‹ ŒuvresChapitre 38 sur 87 · LI« LETTRE · texte numérisé non relu

LI« LETTRE

Oh ! que mes sens sont agités ! M. de Montalais est à Paris, il arriva hier très-tard chez le comte de Piennes, madame de Martigues me l'écrit. Son billet contient uniquement cette nouvelle. En vérité, madame de Martigues devient insupportable.

Il est ici; lui î Chaque heure, chaque instant peut l'offrir à ma vue ; ne me cherchera-t-il point, aura-t-il la bizarrerie de me fuir? Assurément il ne peut se dispenser de me voir, la bienséance ne lui permet pas.... Mon cher comte, comme le

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cœur me bal ! Le moindre bruit me cause une palpitation violente.... Eh î d'où vient, eh ! pourquoi cette étrange émotion? J'ai tant désiré le retour de cet homme aimable, je me suis fait une image si délicieuse du premier instant où mes yeux se fixeroient sur les siens ; à présent je crains.... Hélas 1 s'il venoit me dire un éternel adieu, si ce moment souhaité devenoit le plus cruel de ma vie... Qu'entend s-je? une voiture entre, elle est noire.... c'est... c'est lui.... Je ne respire pas. Me voilà comme une folle...

[Neuf heures du soir.

Vous me croyez pénétrée de la plus douce joie, ou livrée à la plus profonde tristesse, n'est-ce pas? Point du tout, je suis, quoi? je ne saurois l'exprimer.

Que penser de cette conduite. Passionné dans ses lettres, froid dans ses discours, le marquis.... il ne m'aime pas, il ne m'aime plus. L'honnêteté de son cœur l'a forcé longtemps à combattre son penchant; il en a triomphé, sans doute; les hommes ont un heureux naturel, ils conservent rarement un désir qu'ils ne peuvent satisfaire : et puis mon indifférence, ma fierté.... Je voudrois ne plus l'aimer, je voudrois ne l'avoir point vu.

Que je l'ai trouvé différent de lui-même ! Sérieux, embarrassé, ses regards erroient sur toute ma personne, il sembloit éviter de rencontrer les miens. D'obligeantes questions n'ont point ouvert son cœur à la confiance ; si madame de Termes ne fût entrée, un morne silence alloit succéder au plus languissant entretien. Je soupe ce soir avec lui chez madame de Thianges; est-ce que je ne pourrois pas m'en dispenser ? Mais qu'imaginer ! quel prétexte... Toutes mes dispositions sont changées. Je ne désire rien ; mes sentiments amortis, presque éteints... Oh! que j'ai d'humeur I Madame de Termes est là, elle lit, elle m'attend,

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je la mène... Si je m'en croyois, une migraine, des vapeurs.... Allons, je ne m'en croirai point.... Je sors, adieu.

LIl^ LETTRE

M. de Montalais est incompréhensible. Je vous Fai souvent dit, on ne le connoît pas. 11 est renfermé, il se plaît à tenir ses amis dans l'incertitude, personne ne sait rien encore de ses desseins, il ne parle point du parti qu'il veut prendre ; cet homme est insupportable, je ne l'aime plus, je le hais, je crois ; et madame de Martigues, toute réservée, toute mystérieuse, qui s'avise d'être prudente^ de ne se mêler des affaires de personne, elle m'impatiente aussi.

Me chercher avec empressement, me voir tous les jours, et se taire ! et ne me rien dire ! non, il ne me dit rien du tout. Que prétend-t-il ? Est-ce à moi d'amener une explication entre nous ! Ah ! qu'il parte, qu'il demeure, sa conduite, ses projets, lui-même, tout va me devenir bien indifférent.

Se taire, se taire obstinément! Quelle peut être la raison de son silence? pourquoi contraint-il son cœur? Oui, il le contraint. Toutes ses actions décèlent une vive inquiétude. Mon ami, son âme est agitée : il me regarde, il soupire, ses lèvres .s'entr'ouvrent, il hésite, il est prêt à parler ; tout à coup il fait un grand mouvement, s'éloigne de moi, et quand il s'en rapproche, c'est avec l'air d'avoir remporté une victoire sur luimême, ou d'être échappé à un danger éminent.

Concevez-vous !... Ah ! quelle triste pensée s'élève dans mon esprit. 11 me craint, peut-être ! un récit infidèle l'aura prévenu contre mon caractère; on a cru M. de Sancerre si malheureux ! sans doute le marquis redoute une femme... On entre: bon Dieu ! c'est lui.

Huit heures du soir.

Si émue, si attendrie, si charmée!... pourrai-je écrire? Oui, je \eux me hâter de faire passer dans l'àme de mon sincère ami une partie de la joie dont la mienne est remplie.

