‹ ŒuvresChapitre 36 sur 87 · XI.IX'' LETTRE · texte numérisé non relu

XI.IX'' LETTRE

Tout est changé, tout est perdu. Mon espoir est anéanti, mes projets de bonheur se sont évanouis, il ne me reste que la honte d'en avoir formé, et le regret trop sensible de in'êtie livrée à ma folle passion.

Madame de Gomminges vint hier du Plessis, où elle retourne demain ; elle arriva chez moi. Cet empressement de me voir éleva dans mon esprit mille idées flatteuses ; je me rappelai la lettre de Gomminges ; sa femme quittoit le marquis, elle alloit me parler de lui... Ah! comme la pensée vole et s'égare! Je désirois, je craignois une intéressante explication ; mon attente a été bien cruellement trompée... Mon ami, le croiriez-vous? M. de Montalais ne tient à personne ici ; il veut se retirer du

service, s'éloigner de la cour, aller dans sa terre, s'y renfermer, y vivre seul... Ah! l'ingrat! sait-il qu'il a des amis?

On s'est bien mépris au caractère de cet homme trop vanté. Il n'a point la supériorité qu'on lui supposoit. Où est donc cette grandeur d'âme, où sont ces principes si nobles^ cette inaltérable fermeté?.... Quoi! se sentir humilié de la diminution de sa fortune? Rougir de reparoître avec moins d'éclat, regretter ce vain faste qu'il sembloit dédaigner... Mais mademoiselle de Roye lui rendoit ces avantages, ajoutoit de nouvelles possessions... Il la refuse^ il \di sacrifie, et à qui? Il aime, dit Comminges. Il estime bien peu l'objet de sa tendresse, s'il ne veut pas lui devoir... Je n'y comprends rien. Il refuse mademoiselle de Roye, et va vivre à Montalais. Lui, partir, nous laisser, nous quitter pour jamais !... Que vouloit dire Comminges? De quelle passion, àe, quel sacri/ic^ parloit-il? Pourquoi me nommer?... Et la pénétrante, la prévoyante madame de Martigues, si bien instruite, si sûre des sentiments de son sensible ami, où prenoitclle ses idées? Comment osoit-elle me dire, me répéter : Il vous aime, il vous adore, il est malheureux. Quelle preuve en avoitelle?... Et moi, mon cher comte, et moi! ai-je pu m'alarmer si longtemps d'un amour que je n'inspirois p^inl! et d'où vient prendre pour un tendre sentiment les simples marques de son ' estime? Séduile par ma propre foiblesse... Je me hais. Toutes mes réflexions m'affligent et m'humilient. De qui me plaindre? hélas ! mes seuls désirs m'ont trompée.

Mais qui répandoit dans les yeux de M. de Montalais cette langueur touchante, expressive? Pourquoi ne me parla-t-il jamais qu'avec trouble, avec émotion? D'où vient sembloit-il me craindre ? Comminges ne parle point au hasard, il aime, dit-il : Eh ! qui donc aime-t-il? Lui aidera deviner cette personne, moi ! Serois-je liée avec cette femme? aurois-je le malheur d'être son amie?... Mais s'il aimoit, s'éloigneroit-il ?

Vous le voyez, mon cher comte, je suis destinée à ne con-

noître le plus doux des sentiments que par des peines amères. Je dois me soumettre à ce sort bizarre. Heureuse au moins d'avoir su cacher à tous les yeux mon indiscrète tendresse. Un ingrat ne triomphera point de mes larmes, de mes regrets ; il ignorera qu'il me fut cher, qu'il me Test encore, qu'il me le sera toujours, oui, toujours! Je veux le pleurer, je ne veux pas l'oublier. Adieu. N'aigrissez pas mes chagrins par vos représentations. La raison contrarie le cœur et ne le persuade pas.

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