‹ ŒuvresChapitre 54 sur 87 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Dimanche, à Winchester.

J'ai reçu vos lettres en arrivant ici; vous ne doutez pas, ma chère Henriette, du plaisir véritable que j'ai senti à les lire. Voire amitié me touche dans tous les instants de ma vie; elle a sufti longtemps à mon cœur . Que j'élois heureuse alors! Si des sentiments moins volontaires et plus tumultueux m'ont occupée, vivement occupée, croyez qu'ils n'ont point at'foibli ce goût tendre et solide qui m'attache à vous. Les qualités qui l'on fait naître ne doivent rien à l'illusion; le temps ni l'éloignement ne pourront jamais le détruire.

Ma fermeté vous étonne. Eh 1 bon Dieu ! cet effort que vous admirez, si je pouvois l'envisager sans passion, perdroit bien du prix que nous y mettons toutes deux. Qu'est-ce donc que je sacrifie? quel est le bien dont je me prive? La douceur d'être trompée encore peut-être? Mais poûrrois-je m'y abandonner, quand j'ai perdu ceUe de me tromper moi-même?

Vous me dites de pardonner à mylord d'Ossery, ou de ne plus penser à lui ! Lui pardonner ! ah ! jamais !.. N'y plus penser ! . . . j'y pense assurément le moins que je puis; je n'y pense plus

nvcc plaisir; jo n'y pense plus avec regret; j'y pense... hélas! ma chère, parce qu'il m'est impossible de n'y plus penser. Le souvenir marche avec nous : on croit le perdre en cherchant le monde; mais un instant de solitude lui rend toute la force que la dissipation sembloit lui avoir ôtée. Dès que je suis avec moi, je me retrouve avec cette idée autrefois si chère; je revois cette image... Combien l'âme que je croyois à cet ingrat avoit embelli ses traits ! quelle parfaite créature il offroit à mes yeux ! Ah ! pourquoi a-t-il déchiré ce voile aimable qui me cachait ses vices, sa fausseté?... *Tant de candeur dans cette physionomie! et tant de perfidie, d'ingratitude, dans ce cœur!... Que n'est-il aussi noble, aussi généreux que je l'ai cru?... Oui, mon plus grand malheur est d'être forcée de le mépriser. Adieu, ma bonne, ma chère amie ; je ne suis point en état de répondre à tout ce que vous me demandez... Que je suis foible encore !... Falloit-il me parler de lui !... Vous avez réveillé... Je puis éviter cet homme, renoncer à lui, le haïr, ledétester; mais l'oublier... oli ! je ne le saurois.

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