V LETTRE
Eh bien, vous avez raison. Quand on n'est point née inégale ou capricieuse, on devroit connoître le principe de tous ses sentiments; on ne devroit pas dire : Je suis triste, je ne sais pourquoi . Mais, mon ami, ce qu'on n'étoit point, on le devient; j'ai de r.humeur, oui, de l'humeur, en vérité : le monde me lasse, la solitude m'effraye, et tout m'ennuie.
Vous me demandez ce qui pourroit troubler le calme de mon âme ? Rien assurément ; mais il est un calme aussi fâcheux que la tourmente ; au moins je le crois. Notre âme a besoin d'être agitée par une douleur aiguë, ou par un plaisir vif : si le sentiment de l'une ou le charme de Tautre n'en presse les ressorts, ses mouvements foibles et lents nous laissent dans l'inaction ; sans volontés, sans désirs, nous existons ; mais nous ne chérissons pas notre existence : tous les objets nous deviennent indifférents; de cette indifférence nait l'ennui, des maux de la vie le plus insupportable ! je dis avec l'Héloïse de Pope, son poison cruel ternit le plus beau jour, flétrit la verdure, ôte aux fleurs leurs parfums, aux zéphyrs leur fraîcheur ; par lui tout languit, tout s attriste dans la nature.
Je suis à Neuilly depuis trois jours : ma sœur n'égayé pas mes réflexions : parce qu'elle est née vingt-deux ans avant moi,
elle prétend me faire adopter ses opinions; dès qu'elle commence à disserter, je m'endors. Madame de Martigues vient me chercher demain : elle m'écrit que le marquis de Montalais a disparu ; on ne le voit point, on ne le rencontre pas, on ne sait où le trouver. Sur cela elle me dit cent folies. Elle voudroit m apprendre, me confier, on ne lui a rien dit, elle a devine', au fond, rien ne l'engage au si/dnc^, pourtant elle a promis àe se taire ; mais à moi, me cacher... Et puis elle jure de ne point parler. Comme vous voyez, le secret est tout prêt d'échapper. Est-il vrai que la marquise de Montalais est laide? fort laide? Eh, bon Dieu ! ce seroit un bizarre assortiment!
Vous voulez nos couplets, les voilà. Prenez garde au jugement que vous en porterez; si vous les trouvez mauvais, on ne vous accordera pas le sens commun ; si vous les louez, madame de Martigues dira : Ce pauvre comte ! la province a déjà gâté son goût. Adieu.
Vï« LETTRE
Je viens de jouir d'un plaisir délicieux ; madame de Mirande est enfin réconciliée avec le riche frère de sa mère. Il a dîné ici ; lui-même m'avoit prié d'inviter le comte de Termes ; tout est accordé, tout est réglé ; le bon, l'honnête M. de Méri donne actuellement à sa nièce trente mille livres de rente, et lui assure les deux tiers de ses biens. Je ne perdrai point la douceur de loger avec elle. Termes consent à s'arranger dans le pavillon (ju'occupoit M. de Sancerre ; il est vaste et peut aisément se partager en deux appartements commodes. Comme absolument je ne veux point changer d'état, tout ce côté de l'hôtel m'est inutile. Le mariage de madame de Mirande est arrêté pour le milieu du mois pi*ochain.
La vieille maréchale de Termes est enchantée ; elle désiroit
8G LLTTRLS DK MADAMK DE S.VNCERllE.
beaucoup celle union. Elle ne donne rien à son petit-lils, mais elle se môle de lout. Des articles à dresser, des marchands à désoler, un lapidaire à impatienter, des ouvrières à quereller, une liste à faire, dans laquelle il ne sera pas impossible de désobliger cinq ou six de ses parents ; cela l'égayé, l'amuse, la ranime.
M. de Monlalais consent à recevoir le jeune officier que vous protégez : il doit vous l'avoir écrit. Sans exagération, sa femme est odieuse. En voyant son portrait hier chez madame de Comminges, j'ai pensé crier. 11 faut l'avouer, les parents sont bien cruels ! forcer un homme si aimable à se lier malgré lui à celte laide héritière ! Eh bien, il la traite avec tant d'égards, qu'elle semble être le choix de son cœur. Celte femme est heureuse, mon cher comte, elle est vraiment heureuse ! aussi riche, plus jeune, plus favorisée de la nature, que mon sort a été différent du sien ! Je ne veux pas m'appesanlir sur ces idées, elles m'affligeroient. Adieu.
