‹ ŒuvresChapitre 39 sur 87 · LIV« LETTRE · texte numérisé non relu

LIV« LETTRE

Votre lettre m'a fait un extrême plaisir. Tout ce que vous me dites du marquis m'enchante. Lui seulméritoit mon cœur ? J'étois r unique femme digne d occuper le sien? Mon ami, cet éloge est bien grand! être jugée digne d'un homme estimable, c'est remporter

LETTRES UE MADAME DE SAiNCERHE. 205

un prix flalteiir, c'esl jouir de la récompense des vertus dont on nous imposa la pratique difficile.

M. de Montalais vient de me quitter. Il part avec le comte de Roye pour prendre des arrangements nécessaires. Comme la confiance et l'amitié les unissent, leurs affaires seront bientôt terminées. Je sens déjà un peu de tristesse, je ne veux pas m'y livrer ; et pour dissiper ce nuage, je vais vous conter la plus sotte histoire, et vous communiquer la plus impertinente lettre dont vous ayez jamais entendu parler.

J'allai hier avec madame de Martigues chez mon marchand voir des étoffes nouvellement arrivées. Un étranger assez remarquable par la richesse et rassortiment de sa parure se faisoit montrer des draps d'or, les trouvoit minces, rejetoit tout, parloit beaucoup, n'achetoit rien, et désoloit la maîtresse du magasin.

Peignez-vous un homme âgé d'environ trente ans, d'une taille un peu gigantesque ; les traits marqués, le teint brun, Iiàlé même, les cheveux bizarrement arrangés, la physionomie ouverte, assez belle ; l'air gauche, parlant haut, d'un ton brusque, se tenant mal, s'exprimant avec dureté, et mêlant des termes peu polis à des phrases fort embrouillées.

Madame de Martigues s'amusoit à l'écouter, le trouvoit plaisant, rioit de ses propos et de l'embarras de la marchande, empressée, ennuyée, fatiguée, voulant venir à nous, et se plaignant d'être retenue par ce monsieur. Elle nous nomma toutes deux, et j'entendis avec surprise ce 7nonsieiir s'écrier : Madame de Sancerre ! qui, la comtesse de Sancerre? En parlant, il jette à terre vingt pièces d'étoffes, s'élance par-dessus, vient à nous, me regarde, s'appuie contre un pilier, reste immobile, les yeux fixés sur moi, la bouche ù demi ouverte, paroissant un homme pétrifié.

Madame de Martigues part du plus grand éclat de rire; Tespéce de sauvage n'en est point ému ; gênée par sa présence, j'ai remis mes emplettes à une autre fois, et me suis avancée pour sortir. Le singulier personnage est reveuu à lui-même,

s'est hâté de me couper le chemin, m'a présenté la main, et s'inclinant profondément, il m'a demandé l'honneur^ la permission, le bonheur, Vavanlmje de m'aider à descendre. J'ai craint de le mortifier en le refusant; il m'a conduite à ma voiture, en prononçant des mots mal articulés, en faisant des exclamalions : Madame!... Enchanté! Mon Dieu, qui m'eût dit? L'heureuse rencontre! f allais... tout est changé, f aurai V honneur.... Vous voudrez bien... Je ne saurois parler, ma joie me confond. Un très-beau vis-à-vis l'attendoit à la porte, entouré de nègres bien vêtus, portant des carcans et de riches bonnets. iMadamede Martigues a envoyé demander son nom, mais le marchand ne le sait pas. A quatre heures, j'ai reçu cette étonnante lettre.

« Madame,

« On prend ici de longs détours pour s'expliquer; au bout d'une heure on n'a rien dit. Moi, je parle pour être entendu. Voici le fait. Je vous aime de tout mon cœur. J'ai fait deux fois le tour du monde, j'ai vu des femmes de toutes les contrées, de toutes les couleurs. Mais d'un pôle à l'autre, on chercheroit en vain votre égale. La dame qui vous accompagnoit ce matin est jolie, elle rira tant qu'il lui plaira, mais sur ma parole, elle ne vous vaut pas. Venons à nos affaires.

« J'ai de la naissance, je ne m'en soucie guère. Je possède une grande fortune, j'en fais cas. Le partage de six millions, des pierreries tant que vous en voudrez, cent esclaves pour vous servir, de superbes habitations dans le plus beau lieu du monde ; un mari, jeune encore, franc, bon, honnête, vaillant ; cela vous convient-il, madame? 11 faut me répondre très-vile, s'il vous plaît ; car je dois bientôt repasser les mers. Parlez vrai, je m'arrangerai en conséquence. Une affaire importante m'a conduit

ici, elle vous regardoit d'une façon, à présent elle vous regarde d'une autre. Ceci n'est pas clair, je vous l'expliquerai. J'ai l'honneur d'être, madame, avec un profond respect, la passion la plus vive et la plus ardente, votre très -humble et très-obéissant serviteur. Chaules Morlyzer. »

« Votre réponse au plus tôt. Me voulez-vous ? Ne me voulezvous pas? Dites oui ou non?

Comment trouvez-vous cette lettre? Jamais femme de ma sorte n'en reçut une semblable; assurément cet homme est en démence. Madame de Martigues dinoit ici ; elle a cru fort plaisant d'écrire non sur une feuille de papier, et d'envoyer cette réponse. J'aurois préféré de n'en faire aucune. Adieu, mon cher comte, on m'entraîne à l'Opéra. Madame de Termes ne veut pas que je rêve, elle me défend de soupirer : l'ingrate ! combien je l'ai laissée pleurer, gémir! elle ne s'en souvient plus.

Page 1