me dira-t-il? Adieu. Vous me négligez trop, deux courriers sans vos lettres.

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