Vil*^ LETTPiE
Vous me priez de vous confier nos remarques sur le marquis de Montalais, et vous m'en priez avec un empressement qui m'étonne. En vérité, nous sommes peu avancées dans nos observations. Madame de Mirande est trop occupée à recevoir les félicilalions de ses amis, à partager la joie de Termes, à jouir des jransports d'un amanl si tendre, pour se livrer à des soins étrangers et frivoles : moi, dont rien n'âffecle le cœur, qui demeure spectatrice au milieu d'une société agitée par tant d'intérôls divers, je puis peul-êlre juger sans partialilé tous ceux qui la composent.
Je pense précisément de M. de Montalais ce que j'en pensois l'hiver dernier, je le trouve dangereux. Un homme qui joint à la plus belle figure des qualités rares, dont le cœur iléli-
LETTRTS DE MADAME DK SANCERRE. 87
cat ne s'est point avili par ces passions folles et momentanées, par ces attachements libres et vicieux, capables de détruire le goût du sentiment ; un homme qui remplit si bien ses devoirs, montre tant d'humanité, de bonté, qui est si distingué dans le monde, si cher à ses parents, à ses amis... ah ! oui, je le crois dangereux. Son humeur est égale, il a l'esprit naturel, des talents, de la gaieté ; un son de voix si doux, de si beaux cheveux ! l'air si fin, le rire si agréable!... mon ami, une femme sensée devroit lui fermer sa porte ; la mienne ne lui seroit peut-être pas ouverte, s'il était libre.
Mais après tout, qui sait si tant de dehors séduisants ne cachent point une âme fausse, un esprit adroit, un cœur cruel ! Une triste expérience m'apprit de bonne heure à douter des réputations les mieux établies : j'ai examiné des hommes admirés, peu se sont trouvés dignes de mon estime : vous êtes le seul peutêtre dont les sentiments conformes à la conduite ne démentent point l'opinion qu'on m'avoit donnée de votre caractère.
Je ne sais pourquoi vous me parlez encore des projets de madame de Valence; son neveu est riche, bien fait, sensible^ charmant: tout cela peut être ; mais qu'importe? Je n'en veux point. Ma liberté m'est chère, elle m'est plus chère que jamais ; elle fait ma joie, mon bonheur... Mon bonheur ! est-ce que je suis heureuse?... Mon ami, j'éprouve pour la première fois que des désirs vagues peuvent jeter du dégoût sur des possessions réelles. Voilà madame de Mirande belle comme un ange, et tendre comme Astrée ; elle se laisse tomber négligemment sur des coussins : je lui propose d'écrire. Je ne saurois. Écrirai-je pour vous? Ah ! oui. Que dirai-je de votre part? Tout ce quil vous plaira. Il me plaît de vous assurer de sa paresse et de son amitié.
Termes esta Chantilly avecComminges,Thémines et le marquis de-Monlalais ; vous devinez le sujet de l'indolence de madame do Mirande, depuis deux jours notre société n'est pas supportable. Madame de Marligucs tousse, le comte de Piennes boite.
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madame de Thémines rcvc, ma sœur gronde, son mari crie, Saint-Maigrin projette, son frère lorgne, le vieux maréchal conte, sa nièce boude, Duplessis ment, madame de Mirande bâille, moi, je dors.
Vill'^ LETTRE
Vous èies>^urpriSj très-surpris de quelques expressions de mes lettres; plus surpris encore de m'enlendre dire en parlant de madame de Montalais : mon sort a été bien différent du sien. Aucun mari, pensez-\ous, neut de plus tendres égards pour sa femme que le comte de Sancerre ; et si une antipathie inconcevable n'avoit fermé mes yeux sur son mérite, je n'aurois pas préféré le séjour de Mondelis à la douceur de rendre heureux un homme aimable, dont j'étois passionnément aimée.