Enfin il a parlé.... Ah! si l'amour cause des peines, de quelles délicieuses sensations il est la source I Mon cher comte, partagez mon bonheur. Le marquis de Montalais m'aime, m'adore, il me Ta dit, répété, et je le crois, j'en suis sûre.... Est-il vrai qu'il me l'a dit? Je ne sais, mon trouble étoit si grand.... Le voir à mes pieds, sentir mes mains doucement pressées entre les siennes; lire dans ses yeux animés tous les sentiments que sa bouche osoit à peine exprimer : ses soupirs, un silence éloquent, des larmes.... Ah ! quel moment! Mon ami, j'ai pleuré; il a passé un bras autour de moi, ma tête s'est penchée sur mon sein, j'ai parlé, j'ignore ce que j'ai dit. Sa reconnoissance, ses transports m'ont appris que le secret de mon cœur venoit de m'échapper. Ah ! je ne veux plus cacher combien je suis sensible; j'ai trop souffert d'une si pénible contrainte. Je me plais à dire, à répéter : J'aime M. de Montalais, je vais être sa compagne, son heureuse compagne !

Eh ! bon Dieu, le mouvement dont je suis agitée a-t-il pu me causer de la tristesse ? J'étois aimée, et je m'aftligeois ! avec quelle rapidité un instant efface le souvenir des chagrins les plus vifs, les plus récents ! il me semble que jamais la douleur et l'idée de M. de Montalais ne se sont offertes ensemble à mon imagination.

Par un discours que je l'ai prié d'interrompre, de ne jamais recommencer, j'ai compris la raison de son silence. Ma fortune éloignoit l'aveu de son amour. Il ne doit pas craindre d'élever des soupçons sur les molifs de sa recherche. Onconnoît la noblesse de son âme. Je vais donc m'unir à ce que j'aime, combler tous les vœux d'un cœur tendre, sensible, généreux, constant !

0 mon ami, quelle riante perspective s'ouvre devant moi ! Vous allez bien me répéter : Je le clisois, j'avais raison, il falloit me croire. Eh bien ! je vous crois. Adieu.

IJT^ LETTRE

Des détails ! Vous me demandez des détails, mon cher comte? Si je cédois à vos désirs, je vous paroîtrois insensée : mon âme . est dans cette douce ivresse qu'il est impossible de répandre au dehors. Et puis je vous ai longtemps ennuyé de mes chagrins, vous fatiguerai-je à présent de ma joie? On parle aisément de ses peines; la douleur est un sentiment uniforme ; mais qui peut peindre le plaisir ? ses traits rapides et légers laissentils des traces? On le sent ce plaisir, il passe, se renouvelle, échappe à la réflexion : vouloir l'examiner, c'est le perdre un moment, le diminuer peut-être, trop souvent c'est l'anéantir.

Mon mariage est arrêté pour la fin du mois. Il se fera sans éclat, la décence l'exige. Une dispute d'intérêt pensa le rompre hier. M. de Montalais vouloit obstinément me laisser l'entière jouissance de ma fortune et la liberté d'en disposer. Il en refusoit la propriété. De quelle douce satisfaction il m'eût privée, moi, qui n'eus jamais consenti à lui donner ma main sans l'heureux avantage de cette fortune qui répare ses pertes. Le comte de Piennes s'est rendu l'arbitre de ce différend ; M. de Termes et lui feront dresser les articles suivant mes intentions. Je veux que M. de Montalais soit riche, je veux qu'il soit indépendant. Si le ciel le prive un jour de la femme élue par son cœur, ses regrets seront tous pour elle... Mais quelle sombre idée ! Madame de Martigues arrive à propos, elle va m'en distraire.

LETIRKS \)K MADAMK DK SANCKRr.E.

n E M A DAM K D K M A 1'. T I fi IJ E S

Et VOUS demander si vous n'admirez pas ses talents pour la négocialion? Oh ! que j'ai eu de peine !... Madame de Sancerrc et M. de Montalais m'ont fort impatientée : cent fois j'ai pensé laisser tout là. Tant de réserve d'un côté, tant de respect et de timidité de l'autre ; des amants plus graves, plus tristes, plus maussades ! ils n'osoient se regarder, se parler... et, s'il vous plaît, c'est qu'ils s'aimoient à la folie. Je les unis, je les rends heureux, les voilà charmés ! Pour reconnoître mes soins, mon amitié, deux ingrats m'entraînent à ma perte. Ils m'ont fait signer, par surprise, je crois, ce maudit contrat... Allons, le sort en est jeté, j'accompagnerai madame de Sancerre à l'autel. Cela vous étonne, moi aussi; mais cela est. Le comte de Piennes a l'esprit dérangé, il veut se marier ou mourir. Oh ! il ne mourra pas, il se mariera, je le dis, je le jure, l'arrêt est irrévocable... Pauvre Piennes ! il va faire une grande perte, j'étois son amie, je serai sa femme, quelle différence ! 11 excite une tendre pitié dans mon cœur, je ne l'envisage point comme mon mari sans me livrer à la compassion. Au fond, je n'ai point à me reprocher de lui avoir conseillé une si méchante affaire. J'ai tout tenté pour l'en détourner, mais c'est la plus mauvaise tète !... Adieu, félicitez-moi du mariage de madame de Sancerre, et consolez-moi du mien.

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