XLV1« LETTRE
Que je vous parle de moi, mon cher comte? Est-ce que je vous parle des autres? il est des temps où toutes nos idées sont concentrées en nous-mêmes, où nous n'apercevons dans l'univers que nous, nos désirs, leur objet ! Une douce espérance calmoient les agitations de mon cœur, d'agréables projets m'occupoient ; à présent je suis inquiète. Madame de Comminges m'écrit, je ne sais ce qu'elle veut me faire entendre, je ne comprends rien à sa lettre^ précisément rien, et pourtant elle me trouble^ cette lellrC) elle m'agite; M» de Montalais est, dit-elle,
1!I2 LKTTUES DE MADAME DE SAiNCERRE.
toujours accablé, toujours rêveur et triste; toujours attaché à la simiularité cVun parti quon le blâmerait fort de prendre. Elle penseroit qu'il regrette la l'ortune dont la mort de sa femme le prive, si les propositions du comte de Roye n'éloignoient absolument cette idée.
Que veut dire madame de Comminges? l'héritier de la marquise fait des propositions... Ëh ! de quelle espèce sont-elles? Le comte de Roye a une nièce très-jeune, elle est encore au couvent... Vouciroil-il... Serait-ce... Elle a hérilé de la maréchale de Roye; on la dit charmante... Eh! mon Dieu! madame de Comminges devroit bien s'expliquer ou se taire !
Comme un instant change la situation de notre âme! que les biens de la vie sont dépendants de l'imagination ! Eh ! pourquoi la mienne se tixoit-ellc hier sur de si riantes idées? d'où s'élevoientces mouvements flatteurs, agréables? comment la lettre de madame de Comminges dissipe- t-elle la douce illusion qui commençoit à séduire mon cœur, à le charmer? Je m'applaudissois d'être libre, d'être riche ; n'ai-je pas encore ces avantages? me les a-t-on ravis? Ah! qu'est-ce donc que je regrette?
Je n'ai jamais pu souffrir le comte de Roye. N'etes-vous pas comme moi ? Je hais ces naturels actifs, ces personnages empressés, officieux, dont le zèle importun est moins une preuve d'attachement que Eeffet de leur humeur inquiète, du besoin qu'ils sentent de s'occuper; leur amitié est sans cesse en mou-, vement, veut toujours paroitre, toujours servir ; elle gêne, elle embarrasse ; souvent elle nuit : que de gens prennent le plaisir de s'intriguer pour la chaleur d'un tendre intérêt! Mon cher comte, cette espèce à' amis fit naître l'ingratitude, et mérita de réprouver.
Je reçois une de vos lettres; vous me félicitez. Hélas! de quoi? Je suis aimée, dites-vous? Je ne m'en flatte plus. J ai cru l'être dans un temps où cette idée remplissoit mon âme de crainte , elle y répandroit à présent une satisfaction inexprimable; eh
bien! elle s'envole, elle s'efface; plus de certitude, j'ose à peine désirer des éclaircissements.
Les propositions du comte de Roye, la longue absence du marquis, sa profonde tristesse, le silence de madame de Martigues, tout m'alarme, tout m'afflige, et vous ne revenez pas? Et de nouvelles affaires éloignent encore votre retour? En me le disant, vous redoublez mes chagrins. Adieu.
XLVn« LETTRE
Il ne falloit pas rire de mes craintes, badiner sur les pressentiments des cœurs sensibles. Mes conjectures étoient trop vraies. Mon sort est décidé, oui, mon cher comte; il l'est absolument. Je suis née malheureuse, je le serai toujours.
Le comte de Roye, l'empressé comte de Roye, offre sa nièce à M. de Montalais, avec la propriété des biens de sa première femme, et toute la fortune de la jeune héritière ; le procédé du comte est fort désintéressé, fort noble, on l'admire, on le vante. Il semble que sa nièce soit la seule personne capable de réparer les pertes du marquis. On se récrie sur cette généreuse amitié, Comminges en est tout rempli, il en fatigue madame de Thianges dans une longue et ennuyeuse lettre. Il regarde V offre comme acceptée, dit-il : et sans doute elle Test. Quelle raison porteroil à la rejeter? Et puis Comminges en parleroit-il? Annonce-t-on une affaire de cette espèce quand elle n'est pas sûre? Un mariage dont on confie le projet est un mariage arrêté.
Ah ! qu'ai-je fait, mon cher comte, qu'ai-je fait! A quel fatal penchant mon cœur s'est-il abandonné! M. de Montalais étoit engagé : imprudente! je l'aimois, je pleurois ; il est libre, et je pleure encore? de nouveaux liens vont m'enlever l'espoir d'être à lui, et je l'aime encore... Ah î que ne l'ai-je évité, que ne l'ai-
je fui, quels vains égards m'ont retenue! Mais soupçonnois-je mon cœur de tant de foiblesse?
Avant de voir cet homme dangereux, je me croyois sûre de conserver mon indifférence. Ceux qui me montroient le désir d'en triompher me paroissoient des ennemis connus dont il étoit facile de déconcerter les projets ; je m'armois contre eux de cette défiance née du malheur de mon premier engagement ; une triste expérience me défendoit du charme attaché à cette passion délicieuse éternelle: sensible à la seule amitié, je jouissois de la certitude d'en inspirer, de la douceur d'en ressentir, mes jours tranquilles et heureux s'écouloient dans un calme paisible; celui qui finissoit me laissoit l'espérance de goûter le lendemain les plaisirs dont je m'étois amusée la veille. Ah ! quelle différence de ce temps à des moments marqués par le trouble, par l'agitalion ! on ne m'atlaquoit point, je n'ai pas craint un amant caché sous les traits d'un ami, j'ai lu trop tard dans mon cœur.
Un amant caché : et sur quoi lui donner ce titre ? Madame de Martigues s'est trompée, il ne m'aime pas... Ah ! je voudrois être seule dans l'univers, ne voir personne, n'intéresser personne ! tout me blesse, tout m'importune ; des regards curieux semblent chercher à pénétrer le douloureux secret de mon âme... Je veux partir pour la plus éloignée de mes terres, j'y veux vivre ignorée ; je veux renoncer à ce monde où l'on s'égare trop aisément, où sous la forme attrayante du plaisir, le regret et l'amertume se cachent sans cesse. Mon ami, ne me détournez point de cette résolution... Eh! mon Dieu I faut-il que nous soyons séparés ? Vos tendres consolations me seroient si nécessaires! Adieu, plaignez-moi, plaigncz-'moi, je vous en prie.