Aimée ! j'étois aimée, moi ? passionnément aimée ! ah ! mon cher comte, vous êtes loin d'imaginer combien cette espèce do reproche m'afflige, qu'elle blessure cachée et profonde il peut rouvrir ! Le temps, mes amis, la dissipation, un peu de philosophie ont ramené le calme dans mon esprit, mais sans effacer la trace des traits cruels dont mon cœur se sentit percer dans le cours de cette union, en apparence si bien assortie.
Depuis quatre ans m'avez-vous vue inégale ou bizarre? suis-je incapable d'attachement, de reconnoissance, de tendresse? mes goûts ont-ils changé? Apercevez-vous de l'inconstance- dans ma conduite, de la variété dans mes désirs ? Pourquoi M. de Sancerre eût-il seul éprouvé mes caprices? mes procédés à l'égard des autres n'ont-ils pas dû vous faire réfléchir, vous faire découvrir une contrariété frappante entre ma façon naturelle de penser, d'agir, et le caractère que l'on m'a donné ? Vous m'aimez, vous m'estimez, et votre prévention subsiste ! et vous croyez qu attentive au bonheur de tout ce qui m'environne, j'ai pu rendre mon mari malheureux ! Et sur quoi donc m'estimez-vous?
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Vous étiez attaché à M. de Sancerre; quand il fut blessé, vous remplîtes l'office d'un généreux ami ; vous-même l'enlevâtes du champ de bataille; et s'il avoit pu parler, je ne doute point que, n'ayant plus rien à ménager, la vérité ne se fût une fois échappée de sa bouche ; peut-être dans les derniers instants il eût osé vous confier son secret, et l'extrême condescendance d'une femme accusée par lui-même de tant d'inflexibilité.
Vous n'avez point connu M. de Sancerre, non, mon cher comte, vous ne l'avez point connu. Est-ce dans les camps, à la cour, au milieu des cercles où l'on se rencontre, qu'il est possible d'approfondir le caractère et de juger du cœur d'un homme? Si on vous demandoit un portrait fidèle de cet ami, quels traits emploiriez-vous pour le tracer? Sancerre étoit hardi, courageux, diriez-vous ; il aimoit la guerre et s'y conduisoit bien ; noble dans sa dépense, il tenoit un grand état, savoit plaire à son maître, et ne négligeoit point sa fortune. Je fus son exécuteur testamentaire, je trouvai ses affaires en ordre, et ses biens augmentés par son économie.
Quel éloge, mon ami! A la honte des mœurs, tout foible qu'il est, peu des pareils de M. de Sancerre le méritent peutêtre. Mais n'avoir pas des vices grossiers, est-ce être honnête? Ne pas se conduire sur tous les points d'une façon révoltante, est-ce assez pour paroître estimable aux yeux d'une femme éclairée et délicate ?
J'ai toujours évité d'entrer avec vous dans ces inutiles détails. L'amitié qui vous lioit à M. de Sancerre, devoit vous éloigner de sa veuve. L'emploi dont il vous chargea vous força de la voir ; bientôt vous vous plûtes à cultiver une connoissance que peut-être vous n'auriez pas cherchée. J'ai respecté la mémoire de M. de Sancerre, je vous ai laissé votre prévention, je veux vous la laisser encore; mais soyez sûr qu'un caprice ne me fit point préférer le séjour de MondeUs à la maison de mon mari. Son intérêt, la bonté de mon cœur, une fierté décente, la crain te
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n'ôlrc pas toujours maîtresse de moi-même, m'engagèrent enfin à vivre loin d'un ingrat, qui peut-être m'éloit cher encore, malgré la connoissance que j'avois alors de son caractère.
Ne vous écriez pas, ne rappelez point ces vains discours de la multitude; souvenez-vous que je suis vraie. Oui, j'ai aimé le comte de Sancerre, il posséda tout mon cœur : si vous saviez... Mais ne parlons plus d'un temps de ma vie dont le souvenir m'est encore pénible. Adieu; madame de Martigues me dit hier de vous gronder de sa part, j'ai oublié pourquoi.
