L« LETTRE
Votre remarque est juste, mon cher comte, ma position change à chaque instant. On diroit qu'un génie actif et malin se plaît à troubler mon âme, à la calmer et à l'agiter encore ; mon cœur est sans cesse ému par la crainte ou par l'espérance ; la douleur et le plaisir s'y introduisent tour à tour, et quelquefois s'y font sentir ensemble.
Madame de Martigues, madame de Thianges et le comte de Piennes ont été auPlessis. C'est en revenant de ce petit voyage, qu'il a plu à madame de Martigues de rompre enfin l'étonnant silence qu'elle gardoit depuis la mort de la marquise. Elle l'a rompu précisément pour me quereller avec toute la vivacité dont vous la connoissez capable.
Ses reproches et sa colère m'ont paru très-injustes. En prévenant madame de Comminges et M. de Montalais sur leur visite, mes deux amies pensoient que je les accompagnerois au Plessis ; le comte de Piennes m'y avoit annoncée : vous savez si je devois me permettre une pareille démarche? Madame de Martigues s'est absolument fâchée de mon refus, elle est revenue toute boudeuse, toute chagrine : M. de Montalais partira, dit-elle, il veut fuir madame de Sancerre, il la connoît indifférente ^ insensible, fière ; la raison le détermine à combattre, à s'efforcer
de vaincre son penchant, pour ne plus rencontrer l'objet d'une tendresse inutile ^ d'une passion destinée à n'être jamais partagée^ à n'être jamais heureuse.
Qu'elle est maladroite, madame deMartigues! il veut s'éloigner, et c'est moi qu'elle gronde ! Quoi ! ne peut-elle l'arrêter, lui donner l'espérance, l'engager à ne pas nous quitter, sans s'être assuré ?....Quoi! mon ami, le marquis de Montalais me croit insensible ? Celui qui m'a fait répandre tant de larmes me croit fière^ inflexible! un sort bizarre me condamne à n'être jamais connue.
Je vouloisouvrir mon cœur à ma pétulante amie, mais quelqu'un est entré. Je suis aimée ; c'est une douce, une consolante certitude ; mais quelle barrière me sépare encore du marquis ! Est-ce à moi de la franchir? puis-je faiie un pas? Triste condition des femmes?... Est-ce que madame de Martigues ne me devinera pas? Combien j'ai craint la pénétration de M. de Montalais! que de soins j'ai pris pour lui cacher la tendre impression.... A présent je voudrois.... Je ne sais ce que je voudrois. Encore si vous étiez ici! Eh! mon Dieu! que deviendra i-je, s'il part? si je le perds?... Ah ! je le perdrai ! Je suis si malheureuse.... Adieu. Je ne sais plus ce que j'écris.