‹ ŒuvresChapitre 40 sur 87 · LY'^ LETTRE · texte numérisé non relu

LY'^ LETTRE

M. deMontalais ne reviendra pas sitôt. Le maréchal de Saint- Géran, son oncle, est malade dans une de ses terres auprès do Poitiers; il souhaite passionnément de le voir, le marquis s'y rend, et son retour va dépendre d« la mort ou de la convalescence de ce vieux parent.

Elil mon Dieu, toujours des obstacles, toujours des chagrins ! Je sens vivement cette absence... Les autres ne me plaignent point assez. Et cet imbécile de marin, m'en croyez-vous débarrassée ? Non, il s'obstine dans son impertinente passion. Imagincricz-vous qu'il ait eu l'audace de se présenter dix fois à ma porte ? il vient de m'écrire encore. Je voulais renvoyer sa lettre sans l'ouvrir, mais on me l'a apportée chez madame de Marti-

^208 Li:TiRi:S DK MADAJIE DE SANCERRE.

gues; son style renclianle, dit-elle, vile elle s'est hâtée de briser le cachel.Il est surprenant que dépareilles sottises s'adressent à moi. Voyez, je vous en prie, le style qui enchante madame de Marligues.

LETTUK DE M. DE MOlllNZER, A MADAME DE SANCERRE

« Non! vous êtes laconique, madame ; les Françaises sont polies, dit-on, pourtant cette réponse est peu honnête. Je mérite plus d'égards, vous en conviendrez bientôt. Je ne suis pas venu ici pour vous aimer, madame, c'est un malheur qui m'est arrivé. Cela ne devroit pas m'atlirer vos dédains. Je puis vous faire porter un nom qui vaut au moins le vôtre. Je ne vous menace pas, mais faites attention à ceci, je suis résolu de vous épouser, ou de vous ruiner, et je voudrais que l'un me fûtaussi facile que l'autre.

« Je demande à vous voir, à vous parler, à me faire connoitre ; je puis me présenter partout, et chez vous avec plus de liberté qu'ailleurs. Voulez-vous me recevoir? écrivez encore no?j, et vous êtes ruinée, abîmée ; j'en serai fâché, mais j'ai de l'honneur, et je ferai ce que je dois faire. »

Si cet homme n'étoit pas fou, il seroit si insolent qu'il mérileroit punition ; mais sa tête est dérangée, il m'inspire plus de pitié que de colère. Me ruiner^ vcCaUmer ! Et cetle idée de m'épouser, de pouvoir se présenter chez moi avec plus de liberté qu ailleurs. Mais comment abandonne-t-on ce pauvre malheureux à lui-même? personne ne s'intéresse-t-il à lui? Mon ami, les fous me font éprouver un sentiment très-triste ; ils inspirent d'humiliantes réflexions... Eh quoi ! encore une lettre...

Ah! mon ami, je suis perdue! Ce n'est point un fou, c'est bien pis, c'est... Grand Dieu, est-il possible ! Dans quel temps... Revers affreux... Quand j'allois disposer... Lisez, mon cher comte, lisez, connoissez tout mon malheur.

« Point de réponse? votre porte toujours fermée? de la hauteur, du dédain! eh bien! Madame, apprenez donc ce que la crainte de vous effrayer me forçoit à vous cacher. Je mérite vos égards, je le répète ; votre cousin, le fils du comte d'Estelan, le neveu de votre mère, n'est pas fait pour essuyer vos mépris. Je m'embarrasse fort peu des actes qui vous font jouir de mes biens, ils seront cassés quand il me plaira. Je prouverai que Zabette est morte mon esclave, et non pas ma femme. Tout l'équipage du vaisseau qui nous portoit en Afrique fut témoin de sa trahison et la vit marier au jeune nègre qu'elle me préféra. Mon père n'a pu me déshériter, sonexhérédation, son testament s'annullent, puisque la faute énoncée n'a jamais été commise. Je suis venu en France exprès pour faire casser ces actes déshonorants, ils le seront. Vous qui ne répondez point, qu'avez-vous à dire à cela, madame '^ »

Hélas ! rien : cet homme étoit bien loin de ma pensée ! il avoit changé de nom, je le croyois mort, j'allois donner ces biens qu'il me redemande.,. Plus de mariage, plus de bonheur, tout est fini... Ah! pourquoi M. de Montalais a-t-il refusé mademoiselle de Roye? Faut-il qu'il me l'ait sacrifiée? C'est donc moi qui le prive des avantages !.. . Je suis au désespoir.

Page 1