1\" LK/ITRK
Je vais enfin vous communiquer nos remarques sur M. de Montalais. On vante sa douceur^ son égalité, sa sagesse : premièrement il n'est point du tout aisé à vivre, un rien le fâche, et ce sage boude comme un enfant.
J'allai hier à l'Opéra ; jamais je ne me suis tant ennuyée : madame de Planci y étoit : c'est une singulière femme ! elle se multiplie ; on la voit partout, je ne sors point sans la rencontrer ; ne trouvez-vous pas qu'il y a longtemps qu'elle se montre?
Le marquis vint dans ma loge; madame de Planci lui fil des signes, des signes redoublés ; il alla lui parler ; leur conversation fut longue, animée ; l'un s'exprimoit avec feu, l'autre avec vivacité : madame de Planci paroissoit enchantée, et quand M. de Montalais revint, la joie brilloit sur son visage. Je m'avisai de lui dire que madame de Planci se coiffoit mal, qu'il devroit Pen avertir. Vous n'avez jamais vu un homme se déconcerter de la sorte; il rougit, resta interdit, ne parla plus. En sortant je pris la main du chevalier de Némond, le marquis donna la sienne à madame de Martigues : je l'entendis lui dire : Je suis malhe^treitx, bien malheureux! Le reste du soir il ne prononça ])ns dix paroles, il 1 rouilla tout au jeu, ne savoit à table
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ce qu'il foisoit : ô quelle humeur conlre moi! il ne pouvoit me pardonner d'a\oir offensé le goût de madame de Planci, ou l'adresse de ses femmes.
Oh ! M. de Monlalais n'a pas tout le mérite que madame deMarligues lui trouve ; non, il^e l'a pas. Si peu maître de lui ! ne pouvoir cacher son trouble, son agitation! cela décèle bien de la foiblesse dans celle ame si noble^ si supérieure ! et puis je hais la fausselé. Pourquoi se parer d'une feinte indifférence? Est-ce un excès de vanité qui l'engage à se montrer peu susceptible de passion. Annonce-t-il sa sagesse comme un préservatif contre ses agréments? En vérité, je le crois : c'est la crainte d'être aimé, suivi, tourmenté, qui le rend malheureux, très-ma/heureux ! Eh bien, j'étois prête à me tromper à son caractère, je prenois pour lui l'estime la plus sincère. Cet homme est... j'en suis fâchée ; mais il est... il est comme les autres.
Après tout, c'est tant mieux. Madame de Thianges disoit hier à propos de la mauvaise humeur du marquis : M. de Monlalais ne peut trop perdre de ses qualités intérieures aux yeux d'une femme sensée qui l'examine. Elle a bien raison, il lui en restera toujours assez pour séduire une femme ordinaire.
Ne voilà-t-il pas le marquis de Limeuil revenu d'Espagne? Ne recommence-t-il pas à m'impatienter? Tout le monde me parle de ses sentiments, de leur constance, de sa maison, du titre qu'il espère. Je ne vois que son obstination : eh ! mon Dieu, ne me laissera-t-on pas tranquille? Je ne veux ni de Limeuil ni des autres. Qui pourroit me plaire à présent? mériter le sacrifice de mon lieurcuse liberté? Personne, non, mon ami, personne.
Je reçois à l'instant une lettre de madame de Kerlanes : elle me fait de grands remerciments, elle m'en fait trop. Le petit billet de sa fille m'a touchée; l'une et l'autre mettent bien du prix à un léger service. En vérité, mon cher comte, donner, c'est se piocurer un plaisir sûr, selon moi très-indépendant de
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ceux qu'on oblige : leur reconnoissdncey ajoute peu ; leur ingratitude ne le détruit pas.
Je vous ai promis des éclaircissements, je m'en souviens ; ne me pressez pas, je vous les donnerai ; vous en ferez part à madame de Kerlanes : ses idées stir le maréchal de Tende m'ont blessée, je serois fâchée de les lui laisser. Adieu ; mes compliments à madame de Mariadeck ; si elle n'étoit pas votre sœur, je ne pourrois lui pardonner de vous garder si longtemps.